«Quelque soixante années plus tard, la guerre de 1870 ne fut--nous

pouvons nous en rendre compte aujourd’hui--qu’une toute petite guerre.

Pourtant on assiste alors à un renouveau analogue. Zola, Daudet,

Maupassant, tous les protagonistes du naturalisme, connurent des tirages

considérables, qu’avaient ignorés Flaubert, George Sand, et même--malgré

le bonheur du _Roman d’un jeune homme pauvre_,--Octave Feuillet, qui

restera peut-être le romancier caractérisant le mieux le goût des

classes moyennes sous le second Empire. Je ne prétends pas du tout,

notez-le bien, que dans les décades qui précédèrent 1871, il n’y eut

point des auteurs qui remportèrent de grands succès; mais ils étaient,

relativement, en petit nombre. Il n’en fut pas de même après cette date.

Entre 1875 et 1886 environ, il était connu que, si un écrivain avait

besoin de quelque argent, il n’avait qu’à porter à un éditeur le recueil

de chroniques publiées par lui dans n’importe quel journal. Le public

absorbait tout ce qu’on voulait bien lui offrir.

«Dix années, vingt années surtout plus tard, il n’en était plus de même.

A l’instant qu’allait éclater le grand conflit de 1914, la librairie

était tombée dans un noir marasme. Il n’y avait guère d’exception que

pour les romanciers recommandables, par le genre de leur talent, à la

clientèle catholique, et pour le «prix Goncourt». Encore faut-il

remarquer que les premiers auteurs couronnés par l’Académie Goncourt

n’ont pas bénéficié des gros tirages dont leurs cadets ont pu jouir...

Le lecteur faisait grève.

«On attribuait ce marasme à cent motifs: à l’automobile, au bridge, au

tango... A cette heure, il y a deux fois plus d’automobiles qu’avant la

guerre, le nombre des fidèles du bridge n’a pas diminué, on danse

toujours autant: et cela n’empêche pas les livres de se vendre comme des

petits pâtés, mieux même que les petits pâtés.

--C’est peut-être, suggéra Pamphile, que toutes proportions gardées, ils

ne coûtent pas aussi cher. Le prix de la farine, du beurre, des œufs,

s’est accru, m’a-t-on dit, de plus du quadruple, depuis cet âge en

quelque sorte préhistorique dont vous parlez, et que je ne connais que

par ouï-dire, ainsi que celui des vêtements et de toutes choses: tandis

que le prix des livres n’a fait que doubler. Le livre est actuellement

la marchandise au meilleur marché qui soit au monde.

--Il est vrai. Toutefois, il convient de se souvenir qu’il est, de

toutes les marchandises, une des moins indispensables, et que d’autre

part on ne saurait en faire, comme des tableaux et des bijoux, un objet

de spéculation, dont on peut espérer que la valeur future sera

supérieure à la valeur présente. Vous n’avez qu’à considérer le prix des

bouquins offerts sur les quais pour constater que, d’une façon générale,

il n’en est pas ainsi. Il y a donc autre chose...

--Mais quoi?

--Je ne voudrais pas trop me risquer à suggérer une explication... Après

1815 et 1871, la littérature a joui d’une liberté plus grande que sous

le régime politique antérieur. Le vainqueur d’Austerlitz n’aimait pas

les gens de lettres, à moins qu’ils ne fussent domestiqués. Il les

tenait pour des idéologues, ce qui est une conception justement

administrative: Chateaubriand et Mme de Staël l’ont appris à leurs

dépens. Pour Napoléon le troisième, il se considérait comme un génie

providentiel, dans le genre de César-Auguste, appelé par les dieux,

protecteurs de l’Empire, à restaurer les anciennes mœurs aussi bien dans

la famille et la société que dans la machine politique: ce qui fait que,

sous l’oncle et le neveu, il y avait pas mal de manières d’écrire et de

penser qui étaient dangereuses.

--Alors, ce serait cela...

--La liberté, et même la licence, si vous voulez, dont jouissent les

écrivains, n’ont pas changé de 1913 à 1925. Donc, si c’était cela

seulement, les ouvrages de l’esprit auraient rencontré autant de

lecteurs avant qu’après la guerre. Il faut chercher ailleurs...

--Vous disiez l’autre jour qu’il apparaît un renouveau, dans la

littérature, toutes les fois que se modifie l’état de la société. Cela

pourrait être l’explication.

