LES CARACTÈRES DE CE TEMPS
L’ÉCRIVAIN
PAR
PIERRE MILLE
A PARIS
Chez HACHETTE
HUITIÈME MILLE
LES CARACTÈRES DE CE TEMPS
LE POLITIQUE, Par Louis BARTHOU, _de l’Académie Française_.--LE PAYSAN,
Par Henry BORDEAUX, _de l’Académie Française_.--LE DIPLOMATE, Par J.
CAMBON, _de l’Académie Française_.--LE BOURGEOIS, Par Abel HERMANT.--LE
PRÊTRE, Par Monseigneur JULIEN, _Évêque d’Arras_.--LE FINANCIER, Par
R.-G. LÉVY, _Membre de l’Institut_.--L’HOMME D’AFFAIRES, Par Louis
LOUCHEUR.--L’ÉCRIVAIN, Par Pierre MILLE.--LE SAVANT, Par le Prof. CH.
RICHET, _Membre de l’Institut_.--L’AVOCAT, Par HENRI-ROBERT, _de
l’Académie Française, Ancien Bâtonnier_.--L’OUVRIER, Par Albert THOMAS,
Etc.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
tous pays.
_Copyright by Librairie Hachette, 1925._
Il a été tiré de cet ouvrage soixante exemplaires sur papier de
Hollande, numérotés de 1 à 60.
L’ÉCRIVAIN
CHAPITRE PREMIER
CONSULTATION
La mère de Pamphile est chez moi. Encore qu’elle ait pris son air le
plus sérieux, je lui dis qu’elle est charmante.
«Vous pouvez, dit-elle, vous dispenser de ces compliments, adressés à
une femme qui a un fils de vingt ans.
--Cela ne fait que quarante...
--Trente-huit! corrige-t-elle précipitamment... Mais il s’agit bien de
ça! C’est de mon fils, non pas de moi, que je viens vous parler.
--Pamphile a fait des bêtises? Il veut en faire?
--Non. Du moins, je ne crois pas: il prétend écrire.
--Écrire? A qui? A une dame? Au Président de la République?
--Ne feignez pas l’incompréhension. Il veut écrire. Devenir écrivain,
homme de lettres, enfin.
--Et vous, qu’est-ce que vous en pensez? Et son père?
--Cela ne nous déplaît pas... Mais à vous?
--A moi non plus...
--C’est que vous avez toujours l’air de rire... On a bien tort de vous
demander conseil!
--Je ne ris pas, je souris. Je souris de satisfaction. J’admire comme la
bourgeoisie se réconcilie successivement avec toutes les forces qui
sortent d’elle, mais dont pourtant, durant bien longtemps, elle s’est
méfiée, qu’elle considérait comme en révolte ou en dissidence. Ah! tout
est bien changé, depuis seulement la fin du second Empire! Au temps du
second Empire jamais une famille bourgeoise, ayant la prétention de se
respecter, n’aurait donné à sa fille un officier. On estimait que tous
les officiers étaient «des piliers de café». Ils devaient rester
célibataires, ou se marier dans des familles militaires. La guerre de
1870 a changé cela. Tout le monde étant obligé de servir, on a pris
l’habitude de l’uniforme, il n’a plus épouvanté.
«En second lieu la bourgeoisie s’est annexé les peintres. On s’est
aperçu que Cabrion pouvait se faire de confortables revenus. Le prix de
ses tableaux montait, il devenait un beau parti; il a été reçu dans les
salons. Mais les poètes et les romanciers ont attendu plus longtemps à
la porte. Le poète, surtout, paraissait un animal particulièrement
inquiétant, une malédiction pour ses géniteurs. Baudelaire écrivit
là-dessus des vers magnifiques.
--En vérité?
--En vérité. Je vous les lirai un autre jour...
«Trente ans au moins encore après que les peintres étaient entrés, ou
pouvaient entrer, pour peu que cela leur convînt, dans le bercail
bourgeois, les poètes, les romanciers, les journalistes ne fréquentaient
guère que le café, comme jadis les militaires. C’est au café qu’a vécu
la littérature, que s’est faite la littérature, jusqu’à la fin du
symbolisme. A cette heure elle l’a déserté. Elle a conquis sa place dans
le monde, elle en profite largement.
--Vous vous en plaignez?
--Moi? Non. J’estime même que ce n’est point uniquement par
considération, par respect des sommes qu’il est permis d’attendre de
leur profession--le métier de poète me semble condamné, sauf exception,
à demeurer peu lucratif--que le monde accueille les écrivains. C’est
d’abord pour s’en orner, pour s’excuser, par une parure intellectuelle,
d’autres ostracismes, et de la vénération qu’il continue d’avoir pour
l’argent. C’est aussi parce que la société contemporaine, se sentant ou
se croyant plus menacée qu’auparavant dans ses assises organiques,
éprouve le besoin de s’appuyer sur tout ce qui peut, le cas échéant, lui
prêter son concours, tout ce qui a, en somme, la même origine qu’elle.
Or, en France, il ne saurait y avoir d’écrivains, et depuis longtemps en
fait il n’y en a presque pas, qui ne soient issus des classes
supérieures ou moyennes, ou bien qui n’aient, ce qui revient au même,
bénéficié de la formation intellectuelle réservée à ces classes: je veux
dire celle de l’Enseignement secondaire.
--Expliquez-vous plus clairement. Il y a dans ce que vous dites tant de
mots abstraits!...
--J’y vais tâcher. Je ne vous demande pas si Pamphile a été reçu à son
bachot. Ceci n’a aucune importance. Mais il a passé par le lycée,
n’est-ce pas?
--Il sort de chez les Pères...
--C’est la même chose. On lui a appris mal le latin, pas du tout le
grec, et, quoi qu’on en dise, à peu près le français et l’orthographe.
Le français un peu mieux que l’orthographe et la ponctuation pour
lesquelles les jeunes générations, je ne sais pourquoi, affectent un
singulier mépris: mais on les exige de moins en moins dans la carrière
littéraire. Par surcroît, sans même qu’il s’en soit douté, il s’est
pénétré d’un ensemble de conceptions, d’idées, de principes sur quoi
repose notre art depuis quatre siècles, et qui lui donne ses lois.
