«Oh! toi, Pitou, quand tu frémis, ça ne compte pas; tu es pa

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[Illustration]

LA

CHASSE AUX LIONS

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SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE

Jules BARDOUX, Directeur.

____________________________________

LA

CHASSE AUX LIONS

PAR

ALFRED ASSOLANT

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Illustrations par JULES GIRARDET et BOMBLED

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TROISIÈME ÉDITION

[Illustration]

PARIS

LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE

15, RUE SOUFFLOT, 15

____

1892

LA

CHASSE AUX LIONS

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I

A LA CANTINE

Lui, c'était Pitou; moi, c'était Dumanet. Lui ne reculait jamais; moi

j'avançais toujours. A nous deux nous faisions la paire, comme disait le

capitaine Chambard, de Montpellier, qui s'y connaissait.

Un jour donc, que nous étions assis tous les deux, Pitou et moi, dans la

cantine de la veuve Mouilletrou, du 7e de ligne, pour lors en garnison

à Bakhara--pas loin d'Alger, deux cents kilomètres--voilà que je me mets

à bâiller comme une huître au fond de la mer.

Pitou, qui roulait sa cigarette entre ses doigts, la pose sur la table

et me regarde d'un air étonné.

Vous n'avez jamais vu Pitou étonné? C'est ça qui vous étonnerait!

D'abord, ça ne lui arrive presque jamais... oui; mais quand ça lui

arrive, il écarte ses dix doigts, qui sont faits comme dix boudins; il

ouvre sa bouche en forme de four de boulanger et ses yeux presque ronds

comme la lune dans son plein.

C'est sa manière de laisser entrer les idées.

Il me dit:

«Dumanet!»

Moi je lui répliquai:

«Pitou!

--Tu t'ennuies?

--Oui. Pitou.

--Ah!»

Il réfléchit pendant cinq minutes--le temps de fumer sa cigarette--et

reprit:

«Dumanet!

--Pitou!

--Tu t'ennuies donc?...

--Ah! pour sûr!... Et toi?

--Pas moi.

--Pitou, tu es bien heureux. C'est que tu es philosophe.»

Il me dit encore:

«Dumanet, qu'est-ce que c'est que ça, un philosophe?

--Parbleu! tu le vois bien. C'en est un qui s'amuse quand les autres

s'ennuient.»

Il secoua la tête:

«Dumanet, je ne m'amuse pas.

--Alors tu t'ennuies?

--Non.

--Qu'est-ce que tu fais donc?

--Je vis... Et toi?

--Moi aussi, Pitou. Mais je voudrais quelque chose de mieux.

--Quoi donc?

--Je voudrais faire parler de moi dans les gazettes.

--Comme Napoléon à Sainte-Hélène?

--Tout juste, Pitou... comme Napoléon à Sainte-Hélène, et aussi à

Austerlitz.

--Tu veux être empereur, alors?

--Non, non, Pitou. Mais je voudrais qu'on parlât de moi comme d'un

empereur. Ça ferait plaisir au père Dumanet, qui mettrait ses lunettes,

là-bas, au coin du feu, pour lire dans les papiers publics que je suis

un homme fameux.

[Illustration: Là-bas, il y a un pays superbe qui n'a pas de

propriétaire.]

--Dumanet, Dumanet, l'ambition te perdra.»

Je dis encore:

«Pitou!

--Mon ami!

--Ce n'est pas tout ça.

--Ah! dit Pitou, je m'en doutais bien... Qu'est-ce qu'il y a encore,

Dumanet?

--Il y a, mon vieux Pitou, que je veux me signaler!

--Eh bien, signale-toi. Ça te fera honneur et ça me fera plaisir.

--Oui, mais je ne veux pas me signaler tout seul. Je veux que tu te

signales aussi, morbleu!

--Ça, dit Pitou en appuyant son menton sur sa main, c'est à voir.

Qu'est-ce que tu feras pour nous signaler?»

Ce pauvre Pitou, c'était un ami,--et un bon, un vrai, un solide, un

sûr,--mais qui n'avait pas pour cinq centimes de devinette. Il fallait

tout lui expliquer depuis A jusqu'à Z.

Je lui dis:

«Pitou, regarde devant toi. Là, tu vois bien à droite des orangers et

dos citronniers, à gauche des champs de tabac et des vignes, et au

milieu la ville, et plus loin encore la plaine jusqu'aux montagnes

bleues. Est-ce assez beau, ça!

--Oui, dit Pitou, c'est magnifique tout ça; mais ça n'est ni à toi ni à

moi! C'est à des bourgeois qui n'ont pas envie de nous en faire cadeau.»

Alors je répliquai, voyant qu'il venait de lui-même où j'avais voulu

l'amener:

«Pitou, la terre est grande, et les bourgeois ne l'ont pas prise tout

entière. De l'autre côté des montagnes, là-bas, au sud, il y a un pays

superbe qui n'a pas de propriétaire.

--Oh! dit Pitou étonné, pas de propriétaire! Est-ce Dieu possible?... Et

nous pourrions l'avoir pour rien, Dumanet?

--Presque rien. La peine de le prendre.

--C'est le désert alors, Dumanet?... Et tu dis que c'est grand?...

--Douze cents lieues de long et trois cent cinquante lieues de large.

Quinze fois la France! C'est le capitaine Chambard qui me l'a dit.»

Pitou réfléchit et dit:

«Le capitaine Chambard, ça n'est pas tout à fait l'Évangile, mais c'est

tout comme... Pour lors qu'est-ce qu'il y a dans ce pays qui est quinze

fois grand comme la France?

--Il y a de tout... et encore autre chose.

--Par exemple?...

--Des lièvres...

--Connu, ça!

--Des perdrix...

--Connu, connu!

--Des sangliers...

--Oh! oh!

--Des outardes...

--Ah! ah! qu'est-ce que c'est que ça?

--Ça, c'est des oies très grosses.

--Bon! ça va bien. Et encore?... Mais, s'il y a tant de bonnes choses

dans le pays, pourquoi donc est-ce qu'on ne nous y mène pas tout de

suite, Dumanet?»

Je répondis:

«Pitou, je ne sais pas. Je le demanderai au capitaine Chambard.»

Il reprit:

«Mais tout ça, c'est très bon. Le bon Dieu a mieux traité les moricauds

que nous. C'est pas possible. Le bon Dieu est juste. S'il a mis là-bas

tant de lièvres, de perdrix, de lapins, d'outardes et de sangliers,

c'est qu'il y a mis autre chose... comme la fièvre, la gale et la peste.

--Ni la fièvre, ni la gale, ni la peste, mon vieux Pitou. Tout au plus

quelques chacals.»

Pitou répliqua:

«Oh! les chacals, ça ne vaut pas la peine d'en parler. Je les renverrai

à coups de pied... Il n'y a pas d'autres vilaines bêtes?

--Une hyène par-ci par-là...

--Bon! l'affaire d'un coup de fusil. Il n'y aurait pas aussi quelques

panthères?

--Il y en a, mais si petites que je ne sais pas si ça peut compter.»

Pitou prit un air grave:

«Les panthères, Dumanet, ça compte toujours. Te souviens-tu du sergent

Broutavoine?

--Le sergent Broutavoine?... Connais pas.

