Voyages en Zigzag (1).
Il y a cinq mois à peine (2), lors de l'apparition des premières
livraisons des _Voyages en Zigzag_, nous avons dit, en prédisant son
succès futur, où, comment et pourquoi ce beau livre avait pris
naissance. Un professeur de Genève, déjà célèbre comme écrivain et comme
dessinateur, l'auteur des _Nouvelles genevoises_, et des _Albums
Vieux-Bois_, _Crépin_ et _Jabot_, faisait chaque année, avec quinze ou
vingt de ses élèves, une excursion pédestre dans les Alpes de la Savoie
et de la Suisse. Chemin faisant, il notait à la plume et au crayon; en
d'autres termes, il racontait et il esquissait, _currente calamo_, avec
autant de simplicité que d'esprit, toutes les impressions de la journée.
Au retour, le journal commun, rédigé par le chef de l'expédition, était
autographié tel qu'il avait été écrit et dessiné, sans correction
aucune, et distribué entre tous les membres de la petite caravane. Mais
bien qu'ils n'eussent été dans l'origine destinés qu'à vingt ou trente
lecteurs, les _Voyages en Zigzag_ méritaient, sous tous les rapports,
d'exciter la juste admiration d'un public beaucoup plus nombreux. A
peine imprimés, les nouveaux albums étaient avidement recherchés par
tous les amateurs qui avaient eu le bonheur de lire et de vérifier sur
les lieux la spirituelle fidélité de leurs récits et de leurs peintures.
De Genève, leur réputation se répandit bientôt en France, en Angleterre,
en Allemagne, en Italie et même dans l'autre monde, où quelques jeunes
disciples du _maître_ l'avaient importée.--Enfin une heureuse nouvelle
accompagna les récits des triomphes de M. Topffer dans les deux
hémisphères. M. Dubochet se décidait à réunir tous ces albums en un
volume et à les éditer avec tout le luxe et tous le soin qu'il apporte
d'habitude dans les publications illustrées.
[Note 1: 1 vol. grand in-8, orné de plus de 100 gravures, Paris, 1843.
Dubochet, 16 francs.].
[Note 2: Voir l'Illustration du 1er juillet 1843, nº 18, t. I.]
[Illustration.]
Aujourd'hui, d'ailleurs, nous voulons seulement vous faire admirer
l'_artiste_! l'écrivain aura son tour une autre fois. Nous lui
demanderons, pour vous seul, une de ces nouvelles qu'il raconte si bien,
et qu'il ne nous refusera pas, nous en sommes sur d'avance. Maintenant,
jetez seulement un coup d'oeil sur les dessins que nous allons vous
montrer, et dites-nous si l'ingénieux créateur de MM. Vieux-Bois, Jabot
et Crépin ne fait pas avec la même supériorité les paysages et les
portraits que les caricatures.
[Illustration.]
Voyez d'abord la _bourse commune_ (cette bourse qui fournit aux dépenses
de la caravane). Après avoir eu une triste fin au mois de septembre
1839, elle s'est refaite dans une retraite économique; puis, un matin,
elle vient rendre une visite à M. Topffer. Ayant persévéré dans son
régime pendant plusieurs mois, elle se trouve avoir grossi au point d'en
être étranglée dans son corsage et à l'étroit dans sa robe, dont
quelques mailles faisaient mine de vouloir sauter prochainement.
Effrayée de son état et honteuse de son obésité, la bonne dame venait
implorer l'assistance de M. Topffer. Celui-ci lui promit aussitôt de la
guérir au moyen de beaucoup d'exercice et de quelques saignées.
Si grandes qu'elles aient été, nos espérances ne seront point trompées.
