pouvons nous en rendre compte aujourd’hui--qu’une toute petite guerre.
Pourtant on assiste alors à un renouveau analogue. Zola, Daudet,
Maupassant, tous les protagonistes du naturalisme, connurent des tirages
considérables, qu’avaient ignorés Flaubert, George Sand, et même--malgré
le bonheur du _Roman d’un jeune homme pauvre_,--Octave Feuillet, qui
restera peut-être le romancier caractérisant le mieux le goût des
classes moyennes sous le second Empire. Je ne prétends pas du tout,
notez-le bien, que dans les décades qui précédèrent 1871, il n’y eut
point des auteurs qui remportèrent de grands succès; mais ils étaient,
relativement, en petit nombre. Il n’en fut pas de même après cette date.
Entre 1875 et 1886 environ, il était connu que, si un écrivain avait
besoin de quelque argent, il n’avait qu’à porter à un éditeur le recueil
de chroniques publiées par lui dans n’importe quel journal. Le public
absorbait tout ce qu’on voulait bien lui offrir.
«Dix années, vingt années surtout plus tard, il n’en était plus de même.
A l’instant qu’allait éclater le grand conflit de 1914, la librairie
était tombée dans un noir marasme. Il n’y avait guère d’exception que
pour les romanciers recommandables, par le genre de leur talent, à la
clientèle catholique, et pour le «prix Goncourt». Encore faut-il
remarquer que les premiers auteurs couronnés par l’Académie Goncourt
n’ont pas bénéficié des gros tirages dont leurs cadets ont pu jouir...
Le lecteur faisait grève.
«On attribuait ce marasme à cent motifs: à l’automobile, au bridge, au
tango... A cette heure, il y a deux fois plus d’automobiles qu’avant la
guerre, le nombre des fidèles du bridge n’a pas diminué, on danse
toujours autant: et cela n’empêche pas les livres de se vendre comme des
petits pâtés, mieux même que les petits pâtés.
--C’est peut-être, suggéra Pamphile, que toutes proportions gardées, ils
ne coûtent pas aussi cher. Le prix de la farine, du beurre, des œufs,
s’est accru, m’a-t-on dit, de plus du quadruple, depuis cet âge en
quelque sorte préhistorique dont vous parlez, et que je ne connais que
par ouï-dire, ainsi que celui des vêtements et de toutes choses: tandis
que le prix des livres n’a fait que doubler. Le livre est actuellement
la marchandise au meilleur marché qui soit au monde.
--Il est vrai. Toutefois, il convient de se souvenir qu’il est, de
toutes les marchandises, une des moins indispensables, et que d’autre
part on ne saurait en faire, comme des tableaux et des bijoux, un objet
de spéculation, dont on peut espérer que la valeur future sera
supérieure à la valeur présente. Vous n’avez qu’à considérer le prix des
bouquins offerts sur les quais pour constater que, d’une façon générale,
il n’en est pas ainsi. Il y a donc autre chose...
--Mais quoi?
--Je ne voudrais pas trop me risquer à suggérer une explication... Après
1815 et 1871, la littérature a joui d’une liberté plus grande que sous
le régime politique antérieur. Le vainqueur d’Austerlitz n’aimait pas
les gens de lettres, à moins qu’ils ne fussent domestiqués. Il les
tenait pour des idéologues, ce qui est une conception justement
administrative: Chateaubriand et Mme de Staël l’ont appris à leurs
dépens. Pour Napoléon le troisième, il se considérait comme un génie
providentiel, dans le genre de César-Auguste, appelé par les dieux,
protecteurs de l’Empire, à restaurer les anciennes mœurs aussi bien dans
la famille et la société que dans la machine politique: ce qui fait que,
sous l’oncle et le neveu, il y avait pas mal de manières d’écrire et de
penser qui étaient dangereuses.
--Alors, ce serait cela...
--La liberté, et même la licence, si vous voulez, dont jouissent les
écrivains, n’ont pas changé de 1913 à 1925. Donc, si c’était cela
seulement, les ouvrages de l’esprit auraient rencontré autant de
lecteurs avant qu’après la guerre. Il faut chercher ailleurs...
--Vous disiez l’autre jour qu’il apparaît un renouveau, dans la
littérature, toutes les fois que se modifie l’état de la société. Cela
pourrait être l’explication.