--Comment! tu n'as pas connu le sergent Broutavoine, qui t'a fiché

quatre jours de salle de police pour avoir manqué à l'appel, trois

semaines avant d'aller à Zaattcha?... Broutavoine, un petit, maigre,

roux, large des épaules, qui grognait matin et soir et qui est mort

lieutenant, avec la croix, l'année dernière, à l'assaut de Malakoff, en

Crimée.

--Ah! Broutavoine! le rousseau Broutavoine! un qui disait toujours à

l'exercice: «Qui est-ce qui m'a fichu des conscrits pareils? ça tient

son fusil comme un bâton de sucre d'orge!...» Eh bien, qu'est-ce qui lui

arriva au sergent Broutavoine?»

Alors Pitou répondit:

«Il lui arriva, Dumanet, qu'un soir d'été, tiens, un soir comme

celui-ci, le ciel était bleu, il alla tout seul derrière une haie pour

comme qui dirait réfléchir, vu que son notaire l'en avait prié par le

moyen de ce que sa tante était morte et lui avait laissé un pré, là-bas,

dans l'Aveyron, loin, bien loin de Paris, pas loin de Rodez. Fallait-il

vendre? fallait-il pas?--Pendant qu'il réfléchissait, le nez sur sa

lettre, couché sur le ventre et dans l'herbe, voilà qu'il sent tout à

coup quelque chose comme une fourche à sept ou huit dents qui se serait

plantée dans le côté opposé à la figure (mais plus bas), et qu'il est

enlevé en l'air à une hauteur de trente-quatre à trente-cinq

centimètres... Tu vois ça d'ici. Lui, pas content du tout, se retourne

pour regarder celui qui lui faisait cette mauvaise farce: car enfin ce

n'est pas honnête de prendre ainsi un sergent par le fond de la

culotte... pas du tout. Ce n'était pas un farceur, c'était une belle

panthère de deux pieds et demi de haut, grosse comme un veau de six

semaines...

[Illustration: Le lion! voici le lion.]

--Ah! fichtre!

--... Là-dessus mon sergent Broutavoine était mal à l'aise, comme tu

peux croire. Il cherche de la main droite son briquet, de la gauche il

attrape la panthère par les cheveux... ou, si tu préfères, par une

oreille et par les poils tout autour... Il tire de son côté, elle tire

du sien. Finalement elle emporte le morceau, qui n'était pas bien gros

(par bonheur!) et pousse un cri fait comme le miaulement de trois cents

chats en colère... Le sergent saute debout sur ses pieds, lire son

briquet et le lui met dans la gorge en criant: «À moi: les amis!» On

court, on arrive, on le trouve couché sous elle et couvert de sang...

elle l'avait jeté par terre et voulait le dévorer. Lui, pas bête, lui

tenait la gueule en l'air en serrant de toutes ses forces.

--Et après?

--Après?... Eh bien, pendant que la panthère le griffait et le mordait,

Pouscaillou est venu par derrière et lui a brûlé la cervelle d'un coup

de fusil...

--Au sergent?

--Mais non. Dumanet. Tu ne comprends donc rien? Pas au sergent, à la

panthère.»

Je répliquai:

«Pitou, tu vois bien que le sergent Broutavoine s'en est tiré, puisqu'il

est devenu lieutenant et qu'il a fallu un coup de mitraille pour le tuer

en Crimée.»

Pitou secoua la tête.

«Il s'en est tiré, dit-il... oui, si l'on veut; mais, pendant plus de

six semaines, il ne pouvait pas s'asseoir ni se coucher, excepté sur le

côté gauche, et encore!...

--Pour lors, Pitou, tu as peur de rencontrer des panthères?» Il hésita.

«Mon Dieu! J'ai peur... et je n'ai pas peur; ça dépend... À dix pas,

avec mon fusil bien épaulé, le doigt sur la détente, en plein jour...

--Qu'est-ce que tu ferais?

--Est-ce que je sais, moi? Je ferais de mon mieux. Et si c'était le

soir, couché dans l'herbe comme le sergent Broutavoine, alors, oh!

alors, je rentrerais avec plaisir dans la caserne pour me coucher.»

Je levai les épaules et je dis:

«Pitou! tu es mon ami, mais tu me fais de la peine!

--Pourquoi, Dumanet?

--Parce que, mon vieux Pitou, si tu as peur des panthères, qu'est-ce que

tu feras donc quand tu te trouveras nez à mufle avec les lions?»

Il me dit bonnement

«Je ferai avec les lions ce que je ferais avec les panthères. Je

rentrerai dans la caserne.

--Oh! Pitou!

--De quoi, Dumanet?... Quand on rencontre un mauvais gueux sur sa route

qui a quatre pistolets à cinq coups chacun et quarante fusils chargés à

balle, est-ce qu'on va lui chercher querelle? Est-ce qu'on va se faire

tuer ou estropier?

--Oui, mais le lion...

--Le lion, dit Pitou avec force, a quatre pattes, et cinq griffes à

chaque patte, et quarante dents au fond de la gueule... C'est comme s'il

était toujours prêt à faire feu de soixante cartouches à bout

touchant... Tu aimerais ça, Dumanet?

--Moi! oui, assez.

--Eh bien, pas moi, Dumanet! Et tu dis qu'il y a des lions dans ton

désert?

--Ce n'est pas moi qui dis ça, c'est le capitaine Chambard; et encore il

dit approximativement, tu sais. Hier, par exemple, en prenant son

absinthe, il racontait au capitaine Caron que les lions gardent les

portes du désert.

--Oh! s'écria Pitou, est-ce que le désert a des portes?»

Je répondis:

«Faut croire, puisque les lions les gardent. Est-ce que tu as jamais vu

une porte sans portier?

--Ça, jamais! dit Pitou; j'aurais plutôt vu un portier sans porte. Comme

ça, Dumanet, c'est donc les lions qui ferment la porte du désert?

--Comme tu dis.

--Mais alors, Dumanet, c'est donc pas des lions, ceux de ce pays, c'est

donc des cloportes?»

Il se mit à rire et moi aussi, et aussi la mère Mouilletrou, qui nous

écoutait.

Je lui dis:

«Pitou, je ne t'avais jamais vu faire de calembours. Où as-tu pris

celui-là?

--C'est vrai, dit modestement Pitou. Le calembour n'est pas de moi. Il

est du capitaine Chambard.»

Je dis encore:

«Ça ne fait rien, Pitou. Il est très bon, le calembour. C'est le

capitaine Chambard qui l'a fait, mais le général voudrait bien en faire

autant... Pour conclure, veux-tu venir avec moi prendre le désert?

--Malgré les panthères et les lions? dit Pitou... ça demande réflexion!»

Mais, comme il réfléchissait, nous entendîmes tout à coup des cris

épouvantables et nous vîmes plus de trois cents Arabes ou moricauds de

toute espèce, hommes, femmes et enfants, qui venaient en courant de

toutes leurs forces dans la rue et criant:

«Le lion! voici le lion!»

II

IBRAHIM

De tous côtés on se sauvait.--le caïd en tête et le chaouch en queue. On

fermait les portes des boutiques, on invoquait Allah, on se cachait

comme on pouvait. Les hommes hurlaient, les femmes pleuraient, les

chiens aboyaient, tout le monde avait l'air sens dessus dessous.

