Alors Bourde comprit. Il retourna aux lieux «boisés» signalés par les

vieux auteurs. Il n’y trouva pas un arbre, mais partout les ruines de

moulins à huile datant de l’époque romaine. Le mystère était expliqué:

il s’agissait de jardins d’oliviers!... Les Bédouins conquérants les

avaient détruits. Mais il n’y avait qu’à replanter les oliviers, ils

pousseraient. Bourde dessina la carte de l’aire où se rencontraient ces

moulins à huile, et déclara: «Sur toute cette superficie les oliviers

viendront!»

Il y en a actuellement _douze cent mille_, autour de Sfax surtout. Ils

rapportent des millions; c’est une des fortunes de la Tunisie. Voilà ce

qu’a fait un journaliste qui avait la passion de savoir et de raisonner

pratiquement sur ce qu’il savait. Cet homme devrait avoir sa statue...

On l’avait nommé directeur de l’Agriculture en Tunisie. Récompense

méritée... Il abandonna cette situation pour aller à Madagascar, en

qualité de secrétaire général, immédiatement après la prise de

Tananarive par nos troupes. Il rêvait y faire de grandes choses: la

chute du régime civil, qui fut remplacé par le gouvernement militaire de

Gallieni, mit fin à cet espoir... Alors il revint à Paris, et sans une

plainte, sans même un sentiment de rancune contre ceux qui

l’abandonnaient, redevint journaliste, simplement, uniquement

journaliste, jusqu’à sa mort.

... Quand j’y songe, je me dis qu’une carrière de journaliste, telle que

celle-ci, est plus belle, plus féconde, plus glorieuse que celle de

n’importe quel homme de lettres, même le plus grand. Mais les

journalistes ne s’en doutent pas. Ils n’ont pas du tout l’habitude qu’on

parle d’eux, après leur mort. Ils n’y comptent pas...

CHAPITRE X

POLÉMIQUES LITTÉRAIRES CONTEMPORAINES

Continuant de s’entraîner méthodiquement à la carrière, Pamphile lit les

jeunes revues et les feuilles littéraires. Au bout de quelque temps, il

me dit:

«Il paraît que Sidoine n’a aucun talent, et qu’Ariste a de mauvaises

mœurs... Mais pour Polydore, Théodote et Micromégas, ce sont de purs

génies.

--D’où tenez-vous cela?

--De la _Foudre_, journal jadis exclusivement politique, mais devenu, à

ce qu’on affirme, le principal organe littéraire contemporain... Ah! ce

qu’il en raconte, sur Sidoine et Ariste, ce qu’il en raconte...

--Pamphile, répondis-je, ne prenez pas ces belles choses trop à la

lettre. Vous n’avez pas lu les journaux qui se publiaient entre 1890 et

1900, et pendant l’affaire Dreyfus. Je parle des journaux politiques,

non littéraires. C’était alors l’époque, en politique, de l’invective à

jet continu. Quatre ou cinq journaux s’en étaient fait une spécialité,

et chacun avait son artiste ès injures et diffamations. Au-dessous de

cette vedette il y avait des sous-vedettes: leur travail était moins

accompli, mais l’expression, plus maladroite, était encore plus raide.

On cultivait le genre, on s’ingéniait chaque jour à le perfectionner.

--On dirait qu’il en devient ainsi en littérature...

--Laissez-moi continuer... Il y eut des inventions géniales. Je me

souviens d’un pauvre diable de député, qui eut le malheur de passer

ministre, étant parfaitement inconnu. On ne savait naturellement rien de

lui: c’était un honnête homme. Son adresse n’était même pas dans le

_Bottin_. Le rédacteur d’un de ces journaux dont je viens de parler

s’écria: «Il couche sous les ponts, alors!...» Cela suffit. Durant tout

son ministère, on put lire: «X..., qui couche sous les ponts».

Rencontrez-vous dans les feuilles politiques actuelles quoi que ce soit

qui rappelle le ton de ces anciennes polémiques?

--Non, je vous dis que c’est en littérature...

--Attendez, Pamphile, j’y arriverai... Dans les controverses politiques

on est aujourd’hui bénin, bénin. Tout, jusqu’à «je vous hais», se dit

presque poliment. Et même on ne dit plus rien du tout. Les journaux sont

comme les belles femmes qui croient n’avoir pas besoin d’ouvrir la

bouche pour plaire. La consigne est de ronfler.