Nous avions toujours cru à un grand succès, et la réalité a dépassé
encore toutes nos prévisions. Nous l'avouons hautement, nous admirons
avec un vif et sincère enthousiasme le double talent de M. Topffer. Son
langage, comme, il le dit lui-même, n'est pas toujours selon l'Académie,
il adopte avec une trop grande facilité certaines expressions qu'on peut
trouver trop familières; ce que ses éditeurs appellent «des termes
improvisés, des dénominations locales et les traces d'un argot de voyage
issu tout naturellement du retour annuel des mêmes impressions, des
mêmes besoins, des mêmes habitudes.» D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas,
ces relations écrites en courant heure par heure, telles que chacun les
faisait peut-être en plaisantant, ne devaient être lues d'abord que des
voyageurs auxquels leurs excentricités elles-mêmes rappelant de joyeux
souvenirs, offraient des charmes tout particuliers. Cette forme un peu
étrange n'a-t-elle pas d'ailleurs son mérite? 'Trouve-t-on beaucoup de
livres aussi simples? aussi vrais? Et puis, que d'observations fines et
piquantes on y rencontre à chaque page! que de réflexions profondes
parfois! que de mots charmants! que de sensibilité! que de gaieté!
Nous voudrions pouvoir justifier ces éloges par quelques citations; mais
les bornes qui nous sont imposées nous interdisent cette jouissance.
Vous méfiez-vous de notre goût passionné, cher lecteur, achetez les
_Voyages en Zigzag_, lisez-les, et si vous ne partagez pas notre
opinion, si vous n'êtes pas tour à tour égayé ou attendri, c'est à vous
seul, et non à M. Topffer, que vous devrez-vous en prendre.
C'est ce qui donne lieu à un nouveau voyage, en effet, si d'une part les
montagnes sont favorables à qui veut prendre de l'exercice, d'autre
part, pour une bourse qui veut être saignée, il n'est rien lui qu'un
pèlerinage en Suisse.
A peine parti, on rencontre des originaux bons à dessiner.
Voici d'abord un jeune crétin qui porte, sa canne en tambour-major.
[Illustration.]
Des musiciens ambulants.
[Illustration.]
Un attelage de voiturin italien: cochers, voiturins, haridelles, sont
dignes les uns des autres; usés, efflanqués, malpropres; emplâtre sur
l'oeil, jambes entortillées, boulons, mécaniques et ficelles. Ce n'est
que dans les pays de plaines que l'on rencontre ces restes de chevaux,
trop débiles pour tirer, trop cassants pour retenir, mais suffisants
encore pour trottiller des deux côtés d'un timon. Du reste, diaphanes,
incolores, sans yeux, sans jambes, sans poil ni queue, la maladie ne
sait par quel bout les prendre... et ils font sans mal ni douleurs des
douze heures par jour pendant douze jours de suite...
[Illustration.]
Un touriste qui a acheté trois chiens de Terre-Neuve.
[Illustration.]
Un jésuite promenant un tout petit collège de cinq Aliborons; on dirait
un grand pâtre qui mène cinq agnelets le long du fossé.
[Illustration.]
Enfin, un ballet italien--«de toute magnificence, dit M. Topffer: nous
voyons là des Romains et des Romaines de quoi en être saturés pour
longtemps. Virginius a des convulsions, et Appius des piquées
d'entrailles. L'un et l'autre se démènent comme des possédés, et les
Romains et les Romaines aussi, ce qui se trouve vouloir dire le trait
d'histoire qu'on sait.»
[Illustration]
Mais M. Topffer n'est pas un _caricaturiste quand même_, qu'on nous
permette cette expression. Il ne recherche pas le grotesque et le laid;
il ne se plaît point à l'exagérer; il les montre tels qu'il les a vus;
en outre il ne se moque,--et c'est là selon nous un grand mérite,--que
de ce qui est réellement ridicule; jamais il n'abuse ni de sa plume ni
de son crayon pour nous faire rire aux dépens de ses semblables, qui lui
ont semblé dignes d'estime et de pitié; parfois, au contraire, il nous
représente avec une vérité pleine de charmes la simplicité naïve des
honnêtes habitants des Alpes. Rencontre-t-il un beau type
caractéristique, il s'empresse de le dessiner. Voit-il, comme acteur et
comme spectateur un de ces délicieux tableaux que sa petite caravane
compose à chaque instant du jour dans ses courses ou dans ses haltes,
immédiatement il nous en offre une représentation exacte.
