NOUVELLE AMÉRICAINE.

Le pauvre Daniel s'en revenait d'un pied leste et le coeur content; un

mois auparavant on l'avait vu partir du logis tout habillé de ses

horloges en bois, qu'il portait, par-devant et par-derrière, sur la

poitrine et sur les épaules. Ainsi chargé Daniel avait parcouru l'État

de l'Ohio tout entier, et il n'était si mince bourgade qui n'eût entendu

sa petite chanson accoutumée, qu'il chantait d'une voix claire et

joyeuse:

«Cuckoo! cuckoo! Voici les horloges, les bonnes horloges, qui ne

s'arrêtent ni le jour ni la nuit, et qui chantent mieux que le coucou

dans les bois! Cuckoo! cuckoo!»

La tournée de Daniel avait été heureuse: il s'était défait à bon compte

de toutes ses horloges, et un riche presbytérien lui avait acheté le

grand cadran à rayons d'or que, depuis trois ans, il portait tout

resplendissant au milieu de sa poitrine, sans avoir pu trouver encore à

qui le vendre.

Au détour de la route parurent, entre les arbres, les premières maisons

de la ville de Cleveland; Daniel fit une halte, secoua la poussière de

ses souliers, rajusta sa pauvre toilette, et reprit ensuite son chemin

d'un pas moins pressé qu'auparavant. A mesure qu'il avançait dans la

ville, sa marche se ralentissait encore, et au lieu d'aller le front

haut, comme tout à l'heure, il tenait le nez baissé vers la terre;

enfin, il arriva sur la grande place, toute bordée de chênes verts. La

nuit commençait à tomber; déjà les boutiques étaient éclairées, et,

entre toutes ces lumières, brillaient par excellence les quinquets de

maître Saunders, l'horloger, qui tenait boutique _au char d'Apollon_.

Daniel, retenant son haleine, étouffant le bruit de ses pas, s'avança

vers ce beau magasin, le plus riche sans contredit de tout Cleveland, et

vint coller sa figure aux carreaux de l'une des fenêtres.

Maître Saunders était vastement assis dans son grand fauteuil de cuir

noir, les mains croisées sur son large abdomen; doucement absorbé dans

la tranquille affaire de sa digestion, il tenait ses regards fixés, tout

droit devant lui, sur une grande pendule de bois, qui ornait le fond de

sa boutique, et servait de régulatrice à toutes les montres de

Cleveland. Saunders vénérait sa vieille pendule comme la plus belle

pièce d'horlogerie qui fut sortie de ses savantes mains; c'était pour

lui une occupation toute paternelle que de suivre de l'oeil l'admirable

marche des deux aiguilles dorées, et vous l'auriez vu alors imprimer

machinalement à sa tête grise un petit battement régulier, correspondant

à celui du balancier de la pendule.--Assise à côté de l'horloger, sa

fille Louise filait au rouet; elle courbait la tête d'un air pensif, et

les boucles de ses cheveux blonds couvraient presque entièrement ses

joues vermeilles.

Daniel demeurait toujours immobile aux carreaux. Enfin la jeune fille

leva la tête, et, ses yeux rencontrant ceux de Daniel, qui étaient fixés

sur elle, Louise fit un petit cri étouffé: «Daniel!» En même temps une

vive rougeur vint colorer son visage. «Déjà, s'écria maître Saunders, en

se levant; déjà de retour, _le nez bleu!_» (Il n'appelait jamais

autrement son apprenti, à cause qu'il était originaire de la

Nouvelle-Écosse; et, comme on sait, les habitants de ce pays ont été

surnommés _les nez bleus_ par leurs voisins de l'Union). Daniel avait

ouvert la porte de la boutique et était entré. «Quoi! toutes vendues?

fit maître Saunders avec un gros rire, en retournant brusquement Daniel

par devant et par derrière; toutes... jusqu'au _soleil_! (c'était le

cadran à rayons d'or). Dieu a béni mon voyage,» répondit Daniel, qui

était pieux; en même temps il tira de sa blouse une grosse sacoche toute

ronde d'écus, et la déposa sur le comptoir. Les yeux de l'horloger

pétillèrent, et prenant la sacoche d'une main, il tendit l'autre à

Daniel, lui disant: «Touche là, mon garçon; tu es un brave _nez bleu!_»

