--Évidemment, Pamphile, évidemment! Un homme ne saurait être une femme,

ni une femme un homme: et ceci, n’est-ce pas, est fort heureux!»

CHAPITRE XIX

SALONS LITTÉRAIRES

Jadis les écrivains allaient au café; ils y faisaient leurs débuts; ils

y vivaient; parfois ils y mouraient, ou peu s’en faut. Le grand Moréas

aura peut-être été le dernier à mener intrépidement, et jusqu’à

l’hôpital, cette existence indépendante et bohème. Elle avait ses

avantages, assurant à l’esprit une liberté qu’ailleurs il ne saurait

retrouver aussi entière. Elle avait ses inconvénients, dont l’un, et non

des moindres, était de séparer presque complètement les gens de lettres

des femmes--du moins des femmes qui ne fréquentent pas les cafés, et

c’est le plus grand nombre. Un autre de ces inconvénients est qu’on ne

saurait guère aller au café, et y séjourner, sans boire. La littérature

d’alors buvait donc, et non sans excès... La Faculté, de nos jours,

constate qu’il existe «un alcoolisme des gens du monde» à base de porto

et de cocktails. Il y avait, à cette époque aujourd’hui préhistorique,

un alcoolisme des littérateurs, à base d’absinthe et d’autres breuvages

violents et populaires.

Nul ne saura jamais pourquoi les peintres vont encore au café, tandis

que les gens de lettres l’abandonnent. Il se peut que ce soit parce

qu’il subsiste, dans la peinture, plus de fantaisie et d’esprit

révolutionnaire, si l’on entend ce dernier terme au sens d’une sorte de

répugnance à s’incliner devant un minimum de conventions mondaines et

aussi d’un goût déterminé pour les discussions théoriques. Les

discussions théoriques ne peuvent guère avoir lieu qu’au café, et entre

hommes, ou du moins en présence de dames qui ne sont là que pour

attendre patiemment que leur ami finisse par estimer qu’il est temps de

s’aller coucher.

Le café, pour la littérature, surtout pour la très jeune littérature, a

été remplacé par le bar-dancing, plus coûteux, et où l’on rencontre des

dames également plus coûteuses, bien que d’un niveau social analogue à

celui des personnes qui accompagnaient autrefois leurs seigneurs et

maîtres à la brasserie; mais surtout par les salons.

Il existe en ce moment très peu de salons «littéraires» au sens propre

du mot, c’est-à-dire où un homme de lettres, ou plusieurs, tiennent le

haut du tapis et le dé de la conversation. Mais il en est, beaucoup plus

qu’auparavant, où les jeunes gens de lettres sont admis de plain-pied

avec les gens du monde ou de fortune considérable. Ceci vient, comme il

a été dit, de la tendance des classes dirigeantes et conservatrices à

s’annexer, comme une force, la littérature. Les jeunes gens de lettres

se font là des amies, ni plus ni moins sûres que celles que leurs

prédécesseurs conduisaient au café, mais qui en diffèrent par leur rang

social, leur manière de vivre et, en quelques nuances, d’envisager les

problèmes de l’amour. Elles ont, de plus, en raison de leur habitude du

monde, et de leur situation, plus d’autorité; elles exigent qu’on ne les

laisse pas entièrement à part de la conversation, même si elle est

«d’idées», ce qui, à la grande rigueur, peut arriver.

Il résulte de cette évolution des mœurs que la littérature d’autrefois,

la littérature de café, avait une tendance excessive à se masculiniser,

et que la littérature d’aujourd’hui marque en sens inverse une

propension à se féminiser, tout en s’affirmant, en quelque manière,

antiféminine. Elle est de meilleur ton, et plus galante; elle est moins

romantique, moins oratoire, plus spirituelle, légère, psychologique;

elle recherche d’autres genres de supériorité, elle admet aussi d’autres

genres de médiocrité. Il ne faut pas croire que les cafés littéraires

n’eussent pas leur snobisme: celui de la violence, de la grossièreté

truculente et, dans les derniers temps, d’un individualisme

anarchique... Les salons plus ou moins littéraires de nos jours ont le

leur, dicté par quelques revues plus ou moins jeunes, qui ont la

prétention d’exprimer le fin du fin, d’avoir un goût qui n’est pas celui

du vulgaire--le snobisme de l’ennui, a dit avec rudesse, et sans

suffisantes nuances, M. Henri Béraud--et celui des opinions décentes,

non pas en morale, où l’on est fort indulgent, mais en politique.

