Celle-là, je l'ai vue, moi, Dumanet, qui vous parle, ou si je ne l'ai
pas vue, c'était sa cousine germaine, sa fille, ou sa nièce, enfin une
de la famille. Elle était grande, mince, allongée, à peu près comme la
fille aînée de M. le marquis d'Écorcheville, qui regarde les hommes de
haut, à ce qu'on dit, parce qu'elle a un demi-pied de plus que les plus
belles femmes de l'arrondissement de Libourne.
Eh bien, notre lionne, celle que Pitou venait de faire veuve, était à
peu près comme ça, dans son genre. Quant à sa figure, il y en a
peut-être de plus jolies... Vous savez, ça dépend des goûts... Elle
avait un nez carré par le bout comme tous ceux de la famille, des yeux
méchants comme ceux de la mère Cascarou, de Béziers, l'aubergiste, qui
donne quatre-vingt-quinze soufflets par an à ses servantes et qui en
reçoit trente ou quarante à son tour. Comme lui dit un jour le juge de
paix: «Ma chère, on ne peut pas toujours donner; il faut recevoir
quelquefois. Sans ça, on se ruinerait.»
Au-dessus des yeux, au milieu du front, il y avait une fente terrible,
la même qu'on voit chez toutes les méchantes bêtes de la création: c'est
la rue de la colère. Quand une dame vous regarde et que vous voyez cette
rue tracée entre ses deux yeux, défiez-vous: elle va vous mordre.
Bien entendu, c'est encore pire pour les lionnes.
Celle-là donc, attirée par les deux coups de fusil, le mien et celui de
Pitou, prit le grand trot pour voir ce que c'était, et si son mari avait
fait bonne chasse. Car, il ne faut pas s'y tromper, le lion nous
chassait comme nous chassions le lion. La différence, c'est qu'il avait
des dents et des griffes toujours prêtes à travailler, et que nous
n'avions, nous, que des fusils qu'il fallait recharger, ce qui demande
du temps; sans compter qu'on pouvait manquer son coup, comme je l'avais
manqué, moi, attrapant une patte de derrière au lieu du front que je
visais.
En arrivant, elle fut bien étonnée de voir son lion étendu sur le dos,
les quatre pattes en l'air et ne bougeant pas plus que s'il avait été de
plomb. Le sang coulait sur le chemin.
Elle le regarda, le flaira, lui donna un léger coup de patte sur le
mufle, comme pour savoir s'il était mort ou faisait semblant, vit qu'il
ne disait rien, poussa un grognement terrible, le lécha doucement comme
pour lui dire adieu, et enfin leva les yeux pour voir qui l'avait tué.
C'est alors qu'elle nous aperçut. Nous la regardions faire, Pitou et
moi, tout étonnés.
Je dis à Pitou:
«Recharge vite ton fusil, elle va sauter sur nous.
--Recharger! avec quoi?
--Avec une cartouche, parbleu!»
Pitou me répondit:
«J'ai laissé ma cartouchière dans le buisson pour l'avoir à portée de la
main. Donne-moi la tienne.»
Ah! tonnerre et quatorze millions de bombardes! ma cartouchière était
tombée dans le fossé, pendant que je grimpais sur le rocher et que le
lion tenait ma capote avec les dents. Je le dis à Pitou.
Il se gratta la tête, qui pourtant n'avait pas de démangeaison.
Non, quand Pitou se gratte, c'est qu'il cherche une idée dans son crâne.
Il y en a là autant que de charançons dans un grenier à blé; mais elles
dorment la plupart du temps, et il faut les réveiller.
Il se grattait donc. C'est sa façon de leur demander: «Êtes-vous là?» A
la fin, il en trouva une et me dit:
«Dumanet?
--Mon ami?
[Illustration: Elle le regarda, le flaira.]
--Ni poudre, ni balles. Nos fusils, c'est des bâtons. Je vais mettre ma
baïonnette au bout du mien. Toi, monte dans l'arbre, fais-en autant pour
le tien quand tu seras monté, et alors tu m'aideras à monter aussi, ou
plutôt, avec ta baïonnette, tu garderas mes derrières pendant que je
grimperai.
