JULIEN, _embarrassé_.--Non, M'sieur: mais,... mais...
M. GEORGEY.--Très bien, très bien, pétite Juliène, jé comprénais; jé
voyais lé vraie chose. Toi voulais pas dire mal. Et Frédéric il était
une polissonne, une garnement mauvaise, une voleur, une...
JULIEN, _vivement_.--Non, non, Monsieur; je vous assure que...
M. GEORGEY.--Jé savais, jé disais, jé croyais. Tais-toi, pétite
Juliène... Prends ça, pétite Juliène, ajouta-t-il en lui tendant une
pièce d'or. Prendez, jé disais: prendez, répéta-t-il d'un air d'autorité
auquel Julien n'osa pas résister. C'était pour acheter une blouse neuf.»
M. Georgey se leva, serra la main de Julien, et s'en alla d'un pas grave
et lent sans tourner la tête.
Le lendemain, M. Georgy revint s'asseoir comme de coutume près de
Julien, pour l'interroger et le faire causer. En le quittant, il lui
tendit une nouvelle pièce d'or, que Julien refusa énergiquement.
JULIEN.--C'est trop, M'sieur, c'est trop; vrai, c'est beaucoup trop.
M. GEORGEY.--Pétite Juliène, jé voulais. C'était pour acheter lé
_inexpressible_ (pantalon).»
Et, comme la veille, il le força à accepter la pièce de vingt francs.
Le surlendemain, même visite et une troisième pièce d'or.
«C'était pour acheter une gilète et une couverture pour ton tête. Jé
voulais.»
Pendant deux jours encore, M. Georgey lui fit prendre de force sa pièce
de vingt francs. Julien était reconnaissant, mais inquiet de cette
grande générosité.
Tous les jours il remettait sa pièce d'or à Mme Bonard en la priant de
s'en servir pour les besoins du ménage.
JULIEN.--Moi, je n'ai besoin de rien, maîtresse, grâce à votre bonté; et
je serais bien heureux de pouvoir vous procurer un peu d'aisance.
MADAME BONARD.--Bon garçon! je te remercie, mon enfant; je n'oublierai
point ce trait de ton bon coeur.»
Mme Bonard l'embrassa, mit sa pièce d'or dans un petit sac et se dit:
«Puisse l'Anglais remplir ce sac; ce serait une fortune pour cet
excellent enfant! Quel malheur que Frédéric ne lui ressemble pas!»
La veille du jour de la foire, M. Georgey vint à la ferme Bonard.
«Madme Bonarde, dit-il en entrant, combien il reste de _turkeys_ à
vous?
MADAME BONARD.--Vous en avez mangé douze, Monsieur: il m'en reste
trente-quatre.
M. GEORGEY.--Madme Bonarde, vous vouloir, s'il plaît à vous, les
conserver pour moi?
MADAME BONARD.--Mais, Monsieur, je ne puis pas les garder si longtemps:
leur nourriture coûterait trop cher.
M. GEORGEY.--Madme Bonarde, moi aimer énormément beaucoup le
_turkey_; moi payer graine et tout pour leur graissement, et moi
payer dix francs par chacune _turkey_.
MADAME BONARD.--Oh non! Monsieur, c'est trop. Du moment que vous payez
la nourriture, six francs par bête, c'est largement payer.
M. GEORGEY.--Madme Bonarde, moi, pas aimer ce largement: moi aimer
lé justice et moi vouloir forcément, absolument payer dix francs, Jé
voulais. Vous savez, jé voulais.
MADAME BONARD.--Comme vous voudrez, Monsieur: je vous remercie bien,
Monsieur: c'est un beau présent que vous me faites et que je ne mérite
pas.
M. GEORGEY.--Vous méritez tout à fait bien. Vous très excellente pour
ma pétite Juliène, et moi vous demander une grande chose par charité.
Donnez-moi lé pétite Juliène. Jé vous démande très fort. Donnez-moi lé
pétite Juliène.
MADAME BONARD.--Mais, Monsieur, je veux que mon Julien ne change pas sa
religion: les Anglais ne sont pas de la religion catholique comme nous.
M. GEORGEY.--Oh! _yes_! moi Anglais catholique, moi du pays
Irlande: lé pétite Juliène catholique comme moi. Vous voyez pas moi à
votre église comme vous!... Pourquoi vous pas dire rien? Jé vous démande
lé pétite Juliène.»
Mme Bonard pleurait et ne pouvait répondre.
M. GEORGEY.--Vous pas comprendre, lé pétite Juliène être très fort
heureuse avec moi. Lui apprendre tout: avoir l'argent beaucoup: avoir lé
bonne religion catholique. Tout ça excellent.
MADAME BONARD.--Vous avez raison, Monsieur: je le sais, je le vois...
Prenez-le, Monsieur, mais après la foire.