--Et ceci, en effet, est un élément qui n’est pas négligeable.

Toutefois, je voudrais bien qu’on pût me montrer ce qu’il y eut de

changé dans l’état social de la France, après et avant la chute du

second Empire: rien, ou presque rien. Non, non, l’explication est

insuffisante.

--Mais alors?...

--Je soupçonne qu’il faudrait tenir compte des impondérables... Il se

peut que la guerre accoutume aux émotions fortes, qui demeurent un

besoin pour l’organisme. Cela pour les non-combattants et même pour les

combattants, qui ont tant souffert, et pensaient ne plus pouvoir, si par

hasard ils survivaient, rêver que d’idylles et de bergeries. Sinon,

comment justifier, ou excuser, la vogue du roman d’aventures? On ne veut

plus entendre parler de la guerre, soit. Mais on a faim de fictions où

le risque, l’imprévu, l’impossible, jouent un rôle. Et surtout l’on

désire ardemment sortir de la réalité parce que la réalité n’est pas

gaie. Elle n’est jamais gaie, après une guerre, quand on a été battu...

--... L’expérience, ajouta Pamphile de son cru, vient de nous montrer

qu’il peut arriver qu’elle ne le soit pas davantage, quand on est

vainqueur.

--Hélas! oui... Joignez à cela que, après un grand conflit, et des

traités qui n’ont pu guère régler les choses que sur le papier, par

surcroît avec une faiblesse d’imagination bien humaine, ou des

arrière-pensées, de la part des négociateurs, qui se retournent contre

eux, et où ils s’empêtrent, la politique intérieure, qui intéresse plus

ou moins tout le monde, cède fatalement le pas, dans la presse et dans

les soucis des dirigeants, à la politique extérieure. Or il n’y a rien

de plus ennuyeux, pour la majorité des citoyens, que la politique

extérieure, pour la bonne raison qu’ils n’y comprennent absolument rien.

Il faut pourtant bien exercer ce qu’on a d’esprit: alors on lit des

romans!

--Mais, dans ce cas, interrompit Pamphile, assez inquiet, le jour où

l’Europe--et la France par conséquent--auraient repris leur équilibre,

où le franc remonterait, où nous saurions définitivement ce que

l’Allemagne paiera ou ne paiera pas, où nous connaîtrons, de manière

également définitive, que ce seront toujours les mêmes députés qui

seront réélus, où les commerçants se contenteront de gagner,

honnêtement, vingt pour cent sur leur prix de revient, les auteurs et

les éditeurs reverront les vaches maigres?

--C’est bien possible. J’avais oublié de signaler, cependant, que le

changement des conditions économiques transformant, de façon notable, la

manière de vivre des travailleurs manuels, et plus encore celle des

populations rurales, il est apparu une nouvelle clientèle pour les

livres. Cependant, il n’est pas possible de croire que ce sont ces

nouvelles couches qui font le succès de nos plus récents romanciers, à

moins que ceux-ci ne cultivent le genre populaire de l’aventure, ou

celui de la pornographie, simple et facile à suivre, même en voyage et à

l’étranger--ce qui devient rare, car si par chance celle-ci joue un rôle

dans leurs ouvrages, elle est d’ordinaire trop compliquée chez certains

d’entre eux pour être accessible au commun des mortels.

--Mais enfin, combien de temps durera cette période favorable?

--Pamphile, je n’en sais rien... Mais je puis vous indiquer à quels

signes on pourra distinguer que sa fin approche: ce sera quand les

éditeurs s’apercevront que la publicité, qu’ils dispensent à cette heure

de façon si ingénieuse, ne rend plus, et que le public, à la fin gorgé,

repousse toute nouvelle nourriture. Ils seront les premiers à le

pressentir, ils arrêteront les frais, et les bons ouvrages alors en

souffriront autant que les mauvais.»

CHAPITRE XIV

PUBLICITÉ LITTÉRAIRE

Un éditeur vient d’imaginer un nouveau mode de publicité. C’est lui qui

le dit, et d’avance il s’en félicite. Il m’a écrit, ainsi qu’à plusieurs

autres personnes, m’envoyant des bonnes feuilles d’un roman qu’il va

publier, pour me demander ce que je pense de celui-ci, ne me cachant pas

que, à son avis, c’est un chef-d’œuvre.