--Mais si elle t'attaque pendant que je vais grimper?»
Il me répondit:
«Monte donc, bavard!»
En même temps, ayant emmanché sa baïonnette, il se mit en garde pendant
que je grimpais: le pied droit en arrière, le pied gauche en avant, le
fusil fortement appuyé sur la cuisse,--en garde contre la cavalerie!
Juste au même moment, la lionne fit un bond et sauta sur lui. J'étais à
peine debout sur une des grosses branches du chêne quand, me retournant,
je vis le choc.
Ah! la mauvaise bête! Elle bondit de façon que sa gueule allait arriver
à la hauteur de mon pauvre Pitou. Si elle lui avait attrapé le nez,
c'était fait de lui. Jamais plus il n'aurait pu se moucher sur la terre!
à peine un jour, plus tard, dans le ciel où nous ressusciterons avec nos
enveloppes corporelles, comme dit M. le curé.
Mais Pitou, c'était Pitou! un bleu et lui, ça n'a jamais fait la paire!
Comme elle avançait sa gueule et ses quarante dents, il avança, lui, sa
baïonnette, en appuyant son pied droit et la crosse de son fusil contre
le tronc du chêne, de sorte qu'il ne risquait pas de tomber. De la
pointe de son outil il lui piqua le mufle, et si fortement qu'il lui
cassa deux dents de devant. Elle se rejeta en arrière et retomba sur le
chemin en poussant un rugissement affreux.
Après tout, c'était sa faute à elle: pourquoi l'avait-elle attaqué? car
c'est la lionne qui attaquait Pitou, ce n'est pas Pitou qui attaquait la
lionne. Pitou est un bon enfant qui ne veut pas de mal à personne et qui
rirait volontiers un brin avec les amis; mais là il ne s'agissait pas de
rire. Elle grognait, elle grinçait des dents, elle rugissait, elle
mordait, celle-là! Elle aurait pu faire un malheur si Pitou n'avait pris
garde.
Mais il prenait garde! Oh! il n'y a pas comme Pitou pour se mettre en
garde contre l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie, les lions, les
sangliers, les tigres, les hippopotames et les bombes! Avec sa
baïonnette, il fait tout ce qu'il veut; s'il voulait, par saint Médard!
il empêcherait la pluie de tomber sur son shako. Il ne me l'a jamais
dit, mais j'en suis sûr.
VIII
ALI RAVISSEUR D'ENFANTS
Vous voyez où nous en étions.
Ali, le pauvre bourricot, sur le chemin, broutant ou faisant semblant de
brouter l'herbe et les chardons. La lionne à côté, se léchant le mufle
d'où le sang coulait; c'est sa manière de se moucher. Sur le rocher, le
chêne. Sur le chêne, moi, dans le bas, debout sur la plus forte branche,
emmanchant ma baïonnette au bout de mon fusil, et tout prêt à piquer la
lionne si par hasard elle venait à rebondir pendant que Pitou allait
grimper. Pitou enfin, rejetant son fusil sur son épaule en grimpant de
toutes ses forces, comme on fait quand on a dans le dos une lionne
démuselée. Dans l'effort, sa culotte se déchira, et par la déchirure
s'ouvrit une porte si grande que le sirocco, qui est le plus chaud vent
d'Afrique, pouvait y souffler à droite et à gauche, dans le corridor,
comme le vent du nord souffle dans la caverne de Rochenoire entre les
deux pics auvergnats du Ferrand et du Sancy, qui sont les plus beaux de
France. C'est Pitou lui-même qui me l'a raconté, et pourtant il n'est
pas vantard.
Voilà!
D'autres pourraient vous faire des discours, parce que c'est leur
métier; mais moi, je vous dis les choses comme elles sont. C'est ça qui
fait que je suis Dumanet et non un autre, et que la postérité la plus
reculée, comme disait M. le préfet en parlant de Napoléon Ier, en fera
des histoires.
