répondit l'autre.
«--Et le lieutenant?
«--Pris de la fièvre typhoïde il y a cinq jours. On l'a laissé à
Mostaganem.
«--Tant pis! ce sont deux braves officiers, dit le maréchal... Alors,
c'est vous qui commandez la compagnie?
«--Comme vous voyez, mon maréchal.
«--Et vous vous appelez?
«--Chambard.
«--Vous êtes bien jeune!
«--Monsieur le maréchal, je ferai de mon mieux, dit Chambard.
D'ailleurs, mes hommes ont vu le feu presque tous...
«--Bien, bien, mon garçon, reprit l'autre. Je vous regarderai. On fait
bien à tout âge quand on a bonne volonté.»
«Chambard ne s'était pas vanté. Nous fîmes, ma foi, si bien, et lui
aussi, surtout quand, la cavalerie marocaine se sauvant, on se forma en
colonne pour s'emparer de leur camp, que le colonel nous en félicita le
soir.
«Le vieux Bugeaud serra la main au blanc-bec et le fit lieutenant
d'emblée, en attendant le brevet du ministère de la guerre. Enfin nous
fûmes tous très contents, excepté, bien entendu, trois ou quatre, qui
avaient des balles en divers endroits.
«Et depuis ce temps Chambard a bien fait son chemin. On l'a ramené de
Sébastopol capitaine avec la croix, à vingt-neuf ans, et voilà.
«Avec ça, savant comme tout: qui connaît la terre et la mer, les arbres
et les poissons, qui parle arabe comme un Arbi et qui monte à cheval
comme s'il était vissé sur sa bête.»
«Si tu en connais un plus fort que ça, Pitou, tu me feras plaisir de me
l'indiquer.
--Je n'en connais pas.» répliqua Pitou.
IV
LA PERMISSION
Comme ça, vers l'heure de l'absinthe du matin, qui est le meilleur
moment de la journée pour causer là-bas, voilà que le capitaine
Chambard, homme d'élite à pied et à cheval, était en train de siroter
avec le capitaine Bonnivet, de la 5e du 7e léger: le lieutenant Caron,
de la 6e du 7e; le sous-lieutenant Bardet, de la 3e du 5e, et
quelques autres que je ne me rappelle pas. Suffit de savoir qu'ils
étaient plusieurs et qu'ils parlaient du capitaine Corbeville, qui
venait de permuter pour rentrer en France, vu qu'il avait attrapé la
fièvre et la colique au Sénégal, et qu'il ne les avait pas perdues en
Algérie, où rien ne se perd, tant la police est bien faite,--de ce
côté-là du moins.
Les uns disaient qu'il aurait mieux fait de ne pas permuter et que
pierre qui roule n'amasse pas mousse; d'autres, qu'il avait besoin
d'aller à Vichy et de là voir son père, qui était très vieux et qu'il
n'avait pas vu depuis sept ans...
Pendant qu'on causait, voilà que nous arrivons, Pitou et moi, pour
raconter notre histoire et demander un congé de deux jours.
Naturellement, c'est moi qui fus chargé de porter la parole, qui est une
chose si lourde, au dire de Pitou, qu'il n'y a pas plus lourd que ça
dans la nature. D'ailleurs, comme il dit: «Tu es orateur, Dumanet, tu
parlerais cinq heures de suite sans débrider. Va donc de l'avant; ce que
tu feras sera bien fait; ce que tu diras sera bien dit.»
Voyant ça et que je ne risque pas d'être blâmé par mon Pitou, je dis à
M. Chambard:
«Mon capitaine!»
Lui se retourne:
«C'est toi, Dumanet?
--Oui, mon capitaine, c'est moi et Pitou.
--Eh bien, qu'est-ce que vous me voulez?
--Un congé de deux jours, mon capitaine, si c'était un effet de votre
bonté.
--Pour quoi faire?»
Ah! voilà! Je me grattais la tête, et Pitou aussi; c'est-à-dire, il
grattait la sienne et moi la mienne. Si nous disions notre idée au
capitaine Chambard, il était capable de nous la prendre. Dans un pays
comme celui-là, où les lions ne sont pas aussi communs que les perdreaux
en France, ça pouvait le tenter, lui et ses amis, une chasse au lion.