Il ajoute qu’il sent très bien le danger qu’il court à employer, au

sujet de cet ouvrage, un terme aussi «voyant», sous le poids duquel il

risque de l’accabler. Mais quoi! c’est son opinion. Non seulement il

souhaite que je la partage, mais encore que je le lui dise, voulant bien

m’avertir que je suis libre de lui faire connaître s’il m’agrée que mon

jugement soit rendu public, ou si, au contraire, il le devra garder pour

lui.

J’ai lu le roman, qui est une imitation, honnête et sans génie, des

romans anglais d’il y a une quinzaine d’années, à une époque où nos

voisins demeuraient encore sous l’influence de l’école naturaliste

française. De sorte que cet ouvrage est anglo-français, sans l’être,

tout en l’étant et que, au bout du compte, on s’en pourrait passer.

Mais je n’ai pas répondu à l’invitation pressante que celui qui le

«lançait»--c’est le terme même qu’il emploie--me faisait de lui

communiquer mon impression.

«Pourtant, me dit Pamphile, il a insisté, dans une seconde lettre qu’il

vous adressa, et que je vois sur votre table. Il se tient pour persuadé

«que l’intérêt de cette «répétition générale», pour un livre qu’il aime,

ne vous échappera pas. Il veut même espérer que vous y trouverez la

solution du problème de la publicité littéraire, qui est actuellement à

l’ordre du jour».

--C’est justement pourquoi je préfère m’abstenir. Cette solution-là ne

me donne aucune garantie. Je pense bien qu’on s’empresserait de répandre

mon opinion aux quatre vents du ciel, si elle est favorable; mais j’en

suis beaucoup moins sûr si elle est peu satisfaisante, comme c’est le

cas. Un général ne saurait tirer sur ses propres troupes, ni un éditeur

sur ses auteurs. Ceux-ci, alors, auraient même le droit de lui faire un

procès.

«Par surcroît, Pamphile, j’avoue que je ne goûte pas outre mesure ce

terme de «lancement», dont il est fait usage. Il est clair que

j’appartiens à une époque désuète, et que mes préjugés sont ridicules.

Toutefois, je ne puis m’empêcher de me sentir un peu choqué qu’il soit

question, ouvertement, de «lancer» un livre comme des pilules contre les

pâles couleurs, un nouvel apéritif, ou un système inédit de jarretelles

indécrochables. S’il y avait un Conseil de l’ordre pour les gens de

lettres, qu’en dirait-il, le bâtonnier! Ce serait au moins, contre

l’auteur, le blâme simple, sinon la suspension ou la radiation du

tableau. Du reste, un tel conseil n’existera jamais, pour ce motif

majeur qu’on ne doit interdire à personne d’écrire, à ses risques et

périls, et qu’après tout les écrivains ne sont pas chargés spécialement,

comme les avocats, de défendre la veuve et l’orphelin. Le remède serait

pire que le mal.

--Il n’y a donc pas de remède?

--Il me semble que les critiques littéraires ont pour métier de parler

des livres et d’en apprécier le mérite. Ils ont pour cela des journaux

et des revues, où ils peuvent s’exprimer en toute liberté. Ce n’est pas

aux éditeurs qu’ils doivent faire leurs confidences. Ils ne sont pas

payés pour ça, il ne faut pas qu’ils le soient pour ça. Je m’empresse de

reconnaître qu’en cette occasion le concours qu’on a sollicité d’eux, et

de moi, était entièrement désintéressé. Mais cela pourrait devenir assez

vite une coutume inquiétante.

--Votre thèse est que c’est aux critiques à dire au public si un livre

est bon, ou s’il est mauvais; capable de l’intéresser, ou ennuyeux.

C’est découvrir la Méditerranée! Mais vous savez bien qu’ils ne le font

pas, ou très incomplètement. Une bonne partie des romans échappe à leur

analyse.

--Des romans, oui!... Parce qu’il s’en publie, depuis quelques années,

une quantité décourageante. Vingt heures par jour ne suffiraient pas à

les lire. A plus forte raison, comment les pouvoir signaler tous sans

omission? D’ailleurs, Pamphile, songez qu’il n’y a pas que les

romanciers au monde. La poésie, l’histoire des lettres, l’histoire toute

pure, la philosophie, sont dignes qu’on s’en occupe. Elles ont, sans

doute, autant d’importance, sinon, j’ose m’aventurer à le dire,

davantage.

