d’un tempérament différent, qui ne rendent pas moins de services à la
communauté des lettres. Ils ont enfin le mérite de dire--pouvant se
tromper, comme tout le monde--ce qu’ils pensent, toujours; et de réagir
contre les mouvements trop rapides de la sensibilité du vulgaire, ou des
suggestions qui, vous l’avez marqué, ne sont pas toujours
désintéressées.»
CHAPITRE XVI
PRIX LITTÉRAIRES
«On a publié l’autre jour, me dit Pamphile, la liste des prix de
littérature annuellement décernés. Leur nombre m’est sorti de la tête;
mais, si je me souviens bien, il frise la vingtaine, six ou sept d’entre
eux offrant une belle somme à l’heureux bénéficiaire, dont les journaux
parlent par surcroît; et méritant à l’ouvrage couronné les honneurs de
«la bande» ordinairement décorée du portrait de l’auteur, et destinée à
faire connaître à l’univers la majesté de cette distinction. C’est un
nouvel usage, ce sont de nouvelles mœurs. Que pensez-vous de celles-ci?
Certains critiques littéraires les blâment fort.
--Ce n’est pas sans raison. Jadis c’était au critique, au critique seul,
qu’il appartenait de dire aux lecteurs possibles: «Lisez cela, qui est
bon; négligez ceci, qui l’est moins.» A cette heure, un nouvel organe,
celui du jury des prix littéraires, tend sinon à se substituer à eux, du
moins à leur faire concurrence. Car ces jurys ne sont pas composés de
critiques, notez-le bien, mais de confrères, de membres de la même
profession. J’oserais dire que c’est une manifestation de syndicalisme
larvé.
--Et vous approuvez?
--Je n’approuve pas; et même cette évolution ne m’est pas infiniment
sympathique. Mais je fais toujours le plus d’efforts que je puis pour
voir les choses comme elles sont. Voici ce qui me semble bien s’être
passé.
«La production des ouvrages d’imagination, en France, a presque décuplé
depuis un demi-siècle. Les critiques, je vous l’ai dit, se sont trouvés
submergés. Ils n’ont plus, même matériellement, le temps de tout lire;
il y a eu, de leur part, une sorte de demi-carence, involontaire. Les
membres des jurys littéraires, en décernant une demi-douzaine de prix
chaque année, opèrent une espèce de triage. Ils lisent, les pauvres
diables, ils lisent même «à l’œil», si j’ose m’exprimer avec cette
vulgarité. Et de la sorte ils signalent les ouvrages qu’ils couronnent,
non seulement au public, mais aux critiques. Ceux-ci ont beau protester
contre les prix littéraires, ils sont bien obligés de rendre compte à
leurs lecteurs d’un livre dont ceux-ci leur demandent, naturellement:
«Le prix, selon vous, a-t-il été bien, ou mal donné?»
--Il y a donc du bon dans cette coutume nouvelle?
--Sans doute, mais non sans mélange. Auparavant c’était les lecteurs
eux-mêmes, sous la direction des critiques, qui faisaient librement leur
choix, par une sorte de suffrage universel. Aujourd’hui, nous n’en
sommes plus qu’au suffrage à deux degrés, avec un scrutin aristocratique
à la base, et un vote populaire qui n’existe que pour ratifier. Car la
puissance d’achat du public est limitée. Lorsque, dans l’année, le
lecteur s’est procuré chez le libraire une dizaine de volumes, il y a
des chances pour qu’il s’en tienne là. Il en résulte que tout ouvrage
qui ne bénéficie pas d’un prix littéraire risque fort de tomber dans
l’oubli--ou les boîtes des quais, ce qui est à peu près la même chose.
--L’expérience paraît prouver, en effet, qu’il en est ainsi.
--De plus, cette institution des prix littéraires, si elle a pour effet,
dans une certaine mesure, de moraliser les écrivains des générations
antérieures, qui décernent la récompense, pourrait bien démoraliser les
candidats, c’est-à-dire toute la jeune littérature.
--Comment cela?
--Les jurés sont obligés de lire les ouvrages de ces débutants, ou
quasi-débutants. Cela ne leur est pas sans fruit: ils sortent ainsi de
leur coquille, ils entrent en contact avec des tendances nouvelles, des
conceptions d’art qui ne sont pas les leurs. Je ne dis point qu’ils ne
le fissent pas auparavant; mais ils le font ainsi plus souvent, et d’une
attention plus éveillée.