Enfin Pitou arriva sur la grosse branche du chêne où j'étais déjà et se
mit en garde à son tour. Alors, comme nous avions le temps de respirer,
nous commençâmes à tenir un conseil de guerre.
Je dis:
«Pitou, as-tu des vivres?»
Il chercha, ne trouva rien et demanda:
--Non; pour quoi faire?
--Ah! c'est que nous allons soutenir un siège. Tiens, vois la lionne:
elle va nous bloquer.»
En effet, elle faisait le tour du rocher en cherchant le moyen d'entrer
dans la place. Elle regardait de tous côtés, et enfin elle vit un petit
sentier étroit, mais assez large pour elle, qui était haute, longue et
maigre. Elle allait y monter quand tout à coup Ali, qui, d'un air fin,
la regardait faire, se mit à prendre le galop du côté de la ville en
emportant les petits lionceaux. Elle les avait déposés dans les deux
paniers qu'il portait sur le dos.
Ah! comme il courait, le pauvre bourricot! Vingt kilomètres à l'heure
pour le moins, si la gueuse ne s'en était pas aperçue tout de suite.
Mais au premier bruit de ses sabots dans le chemin elle se retourna, le
rattrapa en sept ou huit bonds et, d'un coup de griffe, le ramena
dare-dare, juste au moment où je descendais moi-même de mon arbre pour
aller chercher ma cartouchière sur la route. Pitou n'eut que le temps de
me crier:
«Remonte vite! la voilà!»
C'est qu'elle arrivait, la vilaine bête! et plus vite qu'une locomotive!
si vite même, qu'en une minute elle était partie et revenue. Sans l'avis
de Pitou, j'étais frit comme un goujon dans la poêle.
Alors elle recommença le blocus. Elle fit monter le bourricot sur le
rocher par le petit chemin creux qui allait jusqu'au pied du chêne, et,
de la patte, elle fit un geste comme pour lui dire:
«Toi! reste ici, à moins que tu ne veuilles servir à mon souper!
Ali comprit bien. Pauvre animal! il n'était pas bête. Il savait ce qu'on
doit à ses supérieurs (quand on ne peut pas faire autrement),
c'est-à-dire le respect, la discipline, l'obéissance, le dévouement et
le reste. Il poussa un grand cri: «Hi han!» c'était sa manière de
soupirer. Et quand il eut crié, ne sachant plus que faire pour se
distraire, il se mit à brouter deux ou trois chardons sur le rocher.
[Illustration: Ali se mit à prendre le galop.]
Quant à la lionne, elle regardait.
De quels yeux! vous pouvez deviner: tout ce qu'il y a de plus féroce
dans la nature. Un crocodile à qui vous marchez sur la patte n'en a pas
de pareils. Ses dents grinçaient en s'aiguisant l'une sur l'autre. Son
poil se hérissait. Elle fouillait la terre avec ses griffes. De temps en
temps elle regardait le lion mort, couché dans le chemin, et ensuite
Pitou et moi, comme si elle avait voulu nous dévorer tous deux en même
temps. Elle regardait aussi ses lionceaux. Elle avait l'air d'une pauvre
veuve dont le mari vient d'être assassiné par des brigands et qui crie
vengeance à Dieu pour elle et pour les pauvres petits orphelins.
Et nous! Ni poudre, ni balles, ni cartouches, ni rien, excepté nos
baïonnettes. Tout ce que nous pouvions faire, c'était d'attendre sur
notre arbre en la surveillant toujours, et de la recevoir à la pointe de
la fourchette si elle voulait sauter sur nous.
[Illustration]
IX
UN COUP D'ÉPERVIER
La lionne faisait donc le tour de l'arbre, et, en faisant le tour, elle
regardait tantôt Pitou, tantôt moi, et surtout nos deux baïonnettes,
dont elle connaissait la pointe pour avoir essayé celle de Pitou, et
qu'elle voyait toujours tournées du côté de son mufle roux. De temps en
temps elle rognonnait comme un tonnerre qui gronderait sous terre.
C'était sa manière de réflexionner.