«Si Pamphile était le plus remarquable, même le plus génial des
primaires, je vous dirais: «S’il n’a le diable au corps, qu’il ne se
risque pas à devenir un écrivain. Notre langue est un outil merveilleux,
mais de formation classique, j’oserai presque dire artificielle. Elle
est une langue de société, une langue de gens du monde, une langue de
collège où les murs sont encore tout imprégnés de latin, même quand on
n’y enseigne plus le latin. Il n’en est pas ainsi en Russie, en
Allemagne et dans les pays anglo-saxons. La littérature y est plus
populaire et davantage le patrimoine de tout le monde. Gorki a été
débardeur et cuisinier. Vingt romanciers américains ont fait leur
éducation à l’école primaire, dans la rue et à l’atelier. Chez nous un
Murger ou un Pierre Hamp resteront des exceptions...» Mais Pamphile a
usé ses culottes sur les bancs d’un lycée: par une sorte de grâce
d’état--je vous assure que je parle sérieusement--cela suffit. S’il a
quelque chose dans le ventre il pourra le sortir sans trop de peine.
--Je vous remercie.
--Il n’y a pas de quoi... Et, dites-moi, ce jeune homme a-t-il des
dispositions?
--C’est-à-dire qu’il n’est bon à rien. J’entends à rien autre. Il ferait
ça avec un peu plus de goût, comprenez-vous? Ou plutôt moins de dégoût.
--On ne saurait mieux définir la vocation. Nos pères ont proféré des
choses excessives sur la vocation, et le terme même, je le reconnais, y
engage. Il suggère un appel irrésistible et secret, un démon furieux, un
dieu sublime, ailé, qui vous emporte... que sais-je encore! La vérité
est que la vocation est un autre nom pour le principe du moindre effort
qui régit de l’univers entier jusqu’aux plantes, jusqu’aux minéraux. La
vocation consiste à faire ce qui vous donne le moins de mal, qui vous
est le moins désagréable. Toutefois l’on peut admettre qu’elle se
confond, dans certains cas, avec l’instinct du jeu, c’est-à-dire la
recherche d’un plaisir qu’on se donne gratuitement. Un philosophe
distingué, au début du siècle dernier, était conducteur d’omnibus pour
gagner sa vie, et faisait de la philosophie pour se reposer. Mais ce
sont là des exceptions. Le principe du moindre effort, la recherche de
ce qui vous est le plus facile, suffit. Pamphile préfère écrire à
tricoter des bas, ou à l’administration des contributions indirectes: il
n’y a pas autre chose à lui demander.
--Mais croyez-vous qu’il réussira?
--Je ne dis pas cela. Cette profession d’écrivain est l’une de
celles--il y en a d’autres, quand ce ne serait que le commerce et
l’industrie--où nul avancement ne se peut prévoir à l’ancienneté, où il
n’y a pas de retraite. Tant pis pour lui s’il échoue. Il doit le prévoir
et s’y résigner.
«Et il peut rester en route parce qu’il sera trop personnel, ou bien au
contraire trop banal. S’il est trop personnel, qu’il se contente de
l’estime d’un petit nombre. Il la trouvera toujours. Cela ne fera pas
bouillir sa marmite, mais ceci est une autre affaire. S’il est seulement
«ordinaire», son sort ne sera pas trop misérable dans la société
contemporaine. Le journalisme, et même la littérature courante, exigent
un personnel de plus en plus considérable. Il a des chances de se faire
une petite carrière, un petit nom.
--Mais que doit-il écrire, pour commencer, comment publier?
--Ah! ça, par exemple, je n’en sais rien. C’est un des mystères les plus
insondables de la profession et le secret est pratiquement
incommunicable... Du reste, envoyez-moi le candidat...»
CHAPITRE II
LES DÉBUTS DE PAMPHILE
Sur la recommandation de sa mère, Pamphile est venu me voir. Sa mise
était d’une élégance raffinée, ce qui ne m’a point déplu: j’estime qu’un
jeune homme doit être de son époque. Il y a trente ans, je me fusse
méfié d’un candidat à la carrière des lettres habillé comme un homme du
monde: la mode, dans la corporation, exigeait soit une certaine
négligence, soit ce qu’on appelait de l’originalité: un gilet rouge, ou
bien un jabot et des manchettes de dentelles. C’est que les gens de
lettres vivaient au café, et loin des femmes. Aujourd’hui, vers cinq
heures, ils sont dans un salon, où l’on en voit, et de charmantes. Le
soir, ils se retrouvent dans un bar qui est en même temps un _dancing_,
et où il en est d’autres--également charmantes, et, par l’apparence du
moins, presque les mêmes.
Il est à noter du reste que, aux âges reculés où le petit univers
littéraire vivait presque totalement à l’écart du grand univers féminin,
il faisait profession de célébrer l’amour et d’adorer la femme. A cette
heure que la communication est rétablie, la jeune littérature affecte
volontiers de dédaigner l’amour et de remettre la femme à sa place. Ceci
doit être encore affaire de mode.
«... Ainsi, dis-je à Pamphile, vous voulez devenir mon confrère. Vous
m’en voyez très honoré... Quel genre comptez-vous aborder?»
Pamphile me regarda gentiment. La jeunesse d’à présent a perdu sa
timidité devant les ancêtres. Cela tient à ce que ceux qui sont revenus
de la guerre ont vu en face des choses plus intimidantes; ils ont
conscience aussi de parler au nom de ceux qui sont morts. Enfin je
soupçonne que la fréquentation et la conversation habituelle des femmes,
plus commune de nos jours qu’autrefois, y est également pour quelque
chose. Je ne m’étonnai donc point de l’assurance de Pamphile, bien qu’il
demeurât muet; il ne me répondait rien.
«La prose, les vers?» fis-je pour l’encourager un peu, généralisant de
façon si banale que cela me faisait rougir.
Son regard, qu’il conserve ingénu, malgré la possession qu’il a de lui,
se chargea de quelque commisération:
«Vous savez bien (j’entendis qu’il signifiait: Vous devriez savoir...)
qu’il n’y a plus de différence...
--Comment?...
--Il ne s’agit plus de vers libre. C’est fini du vers libre... Mais les
tendances actuelles intègrent la poésie, les images qui sont le propre
de la poésie, dans la prose. Et la prose à son tour...»
Si l’on s’embarque dans la théorie, surtout avec les jeunes gens, on en
a pour longtemps; j’abrégeai:
«Pamphile, vous m’avez sûrement apporté quelque chose... Montrez!...»
Il ne se fit pas prier. Il était, j’imagine, venu surtout pour ça. Je
lus d’un trait, parce qu’il n’y avait pas de ponctuation:
_Contraction des pupilles Voronof--cocktail il y a trop longtemps que
nous sommes là intense vie par en bas visages morts tournoi d’âmes dans
le tournoiement éternité momentanée du désir._
«Ah! Ah! fis-je.