«Pour ceux, par contre, qui prétendent à leurs suffrages, ces concours
ne vont pas sans inconvénients. Ils les accoutument à des démarches un
peu trop souples, à des sollicitations, en un mot à l’intrigue. Je suis
persuadé qu’ils s’exagèrent l’influence de ces petits moyens. Ce qui m’a
presque toujours frappé, c’est la générosité, l’impartialité des débats
dans ces jurys littéraires, le soin touchant que mettent les jurés à
peser le mérite des œuvres. Ils commencent d’ordinaire par accorder des
voix de sympathie ou d’amitié à quelques candidats. Mais ensuite la
véritable discussion commence. Elle est souvent fort vive; elle demeure
rigoureusement probe.
«Mais rien n’a pu empêcher le candidat de se dire: «Me liront-ils?...
Ils en reçoivent tant! Je ferais bien d’aller les voir! Et aussi de leur
écrire! Et aussi de leur faire écrire, par telle personne qui passe pour
avoir de l’influence auprès de celui-ci ou de celui-là.» Ce médiocre
souci, l’emploi de ces petites ficelles, n’est pas pour rehausser les
caractères. Ce sera là, selon moi, un des principaux reproches qu’on
pourra faire aux prix littéraires, tant qu’ils dureront.
--Tant qu’ils dureront?
--Il en est un certain nombre qui sont assurés de vivre. Le premier en
date, d’abord, qui est le prix Goncourt; celui que l’Académie a fondé, à
l’imitation et en concurrence du prix Goncourt, un ou deux encore. Mais
d’autres sont des entreprises de publicité. Leur existence est fonction
de la prospérité de la firme qui les inventa, et du succès que le genre
romanesque obtient en ce moment. Ils ne seront pas éternels.
--Des entreprises de publicité?
--Pamphile, elles sont fort légitimes! Mais il ne saurait y avoir de
doute sur cette origine commerciale. Il n’en était pas du tout ainsi de
leur aïeul, le prix Goncourt. Celui-ci a eu pour père deux écrivains,
prosateurs et romanciers, qui tenaient leur profession pour la première
du monde, et à un moment où la morale publique, plus chatouilleuse que
de nos jours, mettait aisément certaines œuvres à l’index. Ils ont voulu
manifester contre cette attitude, où ils voyaient du pharisaïsme, élever
en dignité l’artiste libre, dédaigneux des conventions, en face des
Béotiens. La petite compagnie qu’ils ont formée, désignant par leur
testament ses premiers membres, est composée d’écrivains de valeur, et
sans nulle attache officielle ou mercantile. De là le légitime accueil
que fit le public à cette fondation. Observez qu’il n’en résulta pas
tout d’abord, pour les ouvrages couronnés, un succès de librairie. Les
«prix Goncourt» du début n’ont pas connu de gros tirages. Ce n’est qu’à
la longue que ceux qui lisent constatèrent que les juges du «prix
Goncourt» d’ordinaire ne se trompaient pas dans leur choix, et leur
signalaient des œuvres intéressantes.
«A compter de cet instant, les éditeurs s’efforcèrent d’avoir «leur
poulain» pour le prix Goncourt. Ce fut la première phase. Dans la
seconde, ils songèrent à fonder ou à susciter la création d’autres prix,
pour le motif que c’est là le genre de publicité qui «paie» le plus
sûrement.
«Cela durera donc tant que ce genre de publicité paiera.
--C’est-à-dire?...
--C’est-à-dire tant que ces prix ne seront pas trop nombreux pour se
faire mutuellement concurrence, ce qui se produit déjà. Et tant que nous
ne passerons pas, comme je le disais l’autre jour, de la période des
vaches grasses à celle des vaches maigres.
«... Mais, je ne saurais trop le répéter, je plains les poètes. C’est
eux surtout qui auraient besoin d’un secours extérieur, de l’appui
social: un romancier de talent peut espérer aujourd’hui vivre de sa
plume. Les poètes ne peuvent s’adresser, de notre temps, qu’à quelques
rares délicats. En mettant les choses au mieux, il leur faut attendre
beaucoup plus longtemps que les romanciers l’instant où quelques
paillettes d’or se mêleront pour eux à l’eau claire d’Hippocrène. Pour
la plupart, ces paillettes ne tombent jamais dans leur sébile. Si le
fier Moréas n’avait eu quelques petites rentes, il serait mort de
faim...