Je dis à Pitou:
«Est-ce que ça va durer longtemps?»
Il répondit:
«Tout le temps qu'elle voudra.
--Mais j'ai faim, moi!
--Oh! moi, c'est bien différent. J'ai faim et soif.
--Alors, qu'est-ce que nous allons faire?
--Attendons. Elle a peut-être envie de dîner, elle aussi.
--Oui, mais elle a le bourricot; ça lui fait du pain pour trois jours.
--Pauvre bourricot!
--Pauvres nous!»
Tout à coup, Ibrahim, que nous avions oublié et qui s'était sauvé au
plus haut du chêne, descendit en entendant que nous parlions du
bourricot et nous dit tout bas, comme s'il avait eu peur d'être entendu
de la vieille coquine:
«Avez-vous un couteau?
--Pour quoi faire?
--Vous allez voir.»
Pitou, qui est Auvergnat, a toujours son couteau dans sa poche. Il le
donna à l'Arabe, qui, tout de suite, se mit à tailler une branche en
forme de crochet et me souffla dans l'oreille:
«Attention! Je vois dans le panier mon épervier à pêche, nous allons
rire.»
Et, pour commencer, il riait lui-même.
«Surtout, tâchez d'occuper la lionne en criant et en l'appelant de tous
les noms. Si j'attrape mon épervier, nous sommes sauvés, et mon pauvre
Ali aussi.»
En même temps il nous expliqua son plan, qui valait mieux que celui de
Trochu, je vous en réponds. Au reste, vous allez voir.
Pitou se mit à crier:
«Oh! la gueuse! oh! la coquine! Est-ce que tu ne vas pas t'en aller,
vilaine bête?»
[Illustration: La lionne connaissait la pointe de nos baïonnettes.]
Et il cracha sur elle pour lui montrer son mépris. Moi, de mon côté, je
lui criai encore plus fort un tas de choses que je ne voudrais pas
répéter devant les dames, et je lui jetai des glands, dont un l'attrapa
sur le nez, à l'endroit même où elle avait reçu le coup de baïonnette.
Ça la mit dans une telle rage, qu'elle essaya de grimper; mais elle ne
réussit pas. Elle bondissait, elle rugissait, elle mordait le tronc du
chêne. Vrai! c'était à faire trembler.
Pendant ce temps, l'Arabe se mit à siffler doucement:
«Ali! Ali!»
Le bourricot s'approcha.
Alors l'Arabe, avec son crochet, attrapa un nœud de l'épervier qui était
sur son dos, entre les deux paniers, le souleva lentement, le saisit
avec la main droite en se retenant de la gauche au tronc du chêne, et
l'enleva jusqu'à lui, ce qui fit tomber à terre les deux petits
lionceaux, qui étaient couchés dessus. Il cria de joie: «Allah! Allah!
Allah Ahkar!» comme qui dirait dans la langue de ce sauvage: «Dieu est
vainqueur!»
Si Dieu était vainqueur, mes moyens ne me permettent pas de le savoir,
mais Ibrahim était content, et nous aussi, je vous en réponds!
Son cri fit retourner la lionne, qui vit l'épervier s'enlever dans l'air
comme un oiseau, et les lionceaux tomber à terre comme deux fromages
mous.
«Tonnerre! qu'elle dit; mille millions de tonnerres de bombardes et
d'obusiers réunis!»
Du moins, c'est ce que je compris quand elle poussa un rugissement si
fort, que Pitou lui-même fut ébranlé (lui qui ne s'ébranle jamais), que
l'Arabe Ibrahim se colla des deux bras au chêne comme un lièvre, et
qu'Ali, le pauvre bourricot, tomba évanoui sur le rocher.
Elle devint si furieuse qu'elle bondit sur nous, malgré nos baïonnettes,
et manqua de s'embrocher toute vive. Malheureusement, c'est ma broche
qu'elle rencontra, qui glissa le long de son flanc et s'enfonça dans sa
cuisse, mais sans entrer profondément, parce que la lionne recula
vivement, comme vous pouvez croire, quand elle en sentit la pointe.