[Illustration: Tout le monde avait l'air sens dessus dessous.]

La veuve Mouilletrou elle-même prit la parole et dit:

«Mes enfants, c'est pas tout ça. Le lion va venir. Vous ne comptez pas

sans doute que je vais laisser ma boutique ouverte pour lui offrir un

mêlé-cass?... Allez-vous-en tout à fait ou rentrez! Je vais fermer la

porte.»

Pitou répondit:

«Madame Mouilletrou, c'est bien parlé. Je rentre, et nous allons

fermer.»

Mais moi, ça m'humilia. Je dis à mon tour:

«Pitou, tu peux rester. Moi, je vais voir comme c'est fait, un lion.

--Pas possible!» cria Pitou étonné.

Je répliquai:

«Si possible, Pitou, que c'est vrai.»

Il me dit encore:

«Tu me lâches donc?

--Ce n'est pas moi qui te lâche, Pitou, c'est toi qui me lâches; et l'on

dira dans tout l'univers, quand on saura ce qui s'est passé: «Ce n'est

pas Dumanet qui a lâché Pitou, en face du lion, c'est Pitou qui a lâché

Dumanet.»

Pitou serra les poings.

«Alors, ça serait donc pour dire que je suis un lâche, Dumanet! Ah!

vrai! je n'aurais jamais cru ça de toi.

--Mais non, Pitou, tu ne seras pas un lâche, mais un lâcheur; c'est bien

différent.»

Il se jeta dans mes bras.

«Ah! tiens, Dumanet, c'est toi qui n'as pas de cœur, de dire de

pareilles choses à un ami!

--Alors tu viens avec moi?

--Pardi!»

A ce moment, un bruit qui ressemblait à celui du tonnerre se fit

entendre dans la vallée, du côté de la montagne. La veuve Mouilletrou,

toujours pressée de fermer sa porte, nous dit:

«Ah çà, voyons, entrez-vous ou sortez-vous, paire de blancs-becs? Vous

n'entendez donc pas le rugissement du lion?»

En effet, c'était bien ça.

«Pour lors, dit Pitou, rentrons.»

Mais il était trop tard. La mère Mouilletrou avait fermé sa cambuse et

ne l'aurait pas rouverte pour trente sacs de pommes de terre.

Alors je dis:

«Pitou, le gueux va descendre. Allons chercher nos fusils à la caserne.»

Il me suivit. Nous chargeâmes nos fusils et nous remontâmes jusqu'au

bout du village. On n'entendait plus rien, rien de rien, oh! mais! ce

qui s'appelle rien. Le gueux, qui avait fait peur à tout le monde, ne

disait plus rien. Quant aux hommes, aux femmes et aux autres bêtes, ils

ne remuaient pas plus que des marmottes en hiver.

Alors Pitou me dit:

«La nuit va venir, Dumanet... Rentrons!»

Je répondis:

«Pitou, le sergent nous a vus charger nos fusils pour tuer le lion. Si

nous rentrons sans l'avoir tué, on dira: «Ce Pitou, ce Dumanet, ça fait

de l'embarras; ça veut tuer les lions comme des lapins, et ça revient au

bout d'un quart d'heure; ça se donne pour des guerriers de fort calibre,

et c'est tout bonnement des farceurs, des propres à rien, des rien du

tout, des rossards, quoi!» Et nous serons déshonorés.»

Pitou soufflait comme un phoque, mais il ne disait rien.

Je l'entrepris encore:

«Pitou, ça ne te ferait donc rien d'être déshonoré?

--Ah! tiens, ne me parle pas de ça, Dumanet! Ça me fait monter le sang

aux yeux. Déshonorés, moi Pitou et toi Dumanet! Et la mère Pitou, tu ne

la connais pas, mais je la connais, moi! Et c'est une brave femme, va!

La mère Pitou, qui m'a nourri de son lait quand je ne lui étais de

rien.--car ma mère est morte le jour de ma naissance, et mon père, qui

s'appelait Pitou, n'était qu'un cousin germain, et il est mort trois

mois auparavant en coupant un arbre qui lui tomba sur la tête et le tua

raide,--la mère Pitou dirait: «Il s'est déshonoré, mon Pitou, mon petit

Pitou que j'aimais tant, que j'avais élevé avec les miens, que je

voulais donner en mariage à ma petite Jeanne, quand il serait revenu

d'Alger et qu'il aurait pris Abd-el-Kader!» Ah! tiens, Dumanet, ce n'est

pas beau ce que tu dis là, et si ce n'était pas toi, oh! si ce n'était

pas toi!...»

Il serrait les poings et il avait envie de pleurer.

Je lui dis:

«Tu vois bien, Pitou, tu ne pourrais pas vivre si tu étais déshonoré!

--Eh bien, qu'est-ce qu'il faut faire pour ne pas être... ce que tu

dis!»

Je répliquai:

«Pitou, le lion nous attend, c'est certain. La preuve, c'est qu'il ne

dit plus rien.

--Eh bien, dit Pitou, s'il veut nous attendre, qu'il attende! Est-ce que

nous sommes à ses ordres?

--Pitou, mon petit Pitou, encore cinq cents pas hors du village!

--Cinq cents? Pas un de plus?

--Je t'en donne ma parole, foi de Dumanet!

--Puisque c'est comme ça, marchons!»

Et, de fait, nous marchâmes comme des braves que nous étions: car il ne

faut pas croire que Pitou, parce qu'il s'arrêtait de temps en temps pour

réfléchir, ne fût pas aussi brave qu'un autre. Ah non! au contraire!...

Seulement, comme disait le capitaine Chambard, il n'était pas téméraire.

Que voulez-vous? tout le monde ne peut pas être téméraire; et si tout le

monde était téméraire, la terre ne serait plus habitable, et la lune non

plus, parce que les téméraires qu'il y aurait de trop sur la terre

voudraient monter dans la lune.

Pour lors, Pitou et moi, nous prîmes le chemin de la vallée et de la

montagne. Moi, j'allais en avant comme un guerrier: Pitou, lui, comptait

les pas comme un conducteur des ponts et chaussées.

On n'entendait rien. Toutes les bêtes de la nature dormaient ou

faisaient semblant de dormir. La lune se levait dans le ciel, derrière

la montagne. Pitou, qui avait compté ses cinq cents pas, s'arrêta sous

un vieux chêne et me dit tout bas, comme s'il avait eu peur d'éveiller

quelqu'un:

«Dumanet, c'est fini. Allons-nous-en. Il n'y a personne.»

Je répondis bien haut:

«Pitou, encore un kilomètre!

--Non.

--Un petit kilomètre! le plus petit de tous les kilomètres!»

Il répliqua d'une voix ferme:

«Pas même un décamètre. Dumanet! Pitou n'a qu'une parole! et Pitou

Jacques a donné sa parole à Jacques Pitou de ne pas le mener plus loin

que cinq cents pas.»

Tout à coup, dans le haut du chêne, une voix cria:

«Allah! Allah! Allah!

--Allons, bon! dit Pitou, encore une autre affaire. Voilà quelque

moricaud en détresse.»

Au même instant, nous entendîmes un bruit de feuilles froissées et de

branches cassées. Un Arabe vint tomber à nos pieds.