«Il y a bien quelques petits prix pour les poètes, mais si
dérisoires!... D’ailleurs il me paraît que cette institution des prix
annuels, justement par ce qu’elle a souvent de trop commercial, ne
remplit pas son objet. Un prix qui serait donné tous les cinq ans
seulement à un jeune auteur, et qui assurerait à celui-ci, pour cinq ou
dix ans, une somme suffisante pour qu’il pût travailler avec
indépendance, rendrait à l’art de bien plus grands services. Mais quel
est le mécène qui nous le donnera?»
CHAPITRE XVII
L’ÉCRIVAIN ET L’ARGENT
Pamphile, peut-être avec le désir malin de m’embarrasser un peu,
m’apporte trois ouvrages récemment parus. Le premier est une idylle très
chaste, de la sonorité un peu grêle et charmante d’un verre de pur et
mince cristal frappé d’une cuiller d’argent, composée, avec une
ingéniosité alexandrine, par un conteur adroit et lettré qui, étant
donné le sujet et le milieu--que du reste il connaissait fort
bien--avait décidé avec intelligence que c’était de la sorte qu’il le
devait traiter, et non autrement. Tout le monde, malgré la concision de
cette analyse, aura reconnu _Maria Chapdelaine_.
Le second a été fabriqué en série, dirait-on, et selon les vieilles
recettes naturalistes. Il contient des pages d’autant plus scabreuses
qu’il est écrit sans art, et par surcroît avec des prétentions à
instituer quelque chose comme une nouvelle morale sexuelle. Cette manie
de mêler la leçon de morale à l’indécence n’est pas nouvelle: elle date
du XVIIIe siècle et a continué de sévir durant tout le cours du XIXe
siècle. Elle n’est pas pour cela plus agréable. Je ne désignerai pas
plus clairement ce roman, qui a eu un grand succès de librairie, non
seulement en France mais à l’étranger, où il est tenu pour
essentiellement français et parisien.
Le troisième est une œuvre excellente, d’un de nos plus grands et plus
parfaits artistes.
Les deux premiers se vantent, sur leurs couvertures, d’avoir atteint le
trois centième mille. Le dernier n’a obtenu l’attention que de quelques
milliers de lecteurs.
«Est-ce juste? me demande Pamphile.
--Je ne vous dirai pas maintenant si c’est juste. Mais je vous demande
tout de suite ce que ça prouve, et si ça prouve quoi que ce soit?»
Ce fut au tour de Pamphile d’être embarrassé.
«Ce n’est pas une raison, poursuivis-je, parce qu’on moud un morceau de
musique sur l’orgue de Barbarie, pour que ce morceau soit vulgaire et
sans valeur. En Allemagne, presque tous les orgues de Barbarie jouent la
_Marche nuptiale_ de _Lohengrin_, durant qu’un singe habillé en soldat
anglais fait des grimaces sur le dessus de l’instrument. Ça n’empêche
pas la _Marche nuptiale_ d’être une belle chose. Il y a de belles choses
qui peuvent être populaires--et il importe même qu’il y en ait--et
d’autres qui ne sont faites que pour un public restreint. Elles n’en
valent, les unes et les autres, ni plus ni moins.
--D’autre part, ce n’est pas non plus une raison, parce qu’on joue un
morceau sur l’orgue de Barbarie, pour qu’il ait du mérite!
--Votre observation est juste. Mais vous devriez ajouter que si une
musique n’est comprise que par deux ou trois cents amateurs, ce n’est
pas non plus une preuve suffisante que l’auteur a du génie... Stendhal
n’a connu la gloire qu’après sa mort, soit, et c’est regrettable pour le
goût de ses contemporains. Mais _Obermann_ n’a eu, du vivant de
Senancour, qu’une poignée de lecteurs, et pas davantage ensuite: de quoi
il ne faut ni s’étonner ni se scandaliser, car _Obermann_ n’est, après
tout, qu’une intéressante curiosité littéraire.
--Pourtant, il faut bien qu’un écrivain vive de son travail et que, dans
l’état actuel de notre société, sa valeur soit appréciée, comme les
autres valeurs sociales, en argent?