--Et ceci, en effet, est un élément qui n’est pas négligeable.
Toutefois, je voudrais bien qu’on pût me montrer ce qu’il y eut de
changé dans l’état social de la France, après et avant la chute du
second Empire: rien, ou presque rien. Non, non, l’explication est
insuffisante.
--Mais alors?...
--Je soupçonne qu’il faudrait tenir compte des impondérables... Il se
peut que la guerre accoutume aux émotions fortes, qui demeurent un
besoin pour l’organisme. Cela pour les non-combattants et même pour les
combattants, qui ont tant souffert, et pensaient ne plus pouvoir, si par
hasard ils survivaient, rêver que d’idylles et de bergeries. Sinon,
comment justifier, ou excuser, la vogue du roman d’aventures? On ne veut
plus entendre parler de la guerre, soit. Mais on a faim de fictions où
le risque, l’imprévu, l’impossible, jouent un rôle. Et surtout l’on
désire ardemment sortir de la réalité parce que la réalité n’est pas
gaie. Elle n’est jamais gaie, après une guerre, quand on a été battu...
--... L’expérience, ajouta Pamphile de son cru, vient de nous montrer
qu’il peut arriver qu’elle ne le soit pas davantage, quand on est
vainqueur.
--Hélas! oui... Joignez à cela que, après un grand conflit, et des
traités qui n’ont pu guère régler les choses que sur le papier, par
surcroît avec une faiblesse d’imagination bien humaine, ou des
arrière-pensées, de la part des négociateurs, qui se retournent contre
eux, et où ils s’empêtrent, la politique intérieure, qui intéresse plus
ou moins tout le monde, cède fatalement le pas, dans la presse et dans
les soucis des dirigeants, à la politique extérieure. Or il n’y a rien
de plus ennuyeux, pour la majorité des citoyens, que la politique
extérieure, pour la bonne raison qu’ils n’y comprennent absolument rien.
Il faut pourtant bien exercer ce qu’on a d’esprit: alors on lit des
romans!
--Mais, dans ce cas, interrompit Pamphile, assez inquiet, le jour où
l’Europe--et la France par conséquent--auraient repris leur équilibre,
où le franc remonterait, où nous saurions définitivement ce que
l’Allemagne paiera ou ne paiera pas, où nous connaîtrons, de manière
également définitive, que ce seront toujours les mêmes députés qui
seront réélus, où les commerçants se contenteront de gagner,
honnêtement, vingt pour cent sur leur prix de revient, les auteurs et
les éditeurs reverront les vaches maigres?
--C’est bien possible. J’avais oublié de signaler, cependant, que le
changement des conditions économiques transformant, de façon notable, la
manière de vivre des travailleurs manuels, et plus encore celle des
populations rurales, il est apparu une nouvelle clientèle pour les
livres. Cependant, il n’est pas possible de croire que ce sont ces
nouvelles couches qui font le succès de nos plus récents romanciers, à
moins que ceux-ci ne cultivent le genre populaire de l’aventure, ou
celui de la pornographie, simple et facile à suivre, même en voyage et à
l’étranger--ce qui devient rare, car si par chance celle-ci joue un rôle
dans leurs ouvrages, elle est d’ordinaire trop compliquée chez certains
d’entre eux pour être accessible au commun des mortels.
--Mais enfin, combien de temps durera cette période favorable?
--Pamphile, je n’en sais rien... Mais je puis vous indiquer à quels
signes on pourra distinguer que sa fin approche: ce sera quand les
éditeurs s’apercevront que la publicité, qu’ils dispensent à cette heure
de façon si ingénieuse, ne rend plus, et que le public, à la fin gorgé,
repousse toute nouvelle nourriture. Ils seront les premiers à le
pressentir, ils arrêteront les frais, et les bons ouvrages alors en
souffriront autant que les mauvais.»
CHAPITRE XIV
PUBLICITÉ LITTÉRAIRE
Un éditeur vient d’imaginer un nouveau mode de publicité. C’est lui qui
le dit, et d’avance il s’en félicite. Il m’a écrit, ainsi qu’à plusieurs
autres personnes, m’envoyant des bonnes feuilles d’un roman qu’il va
publier, pour me demander ce que je pense de celui-ci, ne me cachant pas
que, à son avis, c’est un chef-d’œuvre.