Il tomba, je veux dire qu'il descendit de branche en branche, mais si

vite que Pitou eut à peine le temps de s'écarter: autrement il lui

aurait cogné la tête.

L'Arabe se releva et dit en montrant la forêt:

«Il est parti!

--Qui? demanda Pitou.

--Celui que vous cherchez, le brigand qui a mangé ma femme et mes deux

vaches, le sidi lion enfin.»

Je demandai:

«Comment, sais-tu qu'il est parti?»

L'Arabe se roula la face contre terre en s'arrachant la barbe.

«Ah! dit-il, je l'ai vu et je l'ai suivi pendant qu'il tenait ma pauvre

femme Fatma dans ses dents. Allah! Allah! Comme elle criait!»

Et il nous raconta son malheur.

«Je revenais avec Fatma et le bourricot qui portaient chacun sa charge

de bois...»

Pitou prit la parole:

«Et toi, qu'est-ce que tu portais?»

L'Arabe le regarda très étonné et répondit:

«Moi?... je ne portais rien.

--Alors tu étais comme l'autre dans la chanson de Malbrouck?

--Malbrouck?... connais pas... Un Roumi peut-être?

--Oui, un seigneur Roumi que ses amis enterrèrent dans le temps. L'un

portait son grand casque, l'autre portait son grand sabre; l'autre

portait sa cuirasse et l'autre ne portait rien... Va, va toujours...

Alors tu suivais Fatma et le bourricot?

--Je ne les suivais pas, dit l'Arabe; je les faisais marcher devant moi.

--Ça, dit Pitou, c'est bien différent... Alors le lion est venu, et il a

emporté ta femme et ton bourricot?

--Oh! ma femme seulement, parce que le bourricot a jeté sa charge de

bois et s'est sauvé dans la forêt; mais le brigand saura bien l'y

retrouver demain. Pauvre bourricot! pauvre bon bourricot! je l'aimais

tant!... Je l'avais appelé Ali, du nom du gendre du Prophète!... Ali,

mon pauvre Ali, je l'avais acheté cinq douros, et il m'en rapportait

deux par semaine!»

L'Arabe pleurait et criait.

Alors je demandai:

«Mais toi, qu'est-ce que tu as dit, quand tu as vu qu'il emportait ta

femme?

--Moi!... ce que j'ai dit?... Je suis monté sur le chêne et je lui ai

crié à travers tes branches: «Coquin! scélérat! assassin!» Et pendant

que j'entendais craquer sous ses dents les os de ma pauvre Fatma, j'ai

prié Allah d'accorder à son fidèle serviteur que le brigand fût étranglé

par un de ces os bien-aimés... Qu'est-ce que je pouvais lui faire avec

mon bâton?

--Ça, dit Pitou, c'est vrai. On fait ce qu'on peut, on ne fait pas ce

qu'on veut... Allons, Dumanet, allons-nous-en.»

Mais moi, je n'étais pas pressé. Pendant que l'Arabe parlait, j'avais

senti, comme dit l'autre, pousser une idée sous mon képi... Les idées,

vous savez, ça ne pousse pas tous les jours; c'est comme le blé, il y a

des saisons pour ça. Mais quand elles sont mûres, il faut les cueillir

tout de suite. Au bout d'un mois, elles ne valent plus rien.

Je dis donc à l'Arabe:

[Illustration: Le lion et la lionne à l'affût.]

«Comment t'appelles-tu?

--Ibrahim, de la tribu des Ouled-Ismaïl.

--Eh bien, Ibrahim, qu'est-ce que tu vas faire, maintenant que tu as

perdu ta femme et ton bourricot?»

L'Arabe leva les mains au ciel.

«Est-ce que je sais, moi?... Ce qu'Allah voudra... Pauvre Fatma! Pauvre

Ali! Elle m'avait coûté vingt-cinq douros, et lui cinq seulement; mais

il faisait autant d'ouvrage qu'elle; seulement, elle valait mieux pour

le couscoussou.»

Je dis encore:

«Pitou, qu'est-ce que tu as d'argent dans ton sac?

--Sept francs, Dumanet.

--Les mêmes sept francs que la mère Pitou et sa fille t'envoyèrent le

mois dernier?

--Les mêmes, Dumanet, avec deux portraits.

--Le sien et celui de sa fille?

--Mais non, Dumanet, mais non! que tu es bête... Le portrait de

Louis-Philippe sur la pièce de cinq francs et le portrait de Charles X

sur la pièce de quarante sous.

--Tu regardes donc le portrait de tes rois?

--Parbleu! quand j'ai fini d'astiquer, qu'est-ce que tu veux que je

fasse?... J'observe.

--Ah! tu observes! Ah! bigre! tu ne m'avais jamais dit ça, Pitou!

--Parce que tu ne me l'avais jamais demandé.

--- Alors, Pitou, puisque tu es un observateur, tu dois avoir observé

que j'ai quelque chose à te proposer.»

Il secoua la tête.

«Dumanet, Dumanet, je me méfie. Toutes les fois que tu m'as proposé

quelque chose, c'était un nouveau moyen de nous casser le cou. Te

rappelles-tu le jour où tu voulais faire avec moi le tour du Panthéon, à

Paris, debout sur la balustrade, qui est à six cent cinquante pieds du

pavé?

--Six cent cinquante pieds, Pitou?

--Ou trois cent cinquante; est-ce que je sais, moi? Enfin on mettrait

cent cinquante Pitou bout à bout, chacun le pied droit sur la tête d'un

autre Pitou et les bras étendus comme le génie de la Bastille, avant que

le dernier Pitou pût poser sa main sur la balustrade: ça suffit,

n'est-ce pas?... Enfin, tu dis qu'il fallait monter, que les autres n'y

montaient pas; que le sergent Merluchon du 6e léger n'avait jamais osé,

qu'il fallait oser ce que n'osait pas Merluchon; qu'il fallait montrer

au 6e léger ce que le 7e de ligne savait faire... est-ce que je sais,

moi? Quand il s'agit de faire une bêtise, tu parles comme un livre.

Alors moi, qui suis bon enfant, je voulus faire comme toi et pas comme

le sergent Merluchon; nous montâmes tous deux sur la balustrade et nous

commençâmes la tournée... Jolie tournée, ma foi! Mon Dumanet, dès le

premier pas, faisait le seigneur et l'homme d'importance; on aurait dit

un colonel de carabiniers; il chantait de toutes ses forces la jolie

chanson:

Y avait un conscrit de Corbeil

Qui n'eut jamais son pareil.

Moi, pendant ce temps, je regardais la place du Panthéon, où les hommes

me faisaient l'effet d'être gros comme des rats et les chevaux comme des

chats, et je pensais entre moi: «Tonnerre de mille bombardes! que c'est

haut!» Les trois cent cinquante pieds que tu dis me faisaient l'effet

d'avoir soixante pouces de hauteur. Tout à coup, je vois mon Dumanet,

qui chantait toujours en regardant de quel côté la lune se lèverait le

soir, et qui va poser son pied dans le vide... Ah! tiens, Dumanet, ça me

fait frémir quand j'y pense!...»