M. GEORGEY.--Bravo, Madme Bonarde, vous bonne créature: moi beaucoup
remercier vous. Jé viendrai lé jour de lendemain du foire. Adieu,
bonsoir.»
M. Georgey s'en alla se frottant les mains: en passant devant le champ
où Julien gardait les dindons, il lui annonça le consentement de Mme
Bonard, lui promit de le rendre très heureux, de lui faire apprendre
toutes sortes choses, et de le laisser venir chez les Bonard tous les
soirs.
Julien ne pleura pas cette fois; il commençait à avoir de l'amitié pour
l'Anglais, qui avait été si bon pour lui; il comprenait que chez
M. Georgey il ne serait à charge à personne, qu'il y recevrait une
éducation meilleure que chez Mme Bonard. Et puis, il craignait un peu
de se laisser gagner par les mauvais exemples de Frédéric et par les
détestables conseils d'Alcide, qu'il ne pouvait pas toujours éviter.
Julien se borna donc à soupirer; il remercia M. Georgey et lui promit de
se tenir prêt pour le surlendemain. M. Georgey lui secoua la main, lui
dit qu'il le reverrait à la foire, et s'en alla très content.
A peine fut-il parti qu'Alcide sortit du bois.
ALCIDE.--Bonjour, Julien, tu gardes toujours tes dindons? Belle
occupation, en vérité!
--J'aime mieux garder les dindons que les voler, répondit sèchement
Julien.
ALCIDE.--Ah! tu m'en veux encore, à ce que je vois. Ne pense plus
à cela, Julien; j'ai eu tort, je le sais, et je t'assure que je ne
recommencerai pas. Viens-tu à la foire demain?
JULIEN.--Je n'en sais rien; c'est comme Mme Bonard voudra. Je n'y tiens
pas beaucoup, moi.
ALCIDE.--Tu as tort: ce sera bien amusant; des théâtres, des drôleries,
des tours de force de toute espèce.
JULIEN.--Tu ne verras rien de tout cela, toi, puisque tu n'as pas
d'argent.
ALCIDE.--Bah! on trouve toujours moyen de s'en procurer. Et puis, je
suis convenu avec Frédéric d'y conduire l'Anglais; il nous régalera.
JULIEN.--Alcide, tu vas faire quelques tromperies à ce bon M. Georgey.
Je ne veux pas de ça, moi.
ALCIDE.--Quelle tromperie veux-tu que je lui fasse? Ce n'est pas que ce
soit difficile, car il est bête comme tout; on lui fait accroire tout ce
qu'on veut.
JULIEN.--Il n'est pas bête; il est trop bon. Si tu l'as trompé avec
tes dindons, c'est parce qu'il a eu confiance en toi et qu'il t'a cru
honnête.
ALCIDE, _en ricanant_.--Tu m'ennuies avec tes dindons, tu répètes
toujours la même chose! Si tu crains que nous ne trompions ton Anglais,
viens avec lui; tu nous empêcheras de l'attraper, tu le protégeras
contre nous.
JULIEN.--Ma foi, je ne dis pas non; et ce serait une raison pour aller à
cette foire dont je ne me soucie guère pour mon compte.
ALCIDE.--Vas-y ou n'y vas pas, ça m'est égal. Frédéric et moi, nous
irons avec l'Anglais, tu peux bien y compter.»
Alcide mit ses mains dans ses poches et s'en alla en sifflant:
_J'ai du bon tabac, dans ma tabatière.
J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas._
Julien le suivit des yeux quelque temps.
«J'irai, se dit-il. Je vais demander à Mme Bonard d'y aller. J'irai avec
le bon M. Georgey, et peut-être lui serai-je utile.»
Alcide se disait de son côté:
«Il ira, bien sûr qu'il ira. Il se figure qu'il nous empêchera de faire
nos petites affaires. Mais il est certain qu'il nous y aidera sans le
savoir.... Ce Frédéric est embêtant tout de même. S'il avait bien voulu
m'écouter, nous n'aurions pas eu besoin de ce grand nigaud d'Anglais
pour nous amuser.... Ce n'était pourtant pas si mal de chiper à ses
parents une pièce de dix francs. Le bien des parents n'est-il pas le
nôtre? Avec cela qu'il est seul enfant et que ses parents ne lui donnent
jamais rien pour s'amuser.... Mais, faute de mieux, l'Anglais fera notre
affaire. Nous le griserons et puis nous verrons.... Si Julien y va avec
lui,... nous le griserons aussi, nous lui ferons faire ce que nous
voudrons et nous lui mettrons tout sur le dos. Et puis, d'ici à demain,
je trouverai peut-être un moyen de me procurer l'argent. Vive la joie!
Vive le vin, la gibelotte et le café! Je ne connais que ça de bon moi!»
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