--Je n’en vois pas du tout la nécessité absolue. Que feriez-vous alors
des poètes, qui sont malgré tout, n’est-ce pas, l’honneur le plus pur de
toute littérature? Il est assez rare pourtant qu’un poète vive de son
œuvre. Ni Baudelaire, ni Leconte de Lisle, ni Heredia n’y sont parvenus.
Encore que la tendance actuelle de notre civilisation soit de tout
commercialiser, elle ne saurait commercialiser le poète et il n’est pas
désirable qu’elle y puisse arriver. Par-dessus tout, le poète doit se
plaire à lui-même, et négliger tout le reste. Il doit servir son dieu,
et même ne pas songer à vivre de l’autel. Il en est qui en meurent...
Avez-vous entendu parler d’un certain Deubel, qui avait du talent, et
dont M. Léon Bocquet a rapporté la belle et triste histoire?... Je ne
parle pas de Rimbaud, enfant terrible et de génie, mais Ardennais
vigoureux et réalisateur, qui mourut, je m’en assure, convaincu de
détenir, comme chef de factorerie, dans la société, un rang très
supérieur à celui que lui conférait la gloire d’avoir écrit le _Bateau
ivre_.
--Pourtant, il faut qu’ils vivent, puisqu’ils sont le plus grand honneur
des Lettres.
--Il le faut!... Mais le traitement que leur accorde la société est
demeuré exactement ce qu’il était il y a trois siècles. Il y a trois
siècles, le poète était entretenu, protégé, par un grand seigneur. A
cette heure il l’est, ou devrait l’être, par la société, par l’État. Je
redoute pour lui le zèle égoïste ou imprudent des fonctionnaires et des
politiciens qui font la chasse aux sinécures. Il en faut quelques-unes,
dans une communauté bien policée, pour les poètes et les travailleurs
désintéressés; de même que des bureaux de tabac pour les veuves pauvres
d’officiers supérieurs.
«Et cela nous ramène, pour l’écrivain pauvre, au début de sa carrière, à
la nécessité de cette «profession seconde» dont nous parlions l’autre
jour. Car, après tout, quand il compose son premier poème ou sa première
prose, il ignore absolument si ce qu’il écrit est digne d’être écrit; et
l’État ne peut ni ne doit accorder de sinécures à tous ceux qui tiennent
une plume avant que leurs pairs ou leurs anciens les aient désignés à
son attention.
«Toutefois, Pamphile, il n’est nullement interdit de vivre de ce léger
outil, d’en tirer du profit en même temps que de l’honneur, et même de
bénéficier de ces gros tirages qui attirent la considération des gens
sérieux. Ceci même du point de vue social: car, du moment que les gens
sérieux regardent d’un œil favorable les personnes qui savent, par leur
industrie, se créer d’importants revenus, cette considération finit par
s’étendre, en quelque mesure, à la corporation tout entière. Tous les
ingénieurs ni tous les architectes ne sont riches; mais il suffit que
quelques-uns le soient devenus pour que la profession d’ingénieur ou
d’architecte soit définitivement «classée».
--On a donc le droit, en somme, si l’on entre dans la carrière des
Lettres, de ne point négliger les bénéfices matériels qu’elle peut
réserver?
--Certes! Il existe même, aujourd’hui, des groupements, des syndicats
qui s’occupent, avec discernement et autorité, de ces questions
commerciales, établissent des formules qui déterminent le minimum des
avantages auxquels ils ont droit, examinent les projets de traités,
défendent avec bonheur les intérêts professionnels.
«Mais, Pamphile, pourtant, n’oubliez pas une chose: c’est qu’il serait
funeste, à la fois pour vous et pour le bon renom des Lettres, d’entrer
dans cette carrière comme vous entreriez dans toute autre, avec le seul
souci d’en tirer, le plus vite possible, le plus gros rendement matériel
et «monnayable» qu’il se pourra. Elle est en cela différente de beaucoup
d’autres. Le premier but qu’on doit s’y donner n’est pas de gagner de
l’argent, _mais de se plaire à soi-même_.
