Et, ouvrant l'armoire, elle en tira un petit sac en toile, le dénoua et
étala sur la table cinq pièces de vingt francs, quatre pièces de cinq
francs et trois francs soixante centimes de monnaie.
«Tu vois, mon ami, dit-elle, tu es plus riche que tu ne le pensais.
JULIEN.--Ce n'est pas à moi ces cinq pièces d'or, maîtresse. Vous savez
que je vous les ai laissées pour le ménage.
MADAME BONARD.--Et tu crois, pauvre petit, que j'aurais consenti à te
dépouiller du peu que tu possèdes et que tu dois à la générosité de M.
Georgey. Non, ce serait une vilaine action que je ne ferai jamais.
JULIEN.--Merci, maîtresse; je suis bien reconnaissant de votre bonté
pour moi. Je puis aller à la foire?
MADAME BONARD.--Certainement, mon ami; et je t'accompagnerai pour
t'acheter ce qu'il te faut.
FRÉDÉRIC.--Et moi, maman, puis-je y aller dès le matin?
MADAME BONARD.--Non, mon garçon, tu resteras ici pour garder la maison
et soigner les bestiaux jusqu'à mon retour. Je partirai de bon matin, tu
pourras y aller après midi.»
Mme Bonard remit l'argent dans le sac, rattacha la ficelle, le remit en
place, ôta la clef et la posa dans sa cachette, derrière l'armoire. Puis
elle se mit à faire les préparatifs du souper. Julien l'aidait de son
mieux. Frédéric resta pensif; au bout de quelques instants, il se leva
et sortit.
MADAME BONARD.--Où vas-tu, Frédéric?
FRÉDÉRIC.--Je vais voir si mon père est rentré avec les chevaux et s'il
a besoin de moi.
MADAME BONARD.--C'est très bien, mon ami. Cela fera plaisir à ton père.
«Cela m'étonne, continua-t-elle quand il fut parti; en général, il ne
fait tout juste que ce qui lui a été commandé. Je serais bien heureuse
qu'il changeât de caractère. Maintenant que nous allons te perdre, mon
Julien, il va bien falloir qu'il travaille davantage. Son père le fera
marcher pour le gros de l'ouvrage, mais pour le détail il faudra que
Frédéric y pense de lui-même et le fasse.
JULIEN.--Il le fera, maîtresse, il le fera; moi parti, il ne comptera
plus sur mon aide, et il s'y mettra de tout son coeur.
MADAME BONARD.--Que le bon Dieu t'entende, mon Julien, mais je crains
bien d'avoir à te chercher un remplaçant sous peu de jours.»
Julien ne répondit pas, car il le pensait aussi. Il continua à s'occuper
du souper. Une demi-heure après, Bonard rentra.
BONARD.--Le souper est prêt? Tant mieux! J'ai une faim à tout dévorer.
MADAME BONARD.--A table, alors. Voici la soupe. Donne ton assiette,
Bonard; et toi aussi, Julien. Et Frédéric, où est-il donc? Tu l'as
laissé à l'écurie?
BONARD.--Je ne l'ai pas vu; je croyais le retrouver ici.
MADAME BONARD.--Comment ça? Il est allé il y a plus d'une demi-heure
au-devant de toi pour t'aider à rentrer et à arranger les chevaux.
BONARD.--Je n'en ai pas entendu parler. Il y longtemps que je suis
revenu, puisque je leur ai fait manger leur avoine, je les ai fait
boire, je leur ai donné leur foin, arrangé leur litière; il faut plus
d'une demi-heure pour tout cela.