Le café était volontiers libertaire; le salon est conservateur, bien que

de façon platonique et inefficace. Il ne saurait, en effet, aller bien

loin: car il ne reçoit pas seulement des gens de lettres et des gens du

monde, mais des hommes politiques des partis au pouvoir, qui sont aussi,

pour la maîtresse de la maison, des numéros «à montrer». Souvent aussi,

d’ailleurs, des intérêts matériels, des intérêts «d’affaires» y sont

pour quelque chose. On a toujours un petit service à demander à un homme

politique! D’ailleurs on s’accorde généralement à déclarer qu’il pense

moins mal qu’on n’aurait cru, qu’au fond «il est des nôtres». On garde

le vague espoir qu’on le gagnera tout à fait. Cette erreur est

excusable: à Paris et dans un milieu parisien, l’homme politique parle

comme on parle à Paris, il ne tient pas à se faire d’ennemis. Le dos

tourné, il recommence à penser à ses électeurs de province, qui

eux-mêmes ne pensent pas comme les habitués de ce salon parisien. Il

sait ce qu’il faut dire--et ce qu’il faut taire. En fin de compte, ce ne

sont pas ses électeurs qu’il trahira, mais le salon ne lui en gardera

pas longtemps rancune, parce que, malgré tout, il faut «l’avoir».

Le salon n’exerce aucune influence réelle sur la littérature; il ne la

mène pas, il ne lui signale nulle direction, pour le motif qu’on y pense

peu, et que les conversations «d’idées» y sont rares de nos jours. Du

reste, en plus des écrivains des petites chapelles à la mode, dont je

parlais tout à l’heure, il se contente d’accueillir les écrivains que la

faveur publique a désignés par de gros tirages ou certaines revues par

leur publicité; il ne fait pas les réputations. Il a pourtant cet

avantage de constituer un lieu de rencontre pour des gens de lettres qui

jusque-là ne se connaissaient que par leurs œuvres, ou pas du tout. Il

peut aussi servir à une candidature académique.

Pamphile, qui n’est qu’un néophyte, n’y dit pas grand’chose, sauf aux

femmes, en quoi il a bien raison; et, avec elles, il ne parle pas

littérature. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir des yeux et des

oreilles. Il écoute attentivement, et sait regarder; il sort de là, le

plus souvent, avec des considérations qui m’amusent. Je ne suis

nullement étonné--de telles illusions sont de son âge--qu’il se trouve

déçu à voir que beaucoup d’auteurs ne ressemblent pas à leurs œuvres.

_Belphégor_, si ardent et si incisif, en ses écrits, lui apparaît sous

la forme d’un petit homme blond, timide et doux comme un Eliacin qui

aimerait seulement couper les cheveux en quatre, au lieu de réciter les

leçons du grand-prêtre Joad. Il s’étonne que _Vergis_, qui publia les

deux plus beaux romans lyriques et romanesques de la fin du romantisme

ne veuille plus entendre parler que de philosophie bouddhique; que

_Paulus_, qui a tant d’esprit dans ses livres et au théâtre, se répande

communément en plaisanteries qui ne feraient pas même honneur à l’Argus

du café du commerce d’une petite ville de province--mais n’en sont pas

moins accueillies comme d’une originalité exceptionnelle.

Enfin Pamphile a découvert _Lépide_, dont le succès, dans ce salon et

dans plusieurs autres, demeure pour lui un mystère. Lépide est terne,

même gris, ennuyeux et ne dit rien sur rien qui mérite jamais d’être

retenu. On le croirait plutôt né pour la diplomatie que pour la

littérature. Mais c’est à la littérature qu’il applique sa diplomatie.

