Je n’ai donc fait que donner à Pamphile un conseil tiré de mon

expérience personnelle en lui disant: «Voici la loi! Voici le secret

universel!» N’ai-je pas eu tort? En tout cas ne serait-ce point une

généralisation bien hâtive?... Il y a plusieurs demeures dans la maison

du Père... Tous les chemins mènent à Rome... Barrès a pu tirer, très

jeune, de sa propre sensibilité et d’une mosaïque de lectures sur

laquelle cette sensibilité réagissait, des œuvres qui étaient déjà des

œuvres, et non pas des balbutiements. Et tant d’autres, à qui

l’excitation intellectuelle produite par les livres de leurs devanciers

avaient appris à penser, tandis qu’ils ne m’enseignaient qu’à sentir et

à ronronner mes sensations! Flaubert a été un enfant de génie: sa

correspondance montre un adolescent qui eût dû être plus grand, plus

complet encore que ne fut l’homme mûr. Mais si Balzac et Stendhal

n’avaient pas vécu d’abord--les premiers ouvrages de Balzac sont

illisibles--qu’auraient-ils produit?

... Décidément, la méthode que j’ai essayé d’inculquer à Pamphile n’est

sans doute pas la seule. Elle n’est pas non plus absolument sûre; aucune

méthode n’est sûre, en pareille matière. Mais c’est peut-être la moins

incertaine et la moins dangereuse.

CHAPITRE VII

LE CONTE

Pamphile, un peu déçu de n’avoir pu faire, aussi aisément qu’il

l’espérait, de son premier roman un chef-d’œuvre, m’a confié qu’il

s’allait faire la main «sur des choses plus courtes». Autrement dit, des

contes ou des nouvelles.

Je suis, en cette matière, orfèvre. Qu’on ne se trompe pas sur le sens

où j’emploie ce mot: c’est dans sa signification proverbiale. J’entends

par là que c’est mon métier. De quoi je ne me sens ni fier ni honteux.

Si le conte est devenu, en quelque sorte, ma spécialité, je crains bien

qu’il n’y ait eu là une grande part de hasard. J’ai commencé d’écrire

assez tard, après avoir embrassé--je vous l’ai dit--pas mal d’autres

professions: car je fus clerc d’avoué, apprenti diplomate et

fonctionnaire colonial, enfin voyageur et journaliste. Entre temps,

j’avais toutefois écrit un roman, comme tout le monde. Mais il y a, pour

les débutants, des périodes de vaches grasses et de vaches maigres. Je

suis arrivé au moment des vaches maigres: les éditeurs ne se jetaient

pas, comme aujourd’hui, à la tête des jeunes gens. Quand, dépourvu de

toute illustration, timide et rougissant, on leur apportait un

manuscrit, ils vous accueillaient du haut de leur grandeur. Je rempochai

donc mon ours, et le mis dans un tiroir. J’ai idée maintenant qu’il ne

valait ni plus ni moins que celui de Pamphile, mais ne saurais en faire

la preuve. Car cet ours n’existe plus. Non pas que je l’aie brûlé, dans

un fier et légitime dédain de ce premier essai. Je ne brûle jamais rien:

j’attends seulement de déménager. Deux déménagements, dit-on, valent un

incendie: je sais par expérience qu’un seul suffit pour vous débarrasser

de vos archives.

Si je me suis mis, quinze ans après cette première tentative, à composer

des contes, c’est qu’on m’avait demandé un conte. J’ai continué. Je

pense aussi que j’obéissais là, et que j’obéis encore, à une habitude de

collège: la «composition» doit être écrite en quelques heures, et remise

à un maître qui n’attend pas. Si vous n’êtes pas exact, quand bien même

vous lui apporteriez de l’or et des perles, il vous colle un zéro.

Enfin, j’ai vécu assez longtemps dans les pays anglo-saxons, où l’on

professe le même respect littéraire pour le roman--qui alors doit être

long, très long, du double de la longueur, en général, d’un roman

français--et pour la nouvelle brève et frappante. A ma culture latine,

qui fut assez bonne, s’est superposée une culture anglaise. Je vous

demande pardon de cette parenthèse, qui est une confession.

