membres de l’Académie Française sont les seuls humains, en France, chez
lesquels on puisse pénétrer, sur simple lettre d’audience, sans avoir
jamais eu l’honneur de leur avoir été présenté! Quand on n’a pas de
relations, ou bien uniquement, comme moi, des relations ennuyeuses,
c’est un avantage inappréciable. Une tradition bienveillante, ancienne
et généreuse, veut qu’ils ne puissent refuser d’accueillir aucun
candidat. J’imagine pourtant que ces immortels sont aussi occupés que
les ordinaires mortels; tout le monde, de notre temps, a quelque chose à
faire, les minutes sont comptées. Cependant je crois qu’il est sans
exemple qu’un académicien ait jamais refusé le quart d’heure d’usage à
n’importe quel candidat, même au candidat que je suis: cela est
admirable et touchant.
«Il ne saurait y avoir façon plus agréable d’employer son temps. Il doit
y avoir un art de recevoir les impétrants à l’Académie qui s’apprend peu
à peu, et dont les principes se sont transmis, tendant à la perfection,
pendant quatre cents ans. Aucun de ceux que j’ai vus ne m’a promis sa
voix. Ils sont incapables d’une telle erreur de goût, dérisoire et
grossière. Ils m’ont fait savoir, au contraire, qu’ils ne me
l’accorderaient point. Mais avec quel souci des nuances, quelle
courtoisie! Depuis que je suis né, je n’avais entendu dire si grand bien
de moi; même il ne m’est jamais arrivé d’en penser autant.
«Je ne serai jamais de l’Académie. Je n’ai jamais nourri cette illusion.
Mais j’en viens parfois à songer que c’est dommage: parce que, si j’en
étais, une grâce particulière descendrait peut-être sur ma tête, qui me
prêterait le talent d’inspirer un si subtil et délicat plaisir en vous
disant «non». Les femmes elles-mêmes ne le possèdent pas à ce point.
Ajoutez à cela qu’après vous avoir parlé de vous, de façon si flatteuse,
on vous parle quelquefois des autres--des autres candidats. On ne vous
en dit jamais de mal: cela serait contraire aux principes. Mais on ne
vous en dit pas de bien; on y met une gentille malice. Et puis, cinq
minutes encore, on vous parle d’autre chose, et l’on vous en parle d’une
manière divine. J’ai trouvé là ce que j’ai souhaité toute ma vie, et ce
qui, toute ma vie, m’avait manqué, une conversation.
«Je crois me souvenir que vous écrivez dans les journaux. Je vous
supplie de ne point rapporter ces confidences: trop de gens après cela
voudraient être candidats, et je répugne à imposer ce surcroît de
charges à ceux dont je garde un si reconnaissant souvenir. Ce serait,
vous l’estimerez sûrement comme moi, mal payer l’agrément si rare dont
j’ai joui. Je préfère d’ailleurs, par pur égoïsme, garder pour moi ce
secret délicieux, et en user.
«Car je veux être candidat à l’Académie jusqu’à ma mort. J’y suis
fermement décidé; cette vocation s’est révélée à mon esprit et à mon
cœur. Réfléchissez qu’il y a toujours de trente à trente-cinq visites à
faire, chaque fois--quatre cent vingt-cinq minutes de cette causerie
d’où l’on sort rasséréné, avec l’impression qu’on est quelqu’un. Pour
retomber dans la plate réalité, pour recommencer à se juger à sa mince
valeur, il faut se retrouver avec des gens qui ne sont pas académiciens,
tels que vous. Tandis que _là_, même les regards, ô miracle, même les
regards ne vous découragent point.
«Je vais vous avouer une chose: même si je pouvais être de l’Académie,
je ne le voudrais pas, afin d’avoir l’occasion de me représenter. Et je
compte recommencer toutes les fois que l’occasion s’en offrira. Ce sera
désormais ma carrière.»
CHAPITRE XXI
OÙ L’ON VA...
Pamphile vient de publier son premier roman. Il est à cette heure le
poulain, ou l’un des poulains, d’un éditeur actif; il sait, à
vingt-quatre ans, soigner ses intérêts d’écrivain avec une intelligence
et un bonheur qui m’émerveillent, en me choquant un peu; il collabore à
quelques-unes de ces revues où les jeunes gens d’aujourd’hui
s’appliquent à couvrir des apparences d’une intellectualité grave un
lyrisme sous-jacent, peut-être plus amoral et individualiste encore que
celui des générations précédentes--toutefois aristocratique et
anti-démocratique. Enfin il s’efforce d’être de son temps. C’est bien
naturel, je ne songe pas un instant à le lui reprocher.
J’ai lu son ouvrage avec curiosité, et aussi avec intérêt. Un intérêt
véritable, je vous assure. D’abord ce n’est pas ça du tout que j’aurais
écrit, je n’y aurais jamais pensé. C’est bien quelque chose. S’il
faisait ce que j’ai fait, à quoi servirait-il qu’il eût pris la plume?