--N’est-ce pas? acquiesça-t-il.
--Pamphile, je vais être franc. J’ai besoin que vous m’éclairiez un peu
ce texte.
--Il est pourtant d’une limpidité suffisante... «Contraction des
pupilles», ça veut dire que j’entre, venant de la rue obscure, dans un
bar férocement illuminé. Je prends un cocktail très violent... Voronof,
vous comprenez... «Il y a trop longtemps que nous sommes là», c’est ce
que je dis au bout de cinq minutes. Au bout de cinq minutes on en a
toujours assez, on n’est pas encore adapté. «Intense vie par en bas,
visages morts», ce sont les pieds des danseurs, qui s’agitent, et leurs
figures inertes. «Tournois d’âmes dans ce tournoiement»: qu’est-ce qui
se passe, de danseur à danseuse, pendant qu’ils tournent? Et alors:
«Éternité momentanée du désir» se comprend tout seul. C’est le phare au
bout de la strophe... Il n’y a pas de ponctuation parce que tout ça se
plaque au même instant sur l’appareil cérébral.
--Excellent!» déclarai-je.
Pamphile daigna paraître assez satisfait de mon approbation.
«Maintenant, dites-moi, poursuivis-je, si vous avez l’intention d’écrire
comme ça toute votre vie?»
Pamphile sourit doucement:
«Mais non, monsieur! J’écris comme ça pour bien prouver que je ne suis
pas plus bête que les autres de ma génération, que je suis au courant du
procédé littéraire contemporain, et que je sais le manier. Si j’agissais
différemment on croirait que je ne suis pas à la page... Et puis,
voyons: supposez que, de but en blanc, j’écrive un roman comme Bourget,
quel éditeur le publiera? Et s’il s’en trouve un par hasard, qui le
lira? Je dois d’abord, dans de petites revues et par de petites
plaquettes, conquérir l’estime de mes pairs, ceux qui ont le même âge
que moi, et affirmer mon nom, mon existence... Plus tard, je modifierai
progressivement ma manière, de façon à atteindre un autre public, mais
je crois que j’en garderai l’essentiel.
--Vraiment? Pourquoi?
--Il y a si longtemps que les hommes savent lire qu’ils lisent de plus
en plus vite. Ils ne sautent pas seulement les mots, mais les
paragraphes, les pages. Ils sont dressés à comprendre bien plus
rapidement qu’il y a un siècle. On dit que c’est à cause de la T. S. F.,
de l’auto, de la précipitation de la vie contemporaine. Ça, c’est
peut-être une blague... Toutefois le fait est là... Alors il faut
arriver à l’analyse infinitésimale d’impressions simultanées, comme
Marcel Proust, ou au contraire à la condensation maxima de phénomènes
visuels et cérébraux qui n’ont aucun rapport entre eux, du moins
apparent, dans le temps et dans l’espace, et pourtant s’évoquent, se
compénètrent les uns les autres.
--Pamphile, lui dis-je, votre mère a eu bien tort de me prier de vous
donner des conseils: vous êtes fort! Vous êtes beaucoup plus fort que
moi! Pourquoi me demandez-vous des leçons?
--Je ne vous en demande pas sur ce que je sais, mais ce que j’ignore...
--Et modeste, avec ça: c’est de l’intelligence!... Laissez-moi donc
alors vous faire une observation. Vous m’avez dit: «Si j’écrivais un
roman comme M. Paul Bourget, quel éditeur le prendrait?» Mais n’importe
lequel, et tout de suite! Seulement il ne vaudrait probablement pas ceux
de M. Bourget... Un bon roman implique une grosse somme d’expériences
sociales ou individuelles, soit directes, soit indirectes. Un roman,
c’est toujours le romancier réagissant contre lui-même ou contre la
société. C’est pourquoi vouloir se mêler d’aborder ce genre difficile
avant d’avoir vécu, revient à prétendre diriger un paquebot avant
d’avoir vu la mer. Et l’on ignore même l’art d’associer et d’exprimer
ses propres sentiments: il y faut du métier, comme en toutes choses.
«Donc, que ces façons de petits poèmes que vous m’apportez, et qui ne
sont, selon vous-même, ni prose, ni vers--mais ça m’est égal!--soient
pour vous comme un exercice de piano, des arpèges! On n’en saurait trop
faire. Le poète a le droit d’être purement subjectif, il peut tout tirer
de lui-même, il peut ne rien connaître de la vie réelle, quotidienne,
des hommes et des femmes de son propre pays et de l’univers. Qu’il les
voie _à travers lui_, c’est assez. J’oserai même dire que c’est
désirable.
«Les petits poèmes que vous venez de me montrer, Pamphile, ne sont pas
meilleurs, je me risque à vous le confier, que ceux que je pourrais
composer, moi qui ne suis pas poète. Mais ils doivent servir à vous
découvrir à vous-même, ce qui est indispensable.
«Et plus tard, plus tard, vous verrez à quoi peut s’appliquer le métier
que vous aurez acquis... Au fait, avez-vous déjà, là-dessus, une idée?
--Comment l’entendez-vous?
--Vous voulez «écrire». C’est une expression bien vague. Un historien
est un écrivain, lui aussi. Toutefois, mettons l’histoire de côté, comme
aussi la sociologie et la philosophie, et tout ce qui touche, de près ou
de loin, à des sciences plus ou moins exactes. Mais un journaliste,
Pamphile, est _aussi_ un écrivain. Voulez-vous être un journaliste?
--Eh! monsieur, répliqua Pamphile, vous venez de le dire vous-même:
c’est à la vie de me l’apprendre. Dans dix ans, je le saurai. Il y aura
les modalités propres de mon talent, si j’en ai, il y aura mon plus ou
moins de volonté, il y aura les circonstances. Laissez-moi le temps...
--Pamphile, j’ignore si vous aurez du talent, mais vous êtes un garçon
raisonnable.»