Cependant Louise, qui avait vu de grosses gouttes de sueur rouler sur le

front hâlé de Daniel, courait dans l'arrière-boutique, et déjà revenait

avec un grand verre tout plein de _mint-julip_ (eau de menthe), la

boisson favorite des Américains. Elle posa sans rien dire le verre sur

le comptoir, tout près de Daniel, dont les yeux ne perdaient pas un seul

de ses mouvements. L'horloger avait déjà saisi la plume; il dressait ses

comptes; Louise s'était remise à son rouet, et, avec un doux sourire,

elle faisait signe à Daniel de prendre le verre qu'elle avait placé près

de lui; mais Daniel, tout en répondant aux questions multipliées de son

maître, ne songeait qu'à regarder Louise qui lui souriait.

En cet instant entra avec fracas dans la boutique Samuel Saunders, le

fils du maître; il venait du club, où il s'était si chaudement disputé

que la sueur ruisselait encore sur son front. Il entra sans saluer ni

son père ni sa soeur, sans dire un mot à Daniel, saisit le verre que

Louise avait posé sur le comptoir, l'avala d'un trait, et monta en

sifflant à sa chambre. Samuel était un mauvais garçon, qui méprisait son

père et l'horlogerie; il n'avait jamais voulu rien apprendre, si ce

n'est quelques lambeaux de discours des orateurs nationaux, qu'à peine

âgé de dix ans, il déclamait avec fureur dans son école. Une partie de

ses journées se passait à parler, ou plutôt à crier dans les clubs et

les _remuements de piété_ (assemblées religieuses); le reste de son

temps était employé à fumer, à boire ou à jouer. Son père l'avait

plusieurs fois menacé de le chasser de chez lui et de le déshériter;

mais Samuel n'en continuait pas moins son train de vie accoutumé; et

naguère encore il venait de combler la mesure, en abandonnant

publiquement la communion de son père, qui était universitaire, pour

entrer dans la secte remuante des korkornaites. Le seul sentiment noble

qui fut dans son coeur, c'était le patriotisme, mais le patriotisme tel

qu'on l'inspire aux enfants des écoles américaines, c'est-à-dire une

jalousie nationale, plus amère et plus hautaine encore que celle des

Anglais; et sans cesse, dans ses discours, Samuel avait à la bouche les

phrases vaniteuses qui remplissent les romans et les poèmes de son pays;

par exemple: «Les États-Unis sont le plus beau pays du monde... Nous

perfectionnons, nous! nous avons perfectionné la nature humaine...

L'Américain des États-Unis a du fond, de la vitesse, de l'apparence; vif

comme le renard, souple comme l'anguille, fin comme la belette, il

éclipse la création, _il vaut l'argent monnayé_;» et mille autres

glorioles semblables.--Samuel détestait l'apprenti de son père, parce

qu'il était un _nez bleu_, et que les _nez bleus_ n'étaient pas des

hommes à ses yeux; il frémissait de rage en voyant s'asseoir à la table

de citoyens libres cet esclave échappé des fers de la Nouvelle-Écosse,

et il ne lui épargnait ni les mauvais traitements ni les injures. Daniel

supportait tout cela avec douceur, et, rendant le bien pour le mal, il

joignait toujours ses prières à celles de Louise, pour apaiser la colère

de maître Saunders, sans cesse excitée par l'ivrognerie, la paresse et

le libertinage de son mauvais fils.

Quand les comptes eurent été réglés, maître Saunders renferma son argent

d'un air satisfait; et, témoignant à Daniel un intérêt inaccoutumé, il

l'engagea à aller prendre le repos dont il devait avoir grand besoin, et

lui souhaita le bonsoir d'une façon presque affectueuse.

Daniel éprouva un vif sentiment de bonheur en revoyant sa petite chambre

à rideaux blancs. Pendant son absence, une main amie avait arrosé soir

et matin les rosiers qui fleurissaient sur sa fenêtre, et soigneusement

garni de mouron frais et de massepain la cage du petit chardonneret

rouge et noir. Daniel courut ouvrir la croisée, qui donnait sur le beau

lac Erié, et, comme déjà la lune s'élevait, il entendit, sur un des

peupliers de la rive, chanter le rossignol. Son émotion fut si vive

qu'il chancela et fut obligé de s'asseoir.