Il ajoute qu’il sent très bien le danger qu’il court à employer, au
sujet de cet ouvrage, un terme aussi «voyant», sous le poids duquel il
risque de l’accabler. Mais quoi! c’est son opinion. Non seulement il
souhaite que je la partage, mais encore que je le lui dise, voulant bien
m’avertir que je suis libre de lui faire connaître s’il m’agrée que mon
jugement soit rendu public, ou si, au contraire, il le devra garder pour
lui.
J’ai lu le roman, qui est une imitation, honnête et sans génie, des
romans anglais d’il y a une quinzaine d’années, à une époque où nos
voisins demeuraient encore sous l’influence de l’école naturaliste
française. De sorte que cet ouvrage est anglo-français, sans l’être,
tout en l’étant et que, au bout du compte, on s’en pourrait passer.
Mais je n’ai pas répondu à l’invitation pressante que celui qui le
«lançait»--c’est le terme même qu’il emploie--me faisait de lui
communiquer mon impression.
«Pourtant, me dit Pamphile, il a insisté, dans une seconde lettre qu’il
vous adressa, et que je vois sur votre table. Il se tient pour persuadé
«que l’intérêt de cette «répétition générale», pour un livre qu’il aime,
ne vous échappera pas. Il veut même espérer que vous y trouverez la
solution du problème de la publicité littéraire, qui est actuellement à
l’ordre du jour».
--C’est justement pourquoi je préfère m’abstenir. Cette solution-là ne
me donne aucune garantie. Je pense bien qu’on s’empresserait de répandre
mon opinion aux quatre vents du ciel, si elle est favorable; mais j’en
suis beaucoup moins sûr si elle est peu satisfaisante, comme c’est le
cas. Un général ne saurait tirer sur ses propres troupes, ni un éditeur
sur ses auteurs. Ceux-ci, alors, auraient même le droit de lui faire un
procès.
«Par surcroît, Pamphile, j’avoue que je ne goûte pas outre mesure ce
terme de «lancement», dont il est fait usage. Il est clair que
j’appartiens à une époque désuète, et que mes préjugés sont ridicules.
Toutefois, je ne puis m’empêcher de me sentir un peu choqué qu’il soit
question, ouvertement, de «lancer» un livre comme des pilules contre les
pâles couleurs, un nouvel apéritif, ou un système inédit de jarretelles
indécrochables. S’il y avait un Conseil de l’ordre pour les gens de
lettres, qu’en dirait-il, le bâtonnier! Ce serait au moins, contre
l’auteur, le blâme simple, sinon la suspension ou la radiation du
tableau. Du reste, un tel conseil n’existera jamais, pour ce motif
majeur qu’on ne doit interdire à personne d’écrire, à ses risques et
périls, et qu’après tout les écrivains ne sont pas chargés spécialement,
comme les avocats, de défendre la veuve et l’orphelin. Le remède serait
pire que le mal.
--Il n’y a donc pas de remède?
--Il me semble que les critiques littéraires ont pour métier de parler
des livres et d’en apprécier le mérite. Ils ont pour cela des journaux
et des revues, où ils peuvent s’exprimer en toute liberté. Ce n’est pas
aux éditeurs qu’ils doivent faire leurs confidences. Ils ne sont pas
payés pour ça, il ne faut pas qu’ils le soient pour ça. Je m’empresse de
reconnaître qu’en cette occasion le concours qu’on a sollicité d’eux, et
de moi, était entièrement désintéressé. Mais cela pourrait devenir assez
vite une coutume inquiétante.
--Votre thèse est que c’est aux critiques à dire au public si un livre
est bon, ou s’il est mauvais; capable de l’intéresser, ou ennuyeux.
C’est découvrir la Méditerranée! Mais vous savez bien qu’ils ne le font
pas, ou très incomplètement. Une bonne partie des romans échappe à leur
analyse.
--Des romans, oui!... Parce qu’il s’en publie, depuis quelques années,
une quantité décourageante. Vingt heures par jour ne suffiraient pas à
les lire. A plus forte raison, comment les pouvoir signaler tous sans
omission? D’ailleurs, Pamphile, songez qu’il n’y a pas que les
romanciers au monde. La poésie, l’histoire des lettres, l’histoire toute
pure, la philosophie, sont dignes qu’on s’en occupe. Elles ont, sans
doute, autant d’importance, sinon, j’ose m’aventurer à le dire,
davantage.