Il demanda encore:
«Dis tes raisons, Dumanet.
--Mon capitaine, voilà. Pitou et moi, nous avons une fameuse idée, mais
nous avons peur, si quelque camarade venait à le savoir, qu'il voulût
nous la voler. Ça fait que nous avons de la peine à nous confesser.
--Eh bien, confessez-vous, ne vous confessez pas, ça m'est égal. Mais,
si vous ne dites pas pourquoi, vous n'aurez pas de congé.»
Voyant ça, je dis tout bonnement notre affaire, que nous avions vu et
entendu le lion, qu'il était dans la montagne, enfin tout ce que j'ai
déjà raconté.
[Illustration: «Oui, mon capitaine, c'est moi et Pitou.»]
Les officiers m'écoutaient comme si j'avais débité l'histoire la plus
intéressante, et le capitaine Chambard les regardait du coin de l'œil,
pour les avertir qu'il lui poussait une idée, à lui aussi.
Malheureusement, c'était justement celle que je craignais.
Quand j'eus fini, il demanda aux autres en riant:
«Eh bien, qu'en pensez-vous? Voulez-vous en être?»
Tous firent signe que ça leur faisait plaisir.
Alors, se tournant vers moi, il dit:
«Eh bien, Dumanet, c'est convenu. Tu auras tes deux jours de congé, même
quatre, si c'est nécessaire. Vous nous attendrez, toi et Pitou, et nous
partirons ce matin à dix heures tous ensemble. Vous deux et l'Arabe
Ibrahim vous nous servirez de guides.»
V
HARDI PROJET
Quand nous fûmes seuls, à trois cents pas de là sur la promenade, je dis
à Pitou:
«Eh bien, c'est une fameuse idée que tu as eue là, de consulter le
capitaine Chambard!»
Pitou me regarda tranquillement et répondit:
«Après?»
Vous savez, je ne pouvais pas résister au regard de Pitou. Il avait
l'air si doux, si bon, si sûr de lui et de moi, que je ne pouvais pas me
fâcher avec lui ni lui donner jamais tort. Qu'est-ce que vous voulez? Il
n'y a jamais eu deux Pitou, comme il n'y aura jamais qu'un Dumanet,--du
moins je m'en flatte.
Cette fois, cependant, je lui dis:
«Pitou, je ne veux pas aller à la chasse au lion avec le capitaine
Chambard.
--Ni moi, répondit Pitou.
--Il amènerait trois ou quatre officiers avec de belles carabines, et
beaucoup d'Arabes pour rabattre le gibier. Le lion, qui est plus malin
qu'on ne le croit, irait à cinquante lieues d'ici, et nous ne le
reverrions plus jamais.
--Possible! dit Pitou en roulant sa cigarette.
--Et si, par hasard, il nous attendait et qu'on le tuât, comme on aurait
tiré tous ensemble, on dirait que le capitaine Chambard, qui est un
malin et qui a une belle carabine à deux coups, et ses amis, qui sont
bien armés comme lui, ont abattu le lion, et nous, je veux dire toi
Pitou et moi Dumanet, nous passerions pour rien.
--Probable, Dumanet!
--Est-ce que ça peut convenir au fils de la mère Pitou?
--Jamais de la vie, Dumanet!
--Est-ce que ça ferait plaisir au père Dumanet qu'on vint lui dire que
son fils s'est mis en troupe avec cinquante mille autres pour attaquer
un brave dans les bois, et qu'il ne l'a même pas tué, mais regardé tuer
par le capitaine Chambard?»
Pitou répliqua:
«Non, ça ne lui ferait pas plaisir, au père Dumanet, pas plus de plaisir
que s'il était assis toute la journée sur un cent d'épingles, la pointe
en l'air.
--Tu vois donc bien, Pitou, qu'il faut partir sans attendre les
officiers!
--Pour sûr!
--Eh bien, partons.»
Et alors nous allâmes chercher Ibrahim.