--Il est vrai. Mais je croyais que ç’avait toujours été comme ça...

--C’est que vous êtes jeune. Dans ces mêmes journaux la critique

littéraire tenait jadis très peu de place. On s’y souciait de la

littérature autant qu’une morue de la précession des équinoxes. Et quand

par hasard ces feuilles parlaient d’un écrivain, c’était presque

toujours en termes abrégés, ou bien dans des notes de publicité payée,

dithyrambiques.

«Aujourd’hui, changement à vue. Non seulement il se publie deux ou trois

journaux hebdomadaires uniquement consacrés à la littérature, aux

beaux-arts, à la musique; mais des journaux quotidiens, assez plats

quand ils traitent de politique, se sont appliqués à recruter la

clientèle qui leur manquait un peu en ménageant une place de choix aux

questions littéraires, et surtout aux polémiques littéraires, conduites

avec la même âpreté, la même fureur, la même iniquité que jadis les

polémiques politiques.

«Il y a plusieurs républiques des Camarades dans la république des

Lettres, et qui se traitent, réciproquement, en ennemis: «Ah! tu ne

trouves pas de mérite au bouquin d’Un Tel qui est de ma coterie! Attends

un peu, tu vas voir. Ton père a été au bagne! Ta mère à Saint-Lazare...

Et où étais-tu, pendant la guerre?»

«Où étais-tu pendant la guerre?» Pamphile, c’est exactement ce qu’on

demandait, après 1870, aux candidats à un siège parlementaire. Ce sont

maintenant Vadius et Trissotin qui se posent réciproquement cette

question.

--Vous n’exagérez qu’à peine.

--Voyez-vous, Pamphile, on a transféré la polémique de la politique à la

littérature. On est, en littérature, de droite ou de gauche. On vitupère

«l’infâme XIXe siècle» ou bien on crie: «Halte-là! Le romantisme est un

bloc, il est défendu d’y toucher!» On fait un volume énorme, au lieu

d’écrire des volumes, parce que le poète Barbachon des Barbachettes, ce

génie, n’a pas été compris dans la dernière promotion de la Légion

d’honneur. Et toujours, par derrière, ce motif plus ou moins avoué ou

dissimulé: «Durand n’est pas de la bande à Dupont, dont je suis; Durand

n’a aucun talent!» Exactement comme jadis en politique.

--Mais d’où cela vient-il?

--Cela vient justement de ce que les grands journaux ne parlent plus

politique. Alors les polémiques se sont déplacées, déportées vers la

littérature. Un journal où l’on ne prend pas parti, un journal où il

n’est plus question que de la dernière étoile à qui l’on a volé son

dernier collier de perles, ou de la dernière femme coupée en

morceaux, devient un journal ennuyeux. Car il faut bien que les

journalistes--c’est leur métier--diffèrent entre eux sur quelque chose.

Sinon, pourquoi lire l’un plutôt que l’autre? On n’en lirait plus aucun

si les polémiques littéraires ne bouchaient le trou...

--Cela va-t-il durer longtemps ainsi?

--Cela durera tant que durera chez nous cette atonie de la politique

intérieure, légitimée du reste par les soucis de la politique

extérieure, qui continue d’exiger l’union sacrée. Si jamais l’Allemagne

paie, la vie politique reprendra.

--Et alors?

--Alors il y aura beaucoup moins de polémiques littéraires. Et ce sera

du reste tant pis pour les écrivains. Car il en est des hommes de

lettres comme des politiciens: il est de leur intérêt qu’on parle d’eux,

même en mal.»

CHAPITRE XI

UNE OPINION POLITIQUE POUR L’ÉCRIVAIN?

«Un autre souci m’est venu, me confia Pamphile.

--Bon Dieu, encore?

--Pour écrire, surtout un roman--tout le monde, maintenant, écrit des

romans, et décidément j’admire le courage des poètes--convient-il

d’adopter une opinion politique, ou d’exclure absolument, comme le veut

M. Eugène Montfort, la politique de mes préoccupations?

--Pamphile, de quoi vous inquiétez-vous là? J’ai lu jadis dans les

_Marges_, la revue de mon excellent et distingué confrère Montfort,

l’enquête à laquelle il s’est livré à ce sujet; et il m’a paru

discerner, dans la centaine de réponses qu’il a obtenues, que tous ceux

qui répondaient avaient une opinion politique, même ceux qui

prétendaient n’en pas avoir, et même M. Eugène Montfort: car, pour

démontrer que la politique est chose honteuse, indigne d’un homme qui

tient une plume, il a écrit un roman, d’ailleurs assez bon, entièrement

consacré à dénoncer l’ignominie des politiciens et des hommes

politiques. Haïr la politique et le dire de cette façon, Pamphile,

n’est-ce point, pratiquement, avoir une opinion politique?