--Soit. Mais puisque les critiques, submergés, renoncent à parler de

beaucoup des romans qu’ils reçoivent, il faut bien que les auteurs, pour

attirer l’attention, s’arrangent pour se passer d’eux. Ainsi la

publicité devient indispensable.

--Votre argument, Pamphile, est tellement fort que je n’ai rien à

répliquer. Par malheur, nous tombons dans un cercle vicieux.

«Les critiques ne peuvent plus commenter, ni même lire, tous les romans

qui paraissent, et par surcroît cela n’est pas leur seule besogne. Les

éditeurs sont donc obligés de suppléer eux-mêmes, par un effort

personnel de publicité, à la carence de la critique. C’est bien cela,

n’est-ce pas?

--En effet.

--Cet effort est, après tout, louable. Les auteurs qui en bénéficient ne

manquent pas de s’en applaudir. Mais il ne saurait tenir lieu des

observations indépendantes de la critique. Et en second lieu--c’est là

que nous entrons dans le cercle vicieux!--cette publicité ne saurait

porter d’égale manière sur tous les ouvrages que publie l’éditeur.

Celui-ci choisit dans le tas, si j’ose ainsi dire, un certain nombre

d’entre eux qui lui paraissent plus particulièrement destinés à réussir.

Les autres sont par lui plus ou moins négligés. En d’autres termes,

chose curieuse, il fait sa critique lui-même. Il annonce d’avance ceux

de ses «poulains» qui lui semblent devoir gagner la course.

--Dans ces conditions, c’est ce que vous semblez vouloir marquer, le

lecteur possible n’est pas mieux informé, par cette publicité, que par

les critiques. Il reste ignorant d’une grande partie de la production

littéraire.

--Je le crains. Pour remédier à cet inconvénient, il faudrait alors que

les critiques ne parlassent que des ouvrages sur lesquels la publicité

ne s’est pas, d’avance, exercée; qu’ils se livrassent, pour ainsi dire,

à une revision.

--Pourquoi pas?

--Croyez-vous que ce soit si facile? Ces critiques sont, dans une large

mesure, les serviteurs du public. Et le public leur dit: «Il y a ce

livre dont on nous échouit les oreilles. Donnez-nous sur lui votre

opinion.» On continue de la sorte à tourner dans le cercle vicieux.

--Comment en sortir?

--Pamphile, on n’en sortira pas, tant que la littérature de fiction se

trouvera dans la période prospère où nous la voyons. On publie beaucoup

de livres parce qu’il s’en vend beaucoup. Il se fait à leur profit, ou

au profit de quelques-uns, une grande publicité parce que cette

publicité rapporte. Les auteurs, ou du moins certains d’entre eux,

gâtés, déclarent préférer cette publicité, naturellement élogieuse, à

l’opinion moins partiale des critiques. Mais vous savez comme moi que la

surproduction entraîne la mévente. Du moment qu’on traite le livre comme

une marchandise--et l’on doit reconnaître qu’à de certains égards il est

une marchandise comme les autres--il subira les fluctuations auxquelles

sont soumises les autres marchandises, bien que peut-être à des moments

différents; et ainsi la crise du roman ne coïncidera pas sans doute avec

une époque de crise commerciale générale, mais elle aura lieu.

--Et alors?

--... Alors on publiera moins de romans. Alors on reculera devant les

frais de publicité où l’on s’engage aujourd’hui si bravement. Alors les

auteurs s’estimeront bien heureux d’obtenir quelques mots de ces

critiques dont ils dédaignent à cette heure le jugement.

«Mais rien jamais n’est pour le mieux dans un monde meilleur. En ce

moment, l’on «sort» pas mal de livres dont le besoin ne se faisait pas

absolument sentir: mais il n’en est pas un, ayant quelque mérite, qui ne

puisse voir le jour. Plus tard, il y aura des manuscrits, d’une valeur

au moins égale, qui resteront dans le tiroir de leurs auteurs et l’on se

plaindra, comme aujourd’hui, mais d’autre chose.»