L'Arabe n'était pas loin. Il finissait de déjeuner d'une soupe que les
soldats du 7e léger lui avaient donnée cinq minutes auparavant et
s'essuyait la bouche avec la manche de son burnous graisseux et troué.
Quand il nous vit, il se prosterna le visage contre terre en invoquant
Allah et criant de toutes ses forces:
«Louange à Dieu, maître de l'univers! Les infidèles Roumis font de bonne
soupe!
--Et, ajouta Pitou, ils n'ont pas peur de la partager avec les fidèles
de la tribu des Ouled-Ismaïl, qui sont d'abominables gredins de père en
fils. Es-tu prêt à partir, Ibrahim?»
Il était prêt. Quant à nous, nos fusils étaient nettoyés et chargés avec
soin, et Pitou, qui pensait à tout, acheta six livres de pain qu'il
partagea comme un frère en trois portions égales, et dont il offrit la
seconde à Ibrahim. La première, ça va sans dire, était pour moi.
Alors je dis:
«Partons, maintenant. Mais toi, Ibrahim, connais-tu bien la route?
--Si je la connais! répondit l'Arabe. J'y suis retourné ce matin, et
j'ai retrouvé les traces de mon pauvre Ali et celles du lion.
--Ah! ah! dit Pitou. Tu me feras voir ça.»
Mais nous n'allâmes pas bien loin. A une demi-lieue, dans la vallée,
presque au même endroit où nous nous étions rencontrés la veille,
Ibrahim s'arrêta tout à coup et s'écria:
«Le voilà! le voilà!»
A ce cri, Pitou arma son fusil. J'armai pareillement le mien, et nous
regardâmes devant nous.
Pitou était calme comme à la parade. Moi, j'étais... comment faut-il
dire? j'étais content, si vous voulez, puisque j'étais venu là pour
rencontrer le lion et que j'allais le rencontrer. Cependant je pensais
aussi qu'il y a des moments dans la vie qui sont plus agréables les uns
que les autres; et si le capitaine Chambard avait été là avec tous ses
amis, eh bien, j'aurais partagé volontiers avec lui le plaisir de tuer
le lion.
VI
PITOU ET DUMANET DÉLIBÈRENT
Quant à l'Arabe, il avait l'air content, il avait l'air effrayé, il
avait l'air transporté de quelque chose que je ne pouvais pas deviner,
comme qui dirait d'une envie de pleurer et d'une envie de rire, d'une
envie de chanter et de danser, et aussi d'une autre envie d'arracher son
burnous et de le déchirer en charpie.
«Où est-il?»
L'Arabe montra du doigt quelque chose à terre et répondit:
«Là!»
Pitou se baissa pour mieux voir et répliqua:
«Pas possible!
--J'en suis sûr,» dit l'Arabe.
Pitou reprit:
«Regarde donc, Dumanet.»
Moi, pendant ce temps, je regardais la montagne pour voir venir le lion
de plus loin.
Quand Pitou m'appela, je baissai la tête à mon tour et je regardai.
«Qu'est-ce que ça, Dumanet?
--Parbleu! qu'est-ce que tu veux que ce soit, si ce n'est pas du crottin
d'âne?»
Alors Ibrahim leva les mains au ciel et dit:
«Vous voyez bien: il a passé par là!
--Qui? demanda Pitou.
--Ali, mon pauvre Ali!
--Ali ou un autre, reprit Pitou, qui avait espéré trouver la trace du
lion et qui ne voyait que du crottin d'âne. Il y a plus d'un âne à la
foire qui s'appelle Martin: il y a plus d'un âne aussi qui s'arrête sur
le chemin en revenant de la foire et qui laisse sa carte de visite aux
voyageurs.
--Oh! dit Ibrahim, je ne m'y trompe pas, moi. Ali est un friand qui ne
mange que des chardons: il n'a jamais voulu goûter l'herbe des champs ni
l'orge... Tenez, voyez plutôt...»
Pitou l'interrompit:
«Comment ça? nous voyons bien Ali, puisque tu dis qu'il n'y en a pas
d'autre dans la nature pour s'arrêter comme lui sur le grand chemin;
mais l'autre, le lion, où est-il?»