--C’est un paradoxe!

--Hé, hé!... Voyez-vous, Pamphile, ma conviction est qu’il est

difficile, malgré qu’on en ait, d’écrire dix pages sans que celles-ci

prennent une signification politique. Quand Voltaire écrivait _Candide_,

ça n’avait pas l’air d’être de la politique. Pourtant, tournant en

dérision cet optimisme qui prétend que tout est pour le mieux dans le

meilleur des mondes, et que par conséquent rien n’est à changer,

Voltaire ouvrait la voie à la Révolution, c’est-à-dire à ce qui change,

ou veut changer. A tout le moins, son pessimisme était un hymne ironique

au progrès, et c’est en partie de la religion du progrès qu’est issu

l’élan des réformes démocratiques du XIXe siècle.

«Même l’_Émile_ de Rousseau, pour ne pas parler de ses autres ouvrages,

sauf _Héloïse_--et encore!--aboutit à de la politique: car il est

impossible de préconiser un programme d’éducation sans souhaiter le

faire adopter par toute la communauté sociale; pour obtenir ce résultat,

il faut que des disciples enthousiastes réclament des lois, un système;

pour édicter ces lois, établir ce système, il faut convertir les

pouvoirs--ou les renverser.

--Cela veut dire que la littérature peut, ou même doit être sociale. Je

l’admets... Par exemple, en France, à force de prendre pour lieu commun

l’adultère, elle a conduit la police, les tribunaux, bientôt la

législation, à considérer avec d’autres yeux qu’auparavant l’institution

du mariage. Mais cela ne veut pas dire qu’elle soit politique. Ou alors

elle l’est sans le savoir.

--Précisément!... Pamphile, je vous serais reconnaissant si vous me

pouviez montrer quel abîme infranchissable sépare la critique, ou

l’apologie, ou la peinture seulement, d’un état social, et la politique?

L’un mène inévitablement à l’autre. Il n’est pas possible d’attaquer, ou

de porter aux nues, ou de décrire objectivement cet état social, sans

inspirer au lecteur le désir de le modifier ou de le défendre. Une fois

qu’on en est là, c’est de la politique.

--Soit. Il faudrait donc dire que l’homme de lettres peut s’abstenir de

faire de la politique active--mais que, de toute façon, même contre sa

volonté, il devient un animateur politique.

--C’est mon avis. Supposez que j’écrive un roman «colonial» sur

les nègres, ou les jaunes, ou même les Français perdus de

Saint-Pierre-et-Miquelon, ou encore le bagne de Cayenne. Je n’ai pas du

tout l’intention de faire de la politique. Je dis ce que j’ai senti,

comme je l’ai senti. Mais alors l’opinion publique, mais alors les

membres du Parlement, réagiront. Ils se diront: «Comment donc, ces gens

existent? Et voilà comment ils pensent, vivent, meurent. Il importe de

les traiter de telle ou telle manière.» Ainsi ce livre de pure

littérature deviendra un élément de politique coloniale.

--Je n’y avais pas réfléchi... Ce que vous dites me paraît pourtant

d’autant plus vraisemblable qu’un écrivain, comme tout le monde, ne

saurait s’empêcher d’avoir son idée sur les fins dernières de l’homme et

le mystère de l’après-vie, c’est-à-dire sur la religion ou sur une

religion, et que toute question religieuse, dans un État, aboutit

fatalement à une question politique.

--Vous m’avez compris.

--Cela revient à penser que beaucoup d’œuvres littéraires ont pour

origine, volontairement ou involontairement, une conception sociale, et

par suite politique?

--C’est bien cela.

--Mais alors, moi, moi?...

--Écoutez, Pamphile!... Vous comptez, n’est-ce pas, dans votre

génération, des jeunes hommes qui déjà se sont engagés dans la carrière

où vous voulez vous distinguer? Quelle est leur attitude, quelles sont

leurs tendances politiques?

--Il me semble qu’ils sont souvent réactionnaires. C’est, dirait-on, la

mode.

--Et quelles étaient les tendances des générations littéraires

précédentes, celles du second Empire ou du gouvernement de Juillet?