Elle retomba donc sur le rocher, et, ne sachant sur qui se venger, elle
regarda le pauvre bourricot qui était couché à terre et qui fermait les
yeux de frayeur en attendant la mort. Il soufflait (pauvre bête!) d'une
façon terrible, n'osant pas bouger ni se défendre, pareil à un agneau
qu'on vient de pendre par les pieds à un crochet de l'abattoir, et qui
voit le boucher s'avancer avec son couteau.
Cette fois, il se croyait à son dernier jour, et même à sa dernière
minute.
Mais alors l'Arabe lança l'épervier sur la lionne, qui allait dévorer le
pauvre bourricot, et fut si adroit que du coup il la couvrit et la mit
en prison tout entière. Elle, de son côté, fut si étonnée, qu'elle
voulut bondir, s'embarrassa les pattes dans le filet et tomba.
Alors l'Arabe nous cria:
«Sautez vite et tenez-la bien avec vos fusils. Je vais chercher les
cartouchières.»
En effet, nous sautâmes à terre tous les trois. Pitou se tint debout
avec son fusil sur un bout de l'épervier, moi sur l'autre bout, et nous
pesions de toutes nos forces avec nos crosses pour empêcher la vilaine
bête de se relever et de sauter sur nous.
Pendant ce temps, l'Arabe glissa dans le chemin, comme un éclair, et
siffla le bourricot.
Le pauvre Ali, qui n'attendait plus que la mort, comprit qu'il était
sauvé. Il descendit le sentier et alla rejoindre son maître, qui nous
cria, en riant comme un gueux d'Arbi qu'il était:
«Merci, Roumis. Portez-vous bien! Bonsoir! Qu'Allah vous assiste!»
Il sauta sur l'âne, et tous les deux, l'un sur l'autre, descendirent au
galop vers la ville. Ça, c'était un tour de coquin. Il nous laissait la
lionne par les pattes. Vous pensez comme c'est commode à tenir, un
animal de cette force, et qui se démenait d'une façon si terrible, qu'à
chaque mouvement elle nous faisait faire des sauts de trois pas et
rugissait à faire frémir. Nous ne pouvions même pas nous servir de nos
baïonnettes, parce que nous changions de place trente fois par minute et
que nos fusils ne servaient qu'à nous tenir debout. Parole d'honneur!
j'avais vu le feu douze ou quinze fois, et Pitou pareillement; nous
avions monté ensemble à l'assaut des villages kabyles, où ces enragés se
battaient à coups de fusil, à coups de sabre, à coups de couteau, à
coups de pierres, et, à moitié morts, se relevaient encore pour nous
mordre aux jambes comme des chiens enragés, mais nous n'avions jamais
rien vu de si épouvantable.
[Illustration: La lionne finit par passer sa tête à travers le grand
trou.]
Je dis à Pitou:
«Tiens-toi bien, mon vieux, tiens-toi bien! Si tu lâches l'épervier,
nous sommes fichus!
--On se tiendra! répliqua Pitou, on se tiendra! Me prends-tu pour une
moule?»
Et il se tenait ferme, le gaillard! Depuis que le monde est monde, il
n'y a jamais eu personne pour piger avec Pitou. Je ne vous le cache pas,
ça fait plaisir d'avoir un ami comme lui, ça vaut mieux que trois
millions placés à la Banque de France. Un fameux établissement,
pourtant, et solide, à ce que je me suis laissé dire! Eh bien, Pitou
était plus solide encore. Quand je l'ai à côté de moi, coude à coude, je
suis sûr de tout.
Pourtant, à force de sauter et de faire des cabrioles pour ne pas lâcher
l'épervier ni la lionne qui était dessous, je sentais qu'elle finirait
par jeter l'un de nous deux par terre et qu'alors elle serait libre de
nous étrangler, chose désagréable! Elle déchirait et rompait les nœuds
de l'épervier avec les dents. A la fin, elle finit par passer sa tête à
travers un grand trou et se trouva habillée de l'épervier comme une dame
qui a mis son châle pour aller à la messe.