Alors le pauvre Ibrahim, qui riait tant en reconnaissant le crottin de
son âne que sa figure s'en élargissait comme une pleine lune, devint
tout à coup sombre comme un jour d'orage et s'écria:
«Le gueux! le voilà! Le brigand! le voilà! Tenez, voyez-vous ses pattes,
dont la plus petite est large comme le fond d'une assiette? Voyez-vous
comme elles sont écartées? celles de derrière surtout?
--C'est vrai, dit Pitou: on croirait voir un seigneur à la promenade,
après dîner, écartant les jambes et marchant le ventre en avant pour
digérer mieux.»
Je pensai (entre moi) que c'était la pauvre Fatma, la femme d'Ibrahim,
que le lion avait dû digérer, et je fis signe à Pitou de ne pas parler
davantage, de peur de chagriner notre ami.
Pitou, qui est délicat de cœur mais non de structure (comme disait un
Parisien, ouvrier sculpteur et notre camarade de chambrée), et qui
ressemble plutôt à un bloc de pierre de taille qu'à celui que les
bourgeois de Paris appellent un Apollon du Belvédère, je veux dire un
joli garçon monté sur deux flûtes, Pitou donc se retourna brusquement et
dit pour changer la conversation:
[Illustration: Vous voyez bien: il a passé par là!]
«Puisque c'est comme ça, nous le tenons: il n'y a qu'à suivre les
pattes.»
En effet, il n'y avait qu'à suivre: Pitou avait trouvé ça du premier
coup. Je vous l'ai dit, il n'y a pas, il n'y a pas, il n'y a pas pareil
à Pitou dans toute l'Europe! ni même dans les deux Amériques et dans
l'Océanie!
Alors Ibrahim s'arrêta et dit:
«Il est là!»
Et il montra du doigt le haut de la vallée.
«Oui, il est là, le seigneur! Mais s'il ne dormait pas?...»
Je répliquai:
«Ibrahim, si le lion ne dormait pas, c'est moi qui le ferais dormir pour
toujours!»
Alors Pitou, étonné que je n'eusse rien dit de lui, fit: «Oh!» comme
s'il avait eu un étouffement.
Mais je me repris et je dis:
«Moi et Pitou. Est-ce que Pitou va d'un côté pendant que Dumanet va de
l'autre? est-ce que Pitou lave la vaisselle à la cuisine pendant que
Dumanet fait le beau avec les dames au salon?... Allons donc, allons
donc, ça ne serait pas à faire!»
L'ami Pitou vit bien que j'avais compris qu'il n'était pas content; il
me serra la main et dit:
«Tout ça, c'est des paroles. Ibrahim, va toujours. Tu disais donc que le
seigneur ne dort pas? Quel seigneur?
--Le lion, répondit l'Arabe.
--Et alors, s'il ne dort pas, qu'est-ce qu'il fait?»
Ibrahim répliqua:
«Il dîne.
--Et quand il a dîné?
--Il va boire à la rivière, et il revient par là chez lui.
--Eh bien, dit tranquillement Pitou, allons l'attendre sur la route.»
Ibrahim secoua la tête.
«Tu ne veux pas? continua Pitou.
--Non.
--Eh bien, nous irons tous les deux, Dumanet et moi.»
L'Arabe reprit:
«Vous irez, mais vous ne reviendrez pas!
--Pourquoi?
--C'est, dit Ibrahim, que le seigneur lion n'est pas seul.»
A ce mot, Pitou fit:
«Pas seul?»
Et il souffla pour mieux réfléchir.
Alors je pris la parole:
«Combien sont-ils?
--Quatre: le père lion, la mère lionne et deux petits lionceaux.
--Pfff! pfff! souffla Pitou: si nous attendions le capitaine Chambard et
ses amis. Qu'en penses-tu, Dumanet?»
C'est vrai que le lion, la lionne et les petits, c'était beaucoup pour
une fois. Mais, comme dit le père Dumanet, quand le vin est tiré, il
faut le boire.