Je répliquai:

«Oh! toi, Pitou, quand tu frémis, ça ne compte pas; tu es par nature

aussi frémissant qu'une langouste... et même j'ai connu des langoustes

qui ne te valaient pas pour la frémissure... Et puis, veux-tu que je te

dise la fin de ton histoire? Eh bien, voilà, tu n'as fait ni une ni

deux, et comme j'allais tomber en dehors sur la place et m'écraser comme

un fromage mou, tu m'as poussé si fort en dedans contre la muraille, que

je me suis cogné le nez, qui en a saigné pendant cinq minutes, et que ma

tunique s'est déchirée au coude, ce qui m'a fait donner quatre jours de

salle de police en rentrant... moyennant quoi tu as sauvé la vie d'un

chrétien et d'un ami, mon vieux Pitou. Eh bien! est-ce que tu en as des

regrets?»

Pitou répondit:

«Je ne regrette rien, Dumanet: tu es un mauvais cœur de me dire que je

regrette d'avoir fait saigner le nez d'un ami et déchiré sa tunique...

Ce n'est pas moi qui t'aurais jamais dit ça. Dumanet!... D'ailleurs, ce

n'est pas pour toi que j'ai fait ça...

--Et pour qui donc, Pitou?»

Il se gratta la tête d'un air embarrassé.

«Pour moi, Dumanet! pour le fils de la mère Pitou! Est-ce que tu crois

que ça aurait été une chose à dire en rentrant à la caserne: «J'ai perdu

Dumanet.--Qu'est-ce que tu en as fait?--Je l'ai laissé tomber du haut du

Panthéon sur la place.--Tu ne pouvais donc pas le retenir? Tu es donc

une moule?...»--Tu comprends, ça m'aurait embêté. Toute ma vie, j'aurais

pensé: C'est vrai, je suis une moule, et Dumanet, qui est là-haut en

purgatoire, où certainement il doit s'ennuyer sans moi, doit se dire:

«C'est la faute de Pitou: si Pitou n'était pas une moule, je ne serais

pas là tout seul à tourner mes pouces en l'attendant!» Tu comprends,

Dumanet, savoir qu'un ami va tourner ses pouces vingt-quatre heures par

jour en vous attendant pendant trente ans et peut-être davantage, ce

n'est pas régalant, pas vrai?»

Je dis encore:

«Mon vieux Pitou (je l'appelais vieux, quoiqu'il eût vingt-cinq ans

comme moi), mon vieux Pitou, tu es une vieille bête!»

Il répondit tranquillement:

«Je le sais bien, Dumanet.

--Oui, une vieille bête, mais la meilleure des plus vieilles bêtes de

tout le 7e de ligne.

--Je le sais bien. Tu me l'as dit assez souvent! Mais ce n'est pas tout

ça, Dumanet; il est tard, il faut rentrer.»

Alors moi:

«Oui, mon vieux Pitou, il faut rentrer; mais, comme tu dis, ce n'est pas

tout ça. Nous sommes sortis pour nous couvrir de gloire, Pitou, et nous

allons rentrer...

--Couverts de pluie,» ajouta Pitou.

En effet, il pleuvait déjà un peu, et le tonnerre commençait à rouler

dans les montagnes.

«Et ça te suffit?

--Mais, Dumanet, qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? Est-ce que je peux

parer la pluie en faisant le moulinet avec mon briquet?

--Ça, non: je t'obtempère.

--Je ne peux qu'aller me sécher à la caserne.

--Je t'obtempère encore plus.

--Eh bien, dit Pitou, puisque c'est ainsi et que tu m'obtempères deux

fois, j'y vas.»

Il y allait, le bon garçon, en prenant son chemin par pointe et marchant

d'un pas relevé. Mais je le retins et lui dis:

«Écoute-moi, Pitou.»

Et comme il continuait de marcher:

«Après, tu feras ce que tu voudras.

--Oui, oui, tu dis ça, et après tu me fais faire tout ce que tu veux.»

Cependant il ralentit le pas.

«Tu vois, mon vieux Pitou, nous avons promis de tuer le lion et nous ne

l'avons pas tué.

--Pour ça, répliqua Pitou, il aurait fallu d'abord le voir.

--Tu as raison. Pitou, toujours raison. J'ai toujours pensé que tu étais

un observateur... Eh bien, Pitou, si nous ne voyons pas le lion, c'est

parce qu'il se cache.

--Crois-tu?

--J'en suis sûr. Et s'il se cache, c'est parce qu'il a peur.

--Oh! peur!...

--Oui, peur. Il a entendu dire dans son quartier que Pitou et Dumanet

allaient se mettre à sa poursuite: il s'est sauvé.

--Laisse-le faire. Nous n'avons pas besoin de courir après la mauvaise

société.

--Enfin, voilà! Mais si l'on raconte chez la mère Mouilletrou que la

mauvaise société, comme qui dirait le lion, a couru sur nous et que nous

sommes revenus au galop, nous devant et lui derrière, sais-tu que ça ne

nous ferait pas honneur?»

Pitou réfléchit et répliqua:

«Mon Dieu! Dumanet, tu m'impatientes. Courir, courir devant, courir

derrière, courir dessus, courir dessous, courir à droite, courir à

gauche, c'est toujours courir. Manger à midi, manger à trois heures,

c'est toujours manger.

--Comme ça, tu veux qu'on se moque du fils de la mère Pitou?»

Il se redressa.

«Qu'il vienne donc un peu, celui qui voudra se moquer du fils Pitou!

Qu'il vienne! Et je lui envoie sur le nez la plus belle gifle de tout le

7e de ligne!»

Il était tout à fait en colère.

«Où est-il donc? Fais-le-moi voir un peu, ce malin! Je vais te lui

aplatir le nez sur les joues de façon qu'il ne pourra plus prendre une

prise de toute sa vie, quand même il vivrait sept cent cinquante ans et

vingt-sept jours, comme le vieux Mathusalem, qui la connaissait dans les

coins.»

Je dis encore:

«Eh bien, Pitou, en cherchant bien, je ne vois plus qu'un moyen de

couper la langue aux bavards. C'est de retourner demain à la recherche

du lion.

--Mais puisqu'il s'est sauvé, Dumanet!

--Il s'est sauvé sans se sauver, mon vieux Pitou, comme faisait

Abd-el-Kader. Il faisait semblant de se sauver, mais il ne se sauvait

pas du tout, le gueux! Il allait et venait d'Oran à Constantine, en

passant tout le long d'Alger, voilà tout.

--Et tu dis qu'à moins de ça nous n'en serons pas quittes et que les

camarades croiront que nous sommes des...

--Justement, mon vieux Pitou. Est-ce que tu serais homme à souffrir ça?

--Moi, Dumanet? Ah! tonnerre et tremblement! tu ne me connais pas!»

Au contraire, je le connaissais bien. Il ajouta:

«Mais si le lion va et vient, comment le trouverons-nous? Est-ce que

nous allons passer toutes les nuits à l'attendre? En hiver, les nuits

sont froides.»

Je répondis (et c'était l'idée qui avait poussé un quart d'heure

auparavant sous mon képi):

«Ibrahim nous montrera le chemin.»

L'Arabe, qui n'avait rien dit depuis longtemps, répliqua:

«Non!

--Comment, non! tu ne veux pas venir tuer le gueux qui t'a mangé ta

Fatma?»