Je ne pouvais donc manquer d’approuver Pamphile. Au bout de fort peu de

temps, il m’apporta cinq ou six de ses essais. Je le complimentai, selon

mon devoir, de cette brillante fécondité. Décidément, le talent ne lui

faisait pas défaut, les débuts de ses contes étaient presque toujours

imprévus et charmants: les mots, et même les choses, y reprenaient une

jeunesse, une ingénuité délicieuse. Ils inspiraient de l’émotion--cette

émotion précieuse et rare qu’éprouve un collectionneur quand il découvre

un bibelot inédit. Pamphile lisait mes sentiments sur mon visage, il

était ravi.

Mais bientôt il s’attrista, à mesure que moi-même je paraissais moins

satisfait. Ces aimables colliers n’avaient pas de fil. Les perles en

étaient éparses; _il n’y avait pas de sujet_. Cela commençait

parfaitement; cela ne finissait pas du tout. On refermait les feuillets

en songeant: «Pourquoi a-t-il fait ça? Personne ne le lui demandait.»

Je lui fis part de ma déconvenue.

«Et pourtant, Pamphile, ajoutai-je, il y a quelque chose en vous. J’en

suis, maintenant, tout à fait sûr. Seulement, cela ne sort pas. Vous ne

savez pas travailler.

--C’est justement pour cela que je m’adresse à vous pour l’apprendre,

répliqua-t-il avec quelque à-propos, et sans nulle mauvaise humeur, ce

qui me força encore une fois de rendre hommage aux mérites de son

caractère. Tâchez donc de me dire ce que c’est qu’un conte, et comme il

faut s’y prendre pour l’écrire.

--Ma foi, répondis-je, tout étonné, je ne sais pas.

--Vous ne savez pas!... Mais c’est votre métier!

--C’est peut-être pour ça. L’habitude est devenue une sorte d’instinct.

Voyons, laissez-moi réfléchir...

«Il me semble que ce qui fait la différence du roman et du conte, ou de

la nouvelle--qui n’est qu’un conte un peu plus étendu--c’est que le

roman est une étude et un conflit de caractères, dans un milieu ou des

milieux déterminés, les milieux réagissant sur les caractères et

ceux-ci, à leur tour, sur les situations. En d’autres termes, c’est un

«complexe».

«Le conte, à l’inverse, saisit «un moment». On n’y voit guère qu’un

personnage, dessiné le plus fortement possible, mais en raccourci. Ou

bien une situation, mais simplifiée, ramassée dans son essentiel. Ce

doit être un tout petit drame, ou une toute petite comédie, mais

intense. Cela doit avoir son commencement, sa péripétie, son dénouement,

bien accusés. Et pourtant les meilleurs contes sont ceux dont la fin

laisse à penser, se prolonge dans l’esprit du lecteur.

«Comment inventer le sujet? Il n’y a pas qu’un procédé, mais plusieurs.

C’est tantôt un fait, un tout petit fait, découvert dans la réalité. Il

s’agit alors d’en retrouver les origines, qui vous échappent, et d’en

imaginer l’aboutissement, le retentissement sur d’autres humains,

parfois sur toute la société. Tantôt, au contraire, c’est comme pour

faire un canon: on prend un trou, et l’on met du bronze autour.

J’entends par là qu’on s’empare d’une loi, d’un usage, d’une situation

coutumière, voire banale, et qu’on s’efforce de se représenter ce qui

pourrait arriver, à des personnages qu’on crée de toutes pièces, sous

l’empire de cette loi, de cet usage, de cette situation.

«Il arrive aussi que ce soit une espèce d’hallucination, mais qu’on

finit par savoir provoquer. Voici, sur cette table, un fétiche nègre

portant sur le ventre, derrière une plaque de mica, «le mauvais esprit»

qu’un sorcier, pour le rendre inoffensif, y a enfermé. Je l’ai

considéré, durant des années, sans idée bien arrêtée. Et puis un jour,

d’un seul coup, j’y ai vu toute une tragédie. Elle m’a été comme dictée,

de l’extérieur: mais c’est que l’inconscient, après une longue

incubation, avait fait son œuvre.

«Il est des contes et des nouvelles qui ne sont que des «histoires»

gaillardes, ou terribles, ou fantastiques, comme celles que nos aïeux

disaient si bien, ou celles d’Edgar Poë; il en est d’autres qui ne sont

que des apologues--des fables, comme celles de La Fontaine. Les jolis

_En marge_ de Jules Lemaître, à y bien regarder, ne sont guère autre

chose--et même le _Candide_ de Voltaire.