Je répondis:
«Pitou, si le seigneur lion, au lieu de ses petits et de leur mère,
avait à côté de lui ses trois frères, ses deux beaux-frères, ses quatre
tantes, ses cinq cousines et trente cousins, et s'ils venaient tous en
procession sur cette route, Dumanet fils les attendrait baïonnette en
main et leur ferait voir ce que c'est qu'un fusilier du 7e léger. On
est de Dardenac, canton de Libourne, mille millions de marmites! ou l'on
n'en est pas; et quand on est du canton de Libourne, on n'a pas le cœur
d'une moule! Qu'en penses-tu, Pitou?»
L'ami Pitou répondit:
«Je pense ce que tu penses, Dumanet! Pourquoi donc est-ce que je
voudrais penser subséquemment quand tu as pensé précédentement? J'aime
bien mieux obtempérer tout de suite.»
C'est comme ça qu'il était toujours, l'ami Pitou. Quand j'avais parlé le
premier, il obtempérait subséquemment; si j'avais parlé le second, il
obtempérait encore; mais alors c'était à mon tour de le désobtempérer.
Je lui dis encore:
«Tiens, Pitou, tu n'as pas d'esprit...»
Il répliqua bonnement:
«Ça, c'est vrai. Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?»
Alors, pour le consoler, parce que je croyais que ça le rendait
malheureux de n'avoir pas d'esprit, je repris:
«Mais ça ne fait rien, je t'aime bien tout de même!»
Alors Pitou me dit:
«Je l'espère bien, mon vieux Dumanet!... D'ailleurs à quoi ça sert-il
d'avoir de l'esprit? Est-ce que ça tient chaud quand on a froid? est-ce
que ça donne à manger quand on a faim? est-ce que ça donne à boire quand
on a soif?
--Non, Pitou; non!
--Est-ce que ça me consolerait si la mère Pitou venait à mourir, ou la
petite Jeanne, qui m'a promis de venir avec moi devant le maire et le
curé, et de s'appeler madame Pitou aussitôt que mon temps sera fini?
--Non, Pitou, non!
--Eh bien, alors, pourquoi donc est-ce que ça me gênerait de n'avoir pas
d'esprit comme le sergent Lenglumé, qui pourrait gagner sa vie à vendre
des calembours dans les foires (_trois mille pour un sou à cause de la
beauté du papier_)! Est-ce que ça lui rapporte quelque chose?»
Je répondis:
«Tu te trompes, Pitou! Il a eu l'autre jour une bonne gifle et un coup
de sabre pour avoir dit du sergent Frotté: «C'est le plus _frotté_ de
tous les sergents du 7e léger!» L'autre, qui n'est pas commode, lui a
envoyé une gifle de première grandeur, et le lendemain lui a fait un
trou de deux pouces de profondeur dans la cuisse droite. Il en a eu pour
six semaines à ne pas faire le malin sur un lit d'hôpital... Et voilà ce
que c'est, mon ami Pitou, que d'avoir de l'esprit et pourquoi je suis
content que tu n'en aies pas... Mais tu as un cœur d'or.
--Ça, dit Pitou, c'est possible. Je ne sais pas ce que c'est qu'un cœur
d'or; je n'en ai jamais vu... Mais ce n'est pas la peine de me passer la
main dans les cheveux et de me chatouiller l'amour-propre. Tu veux aller
à la chasse au lion, j'y vas; la lionne y sera, moi aussi, les petits
aussi. Ça ne fait rien, Dumanet; si tu en es, j'en suis. Seulement,
prenons nos précautions: ne va pas te faire dévorer aujourd'hui; le père
Dumanet ne serait pas content...»
Après un moment de réflexion, il ajouta:
«Ni moi non plus.»
A quoi je répondis bien sincèrement, je vous assure:
«Ni moi, Pitou.»
Ce qui le fit rire et moi aussi.
Nous étions alors à l'ombre d'un grand et beau chêne, le même sous
lequel nous nous étions arrêtés la veille. On voyait de là une grande
partie du pays. Nous nous arrêtâmes pour faire chacun une cigarette.
Tout à coup, Pitou me dit:
«Où donc a passé Ibrahim? je ne le vois plus.»