--Soit. Mais puisque les critiques, submergés, renoncent à parler de
beaucoup des romans qu’ils reçoivent, il faut bien que les auteurs, pour
attirer l’attention, s’arrangent pour se passer d’eux. Ainsi la
publicité devient indispensable.
--Votre argument, Pamphile, est tellement fort que je n’ai rien à
répliquer. Par malheur, nous tombons dans un cercle vicieux.
«Les critiques ne peuvent plus commenter, ni même lire, tous les romans
qui paraissent, et par surcroît cela n’est pas leur seule besogne. Les
éditeurs sont donc obligés de suppléer eux-mêmes, par un effort
personnel de publicité, à la carence de la critique. C’est bien cela,
n’est-ce pas?
--En effet.
--Cet effort est, après tout, louable. Les auteurs qui en bénéficient ne
manquent pas de s’en applaudir. Mais il ne saurait tenir lieu des
observations indépendantes de la critique. Et en second lieu--c’est là
que nous entrons dans le cercle vicieux!--cette publicité ne saurait
porter d’égale manière sur tous les ouvrages que publie l’éditeur.
Celui-ci choisit dans le tas, si j’ose ainsi dire, un certain nombre
d’entre eux qui lui paraissent plus particulièrement destinés à réussir.
Les autres sont par lui plus ou moins négligés. En d’autres termes,
chose curieuse, il fait sa critique lui-même. Il annonce d’avance ceux
de ses «poulains» qui lui semblent devoir gagner la course.
--Dans ces conditions, c’est ce que vous semblez vouloir marquer, le
lecteur possible n’est pas mieux informé, par cette publicité, que par
les critiques. Il reste ignorant d’une grande partie de la production
littéraire.
--Je le crains. Pour remédier à cet inconvénient, il faudrait alors que
les critiques ne parlassent que des ouvrages sur lesquels la publicité
ne s’est pas, d’avance, exercée; qu’ils se livrassent, pour ainsi dire,
à une revision.
--Pourquoi pas?
--Croyez-vous que ce soit si facile? Ces critiques sont, dans une large
mesure, les serviteurs du public. Et le public leur dit: «Il y a ce
livre dont on nous échouit les oreilles. Donnez-nous sur lui votre
opinion.» On continue de la sorte à tourner dans le cercle vicieux.
--Comment en sortir?
--Pamphile, on n’en sortira pas, tant que la littérature de fiction se
trouvera dans la période prospère où nous la voyons. On publie beaucoup
de livres parce qu’il s’en vend beaucoup. Il se fait à leur profit, ou
au profit de quelques-uns, une grande publicité parce que cette
publicité rapporte. Les auteurs, ou du moins certains d’entre eux,
gâtés, déclarent préférer cette publicité, naturellement élogieuse, à
l’opinion moins partiale des critiques. Mais vous savez comme moi que la
surproduction entraîne la mévente. Du moment qu’on traite le livre comme
une marchandise--et l’on doit reconnaître qu’à de certains égards il est
une marchandise comme les autres--il subira les fluctuations auxquelles
sont soumises les autres marchandises, bien que peut-être à des moments
différents; et ainsi la crise du roman ne coïncidera pas sans doute avec
une époque de crise commerciale générale, mais elle aura lieu.
--Et alors?
--... Alors on publiera moins de romans. Alors on reculera devant les
frais de publicité où l’on s’engage aujourd’hui si bravement. Alors les
auteurs s’estimeront bien heureux d’obtenir quelques mots de ces
critiques dont ils dédaignent à cette heure le jugement.
«Mais rien jamais n’est pour le mieux dans un monde meilleur. En ce
moment, l’on «sort» pas mal de livres dont le besoin ne se faisait pas
absolument sentir: mais il n’en est pas un, ayant quelque mérite, qui ne
puisse voir le jour. Plus tard, il y aura des manuscrits, d’une valeur
au moins égale, qui resteront dans le tiroir de leurs auteurs et l’on se
plaindra, comme aujourd’hui, mais d’autre chose.»