Il poussa un soupir et dit:

«Pauvre Fatma! Elle avait des yeux de gazelle et elle faisait si bien le

couscoussou!»

Puis, après réflexion:

«Mais c'est justement parce qu'il a mangé Fatma que j'ai peur qu'il ne

me mange, moi aussi, à mon tour.»

Pitou me dit tout bas:

«Ibrahim a peur qu'il n'ait pris goût à la famille.»

Ça, c'était bien possible.

Je tournai, je retournai l'Arabe de tous les côtés, je ne pus jamais le

décider. A la fin je lui dis:

«Ibrahim! Et ton bourricot? est-ce que tu vas le laisser là dans la

forêt?»

Alors il se roula par terre, arracha son turban, couvrit sa tête de boue

et s'écria:

«Ali! Ali! mon pauvre Ali! je ne te reverrai plus! Ali de mes yeux! Ali

de mon cœur! Ali miséricordieux! Ali, fils des étoiles! pauvre Ali qui

chantait le matin comme le rossignol chante le soir, et dont la voix

retentissait dans les montagnes comme celle du muezzin sur le haut de la

mosquée quand il invite les fidèles à la prière!»

Tout à coup, il s'interrompit. Nous entendîmes braire au loin. On aurait

dit un appel du pauvre âne à son maître. Ibrahim cria:

«Le voilà! le voilà! Je l'entends galoper de ce côté. Venez avec moi!»

J'allais courir avec lui, mais Pitou me retint par la manche.

«Attends un peu, dit-il. Je suis sûr que le bourricot n'est pas seul...»

Il posa l'oreille à terre, se releva doucement, fit signe à l'Arabe, qui

s'était arrêté pour le regarder, et nous dit à tous deux dans l'oreille:

«Il y a quelqu'un derrière le bourricot!»

Je répondis:

«Ah! Il y a quelqu'un?...»

Et je m'arrêtai net comme si j'avais vu un mur de trois cents pieds de

hauteur sur quarante kilomètres de largeur.

Vous savez... quand on se promène à une demi-lieue de Clermont, qui est

une jolie ville (on voit le Puy de Dôme d'en bas), quand il fait nuit et

qu'on entend braire et galoper un âne, vous dites: «Voilà qui est bon,

l'âne a cassé sa corde et s'est sauvé, et le propriétaire court après...

il n'en est que ça...» Vous attendez l'âne au passage pour le ramener au

propriétaire, si vous êtes bon enfant, ou pour rire de bon cœur en les

entendant galoper l'un derrière l'autre... Ça va bien, vous pouvez rire

pendant un heureux quart sans vous faire de mal... Mais si vous êtes en

Afrique, dans la forêt, à cinquante lieues d'Alger, si vous savez qu'à

l'endroit où vous allumez votre cigarette le lion a passé il n'y a pas

une heure, si l'Arabe vous dit qu'il a mangé sa femme, si l'ami Pitou,

qui ne s'effraye pas facilement quoiqu'il prenne toujours ses

précautions, met l'oreille à terre et vous dit: «J'entends bien braire

l'âne, mais j'entends quelqu'un derrière lui.» alors, oh! alors... on a

beau être le fusilier Dumanet de la 2e du 3e du fameux 7e de ligne,

surnommé par son colonel _le régiment de bronze_, on est taquiné dans

le fond des entrailles.

Pendant que je pensais à ça et que j'écoutais braire le bourricot, voilà

que tout à coup la pauvre bête ne dit plus rien et continue à courir.

Alors j'entendis les pas lourds de celui qui trottait derrière. Il ne

pleuvait plus. Le nuage qui couvrait la lune s'écarta, et Pitou, me

serrant fortement le bras, me dit à voix basse en armant son fusil:

«Tiens, Dumanet, tu as voulu le voir: le voilà!»

C'était bien lui. Il descendait la côte, à trente pas, mais séparé de

nous par un précipice de plus de six cents pieds coupé aussi droit qu'un

I dans la montagne. Pour descendre au bas de la côte et remonter jusqu'à

nous de l'autre côté, il avait plus d'un quart de lieue à faire, presque

une demi-lieue.

Ça, c'était rassurant pour nous, mais pas pour le bourricot, qui ne

braillait plus, oh! non, mais qui galopait, galopait, galopait! Je

n'aurais jamais cru, foi de Dumanet, qu'un bourricot fut si galopeur que

ça!

Quant à l'autre, celui qui courait derrière, il ne galopait pas, lui! Il

trottait seulement, à la façon des gros chevaux boulonnais qui traînent

les camions hors des gares, et qui ressemblent à des locomotives à

quatre pattes. Personne ne voudrait se mettre en travers, de peur d'être

brisé d'un coup de poitrail. On entendait ses lourdes pattes tomber deux

par deux sur les feuilles sèches. Au clair de lune, on le voyait faire

des pas énormes, de six pieds chacun pour le moins.

Je me retournai pendant une seconde et je demandai:

«Ibrahim, est-ce bien ton lion?»

Mais l'Arabe ne répondit pas. Il grimpait dans le chêne, le bon

moricaud, et il allait être aux premières loges pour voir comment nous

nous tirerions d'affaire, Pitou et moi.»

[Illustration: «Tiens, Dumanet, tu as voulu le voir: le voilà!»]

Voyant ça, je fus indigné et je lui criai:

«Holà! hé! Ibrahim! Est-ce qu'ils sont tous faits comme toi dans le pays

des Ouled-Ismaïl?»

Pitou me dit tranquillement:

«Tais-toi donc, Dumanet? Veux-tu avertir l'autre que nous sommes là?»

Quant à l'Arabe, il cria du haut de son arbre:

«Visez bien le gueux! et surtout lâchez de ne pas le manquer et de ne

pas attraper mon pauvre bourricot! il m'a coûté cinq douros, le cher

ami! cinq douros! cinq douros! cinq douros!»

Je crois qu'il pleurait dans le haut du chêne, mais je n'eus pas le

temps d'aller voir.

Je dis à Pitou:

«Du train dont ils vont, le lion et le bourricot, nous allons les voir

paraître dans trois minutes.

--A peu près, rétorqua Pitou. Si j'avais ma montre, je te le dirais,

mais elle est en réparation chez l'horloger de la rue aux Ours, à

Paris.»

Je répondis:

«Ça ne fait rien, Pitou... suffit de savoir que ta montre est en

réparation: moi, la mienne est au clou, chez un juif d'Alger...

--Au clou?

--Ou en pension chez le juif, si tu préfères. Absolument comme une jeune

personne. Il faudra payer dix francs pour la retirer.

--Dix francs, Dumanet!

--Dix francs, mon vieux Pitou, et il m'a prêté trois francs pour trois

mois!

--Oh! dit Pitou indigné.

--Et quand je pense que le grand-père de ce vieux juif a crucifié

Notre-Seigneur Jésus-Christ à Jérusalem, ah! tiens, ça me fait encore

plus de peine de donner mes dix francs... Mais ne parlons plus de ça. Le

camarade va venir. Il devrait déjà être là... A propos, je n'entends

plus rien. Est-ce qu'il serait déjà occupé à manger le bourricot, là-bas

dans le fond?

--Probable,» répondit Pitou.