Son roman n’est nullement à mettre de côté, encore qu’il ne soit pas
entièrement satisfaisant. Il est imparfaitement composé, il montre, à
côté de trouvailles, d’expressions neuves et ingénieuses, des faiblesses
singulières, une méconnaissance parfois inquiétante du génie de la
langue. Il unit, dans un mauvais mariage, ainsi que l’a déjà marqué M.
Robert Lejeune au sujet de quelques-uns de ses contemporains émules, «au
style à images vives et incohérentes, très mauvais pour les yeux
fatigués, le style en sauts de carpe, où des tronçons de phrases se
tordent, se retournent, échantillons de toutes les inversions, ellipses,
anacoluthes, possibles en français».
Ce qui me paraît plus inquiétant encore, c’est qu’il emploie les mots à
contresens, ou tout au moins de façon fort plate, parce qu’il ignore
leur origine et leur histoire, qu’il ne connaît point l’art de leur
rendre leur fraîcheur et leur jeunesse en les allant retremper à ces
sources. Nous sommes en vérité à une époque où, en toute occurrence, la
monnaie de papier, dont la valeur change à chaque instant, a remplacé
l’étalon d’or.
Tout cela me gêne. Tout cela me donne le sentiment d’une chose qui n’est
pas faite pour durer, d’une œuvre qui n’a pas le souci d’être un
chef-d’œuvre, mais seulement un objet de consommation immédiate--le
sentiment, enfin, de «la mode» remplaçant «l’art». C’est fait pour cette
année-ci, non pour l’éternité. Ça n’est pas en bronze ni en marbre, mais
en soie légère.
Et pourtant c’est plein de qualités! D’abord cela constitue, sur notre
époque, un précieux document. C’est vu avec des yeux de sauvage qui
parle comme il voit. Cela révèle des tas de choses que je n’aurais su ni
discerner ni décrire avec mes vieux outils, ces outils d’un si bon
métal, et dont la trempe a résisté aux siècles. C’est assez creux dans
l’invention générale, et d’une construction lâche, mais si riche dans
l’observation du détail, de «l’accident». Et c’est l’accident qui fait
la réalité. Et puis, c’est amusant! Il n’y a pas à dire, c’est amusant!
Peut-être seulement comme la dernière création d’un grand couturier, non
pas d’un grand sculpteur ni d’un grand peintre. Mais c’est toujours ça.
Et j’y sens davantage la manifestation directe d’un tempérament, malgré
l’insuffisance de la technique, peut-être même à cause de cette
insuffisance comme chez beaucoup de peintres de nos jours.
Enfin, chose curieuse, les ouvrages mêmes de ceux qui s’affirment, avec
le plus d’assurance, anti-romantiques, semblent bien souvent beaucoup
plus anti-classiques qu’anti-romantiques. Je veux dire qu’on n’y
rencontre guère le souci de la mesure et de la composition. Marcel
Proust lui-même est un écrivain rare et remarquable. Mais si, comme on
le voulait aux époques classiques--et du reste comme le voulaient encore
les grands romantiques,--l’art consiste dans le choix, où est l’art,
dans cette prose qui veut tout dire, et ne choisit rien? Pourtant elle
en a. Mais ce n’est pas celui-ci.
Autre caractère à signaler. Cette littérature de jeunes, singulièrement
intelligente, manque singulièrement de jeunesse et d’ingénuité. Souvent
d’humanité. Ce sont des qualités qu’on rencontre toutefois dans le
_Nono_ de Gaston Roupnel, dans la _Nêne_ de Pérochon. Mais c’est
justement peut-être parce que ces œuvres en manifestent qu’elles
paraissent discutables, qu’elles n’ont pas, dans notre France
contemporaine, la place qu’on leur accorderait ailleurs, en Angleterre
par exemple. Le courant ne se dirige pas de ce côté.
C’est par cette recherche, excessive parfois, et comme «cocaïnique» de
l’intelligence, et par ce défaut d’ingénuité, que les tendances de notre
littérature contemporaine diffèrent en effet de celles de la littérature
contemporaine anglo-saxonne; et c’est, j’imagine, pour cette cause
qu’elle a tant de peine, malgré tous ses efforts, à paraître une
littérature «d’action». Elle a parfois une propension malheureuse à
confondre le roman d’action et le roman d’aventures.
Il serait assez facile de démontrer que c’est juste le contraire.
Mais, d’un point de vue tout extérieur, qui n’est point cependant sans
signification, ces deux littératures, l’anglaise et la française,
offrent de nos jours une apparence commune: l’abondance de la
production.
Cela vient d’abord de ce que, dans les deux pays, la «demande» est très
supérieure à ce qu’elle était il y a un demi-siècle. Beaucoup plus de
personnes ont appris à lire, et lisent en effet. En même temps les
classes qui ont, assez récemment, appris à lire, bénéficient de plus
gros salaires et de plus de loisirs. Dans les deux pays ce progrès de
l’instruction générale, et ces loisirs, sont le fruit du développement
des institutions démocratiques. Il ne semble pas, en France du moins,
que tous les écrivains en témoignent à celles-ci une égale gratitude.
