elle n'avait pas pu se débarrasser.
XI
UN MOUVEMENT TOURNANT
Cette fois, nous étions plus à l'aise; je dis à Pitou:
«Mon vieux, prête-moi ton mouchoir pour m'essayer le front: je suis tout
en nage.»
Lui, c'était tout le contraire. Il était couvert de poussière, étant
tombé tout à plat sur le rocher, qu'on n'avait pas balayé depuis l'an
Ier de la création du monde. Adam l'avait laissé tel qu'il l'avait
trouvé, et ses petits-fils aussi.
Pitou me dit à son tour:
«Eh bien, est-ce que tu regrettes toujours que nous ayons averti le
capitaine Chambard?... C'est pourtant lui qui vient de nous tirer
d'affaire, rien qu'en faisant sonner la charge à Paindavoine.»
Je répliquai, car je n'aime pas avoir tort:
«Es-tu bien sûr que c'est le capitaine Chambard qui vient nous aider si
à propos?»
Comme il allait répondre, voilà que le capitaine parut lui-même au
détour du chemin, à trente pas de nous, et qu'il nous dit de son air bon
enfant:
«Ah! ah! mes gaillards, vous avez voulu nous jouer un tour; mais qui
est-ce qui a manqué de s'y faire prendre et de servir au déjeuner des
lions?... C'est bon, c'est bon; ne vous excusez pas; nous nous
expliquerons plus tard. Où est le gibier?»
Je lui montrai les lions, qui venaient à nous au grand trot, par la
route tracée en forme de V, le long du précipice. En tête courait la
lionne toujours vêtue de l'épervier d'Ibrahim, dont elle n'avait pu se
dépêtrer malgré tous ses efforts.
Ils étaient encore à trois cents pas de nous. Mais cette fois nous
étions en nombre pour les recevoir, car le capitaine Chambard avait, eu
soin d'amener toute la compagnie, avec une provision de cartouches, et
voici comment, ainsi que je l'ai appris plus tard.
Ibrahim, le traître Arbi qui nous avait amenés là pour rattraper son âne
et qui ensuite nous avait si vilainement lâchés quand il se vit hors de
danger, était de la tribu des Ouled-ben-Ismaïl, qui sont si connus dans
tout l'univers, que les Parisiens ne le sont pas davantage. Avec ça,
mauvais voisins, toujours en querelle avec quiconque, pour des
enlèvements de chevaux, de moutons, de boeufs, de filles, de bestiaux de
toute espèce, et pas du tout payeurs d'impôts, excepté le pistolet sur
la gorge ou le sabre levé sur la tête.
Justement, une dizaine de jours auparavant, ils avaient préparé un bon
coup contre les Beni-Okbah, leurs voisins et nos amis, et ils étaient
venus camper à cinq lieues de là pour les surprendre. Ibrahim était un
de leurs espions, chargés de savoir si nous étions sur nos gardes et les
Beni-Okbah aussi. C'est en faisant cet honnête métier qu'il était venu
sans le savoir, avec sa femme, la pauvre Fatma, dans le campement des
lions. La femme y resta et fut dévorée; Ali, le bourricot, eut bien
peur, mais enfin nous lui sauvâmes la vie, Pitou et moi, comme on l'a
vu; et le coquin d'Ibrahim se sauva aussi en emmenant le bourricot et se
moquant de nous!
Mais voyez comme le bon Dieu arrange toutes les choses!
Au moment où les Ouled-ben-Ismaïl se préparaient à faire leur coup sur
les Beni-Okbah, voilà qu'un matin ils s'aperçurent que six vaches leur
manquaient. Ils crurent tout d'abord que les Beni-Okbah avertis avaient
pris l'avance et venaient voler leurs troupeaux; mais, en suivant la
trace des pauvres bêtes et celle du sang versé, ils finirent par
reconnaître que les lions n'étaient pas loin et qu'ils étaient au moins
une demi-douzaine.