Elle était alors debout sur ses quatre pattes et rugissait de plus en
plus fort en regardant du côté des montagnes de la Kabylie. Elle avait
l'air d'appeler sa famille au secours.
Ah! Dieu du ciel! Il n'aurait plus manqué que cela! voir venir à son
secours son beau-père et ses beaux-frères, sans compter ses sœurs et ses
cousines! Nous aurions été dans de jolis draps!
Et justement, là-bas, là-bas, dans la montagne, de l'autre côté de la
vallée, nous entendions rugir à plus d'un quart de lieue, et, de minute
en minute, les rugissements se rapprochaient, renvoyés par l'écho des
rochers. Au bout d'un long moment (oh! oui, qu'il était long! on n'en
fait plus comme celui-là), voilà que je vois venir, à trois cents pas de
nous, deux lionnes et trois lions, tous grands et forts comme père et
mère. Le plus grand et le plus fort des cinq, un mâle celui-là, était en
avant et regardait de tous côtés comme pour chercher d'où venaient les
cris de la lionne.
Enfin il nous vit.
Franchement, à ce moment-là, j'aurais mieux aimé que nous fussions,
Pitou et moi, occupés à manger le rata dans la caserne avec les
camarades. Oui, c'est plus sûr et moins trompeur.
X
IL N'ÉTAIT QUE TEMPS
Vous voyez notre situation! Pas bonne, n'est-ce pas? La lionne sous nos
pieds mais rageuse comme tout, et d'ailleurs ayant enfin retiré sa tête
de l'épervier en y faisant un large trou avec les dents. De ce trou,
elle allongeait le cou pour saisir tantôt mes mollets, tantôt ceux de
Pitou, qui se défendait comme moi à coups de crosse, ne pouvant pas lui
présenter la baïonnette, parce qu'avant tout il fallait s'appuyer
fortement et se tenir debout. Si l'un de nous deux était tombé, elle
aurait été libre et l'aurait étranglé dans le temps que le sergent
Bridoux met à siffler un petit verre de tord-boyaux.
D'un autre côté, en face de nous, à trois cents pas, le beau-père de la
lionne, sa belle-mère, ses beaux-frères, ses tantes, ses cousins, ses
cousines, que sais-je encore? Je ne voulais pas leur demander leurs
actes de naissance.
S'ils avaient le temps de nous rejoindre, notre affaire était faite, je
vous en réponds. Deux fusils déchargés contre cinq lions et une lionne
en fureur, ce n'était pas de quoi faire avec plaisir l'escrime à la
baïonnette, où pourtant je ne suis pas manchot, je m'en vante. Mais,
vous savez, ces vilaines bêtes ont une escrime à elles qu'on ne connaît
pas et qu'on ne sait comment parer. Elles sautent en l'air comme des
chats et cinq fois plus haut, elles vous tombent sur la tête, sur les
épaules, elles vous enlèvent d'un coup de dent une livre ou deux de
chair fraîche. C'est tout à fait insensé.
Par bonheur, quoique les lions ne fussent qu'à trois cents pas de nous
en ligne droite et à vol d'oiseau, ils étaient forcés de faire un détour
d'une demi-lieue pour nous rejoindre, et voici pourquoi.
La vallée, comme je vous l'ai dit, était profonde; mieux que profonde:
on aurait cru voir un corridor entre deux murs de rochers de cinq cents
pieds de haut. Pour passer d'un côté, ou, si vous voulez, d'un mur à
l'autre de la vallée, il fallait remonter beaucoup plus haut. Pendant ce
temps nous avions le moyen de réfléchir, Pitou et moi.
Je lui dis:
«Tu entends les lions?
--Oui.
--Veux-tu les attendre?
--Ça dépend.
--Si nous les attendons, ils seront là dans cinq minutes.
--Qu'est-ce que lu veux que j'y fasse? répliqua Pitou. Le vin est tiré,
il faut le boire.»