CHAPITRE III
L’AMATEUR
Depuis que Pamphile s’est résolu d’embrasser la carrière des lettres, je
distingue dans son apparence extérieure, et ses comportements, des
changements appréciables. Il est mis avec moins de recherche, bien que
toujours correctement. Sans les éviter tout à fait, il néglige la
fréquentation de ceux de ses amis à qui la fortune permet de ne se
livrer qu’aux plaisirs. Il accorde sa subvention à une revue littéraire
entreprenante, nouvellement fondée, et qui d’ailleurs pratique savamment
l’art de la publicité; mais c’est en se faisant tirer l’oreille, en
laissant attendre sa contribution: il affirme qu’il n’est pas en fonds,
que c’est pour lui un sacrifice assez pénible. Enfin, étant parvenu à
placer quelques «médaillons» dans une feuille quotidienne, qui n’est pas
sans rémunérer, quoique modestement, ses collaborateurs, il ne manque
pas chaque mois d’en aller toucher le prix, à peine suffisant pour payer
sa provision de cigarettes pour la semaine.
Je m’en suis étonné:
«C’est, m’a-t-il confié, que je ne veux point passer pour un amateur.
--Pamphile, ai-je répondu, un tel souci marque votre prudence.
Toutefois, peut-être celle-ci est-elle excessive; je dois vous avouer
que, parvenu au déclin de mes jours, je ne distingue pas encore fort
bien ce que c’est qu’un amateur, que ce soit dans l’ordre des Lettres ou
celui des Beaux-Arts.
--La belle malice! Un amateur est celui qui n’a pas besoin de peindre,
d’écrire ou de sculpter pour vivre!
--Vous allez bien vite. Il convient que je vous arrête: à ce compte,
Marcel Proust, qui jouissait de fort confortables revenus, était un
amateur. Pareillement l’est encore la comtesse Anna de Noailles. Et
même, si vous voulez bien y réfléchir, M. Édouard Estaunié, élu par
l’Académie française comme romancier, mais qui gagnait fort
honorablement sa vie en qualité d’ingénieur des télégraphes... Je
pourrais multiplier ces exemples. Permettez-moi pourtant de vous
rappeler encore que Chateaubriand, un homme de lettres, n’est-ce pas? le
type au XIXe siècle, avec Alfred de Vigny, du grand gentilhomme en même
temps grand écrivain, touchait du gouvernement de Sa Majesté Louis
XVIII, quand il était ambassadeur à Londres, quelque chose comme trois
ou quatre cent mille francs par an, beaucoup plus que ce que lui
rapporta jamais le _Génie du Christianisme_.
--J’entends. En effet, la matière est délicate, et la distinction entre
l’écrivain de profession et l’amateur plus difficile que je ne
pensais... Il faudrait donc dire: «On ne sait pas très bien ce que c’est
qu’un amateur. Est professionnel celui qui, quelles que soient les
ressources qu’il tient d’héritage ou d’emploi, est plus connu comme
artiste ou comme auteur que comme millionnaire, industriel ou
ambassadeur.»
--Soit. Mais vous devez reconnaître avec moi que cette définition est
assez vague. En somme, un bohème, Pamphile, un bohème bien misérable,
sans talent par surcroît, ou n’écrivant avec talent que fort peu, par
insouciance ou paresse, et vivant surtout de subsides bénévoles,
mériterait tout aussi bien, selon ce que vous dites, d’être taxé
d’amateur.
--Non pas! Pour une raison qui me paraît évidente: qu’il ait du talent
ou n’en ait pas; qu’il produise, ne produise pas, ou fort peu; que sa
plume lui procure le pain quotidien ou en soit incapable, cela ne
l’empêche pas de n’être qu’écrivain. Un ouvrier qui chôme,
volontairement ou involontairement, n’en est pas moins un ouvrier, et
n’est que cela.
--A moins qu’il n’ait d’autres cordes à son arc, et qu’on ne le condamne
pour vagabondage spécial. Auquel cas il serait un ouvrier amateur: cela
se voit...
--Je vous parle sérieusement.
--Je vous demande pardon; il est vrai que le sujet est grave, et que je
n’aurais pas dû plaisanter. Vous avez raison. En fait, si Rothschild ou
le roi d’Angleterre se mettaient à écrire cinq ou six beaux romans, ou à
peindre à fresque comme Michel-Ange, on serait bien forcé de ne pas les
considérer comme des amateurs. Ils auraient deux professions parallèles,
également sérieuses, reconnues également: celle de banquier ou de
souverain, et celle d’artiste ou d’auteur... Mais alors, où est
l’amateur? Je vous en supplie, dites-le-moi!
--Vous me troublez. C’est peut-être une espèce qui n’existe pas, comme
celle du serpent de mer.
--Mais le serpent de mer existe! Du moins cela est assez probable: on
l’a vu, mais on ne l’a pas pris, voilà tout. Et il semblerait tout
d’abord qu’il y ait un degré de plus en faveur de l’existence de
l’amateur: on peut le voir, et le prendre sur le fait.
--En vérité?
--En vérité! On pourrait valablement soutenir que l’amateur est celui
qui, ayant écrit n’importe quoi, va trouver un éditeur et, au lieu
d’exiger d’être payé pour son ouvrage, consent à payer pour être publié.
Il peut même aller plus loin, si ses moyens le lui permettent: il peut
dépenser, en publicité, pour faire connaître ses écrits, et leur
procurer des lecteurs, des sommes plus ou moins importantes... C’est à
cet écrivain-là que doit être réservé le nom d’amateur. Inutile de dire
qu’il est tenu, par les véritables professionnels, pour un fléau.
--Je le conçois...
--Oui, oui...
--Vous n’avez pas l’air d’en être convaincu?
--C’est que je ne le suis pas! Pamphile, réfléchissez! Combien est-il,
par an, de volumes de vers dont les éditeurs ont consenti à solder les
frais d’impression? Et la plupart de leurs auteurs, pourtant, ne sont
que poètes, rien que poètes. Alors dites que tout poète est un amateur!
Mais dans ce cas le terme sera un honneur au lieu d’être une injure.
--Il faudrait donc faire exception pour les poètes?
--Pour eux seulement, croyez-vous? Écoutez! Vous avez entendu parler des
_Souvenirs entomologiques_ de Fabre, vous les avez peut-être lus? Fabre
fut non seulement un grand esprit scientifique, subtil et fort, qui
s’est aventuré hors des chemins battus, qui a posé à la théorie
évolutionniste de l’origine des espèces des questions auxquelles
celle-ci n’a pas encore répondu. C’était un grand, un très grand
écrivain, dont la langue imagée, à la fois populaire et latine, ne doit
rien à personne: un créateur. Eh bien, les _Souvenirs entomologiques_,
œuvre de toute sa vie, formaient dix gros volumes. Durant des années,
cet homme sans argent, sans relations, les a promenés d’éditeur en
éditeur. On lui répliquait: «Des histoires sur les insectes? Ça
n’intéresse personne! Et dix volumes! Écrits par un inconnu, un monsieur
qui vit en province, et dont les thèses, les conclusions, sont en
opposition avec celles des savants les plus autorisés... Nous ne pouvons
rien risquer là-dessus. Combien voulez-vous donner?... Et encore, nous
ne savons guère si nous accepterions: les «comptes d’auteur», ça
compromet le bon renom d’une librairie!»