Il écrit; il compose des ouvrages; mais ses ouvrages, assez ennuyeux,

ont toujours, par surcroît, le tort de rappeler ceux de quelque

devancier. Son style est pur, mais sans caractère; une eau transparente

et insipide. On ne saurait rien en retenir. Pourtant il est là, et la

place qu’on lui reconnaît est distinguée--comme sa personne, empreinte

de cette élégance, vraiment mondaine, qui consiste à ne présenter aucune

chose remarquable. Nul ne doute qu’il ne soit destiné au plus brillant

avenir.

Pamphile, un peu choqué, m’en demande la raison.

«Il n’y en a pas, lui dis-je. Il y a seulement, dans la littérature, des

réputations de salon comme il y avait, il y a trente ans, des

réputations de café, tout aussi peu méritées. Ce ne sont pas les mêmes,

voilà tout. Le café aimait «les forts en gueule» et prenait leur

vulgarité bruyante pour de l’originalité. Le monde aime les gens

effacés, discrets, serviables. Il les adopte; il n’obligera personne à

lire leurs livres: cela n’est point en son pouvoir; mais il les peut

pousser jusqu’à l’Académie.

--Lépide sera donc de l’Académie?

--Pourquoi pas? Il est de bonne compagnie. C’est là un mérite, et l’on

ne saurait indéfiniment dire «non» à un aimable homme qu’on rencontre

partout où l’on va, et sur lequel il n’y a rien à dire, ni en bien ni en

mal. Une fois mort, il sera comme s’il n’avait jamais existé. Son

dernier, et peut-être son premier lecteur, sera celui qui le remplacera

sous la Coupole. Le malheureux aura de la peine à s’en tirer; mais il

s’en tirera si, de façon discrète, il sait faire entendre qu’il est des

écrivains dont l’influence est personnelle, et ne vient pas de leurs

ouvrages.»

CHAPITRE XX

L’ÉCRIVAIN ET L’ACADÉMIE

Nous voyons, Pamphile et moi, _Théodore_ entrer dans un salon. Théodore

jette les yeux de tous côtés; il aperçoit ce qu’il est venu chercher. La

chasse est même trop bonne, le gibier trop abondant: il y a là deux

membres de l’Académie Française.

Peut-être son premier mouvement a-t-il été de s’en applaudir: Théodore

est candidat au siège laissé vacant, dans cette illustre compagnie, par

la mort du regretté Fillon-Laporte, l’historien de la marine française.

Ne pourrait-il courir ces deux lièvres à la fois, faire d’une fois sa

cour à ces deux électeurs influents?... Mais à la réflexion, le voici

hésitant, décontenancé par cette abondance de biens: ces deux immortels

ne passent pas pour être, à l’Académie, du même parti. Ne va-t-il pas

s’aliéner l’un en manifestant trop de déférence et d’admiration pour

l’autre? Enfin il se décide: quelques mots au premier, une conversation

plus longue avec le second. Celui-ci, qu’elle n’amuse pas sans doute

outre mesure, prend le parti de s’en aller. Théodore alors respire, et

se rapproche de celui qu’il avait un peu négligé. Puis il regarde sa

montre: avec un taxi, il aura le temps de courir à une autre assemblée,

où il s’attend à rencontrer un autre électeur.

Pamphile s’est fort intéressé à ce manège.

«Ces campagnes mondaines, me demande-t-il, ont-elles une action

décisive? L’influence des salons, des relations, joue-t-elle un rôle

important dans les scrutins académiques?

--Cela peut arriver, Pamphile. Mais le contraire n’est pas non plus sans

précédent. Il en est, là-dessus, des élections à l’Académie comme de

toutes les autres, où le candidat qui triomphe est parfois celui que nul

ne connaissait: du moins, si les électeurs n’en pensent pas de bien, ils

ne lui veulent pas de mal. Nul ne pense à voter contre lui; c’est la

moitié de la victoire assurée. Les antipathies naissent plus fréquemment

de contacts personnels, qui furent malheureux, que de la lecture des

ouvrages.

--On aurait de la peine, remarqua Pamphile avec dédain, à lire ceux de

Théodore. Il n’est point un homme de lettres. Il fut diplomate, homme

politique, administrateur, et n’écrivit jamais que des rapports. Je fais

des vœux pour son concurrent qui est romancier.