En effet, l'Arabe avait disparu.
Au même instant, nous entendîmes une puissante voix d'âne qui criait de
toutes ses forces:
«Hi han! hi han! hi han!»
Pitou, entendant cette belle musique, me dit:
«Dumanet, l'âne d'Ibrahim n'est donc pas mort?
--Probable, mon vieux, tout à fait probable et même conséquent! sans
quoi il n'ouvrirait pas une si forte gueule.»
Alors Pitou ajouta:
«S'il chante, c'est que le lion s'est sauvé.
--Pourquoi sauvé?
--Parce qu'il aura entendu parler de toi et de ton fusil, qui ne manque
jamais son coup à la cible. Sidi Lion est brave, mais il est prudent
aussi.»
[Illustration: En effet, c'était bien eux.]
Nous entendîmes encore une fois:
«Hi han! hi han! hi han!»
Mais c'était une autre voix et un autre bourricot. Celui-ci avait l'air
de pleurer et aussi d'appeler au secours. Presque en même temps suivit
le rugissement du lion. Alors les deux bourricots ne dirent plus rien:
muets comme des carpes au fond de l'eau. Je vis revenir Ibrahim, qui,
sans avertir, était allé à la découverte et qui dégrafait son burnous
pour courir plus vite. Il arriva en criant:
«Les voilà! les voilà!
--Qui?» demanda Pitou.
Mais l'Arabe, essoufflé et plus pressé de se mettre en sûreté que de
répondre, nous fit signe de la main qu'on le suivait et se hâta de
grimper d'abord dans les plus hautes branches du chêne. De là il nous
cria:
«C'est mon pauvre Ali, le lion, la lionne et les petits!»
En effet, c'était bien eux. Ils étaient à cent pas de nous, au détour du
chemin: le lion en avant qui courait au grand trot; Ali, le bourricot,
derrière lui, qui portait les deux lionceaux dans deux paniers placés
des deux côtés du bât, et la lionne en arrière-garde, qui veillait sur
ses petits et qui empêchait Ali de se sauver à droite ou à gauche. Elle
en avait fait son domestique, la vieille coquine; et elle le menait au
marché, comme une bonne fermière, pour faire ses provisions.
Alors Ibrahim (car c'était lui qui avait poussé le premier «hi han!»
pour appeler son âne) recommença à braire d'un ton lamentable, comme
s'il avait voulu dire: «Pauvre ami, tu es bien avant dans la peine et
moi aussi, mais prends patience; voici deux Roumis que j'ai amenés pour
tuer ton persécuteur.»
Le bourricot se mit à braire à son tour pour répondre: «Je les connais
bien, c'est Pitou et Dumanet, deux bons garçons; mais s'ils ne le tuent
pas..., c'est moi qui serai mangé vivant. O quel triste avenir!»
Moi, je dis à Pitou:
«Cette fois, c'est certain, voilà le gibier. Qui est-ce qui va tirer le
premier?»
Lui me rétorqua:
«Tire quand tu voudras, moi, je ne tire qu'à six pas: quand on n'a pas
le temps de recharger, il ne faut pas manquer son coup.»
Ça, c'était bien pensé d'un côté; mais de l'autre c'était mal raisonné:
car en tirant d'un peu loin j'avais la chance de crever un œil au lion
ou de lui casser une patte et de le mettre pour quelque temps sur la
paille, en supposant que l'affaire n'allât pas plus loin.
Tout à coup, le lion s'arrêta et poussa un rugissement. Ça, c'était pour
nous effrayer. Pitou me regarda. Je regardai Pitou. Il me dit:
«Alors, c'est convenu, tu commences?
--Je commence.»
Et je mis en joue le lion. Dire que j'étais tout à fait tranquille et
content comme à la noce, ce serait trop; mais enfin j'étais bien
disposé, ça devait suffire. D'ailleurs, Pitou était là en réserve; et
quand j'ai Pitou à côté de moi, je ne vous dis que ça, mes amis...
Pitou, c'est ma cuirasse et mon bouclier.