CHAPITRE XV

LA CRITIQUE

Selon vous, me dit Pamphile, le développement qu’a pris de nos jours la

publicité, en matière de littérature, ou, pour parler de façon plus

exacte, lorsqu’il s’agit de «lancer» un roman, n’est qu’une conséquence

de la vogue, peut-être passagère, dont jouit ce genre d’ouvrages. Vous

préjugez que la faveur qu’il rencontre peut ne pas durer toujours, que

la publicité qu’on fait à son bénéfice diminuera en effet et en

intensité, et qu’alors les auteurs s’estimeront trop heureux de

retrouver, fermes à leur poste, les critiques, dont à cette heure ils

affectent de dédaigner quelque peu l’action qu’ils exercent sur le

public.

--C’est ma pensée. J’ajoute pourtant qu’ils ont profité, plus qu’on ne

le pourrait croire, de la disposition qu’en cet instant montrent les

Français à se jeter sur toutes sortes de livres, particulièrement les

œuvres de pure imagination, même les plus frivoles. J’en fais la preuve:

voyez la place misérable que les feuilles publiques leur accordaient

avant la guerre; celle qu’on leur fait maintenant, infiniment plus

large, et doublée encore par cette rubrique: «Carnet des lettres» ou

«Informations littéraires». Voyez aussi ces journaux uniquement

consacrés aux Lettres, hebdomadaires ou même quotidiens, qu’on voit

sortir du pavé tous les jours.

--Soit. Mais toutefois ne pourrait-on distinguer une évolution de la

critique littéraire vers la publicité?

--Pamphile, vous outragez la corporation!... Et n’oubliez pas qu’un

critique est _aussi_ un écrivain! qu’il est même parfois un écrivain

supérieur, en érudition, en sensibilité, en talent, à ceux sur qui son

jugement s’exerce. Il y a eu Sainte-Beuve, il y a eu Jules Lemaître, il

y a eu, il y en a bien d’autres.

--Je vous accorde tout cela. Ce que je voulais dire est qu’on voit se

dessiner, pour la critique littéraire, une évolution un peu commerciale,

analogue à celle qui a transformé, en partie, la critique d’Art.

--Pamphile, vous devenez téméraire, mais ingénieux! Expliquez-vous!

--... Les tableaux sont devenus une marchandise qui peut atteindre de

gros prix; ils sont matière à spéculation. Non seulement avec des

artistes qui ne sont plus, mais des artistes encore vivants. Des revues,

des magazines d’art ont été créés, à l’instigation des marchands de

tableaux, et subventionnés par eux. Ces publications ont pour objet de

faire valoir les œuvres encore discutées; elles sont rédigées par des

critiques d’art fort convaincus, je n’en doute pas--mais qui défendent

un groupe déterminé, une école déterminée, des intérêts déterminés;

négligent ou attaquent les autres. En somme, tout se passe maintenant,

dans le domaine des beaux-arts, exactement comme en politique: il y a

des journaux de parti, des écrivains de parti.

--Ce que vous dites là est un peu brutal, et trop absolu; non pas

entièrement inexact.

--... La littérature, poursuivit Pamphile, a emboîté là-dessus le pas

aux beaux-arts...

--Ceci d’ailleurs est fort intéressant! Jusqu’à ce jour, il est bon de

l’observer, c’étaient les beaux-arts, en France, qui marchaient à la

remorque des mouvements littéraires. Par exemple le naturalisme, le

romantisme, en peinture, ne sont apparus qu’à la suite du naturalisme,

du romantisme en littérature. A cette heure il semble que ce soient les

peintres et les sculpteurs qui prennent les devants; et les écrivains de

leur génération subissent leur influence.

--Il est possible. Mais je me plaçais à un point de vue plus étroit.

Vous m’avez dit vous-même qu’il existe maintenant, dans le monde des

lettres, non pas une seule République des camarades, mais plusieurs,

dont chacune dispose d’un organe au moins de publicité, lequel est

fermement résolu à démontrer que nul n’a de talent, excepté ses amis, et

qui use, à l’égard de ses adversaires, d’arguments personnels jusqu’ici

réservés aux différends politiques en période électorale.