Mais il n’y a pas que cet accroissement du nombre des lecteurs. Il y a
aussi augmentation du nombre des auteurs.
Dans les pays anglo-saxons ceux-ci, depuis longtemps, ne se recrutaient
pas uniquement dans la peu nombreuse aristocratie qui a passé par les
établissements secondaires de Harrow, d’Eton, de Rugby ou de Windsor,
par les grandes universités de Cambridge et d’Oxford; ou aux États-Unis,
dans les écoles analogues. Ils venaient d’un peu partout: témoin
Kipling, Wells, Conrad, Jack London, Mark Twain et tant d’autres.
Notre belle langue écrite, depuis quatre siècles, est une plante de
culture intensive, qui n’a pu croître que sur le terrain des études
classiques, et, par suite, jusqu’à l’époque actuelle, à la faveur d’un
enseignement secondaire fondé sur la connaissance plus ou moins
approfondie--plutôt moins que plus--des langues anciennes. Cet
enseignement n’était donné qu’aux enfants de la bourgeoisie. C’est lui
qui formait presque tous nos écrivains. On compterait sur les doigts
d’une seule main ceux qui, au XIXe siècle, et même au XXe siècle, ne
sont point sortis d’un lycée, d’un collège--ou d’un séminaire. Tout
cela, je l’ai déjà signalé au début de ce petit livre.
Cependant supputez la population de ces établissements d’enseignement
secondaire en 1850 et de nos jours: en trois quarts de siècle, elle a
triplé. Cela tient à deux causes: il y a plus de familles en état de
faire donner cet enseignement à leurs enfants; et il y a, en raison des
sollicitudes du régime, plus de bourses accordées à des enfants pauvres.
La concurrence des établissements religieux élargit encore le chiffre de
cette population.
Il est clair, que, si l’on apprend à écrire à un plus grand nombre de
jeunes gens, il y en aura aussi un plus grand nombre qui écriront. Il
existe donc en somme, de nos jours, plus d’hommes de lettres, pour la
même raison qu’il y a plus d’avocats, de médecins et d’ingénieurs.
Il faut ajouter à cela que l’enseignement primaire, par ses écoles
normales, a créé une culture primaire supérieure, qui a produit
elle-même quelques écrivains, et de mérite: tel ce Pergaud, dont la
guerre nous a privés.
C’est donc une floraison extrêmement drue à laquelle nous assistons.
Elle donne des fleurs de toutes sortes, qui n’ont pas toutes le même
parfum, ni le même éclat, ni la même rareté. On en discerne toutefois
appartenant à des espèces neuves, encore non classées, et dont un
botaniste dirait, à tout le moins, qu’on en pourrait tirer quelque chose
en la cultivant, car l’impression générale est celle-ci:
Beaucoup d’œuvres, plus qu’auparavant, montrent une personnalité forte,
des mérites d’ordres divers, annonçant, en quelque mesure, un renouveau.
Fort peu--peut-être moins qu’auparavant--qui soient entièrement
satisfaisantes, offrent un caractère définitif... On dirait de la
littérature d’une démocratie qui s’aristocratise.
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE I.
CONSULTATION 5
CHAPITRE II.
LES DÉBUTS DE PAMPHILE 11
CHAPITRE III.
L’AMATEUR 17
CHAPITRE IV.
LA PROFESSION «SECONDE» 22
CHAPITRE V.
PREMIERS ESSAIS, PREMIERS ÉCHECS 28
CHAPITRE VI.
EXPÉRIENCES PERSONNELLES 34
CHAPITRE VII.
LE CONTE 39
CHAPITRE VIII.
DU JOURNALISME 44
CHAPITRE IX.
TYPES DE JOURNALISTES 50
CHAPITRE X.
POLÉMIQUES LITTÉRAIRES CONTEMPORAINES 55
CHAPITRE XI.
UNE OPINION POLITIQUE POUR L’ÉCRIVAIN 59
CHAPITRE XII.
ESPOIRS ET REGRETS 64
CHAPITRE XIII.
VACHES GRASSES ET VACHES MAIGRES 69
CHAPITRE XIV.
PUBLICITÉ LITTÉRAIRE 75
CHAPITRE XV.
LA CRITIQUE 80
CHAPITRE XVI.
PRIX LITTÉRAIRES 86
CHAPITRE XVII.
L’ÉCRIVAIN ET L’ARGENT 91
CHAPITRE XVIII.
LE MARIAGE DE L’ÉCRIVAIN. L’ÉCRIVAINE 97
CHAPITRE XIX.
SALONS LITTÉRAIRES 101
CHAPITRE XX.
L’ÉCRIVAIN ET L’ACADÉMIE 107
CHAPITRE XXI.
OÙ L’ON VA... 118
IMPRIMERIE CRÉTÉ
CORBEIL (S.-ET-O.)
5527-25