«Rien de plus frais, de plus paisible, de plus helvétique, que tout ce
vallon d'Underwald, surtout dans un moment où un beau soleil succédant à
la pluie dore les rochers et fait resplendir les pelouses, A peine
rencontrons-nous quelques naturels, même dans les villages, même dans la
capitale, où nous ne trouvons à acheter que du pain et des prunes; ce
sont les seules friandises mises en vente dans les deux seules boutiques
de l'unique rue.
[Illustration.]
«Connue nous passons devant une chaumière, les sons d'une guitare
frappent notre oreille. C'est un gros homme en blouse qui accorde son
instrument. M. Topffer le prie de nous chanter quelque air. «Pas moi,
dit-il, mais ma servante, si vous ne lui faites pas trop peur.» Toute la
caravane s'étend sur le gazon, et bientôt parait une jeune fille
extrêmement timide, qui s'assied devant le seuil, et qui chante pour
obéir à son maître bien plus que pour complaire à l'illustre
société.--Sa voix est agréable et d'une justesse parfaite; la scène est
pittoresque, le plaisir inattendu; en sorte que nous passons là une de
ces douces heures qu'on ne peut pas plus faire naître qu'on ne peut les
oublier. Toutefois, la chose déplaît à un gros barbichon de chien qui
grogne dans sa toison, et s'obstine dans des accompagnements bilieux.»
De l'Underwald passons dans le Valais.
[Illustration.]
C'est encore une halte; mais les acteurs qui y jouent le rôle principal,
plus nombreux d'ailleurs, ne ressemblait en rien à ceux que nous venons
de voir.--Il s'agit cette fois de la jeune population d'un village
valaisan que M. Topffer vient d'ensucrer, et dont la joie enfantine
égale l'étonnement. Comme paysagiste, M. Topffer ne reconnaît peut-être
aucun maître. Ses croquis, qu'un de nos plus habiles dessinateurs
français, M. Karl Girardet, _a mis sur bois_ avec tant de goût et de
bonheur, ont surtout le mérite d'être aussi _vrais_ que possible. De
grands tableaux ne représenteraient pas mieux les belles scènes de la
nature dans les Alpes. Voici d'abord les _roches et la porte d'Annibal_
à Donas, dans le val d'Aoste.
[Illustration.]
Puis une vue du lac Majeur prise à Fariolo, car M. Topffer passe souvent
les Alpes, il descend dans les planes de la Lombardie, il visite Milan;
une fois même il s'est aventuré jusqu'à Venise. «Un tel voyage à pied
avec de si petites jambes, s'écriera quelque lecteur épouvanté, c'était
une entreprise colossale.» Rassurez-vous âme timorée, tout alla pour le
[Illustration.]
mieux dans la meilleure des caravanes possibles, et ici comme dans les
autres circonstances de la vie, cette pensée, «A la garde de Dieu, fait,
dit M. Topffer, la sécurité et le courage du coeur; elle nous inspira je
ne sais quelle pacifique confiance qui fut un tempérament contre
l'inquiétude qui rend gauche, ou contre la présomption qui rend
téméraire.» Le voyage à Venise se termina donc aussi heureusement que
les précédents, et M. Topffer en rapporta de charmants dessins; nous en
donnerons pour preuve l'effet de lune suivant sur le grand Canal.
[Illustration.]
Quand on a passé les Alpes, il faut les repasser. Quant à nous, nous
choisirons de préférence la route du Saint-Gothard, car elle est aussi
sûre et commode qu'elle est belle.
«Au sortir du défilé qui termine la première montée, on découvre tout à
coup de là l'effet d'un spectacle des plus curieux: c'est la route, dont
les contours infinis se développent en serpentant jusqu'au sommet de la
montagne.
[Illustration.]
Les zigzags sont brisés et épars; ils s'échafaudent les uns sur les
autres; et, jusqu'à la dernière sommité, on aperçoit des fragments du
collier des bouterones. Nous demeurons là en admiration devant
l'industrieuse audace des hommes en général, mais surtout des hommes
libres, des hommes d'Uri, de ce petit canton qui a su faire avec ses
minces ressources un ouvrage aussi beau que celui du Simplon, ce
chef-d'oeuvre si vanté, si admiré, si célébré et si lithographie. La
renommée n'est souvent qu'une vieille folle sans équité.»