--Il est vrai. Et j’ai ajouté, Pamphile, que si ces petits conflits

littéraires deviennent, en apparence, si aigus, c’est que justement

l’intensité de la vie politique tend à décroître. Il faut bien que le

public s’intéresse à quelque chose... Du moment qu’on ne lui dit plus,

assez souvent, qu’Un Tel, homme politique, est un bandit, il est en

quelque sorte inévitable que le bandit dont on s’occupe soit un autre Un

Tel, poète, dramaturge ou romancier. Ou bien, au contraire, qu’il est un

gaillard dans le genre d’Eschyle, de Ronsard ou de Shakespeare. Dans les

deux cas quelque chose d’énorme: soit dans l’imbécillité, soit dans le

génie. Il en était ainsi sous le second Empire: relisez les petits

journaux de cette époque, où il n’était pas permis de parler politique.

--Vous approuvez ces nouvelles mœurs?

--Je vous dis qu’elles ne sont pas nouvelles! Elles remontent à Byzance

ou Alexandrie, tout au moins... De plus, ces histoires-là sont sans

importance. Il ne faudrait pas s’exagérer la place que tient la

République des Lettres dans la République tout court... Si j’écris qu’Un

Tel, homme de Lettres, est un crétin ou un plagiaire, cela, malgré tous

les clabaudages, ne sortira pas du Landerneau des gens de Lettres. Si

l’écrivain a du mérite, le public s’en apercevra quand même.

«Pamphile, retenez bien ceci: les réclames des coteries, même appuyées

par des écrivains de valeur, peuvent faire vendre quelques exemplaires

d’un ouvrage médiocre: mais elles ne feront jamais qu’un bon ouvrage,

dénigré par elles, demeure inconnu. Cela pour deux raisons au moins: la

première est que le public est dirigé, dans ses choix, par des motifs de

goût ou de dégoût, de plaisir ou de déplaisir, qui n’ont rien à voir

avec ce que lui chantent les ténors des écoles. La seconde est qu’il

existe encore, Dieu merci, des critiques qui sont des critiques, et ne

se soucient de rien autre que de garder un jugement sain, et de parler

comme ils pensent. Il en est même, aujourd’hui, plus qu’il y a vingt

ans.

--Vous croyez?

--J’en suis sûr. Et les grands journaux prouvent beaucoup plus de souci

qu’auparavant de se les attacher, leur laissant plus de place pour

s’exprimer. Il en est de toutes sortes, ils ont chacun leur tempérament,

leurs qualités et leurs défauts. Mais on ne saurait leur dénier

l’indépendance.

«Ces qualités et ces défauts font même que, sans se donner le mot, ils

se partagent la besogne.

«Voici, par exemple, _Ludovic_. Il ressemble à ces collectionneurs qui

hantent les magasins d’antiquités, à la recherche de la toile, du

bibelot authentiques, ayant perdu leurs titres de noblesse, et qu’ils

paieront vingt francs. Pareillement, Ludovic est un «découvreur». Il ne

lui plairait point qu’on ait parlé d’un ouvrage avant lui, il tient à

être le premier. Il est enthousiaste, et son enthousiasme est

contagieux. Il sort le bibelot de sa poussière, le caresse, le fait

valoir. L’auteur, éperdu de gratitude, s’empresse de lui envoyer son

nouveau livre, qu’il croit, peut-être avec raison, supérieur à ce

premier essai; il attend l’article de Ludovic... L’article ne vient

jamais ou bien il est modéré, comme insoucieux, dans son approbation...

Ludovic ne prend guère d’intérêt à cet écrivain, qui peut marcher

désormais tout seul: il est en quête d’autres joyaux ignorés; ne l’en

détournez pas.

«Voici, par contre, _Léonard_. Léonard se sent d’avance accablé,

épouvanté, exaspéré, par la masse des volumes qu’il reçoit. Le passé lui

a déjà fait connaître tant de chefs-d’œuvre qu’il admire profondément,

et pour lesquels certains sont injustes! Il sent que son premier devoir

est de les défendre... Pour le reste, qui est nouveau, il attendra un

choix préliminaire, un triage accompli par d’autres critiques, ou même

par le goût, la curiosité, la fantaisie du public. Alors il ira chercher

le volume dans le tas des autres, et vous dira ce qu’il en pense. Il le

dira fort bien, en toute équité, avec des considérations dont le poids

et l’intelligence ne laisseront rien à désirer. Il se peut que son

appréciation ne confirme point celle de Ludovic. Mais c’est en quoi son

rôle est si utile. Léonard est un critique attentif, qui s’efforce de

mettre quelque recul dans sa vision, et de juger comme on jugera quand

nous serons morts.

L'Écrivain · 第 4 / 7 段