--Ce romancier est en effet un écrivain distingué. Mais je vois avec

regret, Pamphile, que vous tombez dans l’erreur commune, qui est de

croire que l’Académie ne doit s’ouvrir uniquement qu’à des gens de

lettres. Depuis qu’elle existe, elle n’a jamais cessé d’être une espèce

de cercle, qui prend soin de se recruter, par une sorte

d’échantillonnage, parmi les illustrations des classes dirigeantes. Elle

a toujours contenu des prélats, des savants, des grands seigneurs, des

ministres et des guerriers--à de certaines époques n’ayant pas fait la

guerre, mais ceci n’a aucune importance--et non pas seulement des

poètes, des historiens, des dramaturges, des conteurs de fictions et des

philosophes.

--... Une espèce de résumé, d’échantillonnage, comme vous dites, de la

haute société française.

--C’est cela.

--Dans ce cas, l’échantillonnage est incomplet. J’y vois bien trois

maréchaux, deux ecclésiastiques, un assez grand nombre d’hommes

politiques. Mais non pas un de ces chefs de finance ou d’industrie, un

de ces grands directeurs de chemins de fer qui sont parmi les guides les

plus actifs de la civilisation contemporaine, en bien comme en mal.

--... Pas plus qu’un représentant qualifié du travail, de cette

formidable puissance qui s’appelle «les syndicats ouvriers». Le camarade

Jouhaux n’a jamais songé à se présenter, et nul n’y pense pour lui.

L’Académie échantillonne les anciennes forces dirigeantes de la

communauté, non pas celles qui ne sont apparues que depuis Richelieu. En

cela elle manque d’imagination. Mais cela viendra un jour. Par degrés.

Très lentement. Comme toutes les vieilles institutions, l’Académie ne

peut évoluer qu’en ayant l’air de ne pas évoluer. A cet égard elle est

presque logée à la même enseigne que l’Église catholique.

--Et, poursuivit Pamphile, est-ce qu’elle sert à quelque chose,

l’Académie? J’avoue que je ne discerne pas bien à quoi. Vous n’allez

point, n’est-ce pas, me parler du Dictionnaire. Il serait dérisoire

d’assembler depuis quatre siècles quarante personnes, en aucune façon du

reste, pour la plus grande part, préparées par leur profession à ce

travail, et de les habiller en vert pomme, uniquement pour rédiger un

Dictionnaire!

--Rien de plus certain. Mais, Pamphile, à quoi sert aux Anglais de

mettre, dans l’abbaye de Westminster, les statues de leurs grands

hommes, dont la plupart ne se recommandent point des mérites de leurs

sculpteurs?

--L’Angleterre les veut ainsi honorer; ce faisant, elle s’honore

elle-même. Cela lui donne, aux yeux des étrangers et de ses propres

citoyens, quelque grandeur.

--L’Académie Française, pareillement, est une sorte de musée, mais de

personnages encore en vie. Et voyez un peu, entre parenthèses,

l’évolution qui s’est faite dans l’esprit national: en associant

lorsqu’elle fut créée, de grands seigneurs et de simples écrivains, son

fondateur entendait relever ceux-ci devant l’opinion; du moins c’est

ainsi qu’on le considéra bientôt. A cette heure, c’est plutôt la

présence des écrivains qui relève, devant l’opinion, la qualité de ceux

de ses membres qui ne sont point des professionnels de la pensée écrite.

De là vient même cette erreur générale, dont vous venez de vous faire

l’écho, que pour faire partie de l’Académie, l’on devrait être auteur.

Cela prouve l’éminente situation des écrivains dans la société

contemporaine--en France, car il n’en est pas tout à fait de même

ailleurs. On peut dire que les lettres de noblesse de la profession

littéraire, chez nous, datent de 1635, année, comme chacun sait, de la

fondation de l’Académie. C’est pourquoi les écrivains tiennent tant à en

être; et la sélection distinguée de la compagnie lui vaut, à l’étranger,

une estime qui n’est pas sans exercer une salutaire influence.

L’Académie, on l’a vu pendant la guerre, et depuis, est un excellent

agent de propagande nationale.

--Voilà pour l’étranger. Mais à l’intérieur?