[Illustration.]
[Illustration.]
Mais on ne trouve pas partout des belles routes de voitures; et souvent
la caravane se voit obligée de traverser un pas difficile «et un bout de
sentier en corniche large de quatre semelles, incliné sur un précipice à
pic, et appuyé contre un rocher qui surplombe.» Grâce à Dieu et à M.
Topffer, le danger est heureusement évité, et tous les touristes
arrivent sains et saufs à Genève; la bourse commune seule est malade.
Nous espérons, quant à nous qu'elle se refera plusieurs fois encore, et
qu'un jour ou l'autre, M. Topffer ajoutera un second volume à celui dont
nous sommes aujourd'hui l'heureux possesseur.
Somme toute, les _Voyages en Zigzag_ forment le livre le plus agréable à
lire et à regarder, le plus moral, le plus richement illustré que la
librairie française ait offert cette année aux amateurs des cadeaux du
premier jour de l'an, vulgairement appelés étrennes,--bientôt nous
dirons pourquoi;--mais il a une place marquée d'avance à un double
titre, c'est-à-dire comme texte et comme gravures, dans toutes les
bibliothèques d'élite.
Modes.
[Illustration.]
Ce n'est plus seulement à l'Opéra et aux Italiens que nous pouvons aller
chercher des élégantes toilettes; les salons sont enfin ouverts. De tous
côtés et partout nous ne voyons que velours, satin, gaze, fleurs et
bijoux, tout le charmant cortège des fêtes et de la mode.
La température printanière, qui a duré quelques jours, avait fait
éloigner les fourrures; mais voilà ce beau luxe de l'hiver qui reparaît:
les petits manteaux cazavecka se garnissent tous de martre ou d'hermine,
et, en attendant les grands froids, on cache ses mains dans ses manches,
qui sont aussi bordées de fourrures. On fait beaucoup de cazavecka en
satin garni d'un piqué pour sortie, de bals et spectacles.
Les capuchons dont on se couvre la tête en attendant sa voilure se font
assez coquettement; ce n'est plus une enveloppe disgracieuse qui faisait
d'une jolie femme une laide sibylle; c'est un capuchon garni de dentelle
encadrant le visage, voilant sans les radier cependant, de beaux yeux
qui brillent à travers les fins réseaux de sa garniture. On fait aussi
porr la ville des manteaux ornés de velours; en voici un modèle,
très-distingué. Au reste, le velours est toujours beaucoup employé: nous
le voyons dans les garnitures de robes et de manteaux; dans les costumes
d'hommes nous le retrouvons en gilet et en revers aux collets et aux
manches de paletots.
On fait pour toilettes du matin de très-jolies robes de drap brodé en
soutache et, avec ces robes, on porte un mantelet également en drap
brodé, lequel peut ensuite se mettre avec tous les costumes négligés.
Du portera encore les robes de bal faites en tunique. L'année dernière
on avait fait infructueusement l'essai de deux jupes de différentes
couleurs, car de semblables modes tiennent plus du bal costumé que de la
vraie toilette des salons. Ce qui est fort bien porté, ce sont les
tuniques blanches rattachées par des fleurs naturelles; des tuniques en
tulle ou en crêpe rose, avec des bouquets de fines roses à feuillages de
velours places aux manches, au corsage et sur les jupes.
Une jolie toilette de ville se compose d'une robe en satin pékiné rayé
gros bleu et noir, ornée de deux volants en dentelle noire posés à plat;
d'un chapeau de velours épingle blanc, décoré d'une plume, et d'un
cazavecka en velours noir, bordé de martre zibeline;--ou bien encore,
d'une robe en moire glacée, ornée de velours posé en tablier, le corsage
juste, avec un revers en velours pareil; un chapeau en velours violet,
garni de dentelle noire, et un pardessus un levantine, avec un grand
collet piqué à l'aiguille.