Que faire? se sauver? Pas facile, quand on traîne derrière soi des
femmes, des enfants, des vieillards et des troupeaux de moutons. C'est
pour le coup qu'ils regrettèrent bien d'avoir eu l'idée de faire une
razzia chez les Beni-Okbah. Enfin l'un d'eux, qui était jeune mais qui
n'était pas bête, proposa de s'adresser aux Roumis et surtout au
capitaine Chambard, homme fameux et bon enfant, celui-là, qui ferait une
battue avec ses hommes et mettrait tous les lions du pays en chair à
pâté. On l'écouta et l'on envoya deux députés au capitaine Chambard.
Lui, voyant leur bonne volonté, les renvoya sur-le-champ, en leur disant
que le lieutenant Caron, avec une moitié de la compagnie, allait les
suivre par un sentier détourné, celui qu'ils avaient pris pour venir, et
que lui, Chambard, avec l'autre moitié, nous rejoindrait, Pitou et moi,
en suivant la grande route et allant au-devant des lions. Nous les
prendrions par devant, et Caron par derrière. C'est ce qu'on appelle un
mouvement tournant; c'est connu des plus fameux guerriers.
XII
AU DOIGT MOUILLÉ
Et maintenant voulez-vous savoir comment finit la bataille entre les
lions et la 3e du 4e du 7e léger?
Comme si le grand Napoléon lui-même avait réglé tous les détails. Nous
voyant avancer à rangs serrés, avec le clairon Paindavoine, qui chantait
dans son instrument:
As-tu vu
La casquette,
La casquette,
As-tu vu
La casquette au pèr' Bugeaud?
Les lions s'arrêtèrent pour causer entre eux, et même ils eurent envie
de se sauver; mais, comme ils nous tournaient le dos, ils virent de
l'autre côté le lieutenant Caron, qui s'avançait avec les camarades. À
gauche, ils avaient un précipice de quatre cents pieds de profondeur; à
droite, un mur de cent pieds de haut, taillé à pic dans la montagne.
Alors, comme des braves, ne pouvant pas s'échapper, ne voulant pas se
rendre, ils se jetèrent sur nous. On les reçut avec des balles d'abord
et ensuite à la pointe des baïonnettes.
Ils furent tous tués, par l'industrie du capitaine Chambard, qui avait
su les envelopper dans son mouvement tournant.
Il en devint chef de bataillon et commandant du bureau arabe de B... Ça
lui était bien dû, car, outre qu'il avait débarrassé le pays d'un vilain
gibier, il avait fait, par la même occasion, amitié avec les
Ouled-ben-Ismaïl, qui se réconcilièrent avec les Beni-Okbah et avec
nous, aimant mieux, comme ils disaient, payer l'impôt aux Roumis qu'aux
bêtes féroces.
Quant à Pitou, qui avait tué le lion, il lui fit donner un bon fusil à
deux coups, que les Ouled-ben-Ismaïl payèrent de leur poche, ça va sans
dire, et encore trop heureux d'être débarrassés à ce prix de leur
ennemi.
Pitou ne voulait pas. Il disait:
«C'est Dumanet qui a tiré le premier; c'est lui qui l'a blessé.»
Je répondis:
«Oui, mais c'est toi qui l'as tué.»
Le capitaine Chambard cria:
«Est-ce que ça va durer longtemps, mille bombardes? Tirez au doigt
mouillé à qui l'aura.»
Le sort tomba sur Pitou.
Six semaines après, nous reçûmes tous deux notre congé et nous revînmes
en France.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
I.--À la cantine.
II.--Ibrahim.
III.--Le capitaine Chambard.
IV.--La permission.
V.--Hardi projet.
VI.--Pitou et Dumanet délibèrent.
VII.--La lionne.
VIII.--Ali, ravisseur d'enfants.
IX.--Un coup d'épervier.
X.--Il n'était que temps!
XI.--Un mouvement tournant.
XII.--Au doigt mouillé.
SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE
Jules BARDOUX. Directeur.