Je viens de nommer Edgar Poë. C’est lui qui a proclamé, et prouvé par

l’exemple, que le conte permettait, par sa brièveté même, la perfection

qui le cisèle comme un bijou. Jules Laforgue nous en a donné d’autres

modèles, qui sont exquis. Car le conte autorise aussi, non seulement la

fantaisie, mais le fantastique, tandis qu’il n’est rien de plus

communément ennuyeux qu’un long roman humoristique ou fantastique. Je

crois en pouvoir donner la raison: au bout de quelques pages, si j’ose

me servir de termes bien vulgaires, on cherche la ficelle, et on la

trouve. Et il est également vrai que des personnages ne sauraient

demeurer trop longtemps ridicules sans ennuyer: à tel point que deux

caractères justement célèbres, don Quichotte et M. Pickwick, de qui

leurs créateurs n’avaient d’abord voulu faire qu’un objet de raillerie,

deviennent par degrés sympathiques, puis héroïques.

«Par malheur, Pamphile, l’art si beau du conte, en France, est en train

de s’avilir. Que dis-je, c’est déjà fait! On en publie trop. Il est

devenu un objet de confection, fabriqué en série. Les exigences du

format, dans les feuilles publiques, l’écourtent et l’amaigrissent. Par

le feuilleton, le journal a failli tuer le roman littéraire. De même,

aujourd’hui, il va rapidement à déconsidérer le conte. Cela est triste.»

CHAPITRE VIII

DU JOURNALISME

«Un journaliste, me demanda Pamphile avec une certaine appréhension, un

journaliste est-il un écrivain?

--J’entends ce que vous voulez dire, et la cause intime de votre souci.

Vous songez que, si vous vous aperceviez un jour que vous n’avez point

l’imagination créatrice, et pourtant des idées, une façon vive,

personnelle, ou simplement suffisante de les présenter, enfin l’esprit

critique au lieu de l’esprit d’invention, vous pourriez, au lieu de

faire «de la littérature», «faire du journalisme», tout uniment. Non pas

sans doute du journalisme politique--c’est une tout autre affaire--mais

de la chronique ou de la critique littéraire...

--C’est à peu près ça...

--En somme, vous considérez, pour un écrivain, le journalisme comme un

pis-aller?

--Mon Dieu...

--Vous le pensez. Dites que vous le pensez, mon ami, et que vous n’osez

le dire, par politesse, de plus parce que vous m’aimez bien, que vous ne

voulez pas me faire de la peine, et que vous savez que je suis _aussi_

journaliste!

--Eh bien, oui!...

--Il y a en effet, dans la gent écrivaine, une hiérarchie implicitement

admise. Si l’on range à part les dramaturges, qui sont jalousés pour les

fructueux bénéfices de leur industrie, mais dont on admet qu’ils

peuvent, selon le cas, être ou n’être point, quel que soit leur succès,

des écrivains méritant ce nom, l’opinion générale distingue des degrés

de dignité qui vont du poète et du romancier au journaliste, avec des

nuances, toute une série de nuances intermédiaires, dans le roman, la

poésie, le journalisme.

--Est-ce injuste?

--Oui et non. C’est injuste parce qu’une chronique, une simple

chronique, peut manifester beaucoup plus d’originalité, d’invention, de

talent, que tout un roman; parce qu’un journaliste peut avoir, sur

l’esprit de son temps, une action plus forte, et j’ose dire plus

durable, qu’un romancier. Ce n’est pas cependant sans motif pour deux

raisons principales.

«La première est que l’œuvre du journaliste est éphémère, sinon dans son

influence qui, je viens de le dire, peut être durable, du moins quant à

la réputation, la gloire, si vous voulez, qu’il en retire. Même quand il

signe, quelques jours après la publication de son article, s’il arrive

qu’on sache encore ce qu’il a dit, nul ne sait plus que c’est lui qui

l’a dit. Personne jamais ne relit un journal vieux de deux jours!... La

seconde est que le poète, le romancier, jouissent de toute

l’indépendance de leur pensée et de l’expression de leur pensée.

