Julien revint avec ses dindes; il les compta, les renferma, leur donna
du grain et rentra à la maison.
Il n'y trouva que Frédéric; Bonard labourait encore, Mme Bonard était à
la laiterie.
«Tu ne vas pas à la foire demain? demanda Frédéric à Julien.
JULIEN.--Si fait, je crois bien que j'irai. Je le demanderai ce soir à
Mme Bonard.
FRÉDÉRIC, _surpris_.--Comment? tu disais hier que tu resterais à la
maison.
JULIEN, _avec malice_.--Oui, mais j'ai changé d'idée.
FRÉDÉRIC.--Qu'est-ce qui gardera les dindes si tu t'en vas?
JULIEN.--Elles ne mourront pas pour rester un jour dans la cour avec du
grain à volonté.
FRÉDÉRIC.--Mais il faudra bien que quelqu'un reste pour garder la
maison.
JULIEN.--Ah bien! on t'y fera rester sans doute.
FRÉDÉRIC, _indigné_.--Moi!... par exemple! Moi le fils de la
maison! Pendant que toi tu irais t'amuser! Toi qui es ici par charité
pour servir tout le monde!
JULIEN, _attristé_.--Je n'y resterai pas longtemps! Ce ne sera pas
moi qui te ruinerai.
FRÉDÉRIC.--Et où iras-tu? Qu'est-ce qui voudra de toi?
JULIEN.--Ne t'en tourmente pas. Je suis déjà placé.
FRÉDÉRIC.--Placé! Toi placé? Et chez qui donc?
JULIEN.--Chez M. Georgey. Le bon M. Georgey, qui veut bien me garder
chez lui.»
Frédéric retomba sur sa chaise dans son étonnement. Julien serait à
la place qu'ambitionnait, qu'espérait Alcide! Une place si pleine
d'agréments, près d'un homme si facile à tromper! Et c'était ce petit
sot, ce petit pauvrard qui profitait de tous ces avantages!
«Il faut que je voie Alcide, se dit-il; il faut que je le prévienne; il
a de l'esprit, il est fin, il trouvera peut-être un moyen de le perdre
dans l'esprit de l'Anglais.... Heureusement que nous avons encore une
journée devant nous.» Julien examinait la figure sombre de Frédéric et
se disait:
«Il n'est pas content, à ce qu'il paraît. Il ne veut pas que j'aille à
la foire, il a peur que je les empêche de tromper ce pauvre M. Georgey.
Raison de plus pour que j'y aille.»
Ils restèrent quelques minutes sans rien dire, sans se regarder. Mme
Bonard rentra pour servir le souper.
Tous deux se levèrent. Frédéric allait parler, mais Julien le prévint.
«Maîtresse, dit-il en s'avançant vers elle, j'ai quelque chose à vous
demander, une chose que je désire beaucoup.
MADAME BONARD.--Parle, mon enfant; tu ne m'as jamais rien demandé. Je ne
te refuserai pas, bien sûr.
JULIEN.--Maîtresse, j'ai bien envie d'aller demain à la foire.
MADAME BONARD.--Tu iras, mon ami, tu iras. J'allais te dire de t'y
préparer; tu as bien des choses à acheter pour être vêtu proprement. Et
ce n'est pas l'argent qui te manque, tu sais bien.
JULIEN.--Avec tout ce que vous m'avez déjà acheté, maîtresse, je n'ai
guère plus de dix francs; à cinq francs par mois, il faut du temps pour
gagner de quoi se vêtir.