CHAPITRE XV
LA CRITIQUE
Selon vous, me dit Pamphile, le développement qu’a pris de nos jours la
publicité, en matière de littérature, ou, pour parler de façon plus
exacte, lorsqu’il s’agit de «lancer» un roman, n’est qu’une conséquence
de la vogue, peut-être passagère, dont jouit ce genre d’ouvrages. Vous
préjugez que la faveur qu’il rencontre peut ne pas durer toujours, que
la publicité qu’on fait à son bénéfice diminuera en effet et en
intensité, et qu’alors les auteurs s’estimeront trop heureux de
retrouver, fermes à leur poste, les critiques, dont à cette heure ils
affectent de dédaigner quelque peu l’action qu’ils exercent sur le
public.
--C’est ma pensée. J’ajoute pourtant qu’ils ont profité, plus qu’on ne
le pourrait croire, de la disposition qu’en cet instant montrent les
Français à se jeter sur toutes sortes de livres, particulièrement les
œuvres de pure imagination, même les plus frivoles. J’en fais la preuve:
voyez la place misérable que les feuilles publiques leur accordaient
avant la guerre; celle qu’on leur fait maintenant, infiniment plus
large, et doublée encore par cette rubrique: «Carnet des lettres» ou
«Informations littéraires». Voyez aussi ces journaux uniquement
consacrés aux Lettres, hebdomadaires ou même quotidiens, qu’on voit
sortir du pavé tous les jours.
--Soit. Mais toutefois ne pourrait-on distinguer une évolution de la
critique littéraire vers la publicité?
--Pamphile, vous outragez la corporation!... Et n’oubliez pas qu’un
critique est _aussi_ un écrivain! qu’il est même parfois un écrivain
supérieur, en érudition, en sensibilité, en talent, à ceux sur qui son
jugement s’exerce. Il y a eu Sainte-Beuve, il y a eu Jules Lemaître, il
y a eu, il y en a bien d’autres.
--Je vous accorde tout cela. Ce que je voulais dire est qu’on voit se
dessiner, pour la critique littéraire, une évolution un peu commerciale,
analogue à celle qui a transformé, en partie, la critique d’Art.
--Pamphile, vous devenez téméraire, mais ingénieux! Expliquez-vous!
--... Les tableaux sont devenus une marchandise qui peut atteindre de
gros prix; ils sont matière à spéculation. Non seulement avec des
artistes qui ne sont plus, mais des artistes encore vivants. Des revues,
des magazines d’art ont été créés, à l’instigation des marchands de
tableaux, et subventionnés par eux. Ces publications ont pour objet de
faire valoir les œuvres encore discutées; elles sont rédigées par des
critiques d’art fort convaincus, je n’en doute pas--mais qui défendent
un groupe déterminé, une école déterminée, des intérêts déterminés;
négligent ou attaquent les autres. En somme, tout se passe maintenant,
dans le domaine des beaux-arts, exactement comme en politique: il y a
des journaux de parti, des écrivains de parti.
--Ce que vous dites là est un peu brutal, et trop absolu; non pas
entièrement inexact.
--... La littérature, poursuivit Pamphile, a emboîté là-dessus le pas
aux beaux-arts...
--Ceci d’ailleurs est fort intéressant! Jusqu’à ce jour, il est bon de
l’observer, c’étaient les beaux-arts, en France, qui marchaient à la
remorque des mouvements littéraires. Par exemple le naturalisme, le
romantisme, en peinture, ne sont apparus qu’à la suite du naturalisme,
du romantisme en littérature. A cette heure il semble que ce soient les
peintres et les sculpteurs qui prennent les devants; et les écrivains de
leur génération subissent leur influence.
--Il est possible. Mais je me plaçais à un point de vue plus étroit.
Vous m’avez dit vous-même qu’il existe maintenant, dans le monde des
lettres, non pas une seule République des camarades, mais plusieurs,
dont chacune dispose d’un organe au moins de publicité, lequel est
fermement résolu à démontrer que nul n’a de talent, excepté ses amis, et
qui use, à l’égard de ses adversaires, d’arguments personnels jusqu’ici
réservés aux différends politiques en période électorale.