--A l’intérieur, au point de vue strictement littéraire, il est bien

possible qu’elle ne serve pas à grand’chose, malgré les récompenses dont

elle est dispensatrice. Indirectement, il n’en est pas de même.

--Indirectement?

--Elle agit comme frein régulateur. Il n’est pas d’écrivain de quelque

mérite, c’est-à-dire de quelque ambition, qui ne se figure avoir l’épée

d’académicien dans son plumier. Cela n’est pas sans exercer une action,

après tout bienfaisante, sur sa manière de concevoir l’œuvre d’art, et

son respect de la langue. Par essence, la profession est anarchique,

elle se place au-dessus des conventions morales et sociales. Il arrive

qu’on s’en aperçoive un peu trop, bien qu’il ne me semble pas mauvais,

en somme, qu’il en soit ainsi. Mais son désordre et, si j’ose dire, son

irrespect souvent heureux, seraient bien plus grands encore si les

écrivains ne songeaient parfois à se réserver, le temps venu, les

faveurs de celle qu’entre eux ils appellent «la vieille dame».

--Cela me paraît vrai... et je n’y avais point pensé.

--Mon cher Pamphile, ce qu’il y a toujours de plus difficile à

distinguer, c’est ce qu’on a quotidiennement sous les yeux, justement

parce qu’on a l’habitude de le voir, et qu’alors on n’y fait plus

attention. Telles sont les actions et les réactions des différents

éléments de la société contemporaine les uns sur les autres.

--Vous parliez tout à l’heure des prix, si nombreux, que l’Académie

distribue chaque année. Vous n’avez pas l’air d’y porter grand intérêt.

--C’était pour aller vite, et parce que j’avais autre chose à dire. En

réalité, ils aident à vivre quelques modestes et sérieux travailleurs

que leurs ouvrages n’enrichissent pas, dans le domaine de l’histoire,

même littéraire, et de la morale. Pour ceux de pure littérature, il n’en

va pas tout à fait ainsi, par cette raison sans doute qu’il y en a trop,

et que l’attention s’y égare. Peut-être aussi parce que, agissant, comme

je l’ai dit, à la manière d’un frein, l’Académie suit de loin le goût du

public et les tendances des auteurs, au lieu de les provoquer.

--Mais il y a aussi les prix de vertu, les prix d’encouragement aux

familles nombreuses, que sais-je encore!

--Oui. Cela est, en principe, excellent. Toutefois je n’envisage pas

sans une certaine inquiétude ce développement des attributions de

l’Académie. Son budget est considérable, elle dispose d’une large

fortune, qui va sans cesse en grandissant. Elle en fait, certes, le

meilleur usage. Pourtant je redoute que, comme celle des congrégations,

cette fortune ne finisse par susciter des convoitises administratives,

encouragées par quelques éléments extrêmes de l’opinion publique.

--Et alors?

--Alors, il y aura une crise de l’Académie, extérieure à elle, et

peut-être intérieure.

--Vous le regretteriez?

--Je l’avoue. L’Académie demeure, quoi qu’on puisse dire, une jolie

plume au chapeau de la communauté française. Elle fait quelque bien, et

nul mal. Elle est connue, du moins de nom, du dernier des paysans et des

ouvriers. Elle est la preuve antique, et toujours vivante à leur regard,

qu’il est chez nous d’autres puissances que celles de l’argent et de la

politique. Cela n’est pas rien.

* * * * *

--Mais enfin, demanda Pamphile, est-il exact qu’il existe, à l’Académie,

une droite et une gauche?

--Il n’y a guère là qu’une apparence. La vérité est que, dans une

compagnie qui se recrute par cooptation, il faut bien voter pour ou

contre quelqu’un, et par conséquent former des groupes qui s’accordent

chacun, un peu d’avance, sur le choix d’un candidat. Sinon le scrutin

offrirait des résultats encore plus imprévus que ceux dont, parfois,

s’étonne le public. Ce n’est que dans ce sens que l’on peut dire,

parlant grossièrement, qu’il existe une droite et une gauche à

l’Académie.

--Alors l’Académie ne fait pas de politique?