Daniel et Louise s'aimaient depuis longtemps: mais Daniel ne possédait

rien au monde, et il n'osait découvrir au maître l'amour qu'il avait

pour sa fille. Tout le jour, les deux amants pouvaient à peine se voir

et se parler; mais dès que le soir était venu, Daniel ouvrait sa

croisée, et toujours, à la même heure, Louise ouvrait aussi la sienne,

pour respirer la fraîcheur du lac. Les deux fenêtres se touchaient

presque. Longtemps Daniel n'avait osé adresser la parole à sa voisine;

mais enfin un rossignol vint, l'été, s'établir sur l'un des peupliers de

la rive, et comme il chantait le soir, à l'heure même où les deux amants

se mettaient à leurs fenêtres, la conversation s'engagea en écoutant et

en louant le merveilleux chanteur. Peu à peu étaient ensuite venues les

confidences, les demi-aveux, puis les projets d'avenir, et Louise avait

en cachette brodé pour Daniel une jolie bourse verte où tous deux ils

mettaient leurs petites économies, destinées, dans leur pensée, aux

premiers frais de leur ménage futur.

Cependant les jours et les mois s'étaient écoulés sans que Daniel osât

faire à son maître la solennelle demande. La haine que Samuel lui

portait, et plus encore l'abord dur et sévère du maître, intimidaient

ses meilleures résolutions. Louise devenait triste et pensive, et

souvent ses yeux étaient pleins de larmes qu'elle essuyait à la dérobée,

mais que Daniel voyait bien. Par bonheur vint à passer dans la ville un

horloger ambulant, qui portait sur son dos des horloges à musique. Des

horloges à musique! Avait-on ouï jamais parler à Cleveland d'un pareil

prodige? Quel soufflet sur la joue des pauvres coucous de bois, qui

n'avaient dans le gosier que deux tristes notes, toujours les mêmes! M.

Saunders se piquait d'avoir plus qu'aucun homme vivant reculé les

limites de l'horlogerie; aussi refusa-t-il d'abord de croire à ces

nouvelles merveilles de l'art; mais il entendit de ses oreilles chanter

les heures de l'étranger; et alors, animé d'un beau zèle, il prit ses

outils, s'enferma dans sa chambre, tailla, coupa, fabriqua rouages et

mécaniques; mais il eut beau faire, ses horloges à musique chantaient

tout au plus comme un tournebroche. Il en fut malade de dépit, et

déclara à qui voulut l'entendre que l'étranger qu'on avait vu était tout

au moins un sorcier.

Daniel eut une idée audacieuse, et le soir, à la fenêtre, il confia son

projet à Louise, qui l'approuva de tout son coeur. Le rossignol leur

avait si souvent et si bien chanté sa chanson, que tous les deux la

savaient par coeur d'un bout à l'autre. Daniel disait même à Louise que,

pendant son travail ou ses voyages, dès qu'il venait à penser à elle,

aussitôt la chanson du rossignol retentissait doucement au fond de son

coeur. Daniel, bon ouvrier en horlogerie, entreprit donc de mettre cette

bonne petite chanson dans une horloge. «Maître Saunders, disait-il, est

trop bon horloger pour me rien refuser, si je puis réaliser le

chef-d'oeuvre.» Aussitôt Daniel se mit à l'ouvrage; mais il s'aperçut

bientôt qu'une connaissance précieuse lui manquait: il ne savait pas la

musique; Louise, ne la savait pas davantage. Que faire? Après maintes

délibérations, il fut résolu entre les deux amants que Daniel, lors de

sa prochaine tournée, pousserait jusqu'à Louisville, et irait s'adresser

à M Clarke, le plus fameux organiste de tout l'Ohio, grand musicien,

s'il fallait en croire la renommée, et passé maître dans son art.