«Vous connaissez le vieil axiome juridique: «La parole est libre, la

plume est serve». Je dirais volontiers: «Le livre ou le poème est libre,

l’article est serf.» Oh! dans une certaine mesure seulement! Mais cette

mesure existe. Elle existe parce qu’un journal est nécessairement

l’organe d’un parti, et qu’on y peut dire certaines choses, non pas

d’autres; parce qu’aussi le journal est lu par un grand nombre de

personnes et qu’il y faut alors tenir compte d’une opinion moyenne,

d’une moralité moyenne, respecter de plus les enfants et les femmes sous

les yeux desquels il peut tomber. Dans un livre, au contraire, je ne

dépends plus de personne. C’est affaire entre moi, mon éditeur qui a

accepté l’ouvrage, et mon lecteur.

--N’y a-t-il pas de l’hypocrisie dans cette distinction?

--Prenez que c’est une convention. Mais l’existence d’une communauté

sociale repose sur des conventions... Après tout, c’est aussi une

convention qu’au théâtre le dramaturge--même à cette heure, où il s’est

relativement libéré--doive observer, à beaucoup d’égards, une plus

grande réserve que le romancier. Toujours pour le même motif: le

théâtre, comme le journal, s’adresse à un grand nombre de gens à la

fois.

--Donc vous considérez comme légitime cette hiérarchie qui donne le pas,

dans le monde des lettres, à l’écrivain de livres sur l’écrivain de

journal?

--Pamphile, je vais vous révéler un grand secret, ne le répétez à

personne! Cette hiérarchie est en train de s’effondrer, comme toutes les

hiérarchies, qui ne durent jamais éternellement, sauf celle de notre

sainte Église: le ver est dans le fruit, pour parler comme l’excellent

M. Micawber, dans _David Copperfield_.

--En vérité?

--En vérité... Parce que presque tous les écrivains, presque tous les

romanciers de ce temps se sont mis à «faire» du journalisme! J’en

pourrais citer de nombreux et illustres exemples; je me contenterai d’un

seul: M. Maurice Barrès. Et je vais me permettre d’exprimer un soupçon

qui me hante: que si, pour M. Barrès, publier un livre était une gloire,

écrire un article était pour lui un plaisir... Dois-je encore vous

rappeler des hommes de talent, tels que Catulle Mendès, et le plus grand

de tous, Théophile Gautier, dont la vie entière fut partagée entre le

livre, la poésie et le journalisme? Enfin, de nos jours même, M. Henri

Béraud pratique, de la barre fixe du roman au trapèze du journalisme,

une voltige intéressante.

--Ainsi, les barrières tombent?

--Mettons seulement qu’elles ont des fissures, par où l’on voisine, d’un

champ à l’autre. Dans l’apparence, le préjugé hiérarchique demeure: la

preuve c’est qu’il est moins malaisé pour un romancier d’écrire dans un

journal--de toutes parts même on l’en sollicite--que pour un journaliste

qui se risque à publier un roman d’être agréé, par les romanciers, comme

un authentique confrère.

--Y a-t-il à cela une raison?

--Aucune, si ce n’est d’ordre commercial. Un écrivain qui a commencé par

le roman, s’il devient chroniqueur ne perd pas un seul des lecteurs de

ses livres. Il en accroît plutôt le nombre. Un journaliste qui aborde le

roman éprouve de la difficulté à se faire lire comme romancier. Devant

la couverture jaune, bleue ou verte de son ouvrage, le public doute:

«N’ai-je pas déjà lu ce qu’il me propose dans les feuilles

publiques?...» De là vient qu’un journaliste mué en romancier se trouve

souvent, même s’il le désire, dans l’impossibilité de renoncer à sa

besogne de chroniqueur, qui l’accable: celle-ci continue à rester pour

lui un gagne-pain nécessaire.

--Alors il est préférable de se faire d’abord un nom comme auteur

d’ouvrages de longue haleine, avant d’aborder le journalisme?

--Si on le peut, oui!... Mais vous oubliez le point de départ de cette

conversation. Nous avons admis que le journalisme convenait

particulièrement aux débutants, même d’avenir, qui ne se sentent pas

encore d’imagination créatrice. Or ce peut être le cas de beaucoup de

jeunes gens qui acquerront plus tard cette imagination, au contact de la

vie, et par les spectacles que leur aura offert le monde. Et où

seraient-ils mieux placés que dans le journalisme pour assister à ces

spectacles?

--Dans ces conditions, la décision pour un jeune homme est

embarrassante.

--Je l’avoue: d’autant plus que le labeur du journaliste, étant

dispersé, est accablant. Il faut, quand la besogne quotidienne est

achevée, un grand courage pour se dire: «Maintenant, ce n’est pas fini;

je m’en vais travailler _pour moi_.»