«A la fin, pourtant, Fabre rencontra un éditeur qui lui fit une
proposition d’une générosité inouïe, miraculeuse! Il consentit à publier
ces gros bouquins à ses frais, à ses risques. Fabre ne toucherait rien,
bien entendu, mais il n’aurait rien à payer. C’était admirable,
inespéré. Il accepta...
«Je me hâte de dire qu’après un succès qui se fit longtemps, très
longtemps attendre, l’éditeur modifia les conditions du traité à
l’avantage du bel et modeste observateur de l’Harmas... Mais enfin, le
premier traité signé était-il, ou non, un traité d’amateur? Et, par
conséquent, n’est-il pas clair qu’il est des amateurs qui ont du génie?
--Rien de plus certain. Mais quand ils ont du génie, ou même du talent,
cela se voit, cela se sait. Ils sont alors classés comme professionnels,
accueillis comme tels par les libraires et par le public... Le véritable
amateur serait donc celui qui continue à payer pour éditer ses livres
parce que--ce qui ne saurait rien prouver du reste contre l’intérêt
qu’ils peuvent avoir--ceux-ci ne trouvent pas un public suffisant.
--Pamphile, votre lucidité et votre bon sens sont vraiment louables.»
CHAPITRE IV
LA PROFESSION «SECONDE»
Pamphile fait toutes choses sérieusement. A peine est-il rassuré sur le
danger qu’il y aurait pour lui d’être traité d’amateur, et persuadé à
peu près que décidément ne sont tenus pour tels que les écrivains qui
ont trop de fortune et peu de talent, qu’il m’apporte les résultats
d’une vaste enquête, publiée par un journal, sur cette question: «Un
homme de lettres peut-il exercer, en même temps que le métier d’écrire,
une autre profession? Cela est-il, pour son talent, nuisible ou
salutaire?»
Il me la veut faire lire. Je repousse, avec terreur, cet amas de
coupures.
«Non, Pamphile, non: il y en a trop!... Dites-moi plutôt ce qui se
trouve là-dedans, et ce que vous en concluez?
--A vrai dire, pas grand’chose. Il est difficile de se faire une opinion
à travers tant d’opinions qui se contredisent. Certains se contentent
d’affirmer: «C’est une question d’espèces...»
--Ce sont des sages.
--D’autres écrivent: «Pourquoi pas?» Et ils citent un tel et un tel,
sans s’oublier. D’autres protestent: «Je l’ai toujours pratiquée, cette
seconde carrière, à côté de ma carrière d’écrivain. Ah! qu’on m’ôte
cette pierre du cou!»
--Il se pourrait que cette diversité d’appréciation provienne de ce que
la question est mal posée.
--Mal posée?
--Oui. On aurait dû demander: «A quel moment faut-il lâcher...» En fait,
lorsqu’on commence à écrire, il est bien rare--à moins de posséder une
fortune qui vous garantisse l’avenir--qu’on n’adopte même temps une
profession moins aléatoire, et qui constitue ce qu’on pourrait appeler
une assurance. Si le succès favorise l’écrivain, il abandonne cette
profession. Si, pour un motif quelconque, ce succès se fait attendre,
ou, si c’est, comme on dit, «un succès d’estime», il y persévère. Elle
peut alors devenir, avec les années, un fardeau pénible. Il arrive
pourtant qu’on puisse porter les deux faix vaillamment: témoin M.
Édouard Estaunié, dont je vous parlais l’autre jour, et qui ne s’est
jamais plaint de construire des lignes télégraphiques alors qu’il
poursuivait la carrière de romancier. M. Marcel Prévost, de son côté,
commença par être ingénieur des Tabacs, et je crois me souvenir que Zola
fut commis de librairie.
--Il s’agit, si je vous comprends, du pain quotidien?
--D’abord. Mais aussi de l’indépendance de l’esprit! Il vaut mieux
s’ennuyer huit heures par jour dans une administration ou un magasin,
que de consacrer ces huit heures à des ouvrages qui n’ont de littéraire
que le nom, où l’on se gâte la main, où l’on avilit son cerveau... Et
puis, il y a une troisième raison, plus importante encore... Pamphile,
que connaissez-vous de la vie? Ou, pour employer des termes plus
étroits, combien d’hommes--et de femmes--connaissez-vous?
--Belle question!... Mes camarades. Et puis ceux et celles que je
rencontre dans le monde et chez ma mère. En somme, ma famille, des amis,
des amies et de petites femmes.
--Un tout petit milieu et qui, sauf exception, ne se montre que par le
dehors. Une profession, quelle qu’elle soit, vous oblige à fréquenter un
plus grand nombre d’humains, à les voir agir, à pénétrer au moins
quelques-uns des motifs de leurs actions. Elle vous fait entrer en
contact, sinon avec la société, du moins avec une partie déterminée,
délimitée, de la société.
--Cela, en effet, ne doit pas être sans avantages.
--N’en doutez pas... Lamartine était déjà poète, et grand poète, quand
il fut nommé secrétaire d’ambassade. Mais s’il n’avait été secrétaire
d’ambassade, il n’aurait pas vécu en Italie, et n’eût pas composé
_Graziella_. Vous me répondrez qu’il serait demeuré Lamartine et eût
écrit autre chose. J’en suis d’accord. Mais il n’en est pas moins
certain que sa profession, sa seconde profession, l’a conduit dans des
milieux qu’il ne connaissait pas auparavant, et, par suite, d’une
manière qui n’est pas négligeable, a en quelque sorte coloré son génie.
--Il y a aussi les officiers de marine...
--Il y a aussi, comme vous dites, les officiers de marine. Il semble
même, pour peu qu’on y songe, que ces deux carrières, celle de la
diplomatie et celle de la marine de l’État, soient particulièrement
favorables à l’éclosion d’une vocation littéraire. Nous avons eu Loti,
nous avons Farrère. La diplomatie vient de nous donner Giraudoux et
Morand, ce qui n’est pas rien.
--Il est vrai.
--Si vous voulez bien y réfléchir, cela est tout naturel. C’est un
truisme de dire que le Français est casanier. Cependant--surtout depuis
le romantisme--les spectacles de l’exotisme ne constituent-ils pas une
matière inépuisable aux réactions de la sensibilité, donc à littérature?