«Se plaire à soi-même avant de plaire aux autres et de songer à un
bénéfice quelconque! Tout écrivain qui débute en se disant: «Je vais
composer tel livre en vue d’un grand succès de lecture, et par
conséquent d’argent», est sûr de faire une œuvre médiocre, de devenir un
fabricant, non pas un artiste, d’être justement oublié après sa mort, et
souvent même, de son vivant, de se voir négligé. Combien n’en ai-je pas
vus qui ont souffert de cet abandon du public; même après un premier
succès qu’ils n’avaient pas cherché, mais qui avait été trop
retentissant pour des qualités trop vulgaires. Ils ont penché du côté de
leur faiblesse secrète et ils en acquittent le prix, après l’avoir
prématurément touché. On entend dire d’eux: «C’est Un Tel qui a tiré le
bouquet de son feu d’artifice le premier.» Ils tombent dans la triste et
un peu ridicule catégorie de ceux qui ont, comme on dit, un bel avenir
derrière eux.
«Voyez-vous, Pamphile, il est un mot de l’Évangile que nous devons, nous
autres gens de lettres, garder tout spécialement en mémoire: «Cherchez
d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera
donné par surcroît.» Cherchons d’abord la perfection, selon notre
personnalité, et tout le reste viendra, sans que nous l’ayons désiré.»
CHAPITRE XVIII
LE MARIAGE DE L’ÉCRIVAIN. L’ÉCRIVAINE
«Dois-je me marier? dit Pamphile.
--Mon cher ami, c’est une question que déjà posait Panurge à l’oracle de
la bouteille Bacbuc, qui ne lui répondit point. Permettez que j’en fasse
autant.
--Voilà bien les plaisanteries de votre génération! Je ne vous demande
pas, comme Panurge, si je serai trompé. Ce que je voudrais savoir est
s’il convient à un homme de lettres de se marier.
--Pourquoi pas, Pamphile, pourquoi pas?... Il apparaît que c’est
aujourd’hui la mode dans la corporation.
--Encore une plaisanterie!
--Non pas... Mais vous concevez que, en pareille matière, je ne puis me
placer que sur le terrain de l’observation. Or il semble bien que, pour
les gens de lettres contemporains, le mariage devienne la règle, le
célibat l’exception.
--La belle affaire! Comme pour tout le monde!
--Comme pour tout le monde, en effet. Ce que j’entends seulement
signifier est que, il y a trois quarts de siècle, le célibat était, chez
les écrivains, un peu plus fréquent qu’aujourd’hui. Si Hugo, si Balzac
même, vers la fin de sa vie, furent mariés, ni Stendhal, ni Musset, ni
Flaubert, ni les deux Goncourt ne convolèrent en justes noces. Et nous
pourrions, en cherchant un peu, découvrir pas mal d’autres exemples de
cette répugnance à se soumettre au lien conjugal. Il n’en va plus tout à
fait de la sorte à cette heure.
--En voyez-vous une raison?
--On pourrait peut-être la découvrir dans le fait que l’écrivain--ou
l’artiste en général--est beaucoup moins laissé hors de la société qu’il
y a deux ou trois générations. Celle-ci, par un réflexe de défense que
j’ai déjà signalé au début de ces conversations, tend à le reprendre, à
se l’annexer. En d’autres termes, il s’embourgeoise... L’opinion des
familles, sur la carrière littéraire depuis trente ou quarante ans, a
beaucoup changé. La liberté que vous laisse madame votre mère de
l’embrasser en est une preuve; et il me souvient qu’au contraire, il y a
un demi-siècle environ, un professeur, dans un lycée de Paris, ayant dit
à l’un de ses élèves qu’il semblait avoir des dispositions pour écrire,
les parents de cet élève s’en allèrent plaindre au proviseur... Au fond
du différend qui sépara le général Aupick de son beau-fils Baudelaire,
et qui rendit l’existence matérielle du poète si misérable, on croit
bien distinguer cette méfiance des classes moyennes et supérieures de
cette époque à l’égard d’une profession encore non classée. Il n’en est
plus de même aujourd’hui.
«Mariez-vous donc quand vous voudrez, Pamphile, si le cœur vous en dit.
Autrement, ce ne serait pas la peine...
«Ce qu’on est convenu d’appeler «le monde» existe encore, au moins comme
façade. Si donc le genre de vie de l’écrivain devient mondain, une femme
lui devient indispensable. C’est elle qui reçoit, c’est elle aussi qui
sert d’ambassadrice. De là cette modification, qui se généralise, dans
la vie privée des gens de lettres. Il faut au moins qu’ils soient
divorcés. Le divorce, dans la profession, est assez bien porté.
--Un homme de lettres peut-il épouser une femme de lettres?