--Mais enfin, si l’on se décidait? Comment faire alors pour entrer dans

un journal?

--Vous m’accordez une petite expérience de la matière? Eh bien! c’est un

problème que, malgré cette expérience, je ne suis pas jusqu’ici parvenu

à résoudre. Qui que vous soyez, balayeur, ingénieur ou millionnaire, si

vous avez écrit un livre, il ne vous reste plus qu’à trouver un éditeur;

et, si ce livre est bon, ou simplement acceptable, il y a de grandes

chances qu’il soit publié. Tandis que je ne sais pas encore, à l’heure

qu’il est, comment on entre dans un journal, comment on arrive à y faire

ses premières armes. Il y en a mille manières et pas une seule.

--Vous plaisantez!

--Pas le moins du monde. Voilà une carrière où l’on ne vous

demande--c’est sans doute la seule parmi les carrières libérales--aucun

diplôme, aucun certificat d’origine. Vous pouvez arriver de n’importe

où, vous entrez n’importe comment. Mais c’est précisément en cela, je

suppose, que gît la difficulté. Cela me rappelle le mot d’un enfant

interné dans un patronage au règlement largement humanitaire: «Tu n’as

pas envie de t’enfuir?--M’enfuir? répond l’enfant presque

douloureusement, comment ferais-je? Il n’y a pas de murs!»

«Dans le journalisme, Pamphile, il n’y a pas de murs, et par conséquent

pas de portes. Elles sont partout, et nulle part.»

CHAPITRE IX

TYPES DE JOURNALISTES

Pamphile parti, je me prends à songer aux hasards qui président aux

«vocations» dans le journalisme. Bien des visages, bien des noms,

s’évoquent à ma mémoire. Je ne veux retenir ici que ceux de journalistes

qui ne sont plus.

Il y avait aux _Débats_, il y a une vingtaine d’années encore, André

Heurteau. La plus forte et la plus vaste culture. Une vigueur polémique

dont j’ai connu peu d’égales. Le sens des formules incisives qui se

fixent à jamais dans l’esprit. Après un si long temps écoulé je me

rappelle encore la fin d’un de ces «papiers»--écrit d’un trait d’autant

plus sanglant qu’on le lisait dans une feuille réputée légitimement pour

la réserve de ses attitudes politiques. Il s’agissait d’un président du

Conseil qui, pour se débarrasser--disait-on--d’un adversaire au

Parlement, venait de le nommer gouverneur général d’une de nos grandes

colonies. «Que M. X... ne s’y trompe pas, disait Heurteau, il y a tels

marchés qui compromettent autant l’homme sans scrupules qui les propose

que le pauvre diable qui les accepte, le tentateur que le tenté,

l’acheteur que le vendu.» Et la phrase allait, allait! Elle avait du

nombre, elle avait du poids, elle avait de la férocité. Si l’on

composait un jour une anthologie du style pamphlétaire, cet article y

devrait trouver une place, et la plus brillante.

Or Heurteau n’était entré aux _Débats_ que par hasard, à quarante ans.

Jusque-là, il n’avait jamais donné une ligne dans un journal; il n’y

avait jamais songé; il était, de son métier, chef de je ne sais plus

quel bureau au ministère de la Justice.

Mais il venait parfois, à cinq heures, à la parlotte qui avait lieu

quotidiennement, le journal enfin composé et imprimé, dans la salle de

rédaction des _Débats_. Je n’ai jamais rien connu de plus exceptionnel

en qualité que les conversations qui se tenaient à cette

heure, journellement, dans cette vieille maison de la rue des

Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois. J’y ai vu Renan, le général de

Galliffet, qui déconcertait souvent Taine par des souvenirs militaires

et algériens d’une saveur plus que gaillarde: mais Taine,

consciencieusement, prenait des notes...

Un jour, à propos de je ne sais quel incident politique, Heurteau se mit

à parler... Le directeur des _Débats_ à cette époque, M. Patinot, qui

avait lui-même infiniment d’esprit, et du plus dru, lui dit tout à coup:

«Mais, Heurteau, si vous nous écriviez ça!...» Heurteau passa dans un

cabinet, à côté, et une heure plus tard revenait avec son premier

article. Il en donna d’autres, presque tous les jours, pendant un quart

de siècle. Une minute avait suffi pour le révéler à lui-même et aux

autres.