Une fois qu’on est sur un bateau, ces spectacles s’imposent aux yeux,
et, en dehors des heures de quart, on a des loisirs... Car, ceci ne doit
pas être oublié, la profession «seconde» doit laisser des loisirs
suffisants pour qu’on puisse écrire.
«Pareillement, il est d’obligation diplomatique d’aller de poste en
poste, à travers toute la terre... Observez que, dans les deux cas, la
vision qu’on a de celle-ci est circonscrite, limitée. L’officier de
marine, vivant sur son bateau, ne voit guère que des ports. Sa
littérature sera donc, si j’ose m’exprimer ainsi, une littérature
côtière. Tout port étant un lieu d’échange, est plus ou moins
cosmopolite. Il est peuplé d’Européens légèrement touchés, teintés,
d’ambiance indigène, et d’indigènes légèrement touchés, teintés
d’européanisme. L’officier de marine ignorera toujours presque
complètement l’intérieur. Pour lui, un beau pays est celui dont la côte
est «accore», où l’on peut mouiller près du bord, envoyer facilement le
poste-aux-choux chercher des vivres frais, et prendre contact rapidement
avec la partie féminine de la population. Un «mauvais» pays, y eût-il de
l’or et des perles à l’intérieur, est alors celui où l’on ne débarque
pas aisément. Son navire l’évite.
«De même, le diplomate évolue dans un petit monde assez fermé: il est de
règle que les diplomates ne se voient guère qu’entre eux, et, en dehors
de leurs semblables, ne fréquentent que «la cour», ou les officiels: un
Tout-Paris, un Tout-Londres, un Tout-Rome, un Tout-Athènes ou un
Tout-Mexico d’autant plus estimable à leurs yeux qu’il est plus
restreint. C’est ce petit monde, assez artificiel, qu’ils verront
surtout. Pour d’autres causes que celui de l’officier de marine, il est
également teinté de cosmopolitisme.
--Est-ce une critique?
--Non pas. J’essaie seulement de comprendre, et de faire comprendre. Et
ma conviction est qu’au fond l’essentiel n’est pas dans ce qu’on voit,
mais dans la manière dont on le voit--dans ce qu’on nomme, d’un seul
mot, le talent, c’est-à-dire une forme inédite de sensibilité, un don de
vision original.
«La preuve c’est que, avec les missionnaires, qui ne sauraient écrire de
romans, et pour cause, les administrateurs des colonies, seuls,
connaissent l’intérieur de nos colonies. Bien que je tienne en haute
estime le talent d’un Robert Randau et d’un Daguerches, et que je ne
dédaigne nullement les qualités un peu brutales de l’auteur de
_Batouala_, il faut bien admettre que ces écrivains n’ont pas eu, auprès
du public, le succès universel de Loti et de Farrère... Mais c’est aussi
qu’il ne convient pas de dire des choses entièrement ignorées du
lecteur, de peindre des spectacles et des mortels qui n’ont aucun
rapport avec les spectacles et les mortels dont nous avons la notion.
C’est surtout en exotisme qu’un peu de cosmopolitisme est indispensable.
--Pour résumer, vous considérez que les professions d’officier de marine
et de diplomate sont plus spécialement littéraires?
--Pour le moment! Cela peut changer avec les époques. Il y a vingt ans,
le lecteur français se moquait pas mal de savoir comment vivait et
réagissait, chez lui, sur son sol, un Anglais ou un Allemand. Il se
contentait, à leur égard, de clichés de théâtre. Le bouleversement de la
guerre a changé tout cela. Nous voulons qu’on nous montre de vrais
Anglais, de vrais Allemands. Mais si les suites de la guerre
transforment--comme il apparaît--notre société française, ce seront sans
doute les Français qui redeviendront pour eux-mêmes le plus intéressant
sujet d’étude. Et dans ce cas les meilleurs postes d’observation, pour
un écrivain, seront les carrières d’avoué, d’avocat--peut-être même de
sous-préfet, si les sous-préfets existent encore!»
CHAPITRE V
PREMIERS ESSAIS, PREMIERS ÉCHECS
Un événement qu’on peut qualifier d’entièrement inattendu précipita en
quelque mesure les premiers essais de Pamphile. Je reçus de sa mère une
lettre attendrissante. Pamphile a vingt-trois ans. Ce n’est pas,
d’ordinaire, l’âge de la grande passion, mais c’est celui des sottises
que l’on prend au sérieux: Pamphile avait «une liaison». Sa mère a le
bonheur d’être née dans une province, et un milieu, qui retardent sur
Paris de deux décades au moins. Il y a vingt ans, aux jours de sa
jeunesse, les mœurs et le style des femmes y étaient restés tels que
sous le second Empire. C’est donc en phrases touchantes, qui rappelaient
à la fois celles de M. Octave Feuillet et du journal de Marguerite avant
sa première communion, que mon amie m’avertissait, me demandant conseil,
de ce fâcheux événement: «Qu’il est facile de succomber, disait-elle
plaintivement (mais non pas, je vous prie de l’observer, sans une
apparence de saine psychologie et même de simple sens commun), quand la
nature commence à parler!»
Je courus chez elle, non seulement pour lui apporter les consolations
d’usage, mais lui jurer, d’un cœur sincère, qu’elle ne se devait pas
frapper.
«Croyez-vous? demanda-t-elle.
--J’en suis sûr!
--Hélas, c’est une femme si dangereuse!... D’ailleurs, toutes les femmes
sont dangereuses!»
... Si vous voulez entendre dire du mal des femmes, beaucoup plus, avec
exemples et preuves à l’appui, que vous n’en pourriez entendre de la
bouche de l’homme le plus misogyne, il n’y a qu’à écouter une mère de
famille! Mais je refusai d’entendre, plus longtemps que les devoirs
d’une élémentaire courtoisie ne l’exigeaient, ces tristes généralités.
«Ne vous inquiétez pas, interrompis-je, ça passera.
--Hélas, comment?
--Comme cela passe toujours à l’âge de Pamphile et avec ses goûts: en
littérature!»
* * * * *
Quelques semaines plus tard, ma prophétie se réalisait. Pamphile était
dans le désespoir. Il me montra des vers. Je m’y attendais. Le
commencement n’était pas mal:
... Ce que je vois et sens ici
C’est le lent tomber des larmes
Toutes pâles, comme un souci,
Cruelles comme des armes.