--Je crois me rappeler qu’elles étaient libérales.

--Oui et non, Pamphile!

--Mais, monsieur...

--Pamphile, elles étaient simplement, comme aujourd’hui, dans

l’opposition. Car le secret est que, sauf de rares exceptions,

l’écrivain imaginatif est communément dans l’opposition. Cela s’explique

d’une façon bien simple: le présent est toujours rempli de choses

désagréables ou banales. La littérature, voyez-vous, c’est comme

l’«idéal»: la réalité, _moins_ quelque chose--ce qui vous ennuie. On ne

saurait guère créer qu’en se projetant dans l’avenir, ou en se rejetant

dans le passé.

«Les générations littéraires nouvelles, sauf encore quelques exceptions,

semblent préférer le passé. Il y a pour cela quelques motifs, les uns

particuliers à la situation actuelle de la bourgeoisie, qui a perdu ses

privilèges, et, depuis la guerre, n’est pas matériellement heureuse; un

autre, général, qui est que le passé est matière à littérature

infiniment plus aisée que l’avenir.

--Vous croyez?

--J’en suis certain. L’avenir est tellement vague, difficile à

distinguer que, sauf pour des imaginations très fortes, telles que celle

de Rosny ou de Wells, il ne peut guère prêter qu’à déclamation

sentimentale ou effusions oratoires, qui peuvent du reste être très

belles; et c’est à quoi ordinairement se bornèrent les romantiques. Le

passé au contraire est tout chargé, par tradition, par souvenirs, par

les œuvres mêmes des prédécesseurs et l’impression qu’elles vous ont

faite, d’émotions, d’images, de sensibilité. Ceci non seulement dans le

cerveau de l’auteur, mais dans celui du lecteur. C’est un immense

avantage. Il serait pénible d’y renoncer. Il est permis de dire qu’à

cette heure les plus larges lieux communs, ceux dont l’effet est le plus

sûr, sont en arrière, non pas en avant.

--Ni dans le présent?

--Pamphile, pour voir dans le présent ce qui véritablement y est, ce qui

en constitue les traits définitifs, caractéristiques, il faudrait non

seulement un immense génie, mais un bon sens effrayant. Je n’ose vous

encourager à vous aventurer de ce côté; ce serait bien téméraire.

--Mais alors, il faut faire comme les camarades: le Passé?...

--Si vous voulez. Mais, aux yeux de la postérité on a autant de chances

d’être pris pour un imbécile en prétendant revenir à ce qui fut, qu’en

prêchant un devenir qu’on ignore. Même un peu plus: car ce qui fut ne

revient jamais, on se trompe ainsi davantage encore, et l’action qu’on

exerce sur ses contemporains, dès qu’ils s’aperçoivent de votre erreur,

est, dans ces conditions, éphémère.»

CHAPITRE XII

ESPOIRS ET REGRETS

Pamphile m’apporte le dernier roman qu’a couronné l’Académie Goncourt.

Cela fait trois tomes, assez massifs.

«Avez-vous lu?... demande-t-il.

--Non, dis-je, pas encore. Mais c’est évidemment un ouvrage

considérable.»

Il se met à rire, pensant que je plaisante. Je me montre légèrement

offensé: la plaisanterie serait facile. Je lui affirme que je parle

sérieusement.

«Eh quoi! fait-il, prendriez-vous l’habitude de juger de l’importance et

de la valeur d’un ouvrage au poids?

--Cela n’entre nullement dans mes intentions. Mais je m’assure qu’il

n’est pas indifférent, sinon du point de vue purement littéraire, du

moins de celui de l’évolution littéraire, qu’un ouvrage de fiction ait

trois volumes, ou qu’il n’en ait qu’un.

--Ceci est encore un de vos paradoxes!

--Non pas. Observez, Pamphile, qu’aux débuts du romantisme, et même à sa

plus glorieuse époque--ce romantisme dont il est de mode aujourd’hui de

médire, mais qui n’en a pas moins fécondé notre littérature et laissé

des chefs-d’œuvre impérissables--observez qu’alors les romans n’en

finissaient pas. Les _Misérables_ sont longs comme les _Védas_. Les

_Mystères de Paris_ s’étendent sur je ne sais combien de tomes; il en a

fallu deux à Balzac pour nous conter les aventures de Vautrin; et, comme

elles sont mêlées à celles du beau Lucien de Rubempré, qui commencent

dans _Illusions perdues_, cela en fait cinq au moins qu’il faut avoir

lus pour être au courant de toute l’histoire.