Quand il avait terminé sa tâche, et moi la mienne, beaucoup plus

modeste, je le reconduisais souvent, à pied, jusque chez lui, rue

Oudinot, dans un vieux pavillon dont une moitié était occupée par

François Coppée, son ami intime. Je me souviens qu’un jour nous parlions

de Flaubert. Il me dit, avec une sorte d’impatience:

«Je n’aime pas _Bouvard et Pécuchet_.

--Pourquoi?

--Quand on vient de lire ça, on ne peut plus écrire... C’est toutes les

mêmes bêtises que nous disons sérieusement, tous les jours, dans le

métier. Ça décourage!»

Je me rappelle aussi Paul Bourde. Un saint laïque, et dont la carrière,

sinon la vocation, fut davantage encore imprévue et diverse. Car il

avait, lui, dès son adolescence, voulu «faire» du journalisme. C’était

le fils d’un humble employé des douanes, retraité avec mille deux cents

francs de pension, en Bresse. Il n’avait jamais été qu’à l’école

primaire, mais il lisait, lisait, accumulait une vaste somme de

connaissances, dispersées d’abord, mais dont, à la fin de sa vie, il

avait fini par construire un système, presque une religion. Ses yeux,

alors, étaient devenus mauvais: il l’attribuait à ce que, pour lire et

travailler, il n’avait jamais, dans son enfance, possédé de lampe, rien

que le feu de l’âtre, dans la misérable maison de son père.

Il avait comme condisciple, à l’école de son village, Jules Mary, qui

devint un romancier populaire. Tous deux partirent pour Paris, vers

1870, avec l’intention de devenir «de grands hommes». Bourde s’estima

fort heureux d’y trouver une petite place de «nègre» au _Moniteur

Universel_, je crois... Puis la guerre éclata, et les trente sous par

jour payés aux gardes mobiles lui assurèrent du pain. Peu lui importait

du reste: il était «dans» un journal, il en respirait l’atmosphère. Il

devint reporter, secrétaire de rédaction d’un journal illustré, reporter

encore. Sa soif de tout savoir le poussait à voyager. C’est ainsi qu’il

entra dans le grand reportage. Il fit une enquête en Corse, une autre en

Algérie, pour le compte du _Temps_. Elles ont été réunies en volumes et

méritent encore qu’on les consulte. Elles demeurent parmi les documents

les plus sérieux, jusqu’à ce jour, qui existent. Rien de plus original

et de plus juste à la fois que les vues de Bourde sur la Corse, en

particulier.

Il écrivit aussi un roman campagnard, _Au bon vieux temps_, un peu

pauvre de forme, mais d’une qualité d’observation et de sympathie telle

que j’en souhaiterais la réédition... Puis il repartit, cette fois, pour

l’Indo-Chine, le Tonkin, dont la conquête commençait. Sa santé avait

toujours laissé à désirer. Il contracta en Extrême-Orient une dysenterie

et une maladie cutanée dont il ne guérit jamais entièrement et qui

abrégèrent ses jours. Il ne s’en inquiéta pas: je n’ai jamais connu

d’homme dont l’esprit dominât plus entièrement le corps.

Il alla en Tunisie... C’est ici l’épisode le plus extraordinaire et le

plus glorieux de cette existence singulièrement pleine. Sur la Tunisie,

selon sa coutume, il avait tout lu, y compris les auteurs anciens, en

traduction, puisqu’il ignorait le grec et le latin. Ces auteurs

signalaient, sur le territoire de la Régence actuelle, «des forêts».

Bourde n’en vit pas; il n’y en avait pas, il n’y en avait jamais eu.

Armé des ouvrages de botanique générale qu’il avait dépouillés, il

pensa:

«Les arbres, pour croître, exigent une précipitation pluviale de

cinquante centimètres cubes, au minimum, par mètre carré et par an.

Cette quantité d’eau n’est jamais tombée en Tunisie depuis le début de

la période géologique contemporaine. Qu’est-ce que mes textes peuvent

signifier?»

Il s’était lié avec un jeune secrétaire d’ambassade, qui se trouvait

être un latiniste et un helléniste distingué--il est aujourd’hui

ambassadeur.--Bourde lui communiqua ses textes. Marcilly lui répondit:

«Il y a erreur de traduction. Il ne faut pas lire «forêts», mais

«jardins» ou «vergers».

L'Écrivain · 第 2 / 7 段