Il appelait ça du vin, le bon enfant! Moi, que ce fût du vin ou du
vinaigre, j'en avais assez, avant même d'en avoir goûté. D'autant mieux
que je voyais le vieux lion, le plus gros de tous, le chef de la tribu,
prendre son parti, faire signe aux autres de le suivre et partir en
avant au grand trot, comme un colonel en tête de sa troupe.
Et quels pas il faisait! Des pas de six pieds au moins.
Cette fois, nous étions perdus. Je pensais en moi-même: «Mon ami, tu ne
reverras jamais papa Dumanet. Ah! s'il savait que dans dix minutes nous
allons avoir cinq lions sur le dos et une lionne dans les jambes,
qu'est-ce qu'il dirait, Seigneur Dieu de la terre et des étoiles!...
Mille millions de tonnerres et d'éclairs! il faut sortir de là et
retourner à Dardenac pour embrasser le vieux!»
[Illustration: La lionne fait un bond qui nous jette tous deux par
terre.]
Voilà comment je réflexionnais en dedans. Pitou, lui, ne réflexionnait
pas; du moins, il ne m'en a jamais rien dit; mais quand la lionne
essayait de mordre ses mollets ou les miens, il lui donnait sur la tête
un tel coup de crosse qu'il l'aurait brisée en mille morceaux si elle
avait été faite de porcelaine ou de faïence. Malheureusement, le crâne
était plus dur que du fer. Ça, comme disent les savants, c'est une
propriété du climat d'Afrique, et ça fait qu'on ne trouve presque
partout dans ce pays-là que des nègres, des Arbis et des juifs
mercantis, qui ne sont pas les fleurs de la nature.
Tout à coup... faites bien attention!... du fond de la vallée en bas,
tout en bas, voilà que j'entends: «Tra, tra, tra...,» le son du clairon
qui s'approche. Ah! ah! je fais signe à Pitou en étendant le bras gauche
de ce côté-là et je lui dis:
«Nous sommes sauvés; voilà les camarades!
--Quels camarades?
--Eh parbleu! ceux de la 3e du 4e du 8e de _Fer et Bronze_. Et,
tiens, je reconnais le coup de langue du clairon Paindavoine.
--Ça, c'est vrai, reprit Pitou, il a un fameux coup de langue, ce
Paindavoine; mais voilà! arrivera-t-il assez tôt?... Nous saurons ça
dans un quart d'heure si nous sommes encore en vie et si tous ces
gredins à quatre pattes n'arrivent pas avant lui.»
Ce qu'il y avait de pire dans notre affaire, c'est que nous voyions bien
les lions faire au grand trot un détour pour nous rejoindre, mais nous
ne voyions pas les camarades qui venaient du fond de la vallée par le
chemin opposé, et surtout nous avions peur de n'en être pas vus. Aller à
eux, pas possible! La lionne une fois lâchée nous aurait sauté dans le
dos.
Heureusement, pendant qu'elle rugissait de colère, de fureur et aussi
parce qu'elle n'était pas à son aise, la pauvre bête! voilà Paindavoine
qui souffle de plus en plus fort, comme pour aller au pas de course, et
les camarades qui le suivent en criant:
«Pitou! Pitou! Dumanet! Dumanet!»
Ma foi, il n'était que temps, car la lionne, à force de se démener,
allait nous jeter par terre, et toute sa famille se précipitait pour
l'aider à nous ramasser.
À la fin, je veux dire au bout de trois minutes qui nous parurent plus
longues que des heures, Pitou, qui se penchait en arrière pour voir plus
tôt les képis du 7e me crie:
«Les voilà! les voilà! vive la ligne! À nous Paindavoine! à nous!»
Et, en même temps, la lionne, qui entendait le clairon comme nous et qui
savait ce que ça voulait dire, pousse un rugissement épouvantable, fait
un bond de trois pieds de haut, qui nous jette tous les deux par terre
les quatre fers en l'air, saute à bas du rocher dans le chemin et part
au triple galop, pour rejoindre son beau-père, ses beaux-frères, sa sœur
et toute sa famille, qui venaient au-devant d'elle.