Malheureusement, cela devenait tout de suite après n’importe quoi, cela
ressemblait, en très médiocre, à du Verlaine qui aurait,
anachroniquement, subi l’influence de Guillaume Apollinaire. Je le lui
dis: il ne s’en offensa point. Lui-même sentait «qu’il manquait quelque
chose», sans qu’il pût bien définir quelle chose. Du reste, il était
guéri, se préoccupant beaucoup plus du mérite de son poème que de
l’infidèle. Je ne m’en étonnai point, je l’avais prévu.
«Je crois, me confia-t-il avec candeur, que je ne suis pas encore mûr
pour la poésie.»
Je souris: la poésie est un don du ciel; on le reçoit en naissant. Et il
est infiniment moins rare d’écrire à vingt ans un glorieux et douloureux
poème d’amour, inoubliable, éternel, qu’un bon roman. Mais justement il
poursuivit:
«Ce que je vois, c’est un roman... Un roman immense!
--Allez-y, Pamphile, allez-y!... En cet instant la mode est aux
autobiographies. Cela n’est pas tout à fait de mon goût, me paraissant
prouver une espèce de resserrement, de dessèchement, même, de la faculté
d’invention chez nos jeunes confrères. Un roman autobiographique, ce
n’est guère que du lyrisme psychologique en prose: un genre bâtard.
Toutefois on nous en a donné de fort bons; il ne faut décourager
personne.»
Pamphile fit serment que ce ne serait pas une autobiographie; qu’autour
de son personnel désastre sentimental on allait voir toute la France
contemporaine, et des scènes, entièrement inédites, de la vie
provinciale.
«Vous connaissez la province?
--J’y vais tous les ans, deux mois...
--Et quel genre de personnes y voyez-vous?»
... Je compris, à son explication, que c’étaient d’autres Parisiens en
villégiature, le chef de gare, le jardinier et un ou deux hobereaux.
«Faites, Pamphile, faites! Et ne manquez pas de me tenir au courant des
progrès de votre ouvrage.»
* * * * *
Sans doute il y rencontra quelques difficultés. Il fut assez longtemps
sans faire d’allusion à ce beau projet. Enfin il m’apporta une centaine
de pages de son manuscrit. J’y découvris des maladresses qui ne me
choquèrent point: il me souvenait des miennes à l’aurore de ma carrière;
et, dans le détail, certaines petites choses que j’aurais donné un de
mes doigts pour avoir inventé: les délicieuses, les impayables
trouvailles de l’ingénuité, de la jeunesse. Et puis cela se gâtait.
Surtout, encore une fois, ce n’était pas de lui: quelquefois on aurait
dit du Barrès, d’autres fois du Paul Morand, plus souvent du Bourget; et
quant à ce qui était de lui, dans le sujet et la construction du sujet,
cela ne valait pas le diable. Enfin, pour faire courte l’histoire d’une
assez longue et ennuyeuse erreur, ce début était raté. Je le lui dis.
«Je le craignais, avoua-t-il avec candeur. Mais d’où cela vient-il? Tout
cela me paraissait si facile et si beau, quand j’y rêvais!
--Je ne veux pas vous désespérer. La vérité est qu’après lecture de ce
premier essai, je ne vois encore absolument pas de quoi vous serez
capable, et s’il y a en vous l’étoffe d’un écrivain original. Mais si, à
votre âge, vous aviez produit un chef-d’œuvre, c’est que vous auriez du
génie--un génie précoce et monstrueux! Il est extrêmement rare qu’un
très jeune homme sache dire, du premier coup, des choses que les autres
n’ont pas dites; dégager, manifester sa propre personnalité. D’abord,
vous n’en avez peut-être pas.
--Vous êtes dur!
--Ne vous épouvantez pas. Ce n’est qu’une première hypothèse, et il en
est d’autres, plus rassurantes. Toutefois, il convient d’envisager
celle-ci. Il apparaît, à chaque génération, une infinité de jeunes gens
que l’œuvre de leurs prédécesseurs, de leurs contemporains mêmes, émeut
violemment. Ils s’y reconnaissent, ou croient s’y reconnaître. Ils se
disent: «Et moi aussi, j’ai quelque chose à dire!» Ils se trompent: leur
sensibilité est sincère, mais elle n’est pas créatrice. Et, bien que
sincère, elle n’exprime que de l’imitation.
--Prétendez-vous que moi...
--Attendez!... Voici la seconde hypothèse:
«La sensibilité du débutant est de qualité nouvelle. Il a réellement
quelque chose à dire. Mais justement parce qu’il est enthousiaste,
sensible, généreux, la forme inventée par ses prédécesseurs non
seulement l’émeut profondément, mais lui paraît inconsciemment _la
sienne_... Il lui faudra des années pour s’apercevoir qu’on lui demande
de parler avec sa voix, non pas avec celle des autres... Et pourtant
j’aime encore mieux celui-là que tel nouveau venu, qui s’ingénie trop
tôt, par réaction, à se donner une fausse originalité, en torturant les
mots ou les images, n’importe comment, «pourvu que ça n’ait pas encore
été fait».
«Enfin, il y a une troisième catégorie, Pamphile, et je me plais à
croire que c’est à elle que vous appartenez. Le néophyte possède
vraiment une sensibilité originale, il a une vision personnelle des
choses, et même une façon de la rendre qui n’est pas empruntée...
Seulement cette sensibilité est encore vide de contenu: il n’a pas assez
vécu; sa voix est bonne, mais il n’a pas d’air à chanter.
--Alors, selon vous, il faudrait attendre la maturité, sinon la
vieillesse, pour produire une œuvre qui en vaille la peine? Cela serait
désespérant si ce n’était évidemment faux. Car l’histoire de la
littérature nous offre cent preuves du contraire.
--Et mille de ce que j’affirme! Encore cette histoire ne tient-elle pas
compte des ratages... Mais, Pamphile, savez-vous de quelle manière un
industriel ingénieux est parvenu à «vieillir» la liqueur, prétendue
monacale, qu’il fabrique? Il la fait passer, avec une certaine rapidité,
par les changements de température successifs qu’elle subirait au cours
de plusieurs saisons, de plusieurs années... Ainsi également du
bordeaux, «retour des Indes». Eh bien, l’action, l’exercice d’une
profession, les voyages, tout ce qui met en fréquent contact avec le
plus grand nombre d’humains possible, mûrissent pareillement l’écrivain.
La vie également, et les passions... Tels sont les moyens qui s’offrent
à vous de hâter le moment de la maturité.»