--Je connais de telles unions qui furent et demeurent heureuses et
brillantes. Pourtant je ne les saurais recommander. Non seulement c’est
faire entrer sans prudence dans l’association un élément dangereux de
rivalité--que doit-il arriver si le public reconnaît à la femme plus de
talent qu’au mari, ou inversement?--mais encore, même entre égaux de
mérite, il n’est pas commun qu’on ait la même conception de l’œuvre
d’art, et il peut en résulter des débats pénibles, ou de silencieux
jugements qui ne le sont pas moins. Je vois fort bien un médecin épouser
une avocate, un ingénieur une femme de lettres: la diversité même des
professions suscite l’intérêt, et des enseignements. Je n’aurais pas la
même confiance dans le mariage d’un avocat et d’une avocate, d’un
docteur et d’une doctoresse en médecine. Pourtant, tout cela est
question d’espèce, et il est, je vous le répète, des exceptions
favorables.
--Puisque nous parlons de femmes de lettres, poursuivit Pamphile, il me
souvient d’avoir lu à ce sujet, dans _l’Avenir de l’Intelligence_ de M.
Charles Maurras, des pages fort remarquables, mais assez méchantes.
L’auteur ne s’occupait que des plus légitimement illustres parmi nos
contemporaines. Il leur reconnaissait beaucoup de talent; il louait même
ce talent avec force et subtilité; il le discernait, il le faisait
briller. Mais il ajoutait--car telle est sa thèse--que ce succès
grandissant des femmes dans tels romans d’un lyrisme subjectif, et dans
la poésie, marquait un aboutissement inévitable du romantisme qui, dans
l’œuvre d’art, a donné le pas, sur l’intelligence, à la
sensibilité--constatation qui, de la part de M. Maurras, n’est pas un
compliment.
--Il peut bien y avoir un grain de vérité là-dedans! Il est certain que,
de façon générale, les femmes se trouvent plus à leur aise dans le
domaine de la sensibilité et de l’instinct que dans celui de la raison.
Il n’est guère douteux non plus que le romantisme a fait, dans l’œuvre
d’art, une part plus grande à la sensibilité que les époques
antérieures. Ce qui, du reste, est loin d’être un malheur! Etre sensible
n’empêche pas, ou ne devrait pas empêcher, d’être intelligent!
«Toutefois, M. Charles Maurras aurait écrit quelque chose de plus
exact--mais qui aurait moins étonné--en se contentant de discerner que,
s’il y a un peu plus de romancières et de poétesses qu’auparavant,
exploitant la même veine romantique, en somme, que leurs émules
masculins, bien qu’autrement, c’est pour ce simple motif que les mœurs
sociales reconnaissent à la femme une indépendance de plus en plus
grande. Elle en profite, et voilà tout! Elle en profite pour se peindre
telle qu’elle se voit et se sent, et cela s’appelle alors de la
littérature--mais aussi pour s’essayer, et non sans bonheur, dans tous
les autres genres d’activité intellectuelle. Il y a au moins autant
d’avocates et de doctoresses que de femmes de lettres; et, dans la
science de la médecine et du droit, je ne sache pas qu’il faille plus de
sensibilité que d’intelligence. On en peut conclure que, même si notre
temps était anti-romantique et insensible, il ne posséderait pas moins
«d’écrivaines».
«Car il s’agit là surtout d’un fait social nouveau, qui est
l’affranchissement progressif de la femme. Encore ne faut-il pas
exagérer l’intensité du phénomène. Entrez au Palais et dites-moi combien
vous comptez d’avocats pour une avocate? Prenez un annuaire, et
dites-moi combien vous comptez de docteurs en médecine pour une
doctoresse? Maintenant, faites une dernière expérience, allez à une
assemblée générale de la Société des gens de lettres, et déterminez la
proportion des femmes et celle des hommes. Elle n’est pas de dix pour
cent.
«Il est possible, il est même probable, que cette proportion soit
destinée à s’accroître, dans toutes les professions libérales, à mesure
que l’enseignement donné aux jeunes filles se rapprochera, jusqu’à s’y
confondre, de celui qu’on dispense aux jeunes gens. Et, sous l’influence
de cet enseignement identique, on verra--on voit déjà--diminuer la
différence entre la mentalité féminine et la mentalité masculine, entre
l’art féminin et l’art masculin.
--On la verra diminuer, mais non pas disparaître.