«Tandis que les romans de Voltaire sont de courtes nouvelles,

pareillement _Manon Lescaut_ et _Paul et Virginie_.

--C’est un hasard. Cela s’est trouvé comme ça.

--Croyez-vous?... Après la grande floraison romantique, les romans de

Zola n’ont qu’un volume, mais copieux. Insensiblement, ensuite, on

dirait que l’imagination des auteurs se condense--je n’entends pas dire

du tout qu’elle se rétrécit! On est descendu à deux cents pages, même à

cent cinquante. Cela n’empêche pas de faire des choses très bien; témoin

l’_Adolphe_ de Benjamin Constant, à l’aurore du XIXe siècle, avant le

romantisme; et _Maria Chapdelaine_, aimable et pieuse oaristys

canadienne, qui n’est en somme qu’une nouvelle.

«Mais voici que déjà, une douzaine d’années avant la guerre, est apparu

le _Jean-Christophe_ de Romain Rolland. En combien de volumes? Je ne

m’en souviens plus; je sais seulement qu’il y en avait beaucoup. Et,

depuis la guerre, cela devient une habitude. Il a fallu des volumes et

des volumes à Marcel Proust pour écrire un roman inachevé, et qui, de la

manière qu’il l’avait conçu, _ne pouvait pas finir_.

«_Les Thibault_, de M. Roger Martin du Gard, en ont déjà trois, et il

paraît qu’il y en aura bien encore le double ou le triple.

--Eh bien?

--Eh bien, j’ai l’impression que c’est là un phénomène qui mérite qu’on

y réfléchisse. J’y ai trouvé une explication. Je vous la donne pour ce

qu’elle vaut. La voici:

«Il y a des époques où les écrivains, les romanciers, les poètes,

découvrent un nouvel aspect de l’univers, ou de la société, ou même de

la sensibilité individuelle. En même temps l’ancien aspect de la société

en voie d’évolution est devenu ignoré des générations nouvelles. C’est

ce qui s’est passé au moment du romantisme et de Balzac. La Révolution

avait fait surgir un autre monde. Ce n’étaient plus les classes

aristocratiques qui régnaient. Suivant un mot prophétique, le «tiers»

était devenu tout. Il était privilégié à son tour. Immense matière à

découvertes, à observations, à peintures. Et d’autre part les années de

crise qui avaient amené ce bouleversement radical, celles de la

Révolution et de l’Empire, les relations sociales telles qu’elles

existaient avant ce bouleversement, présentaient déjà quelque chose de

légendaire et d’incompréhensible.

«Ainsi, Pamphile, ainsi nous commençons à estimer légendaire et

incompréhensible la vie sociale et individuelle d’avant-guerre, et la

guerre même!

--Cela est vrai. Moi qui n’avais pas vingt ans le jour de l’Armistice,

je n’arrive pas du tout à me figurer ce qui pouvait exister _avant_. Il

me semble que c’était quelque chose de tout différent, mais je ne

distingue pas bien en quoi.

--... Alors qu’au contraire la France avait très peu changé de 1830

jusqu’à 1914. C’étaient les mêmes classes, ou peu s’en faut, qui

détenaient le pouvoir politique, les mêmes classes qui possédaient la

richesse; les mêmes chemins de fer et les mêmes télégraphes qui

servaient au transport des hommes et de la pensée humaine. L’évolution a

commencé une dizaine d’années avant la guerre, par les automobiles, la

télégraphie sans fil, le cinéma, la concentration des fortunes, le

développement de la grande industrie--mais la guerre paraît l’avoir

incroyablement précipitée. Il ne faut pas s’en étonner, du reste: une

grande guerre est presque toujours un agent énergique de transformation

sociale.

--Mais qu’en concluez-vous donc sur le sujet qui nous intéresse? Vous

semblez vous en écarter?

--J’y suis demeuré attaché, je vous le jure. Car il est clair que pour

révéler au lecteur, pour analyser devant lui, de telle façon qu’il voie

et qu’il comprenne, cet état nouveau d’une société, d’un monde, d’une

sensibilité même individuelle, il faut tout dire! Allons chercher, si

vous me le permettez, une comparaison. Dans le courant de la

conversation, Pamphile, voici qu’il m’arrive de vous parler du boulevard

des Italiens. Je n’ai pas besoin de vous le décrire: vous le connaissez.