CHAPITRE VI
EXPÉRIENCES PERSONNELLES
Pamphile parti, je me mis à penser à moi. Il est toujours intéressant de
penser à soi...
Je me revis tout enfant, sachant à peine lire: dans les numéros
hebdomadaires d’une revue destinée à la jeunesse étaient encartés, comme
prime, des fascicules contenant les œuvres des classiques du XVIIe
siècle: Corneille, Racine, Boileau, non pas Molière: il est trop peu
chaste pour de jeunes esprits. Je lisais ces vers, même ceux de Boileau,
avec enchantement. Leur sens échappait entièrement à mon intelligence:
c’était la musique, la musique seule qui me ravissait. Du reste, à
partir de cet instant, je devins très paresseux. Cette sonorité des
mots, je la recherchais partout. Elle fut mon vice, m’empêcha de songer
à rien autre.
Au lycée, le latin ne m’intéressa également que dans les poètes. Le grec
pas du tout. Je ne sentais pas l’harmonie du vers grec. Par surcroît
j’avais découvert les romantiques: mes études furent médiocres. Ma
sensibilité, avec la puberté et le goût accru du rythme, s’était
développée. Mon intelligence nullement. Je ne savais pas penser, je
n’aimais pas penser, ni même observer. D’ailleurs l’enseignement qu’on
recevait alors n’y préparait guère. Il était purement formel. Il paraît
que c’est à cela qu’un instant on a voulu le ramener. On avait tort.
Je fus clerc d’avoué tout en suivant les cours de l’École de droit et
des Sciences politiques: détestable clerc d’avoué, que la procédure
ennuyait--toujours par incapacité de distinguer ce qu’il y avait
dessous--et assez mauvais étudiant. Toutefois je passais mes examens
avec une singulière facilité: mon amour des mots me prêtait une
impeccable mémoire. Mais je ne crois pas avoir discerné une seule fois
les faits sous les mots... J’écrivais dans de jeunes revues des poèmes
assez mélodieux et des nouvelles violentes, fortement cadencées, dans
lesquelles il n’y avait rien.
Mes études terminées j’acceptai le poste de correspondant, à Londres,
d’un grand journal parisien: il fallait vivre. J’avais appris l’anglais
encore une fois pour le plaisir d’emmagasiner des mots et des images. Je
le lisais, et ne le parlais point. En trois ans de séjour en Angleterre,
je n’arrivai pas à comprendre quoi que ce soit à la politique anglaise
ni aux mœurs anglaises. Tout ce que je voyais et entendais ne me
paraissait que prétexte à littérature, à mauvaise littérature, en décor.
Au bout de trois ans, le journal se priva de mes services, et fit bien.
Assez mécontent de moi-même et de mes contemporains, je pars, devenu
fonctionnaire, pour une colonie toute neuve, une colonie que la France
vient d’acquérir. Alors double phénomène: les spectacles tout nouveaux
que j’ai sous les yeux frappent vivement ma sensibilité romantique; mais
je suis obligé d’agir, et, pour agir, de comprendre. Enfin, pour la
première fois de ma vie, mes fonctions, qui sont plus ou moins
politiques, me font voir les choses dans leurs causes, et non plus dans
leur apparence extérieure. Je suis devant elles comme l’ouvrier des
Gobelins qui travaille à l’envers de sa tapisserie. Cela se révèle
passionnant: des faits, des faits, des hommes, des hommes; les causes de
ces faits, les mobiles de ces hommes. Tout cela très simple, facile à
pénétrer: l’humanité de ce pays est primitive. Il y a aussi des
Européens et des Européennes, mais en petit nombre. Je puis les étudier
de plus près, plus fréquemment. D’ailleurs j’y suis bien forcé.
Mon plaisir, qui touche à la volupté, est tel que tout ce qui m’a
importé jusque-là me paraît misérable. Il ne m’en souvient plus qu’avec
un sentiment d’humiliation, de dédain même. La sociologie coloniale,
l’économie politique coloniale sont les seuls objets qui me paraissent
dignes de retenir mon attention. Quand je regagne la France, au bout
d’un an, ce n’est que pour repartir le plus vite que je puis pour un
autre lieu de la terre, et comprendre, encore comprendre, ce qui me
reste à comprendre. Durant mes séjours en France, je me contente d’un
poste sans gloire, alimentaire, dans un journal. Mon métier n’y est pas
d’écrire, on ne voit jamais mon nom au bas d’un «papier», sauf quand je
reviens d’une de mes longues randonnées.
En somme, j’essaie de concevoir le monde du point de vue exotique et
colonial, tout simplement! Il faut l’ingénuité de la jeunesse pour
s’imaginer qu’on y peut réussir!
Je lis, je lis beaucoup, mais jamais plus un poète, jamais plus un
roman. Des bouquins d’histoire, de géologie, de botanique,
d’anthropologie, des récits de voyages--et des statistiques et de vieux
livres de droit. Tout cela sans aucune ambition. C’est un autre vice qui
m’est venu, comme j’avais, dans mon enfance, celui du rythme.
Un jour, dans le _Traité des lois civiles_ du vieux Domat, je trouve
ceci: «Toute loi écrite est un compromis entre deux lois naturelles qui
se contredisent.» Ça me paraît formidable. Je conçois qu’en effet, même
dans les domaines de la morale et de la politique, ce n’est que notre
infirme raison qui peut mettre d’accord, et tant bien que mal, et avec
tant d’imperfections qui vont de la comédie au drame, les incohérences
de la nature humaine et de l’univers visible. J’essaie de me représenter
ces incohérences et ces compromis. Je mets sur le papier, par jeu, pour
me reposer l’esprit, quelques-unes de ces représentations, je les livre
à une revue; un quotidien me demande «la même chose». J’y consens: cela
me paraît sans aucune importance, mais exige moins de temps que de faire
le nègre dans un journal, et me laissera plus de loisirs pour chevaucher
le dada colonial.
Je le chevauche, je le chevauche... Un soir, il m’apparaît que je
pourrais exprimer une vue de politique et de sociologie coloniales plus
clairement par la fiction que par la méthode didactique. J’y songe un
instant: et voici que se lèvent en foule des figures, des paysages, des
conflits, des rythmes et des mots caractéristiques pour les peindre. Mon
ancien vice m’a repris. Seulement, cette fois, j’ai une conception
personnelle de la vie, une philosophie de la vie. Mon travail vaut un
peu mieux. J’ai le droit de prétendre: «Écoutez! on ne vous a pas encore
dit ça...»