Cependant le lion ne bougeait pas. Il avait l'air de se consulter avec
son épouse. Enfin il se décida et poussa un second rugissement plus fort
que le premier. Puis il s'avança lentement sur nous. La lionne, le
bourricot et les lionceaux le suivaient à quelque distance. Quand il fut
à vingt pas, il s'arrêta encore, nous regarda tous les deux en se
battant les flancs avec la queue et rugit pour la troisième fois.
Brrr! c'était dur à entendre, ce grondement. J'en ai encore mal aux
oreilles. Cependant, pour en finir, plutôt que parce que j'étais sûr de
mon coup, je lâchai la détente...
Vrai! il n'était que temps. Le gredin faisait un bond qui aurait dû
l'amener sur moi du premier coup. Il s'enleva dans l'air à plus de six
pieds de haut et retomba à terre, tout près de moi, sur trois pattes. La
quatrième de derrière était cassée. Voici comment:
J'avais bien visé la tête; mais, comme il s'enlevait au même moment pour
bondir, la tête se trouva trop haute pour la balle, qui n'attrapa que le
pied. Ah! mille millions de mitrailles! quel cri! on aurait dit trois
cents douzaines de chats en fureur qui miaulaient en même temps. Mon
fusil était déchargé; si Pitou n'était pas prêt, je n'avais qu'à faire
mon testament.
Mais Pitou était prêt. Il s'était à moitié caché derrière un chêne nain
et abaissait son fusil dans la direction du lion, qui n'était qu'à trois
pas et ne pouvait pas le voir. Il me fit signe de la main de monter sur
le rocher en face de lui.
J'y pensais. Je remis mon fusil en bandoulière et je commençai à
grimper. Ah! comme on grimpe dans des moments pareils! les écureuils,
voyez-vous, ne vont pas plus vite: mes ongles s'accrochaient au rocher
comme des griffes. Je pensais entre moi:
«Pourvu que Pitou ne perde pas la tête!»
Tout à coup, comme j'arrivais sur le haut du rocher et je m'accrochais
au chêne pour ne pas retomber, voilà que je me sens tiré fortement en
bas par le bas de ma capote. C'est ce gueux de lion qui, malgré sa patte
cassée, avait eu la force de sauter sur moi et qui m'avait attrapé avec
les dents. Par bonheur, il croyait tenir ma chair et ne tenait que ma
capote. Par l'âme de mon saint patron l'archange Michel, j'eus une belle
peur à ce moment-là! Je criai à Pitou: «Tire donc! mais tire donc!»
Il n'était que temps, car le lion tirait de son côté, mais avec ses
dents, et si fort que ma capote allait le suivre et m'entraîner avec
elle. Vous voyez comme nous étions tous les quatre: j'étais accroché au
chêne sur le haut du rocher, le lion était accroché à ma capote, et
Pitou nous regardait et visait de l'autre côté du chemin.
A la fin, quand il se crut sûr de son coup, il fit feu. Au même instant
le lion me lâche--ce qui me fit bien plaisir, comme vous pouvez
croire--et tombe raide mort sur le chemin, les quatre pattes en l'air.
Comme il prêtait le flanc à Pitou, la balle l'avait frappé au cœur. Ça,
c'est une chance, comme disait plus tard le capitaine Chambard en
regardant le trou de la peau: ça n'arrive pas une fois sur trois cent
cinquante.
Alors je pus me retourner et regarder, et je criai dans un transport de
joie:
«Toi, Pitou, tu n'as jamais eu et tu n'auras jamais ton pareil!»
[Illustration: Par bonheur, il croyait tenir ma chair et ne tenait que
ma capote.]
Mais lui me répliqua:
«Dumanet, il n'y a pas pareil à moi, je te l'accorde conséquemment, mais
il y en a de meilleurs: c'est le tout de les connaître.»
J'allais descendre pour l'embrasser, quand il me cria tout à coup:
«Attention! prends garde! voici l'autre qui arrive au trot avec les
petits. Arme ton pistolet et donne-moi la main pour m'aider à grimper.»
Alors je vis la lionne qui venait sur nous à son tour.
VII
LA LIONNE