Une seule phrase suffira: «Hier, je passais sur le boulevard des

Italiens.» Vous savez comment il est fait, l’aspect de la foule, des

magasins, l’illumination violente, le soir, de ses réclames lumineuses.

«Mais si je dois vous dire: «Un jour que j’étais dans la lune!...», vous

ne connaissez pas la lune, Pamphile. Il faudra que j’en décrive tout

pour que vous compreniez comment j’y suis arrivé, ce qu’on y voit,

quelles sortes d’êtres y vivent, de quelle manière ils naissent,

meurent, se reproduisent, l’aspect de leurs habitations, s’ils en

possèdent, comment ils réagissent sur moi, et moi sur eux. Tout devient

neuf, tout est inédit. Si j’omets un seul détail, vous serez perdu. Cela

ne se peut faire en trois mots, ni même en cinquante mille. Il en faut

dix fois, vingt fois plus.

--Et c’est ce qui aurait lieu en ce moment?

--Peut-être. En tout cas, je l’espère. On reproche à ces nouveaux venus

dans la littérature de ne pas savoir choisir. Et si l’art est de

choisir, en effet ils manquent d’art. Mais enfin ce n’est pas la même

chose d’herboriser dans un vieux pays, ou sur une terre jusqu’à ce jour

inexplorée. Du vieux pays, on ne veut rapporter dans sa boîte que des

plantes rares, non encore classées, on néglige les autres. De la région

inexplorée, tout est inconnu: il ne s’agit plus alors d’un choix, mais

d’un inventaire.

--Vous me faites, à moi et à ceux de ma génération, la partie belle!

--Mais non pas à moi, hélas, pauvre écrivain vieillissant, qui travaille

avec un outil désuet, et dont les yeux, obscurcis par ce qui était, ont

peine à voir ce qui est! Mais je me console, parce qu’il n’est rien de

plus beau, Pamphile, de plus attachant que les voyages de découvertes,

même quand on est trop fatigué pour monter sur le navire! D’ailleurs il

peut rester, jusqu’à la fin de l’existence, une joie, la plus magnifique

après celle de la création originale, celle de comprendre.

«Et parfois, alors, parfois, j’en arrive à songer qu’il y a quelque

chose de salutaire jusque dans l’injustice--et je m’en rapporte au temps

pour remettre les choses, les gens, les œuvres à leur place. Je me dis

par exemple que, si certains jeunes gens calomnient la grande époque du

romantisme, dont nous sortons, dont nous sommes nourris, ce n’est pas

seulement par passion politique. Il y a de ça! Mais il y a aussi la

réaction sans doute nécessaire d’une sensibilité qui a changé, et qui

veut autre chose que ce qui nous agréait. Plus tard, il n’y aura pas

pour cela un chef-d’œuvre de moins, ni du père Hugo, ni de Flaubert, ni

des autres. Mais je veux me persuader qu’il y en aura quelques-uns de

plus, et différents.»

CHAPITRE XIII

VACHES GRASSES ET VACHES MAIGRES

«Vous affirmiez l’autre jour, me dit Pamphile, qu’il y a, pour les

écrivains de fiction, des périodes de vaches grasses, puis de vaches

maigres, et que nous sommes en ce moment, de quoi je me devrais

féliciter, en période évidente de vaches grasses.

--C’est bien mon impression. Il semble même que ces périodes,

avantageuses aux débutants, coïncident ordinairement avec les années qui

suivent une guerre. Il en fut ainsi après les vingt-trois années de

grandes batailles qui bouleversèrent l’Europe de 1792 à 1815. Le

romantisme était né auparavant. Jean-Jacques Rousseau en fut

l’annonciateur et Chateaubriand le messie. Mais c’est seulement à partir

de la Restauration, après Waterloo, qu’il apparaît comme école militante

et révolutionnaire, avec ses cadres d’officiers et de généraux, ses

troupes enthousiastes--et ses éditeurs. L’intérêt du public s’éveille.

On lit, à compter de ce moment, on lit beaucoup, avec curiosité, avec

passion. Les libraires font de bonnes affaires, bien meilleures que sous

le grand Napoléon, et les auteurs en profitent. Pour vous en convaincre,

vous n’avez qu’à relire les _Illusions perdues_ de Balzac, qui demeurent

pour nous un document précieux sur les mœurs et l’activité littéraire de

ce temps.

L'Écrivain · 第 3 / 7 段