--Certes non! A quoi cela lui servirait-il? Elle ne peut exercer, en

cette matière, aucune action. Il faut se souvenir seulement que, depuis

trois quarts de siècle, elle agit, ou prétend agir, à la manière d’un

frein, comme je vous l’ai dit--ce qui tient un peu, sans doute, à l’âge

moyen de ses membres, assez élevé, et à leurs origines sociales. C’est

ainsi qu’elle tend ordinairement à l’opposition. Sous le second Empire,

elle était libérale. Sous le régime actuel, elle est plutôt

conservatrice.

«Je souhaiterais vous faire observer que, du temps du second Empire, son

attitude prenait une certaine importance politique, du fait que les

discours de ses membres étaient une des rares manifestations d’opinion

qui parvinssent aux Français. Les délibérations mêmes du corps

législatif n’étaient pas publiques. Mais aujourd’hui que tout le monde

peut dire n’importe quoi à l’occasion de n’importe quoi et au sujet de

n’importe qui, un discours académique demeure, dans tous les sens du

terme, «académique», et voilà tout. A peine s’émeut-on légèrement quand

un immortel qualifie le coup d’État du 2 décembre «d’opération de police

un peu rude».

«Pour en revenir aux élections à l’Académie, et à cette fameuse division

en droite et en gauche, il est à noter que, dans les moments mêmes où

les augures déclarent gravement que la majorité appartient à la droite,

cela n’empêche jamais un candidat passant pour être «de gauche» d’être

élu; et réciproquement. C’est que les relations personnelles entre un

candidat et ses électeurs, et aussi la prise en considération sérieuse

de ses titres, jouent au bout du compte un plus grand rôle que cette

prétendue division politique. Seulement...

--Seulement quoi?

--Pamphile, avez-vous remarqué qu’il est souvent beaucoup plus aisé,

surtout avec le scrutin uninominal, de prévoir le résultat d’une

élection au suffrage universel que d’une élection au suffrage

restreint--d’un député que d’un sénateur? C’est que, plus le corps

électoral est réduit, et plus les possibilités de combinaisons, plus les

tractations, secrètes ou avouées, sont nombreuses. C’est ce qui se

passe, malgré le secours de l’Esprit Saint, pour l’élection d’un pape.

C’est ce qui arrive aussi quelquefois aux élections académiques pour

certains fauteuils.

--Et cela est décevant pour la galerie!

--Rassurez-vous. Si le candidat battu est académisable, il aura bientôt

sa revanche.

--Mais qu’est-ce qu’un candidat véritablement académisable?

--Ah! vous m’en demandez trop!... On est académisable pour des titres

non littéraires, un rang distingué dans l’armée, la diplomatie,

l’Église, la politique. On n’est pas académisable, même si l’on est un

écrivain, un historien, un philosophe de valeur, sans une certaine

«tenue» mondaine, ou tout au moins bourgeoise... Verlaine n’était pas

académisable, et M. Jean Aicard l’était... Encore une fois l’Académie

est un cercle: on ne doit pas donner à craindre par ses mœurs, ses

fréquentations, son caractère, que l’on compromettra, aux yeux du

vulgaire, la réputation du cercle.

--Vous venez de me dire que les fonctions d’homme politique rendent

académisable. Le public s’en étonne.

--Il en fut toujours ainsi. C’est une vieille tradition. Il peut arriver

seulement que, à de certains instants, il y ait trop d’hommes politiques

à l’Académie. Mais c’est que celle-ci, comme tous les autres corps

électoraux, est sujette à des engouements...

«Par ailleurs, il est des candidats non académisables qui sont malgré

tout candidats. Il en est dont on s’amuse. Il en est aussi de charmants.

Je veux, demain, que vous fassiez la connaissance de mon ami Covielle:

il est candidat, par principe, à tous les fauteuils vacants.

* * * * *

--Il n’est jamais entré dans ma pensée, nous dit Covielle, même au cas

où je devrais vivre plus longtemps qu’Arganthonius, roi de Gadar,

lequel, au dire de Pline l’Ancien, vit briller l’aurore de sa cent

quatre-vingtième année, que je serais véritablement un jour de

l’Académie. Je me présente infatigablement: ce qui n’est pas du tout la

même chose.

L'Écrivain · 第 6 / 7 段