--Il est vrai. Et j’ai ajouté, Pamphile, que si ces petits conflits
littéraires deviennent, en apparence, si aigus, c’est que justement
l’intensité de la vie politique tend à décroître. Il faut bien que le
public s’intéresse à quelque chose... Du moment qu’on ne lui dit plus,
assez souvent, qu’Un Tel, homme politique, est un bandit, il est en
quelque sorte inévitable que le bandit dont on s’occupe soit un autre Un
Tel, poète, dramaturge ou romancier. Ou bien, au contraire, qu’il est un
gaillard dans le genre d’Eschyle, de Ronsard ou de Shakespeare. Dans les
deux cas quelque chose d’énorme: soit dans l’imbécillité, soit dans le
génie. Il en était ainsi sous le second Empire: relisez les petits
journaux de cette époque, où il n’était pas permis de parler politique.
--Vous approuvez ces nouvelles mœurs?
--Je vous dis qu’elles ne sont pas nouvelles! Elles remontent à Byzance
ou Alexandrie, tout au moins... De plus, ces histoires-là sont sans
importance. Il ne faudrait pas s’exagérer la place que tient la
République des Lettres dans la République tout court... Si j’écris qu’Un
Tel, homme de Lettres, est un crétin ou un plagiaire, cela, malgré tous
les clabaudages, ne sortira pas du Landerneau des gens de Lettres. Si
l’écrivain a du mérite, le public s’en apercevra quand même.
«Pamphile, retenez bien ceci: les réclames des coteries, même appuyées
par des écrivains de valeur, peuvent faire vendre quelques exemplaires
d’un ouvrage médiocre: mais elles ne feront jamais qu’un bon ouvrage,
dénigré par elles, demeure inconnu. Cela pour deux raisons au moins: la
première est que le public est dirigé, dans ses choix, par des motifs de
goût ou de dégoût, de plaisir ou de déplaisir, qui n’ont rien à voir
avec ce que lui chantent les ténors des écoles. La seconde est qu’il
existe encore, Dieu merci, des critiques qui sont des critiques, et ne
se soucient de rien autre que de garder un jugement sain, et de parler
comme ils pensent. Il en est même, aujourd’hui, plus qu’il y a vingt
ans.
--Vous croyez?
--J’en suis sûr. Et les grands journaux prouvent beaucoup plus de souci
qu’auparavant de se les attacher, leur laissant plus de place pour
s’exprimer. Il en est de toutes sortes, ils ont chacun leur tempérament,
leurs qualités et leurs défauts. Mais on ne saurait leur dénier
l’indépendance.
«Ces qualités et ces défauts font même que, sans se donner le mot, ils
se partagent la besogne.
«Voici, par exemple, _Ludovic_. Il ressemble à ces collectionneurs qui
hantent les magasins d’antiquités, à la recherche de la toile, du
bibelot authentiques, ayant perdu leurs titres de noblesse, et qu’ils
paieront vingt francs. Pareillement, Ludovic est un «découvreur». Il ne
lui plairait point qu’on ait parlé d’un ouvrage avant lui, il tient à
être le premier. Il est enthousiaste, et son enthousiasme est
contagieux. Il sort le bibelot de sa poussière, le caresse, le fait
valoir. L’auteur, éperdu de gratitude, s’empresse de lui envoyer son
nouveau livre, qu’il croit, peut-être avec raison, supérieur à ce
premier essai; il attend l’article de Ludovic... L’article ne vient
jamais ou bien il est modéré, comme insoucieux, dans son approbation...
Ludovic ne prend guère d’intérêt à cet écrivain, qui peut marcher
désormais tout seul: il est en quête d’autres joyaux ignorés; ne l’en
détournez pas.
«Voici, par contre, _Léonard_. Léonard se sent d’avance accablé,
épouvanté, exaspéré, par la masse des volumes qu’il reçoit. Le passé lui
a déjà fait connaître tant de chefs-d’œuvre qu’il admire profondément,
et pour lesquels certains sont injustes! Il sent que son premier devoir
est de les défendre... Pour le reste, qui est nouveau, il attendra un
choix préliminaire, un triage accompli par d’autres critiques, ou même
par le goût, la curiosité, la fantaisie du public. Alors il ira chercher
le volume dans le tas des autres, et vous dira ce qu’il en pense. Il le
dira fort bien, en toute équité, avec des considérations dont le poids
et l’intelligence ne laisseront rien à désirer. Il se peut que son
appréciation ne confirme point celle de Ludovic. Mais c’est en quoi son
rôle est si utile. Léonard est un critique attentif, qui s’efforce de
mettre quelque recul dans sa vision, et de juger comme on jugera quand
nous serons morts.