Je répliquai:

«Oui, probable, mais pas sûr. Allons voir.

--Ça, dit Pitou, c'est interdit par les règlements. Nous sommes bien sur

le plateau: nous voyons clair, nous pouvons viser, restons-y.»

Je commençai:

«Pitou, il n'y a pas d'heure ni de règlement pour les braves. Si le

capitaine Chambard était là...»

Mais, avant que je pusse dire ce qu'aurait fait le capitaine Chambard,

un rugissement terrible remplit toute la vallée, comme sur la montagne,

et me glaça dans la moelle des os...

Oh! mon Dieu, oui, me glaça... ne riez pas, vous autres! Là où le

fusilier Dumanet de la 2e du 3e du 7e léger avait froid, mille millions

de tonnerres et cent trente-cinq milles bombardes! vous n'auriez pas eu

chaud, c'est moi qui vous le dis!

Pitou fit simplement:

«Attention, Dumanet! change ta capsule! mets un genou en terre,

appuie-toi bien contre le chêne: dans une minute ça sera fini.»

On aurait cru, sur ma parole, que nous allions nous faire arracher

chacun une dent.

Pitou me dit encore:

«Veux-tu tirer le premier?»

Je rétorquai:

«Ça, mon vieux Pitou, je n'osais pas te le demander. Je suis si sûr de

mon coup, qu'à trente pas, ai je voyais clair, je parierais de

l'attraper dans l'œil droit.

--Ah! dit Pitou, c'est étonnant.»

Je répliquai:

«Nous sommes tous comme ça dans la famille des Dumanet, du village de

Dardenac, tout près de Libourne.

--Eh bien, dans la famille des Pitou, près d'Issoire, on n'est pas comme

ça; on n'est sûr de son coup qu'à trois pas.

[Illustration: Le roi du désert et son épouse.]

--C'est un don de nature, ça, mon vieux Pitou.

--Faut croire.»

Tout à coup, un second rugissement se fit entendre près de nous. Au même

instant, la lune écarta les nuages, et nous vîmes sur la côte en face le

bourricot qui remontait au petit pas, d'un air fatigué, comme un élève

de l'école primaire qu'on ramène malgré lui en classe.

Ibrahim, qui le voyait comme nous du haut de son arbre, lui cria:

«Ali! Ali!»

Le pauvre bourricot essaya de braire; mais il n'eut pas plutôt crié

«Hi-han! Hi-han!» que sa voix s'arrêta dans son gosier, comme si on lui

avait tiré les oreilles pour l'avertir de se taire.

«Pas naturel, ça, dit Pitou. Pas naturel du tout! Quand on a une si

belle voix, on aime à se faire entendre.»

Je répondis:

«Faut croire qu'il est modeste... Avec tout ça, je ne vois pas le lion.»

Alors Ibrahim cria du haut de son arbre:

«Je le vois, moi, ce coquin, ce brigand, ce scélérat, ce caffir! Je le

vois. Il marche à côté de mon pauvre bourricot, et il l'emmène chez lui

pour le manger demain.»

C'était vrai. Le lion marchait à côté du bourricot comme l'ânier à côté

de l'âne. On aurait cru qu'il lui parlait à l'oreille et qu'il lui

donnait des conseils. La pauvre bête faisait semblant d'écouter et s'en

allait doucement au petit trot, remontant la côte.

Je mis le lion en joue et j'allais tirer. Tout à coup Ibrahim cria:

«Ne tire pas; tu vas tuer mon pauvre Ali!»

Et Pitou ajouta:

«Tiens, voilà que l'obscurité revient. Vas-tu tirer au hasard?»

Les nuages recouvraient la lune. Je dis:

«Pitou, j'allais me signaler. Tu m'en empêches; ce n'est pas bien.»

Il me rétorqua:

«Dumanet, tu te signaleras un autre jour. Suffit que nous savons où est

le lion et que nous viendrons le chercher demain ou après-demain.

N'est-ce pas, Ibrahim?»

Alors l'Arabe, à qui la vue de son bourricot avait rendu l'envie de tuer

le lion, descendit de son arbre et nous dit:

«C'est moi qui vous conduirai.

--Quand ça? demanda Pilou.

--Demain, répondit l'Arabe. Demain nous viendrons ensemble dans la

forêt. J'appellerai mon pauvre Ali. Il connaît ma voix comme je connais

la sienne. S'il est vivant, il me répondra.»

Je demandai en riant:

«Que vas-tu lui dire?»

Il me répliqua:

«Je lui dirai: «Ali, où es-tu? Qui est-ce qui t'a emmené comme un

esclave? Où est-il, le brigand?»

--Et il te répondra?

--Oui, par Allah! s'il n'est pas mort.

--Et tu le comprendras?»

Ibrahim me regarda d'un air fier.

«Il n'y a donc pas de bourricots chez vous autres Roumis, puisque vous

ne savez pas les comprendre!»

Pitou répondit bonnement:

«Nous en avons, et beaucoup. Justement nous appelons ânes et bourricots,

chez nous, ceux qui ne comprennent rien.»

Ibrahim fut si étonné que ses bras en tombaient, comme dit la mère

Mouilletrou quand elle voit que sa lessive a mal tourné.

«Ah! cria-t-il en colère, vous n'êtes que des chiens de Roumis, puisque

vous insultez les meilleures bêtes de la nature.»

Il était déjà tard, peut-être trois heures du matin, et Pitou commençait

à s'ennuyer.

Il me dit tout à coup:

«Partons, Dumanet.»

Moi, pour ne pas le contrarier, je lui rétorquai:

«Partons.»

Et je fis signe à Ibrahim de nous suivre. Comme le pauvre Arabe avait

perdu sa femme et son âne et ne possédait plus rien, il ne se fit pas

prier. Je lui promis de lui trouver une petite place dans la caserne

jusqu'au lendemain.

Quand nous fûmes à cinquante pas de la ville, Pitou s'arrêta tout à coup

et me demanda:

«Dis donc, Dumanet, pourquoi donc voulais-tu savoir tout à l'heure si

j'avais de l'argent?

--Parce que je n'en avais pas, mon vieux Pitou, et parce que je voulais

t'en emprunter si tu en avais.

--Ça, dit Pitou, c'est une raison. Eh bien, j'ai sept francs. Les voici.

--Merci.»

[Illustration: L'Arabe se coucha sur une botte de paille.]

Il ajouta d'un air embarrassé, parce qu'il était toujours embarrassé,

mon vieux Pitou, quand il avait rendu service à un ami:

«Qu'est-ce que tu veux faire de tout cet argent?»

Je répondis:

«Pitou, je n'ai pas de secret pour toi. Je veux acheter un pistolet, le

charger avec soin, venir avec toi chasser le lion, lui tirer un coup de

fusil, lui casser quelque chose et, quand il viendra sur moi, lui brûler

la cervelle à bout portant avec mon pistolet. Comprends-tu ça, mon vieux

Pitou?»

Il m'embrassa et dit:

«Je ne te comprends pas, Dumanet!... tiens, je t'admire! Il n'y a que

toi pour avoir des idées comme ça... toi et le capitaine Chambard...»

Puis, se grattant le front:

«A propos, il faudra bien aller voir le capitaine et lui demander une

permission de deux jours pour chasser le lion.

--Oh! il ne peut pas nous refuser ça.

--Certainement, dit Pitou. D'ailleurs, il aura peut-être un bon conseil

à nous donner... C'est qu'il a vu bien des choses, le capitaine

Chambard! Il la connaît dans les coins, le gaillard!... A quelle heure

le trouverons-nous?»

Je répondis simplement:

«A l'heure de l'absinthe du matin.»

Et nous allâmes nous coucher: Pitou et moi dans la caserne, et l'Arabe

sur une botte de paille que Pitou alla chercher.

III

LE CAPITAINE CHAMBARD

Avez-vous connu le capitaine Chambard de la 6e du 5e du 7e léger, le

plus beau régiment de France,--celui que le vieux Bugeaud, qui s'y

connaissait, appela «Fer et Bronze» le soir de la bataille d'Isly?

Vous savez pourquoi?

Si vous ne le savez pas, je vais vous le dire, comme le fusilier

Brossapoil, le plus ancien de la compagnie, me l'a raconté lui-même

trois jours après mon arrivée au corps. Ça me coûta deux litres de la

mère Mouilletrou, la cantinière, femme cupide, qui vendait neuf sous son

vin qu'elle achetait quatre sous; mais je ne regrette pas mes deux

litres, dont Brossapoil avala les trois quarts, ni mes dix-huit sous,

qu'il me laissa payer tout seul.

La science, voyez-vous, la science, ça ne peut jamais se payer trop

cher.

«Donc, ce jour-là (celui de la bataille d'Isly), plus de trente mille

Marocains à cheval vinrent se jeter au galop sur le 7e de ligne. Une

vraie fantasia, quoi! Chacun tirait son coup de fusil ou de pistolet sur

notre carré sans viser, faisait demi-tour et se sauvait à un quart de

lieue, de peur d'être embroché par nos baïonnettes. Nous, sur trois

rangs, sans nous inquiéter de rien, le premier faisant feu à trente pas,

à coup sûr, le second tenant la baïonnette au nez des chevaux, le

troisième chargeant les fusils et les passant aux camarades du premier

rang, nous en abattîmes plusieurs centaines.

«Quand cet exercice eut duré une heure ou deux, nos cavaliers à nous,

s'ennuyant de ne rien faire, prirent le galop à leur tour... Enfin, vous

savez le reste. Les Marocains s'en allèrent plus vite qu'ils n'étaient

venus. On prit leurs tentes, leurs bagages et le parapluie du fils de

l'empereur du Maroc. On l'a montré aux Parisiens, et on l'appelait

parasol, pour leur faire croire qu'il ne pleut jamais dans ce pays de

moricauds; mais tu vois bien toi-même qu'il y pleut tout comme ailleurs

et même davantage, quand il plaît à Dieu.

«Le soir, le vieux Bugeaud (un que je regretterai toujours) passa dans

les tentes et nous dit: «Mes enfants, vos camarades ont fait leur

devoir, et très bien, comme c'est leur habitude: mais vous... ah!

vous...» nous attendions, inquiets de ce qu'il allait dire, «... je suis

tout à fait content de vous. Je vous ai regardés opérer, pas un n'a

bronché. C'est plaisir de conduire des gaillards de cette espèce. Vos

anciens de l'armée d'Égypte n'ont pas fait mieux, eux qui faisaient si

bien. Tous fer et bronze! Je vais l'écrire en France. Vos pères seront

contents, et vos mères aussi. Le maire le fera afficher à la porte de la

mairie, et le curé en parlera au prône.»

Il se fit donner un verre de vin, l'éleva en l'air et le vida en disant:

«Je bois à votre santé, camarades, à la santé du brave 7e léger, du

régiment de _Fer et Bronze_!»

«Et depuis ce temps-là le nom nous en est resté. Tâchez de le garder,

tas de blancs-becs!

«--Mais le capitaine Chambard, est-ce qu'il en était?

«--S'il en était? le gaillard! mais c'est là qu'il fit ses premières

armes! Il sortait de Saint-Cyr et venait d'arriver depuis six semaines

au régiment. Grand, mince, maigre, avec un petit air riant qui faisait

plaisir à voir; bon enfant tout à fait, pas punisseur du tout, pas assez

même au commencement, parce qu'il faut se faire craindre des mauvais

sujets et des coureurs de bordées, qui sans ça vous mangeraient dans la

main et finiraient par taper sur le ventre au colonel. Mais le premier

qui voulut s'émanciper n'y est jamais revenu; son affaire fut faite en

dix secondes.

«Un fameux homme, le capitaine Chambard, en ce temps-là sous-lieutenant,

et qui sera général quand il voudra, ou quand les ronds-de-cuir de Paris

auront du bon sens.

«On l'avait mis ce jour-là--le jour d'Isly--tout à fait au coin, à

droite et en tête du régiment.

«C'est lui qui devait recevoir le premier choc des moricauds. Comme il

n'avait qu'un soupçon de barbe au coin de la lèvre, les voisins le

regardaient en riant un peu. Ils avaient l'air de penser: «Comment ce

blanc-bec va-t-il se tirer de là?» Lui riait aussi de cet air bon enfant

qui donne confiance à tout le monde. Pourtant il ne parlait pas et

faisait sa cigarette en regardant la plaine.

«Tout à coup en entend galoper une dizaine d'officiers. C'était le vieux

et son état-major.

«Tout le monde crie: «Vive le maréchal Bugeaud!» Il salue et nous dit en

riant: «Eh bien, les enfants, c'est pour ce matin! Êtes-vous bien

disposés?--Oh! pour ça, oui, lui répond le sergent.--Avez-vous bien

déjeuné?--Ça, dit le sergent, ça dépend des goûts. Pour du chevreau et

du mouton, nous en avions notre suffisance. Pour le café, le vin et

l'eau-de-vie, ces coquins de mercantis nous les font payer six fois plus

cher que ça ne vaut.--Ah! dit le vieux, tu sais bien qu'il n'y a que

l'eau du ciel ou de la rivière qui ne coûte rien... Mais n'importe, je

vais vous envoyer de quoi boire un bon coup à la santé de la France.» Ce

qu'il fit tout de suite. Comme il avait été simple soldat, il savait

mieux que personne de quoi les soldats ont besoin en campagne. Il nous

dit même en se moquant de nous: «De mon temps, on n'était pas si

difficile. En Espagne, j'ai passé trois semaines sans goûter ni pain ni

viande et, malgré tout, il fallait poursuivre dans les montagnes tantôt

Mina, tantôt l'Empecinado,--des gaillards qui vivaient d'une once de riz

par jour, d'un oignon, d'une gousse d'ail et d'une demi-douzaine de

cigarettes... Mais vous autres, à présent, il vous faudrait du pain, de

la viande, du café, du vin, de l'eau-de-vie, comme à des milords anglais

ou à des seigneurs de trente mille livres de rente! Eh bien, soyez

contents, vous en aurez aujourd'hui parce que c'est jour de fête...»

«Tout le monde cria: «Bravo! Bravo! Vive Bugeaud!»

«Il fit signe de se taire, regarda le sous-lieutenant qui se tenait

debout d'un air respectueux et lui demanda:

«Où donc est le capitaine Bouteiller?

La chasse aux lions · 第 1 / 4 段