Le soir donc de son retour, le pauvre Daniel était accoudé sur sa

fenêtre, à peine remis de sa vive émotion que lui avait fait éprouver la

chanson du rossignol ami; il attendait Louise, et, cependant,

s'attendrissait à regarder le beau lac enveloppé dans les sombres

clartés de la nuit.--Enfin la fenêtre voisine s'ouvrit. «Eh bien?»

demanda Louise avec anxiété.--Elle tendait à Daniel sa petite main

blanche; et lui, pour la baiser, avançait tout son corps en dehors de la

fenêtre, au risque de se précipiter. «Eh bien! Daniel..... reprit

Louise, M. Clarke?...--Je l'ai vu, je l'ai vu! Louise, que Dieu

m'assiste, et l'horloge chantera.» Louise fit un cri de joie, et voulut

que Daniel lui racontât en détail sa fameuse entrevue avec l'organiste.

«Figurez-vous, Louise, un grand homme sec et jaune, enveloppé dans une

robe de chambre à ramages rouges, avec de grandes mains blanches et des

manchettes de dentelle. J'avançais ou plutôt je demeurais sur le seuil,

tournant mon bonnet entre mes mains et me confondant en saints. «Que

voulez-vous de moi, mon garçon?» me dit M. Clarke avec bonté. Je

m'enhardis, et j'entrai tout à fait. Il me fit asseoir et me renouvela

sa question obligeante. Alors je pensai à vous, Louise, et je pris mon

courage à deux mains. «Monsieur, lui dis-je effrontément, je voudrais

faire une horloge qui chantât le même air que le rossignol.» Il sourit,

et je baissai le nez en rougissant. Mais M, Clarke est un très-brave

homme qui ne voudrait faire de peine à personne, et, me voyant ainsi

confus, il me demanda doucement qui m'avait mis en tête cette idée. Je

n'hésitai pas, et lui contai toute notre histoire. Il parait que mon

récit l'intéressa, car il me serra la main à plusieurs reprises, me

disant: «Continuez, mon ami, continuez; je n'aime rien tant au monde que

les bons coeurs.» Ah! Louise, s'il vous connaissait!--Après? dit

Louise.--Quand j'eus achevé de conter, M. Clarke secoua la tête: «Mon

pauvre Daniel, me dit-il, sais-tu bien ce que tu as entrepris? Tu ne le

doutes vraiment pas de ce que c'est que le chant du rossignol; les plus

grands musiciens ont pu à peine le noter. Crois-moi, choisis plutôt tel

autre oiseau que tu voudras, la fauvette, le pinson.» Mais moi, je ne

voulus pas démordre du rossignol, parce que c'est celui-là que vous

aimez le mieux. «J'y mettrai dix ans s'il le faut, répondis-je à M.

Clarke; Louise m'attendra bien... Dites-moi seulement de quelle manière

il faut que je m'y prenne.» Alors M. Clarke me conduisit dans son

cabinet de travail, ouvrit ses gros livres, et me lut tout ce que les

savants ont écrit sur le chant du rossignol. L'un d'eux a compté dans ce

chant vingt-quatre couplets différents, sans parler des variations

(1).--Ah mon Dieu! s'écria Louise.--Ce n'est rien encore, reprit Daniel:

un autre savant a remarqué que le rossignol se servait de seize entrées

et conclusions différentes, pendant que les notes intermédiaires étaient

variées à l'infini (2).--Daniel, dit Louise, il faut choisir un autre

oiseau.--Oh! non, répondit Daniel, maintenant je suis sur de celui-là.

Ecoutez encore. M. Clarke se mit à me chanter lui-même le chant du

rossignol, et vraiment, Louise, en toute autre occasion, il m'eût donné

grande envie de rire. Voici comme il chantait... N'allez pas vous moquer

au moins de ce bon M. Clarke.

Tioû, tioû, tioû, tioû. Zo zo zo zo zo zo zo zo zo zo zo zo zirrhading.

He ze ze ze ze ze ze ze ze zo ze ze ze ze ze ze ze hudgehoi. Hi gai gai

gai gai gai gai gai gai gai gai gai couior dzio dzio pi (3).

[Note 1: Cette observation est de Bechstein.]

[Note 2: C'est l'honorable Daines Barrington qui a fait ce calcul; il

avait étudié pendant trois ans le chant d'un rossignol.--Barrington a

établi une table pour comparer le mérite respectif des oiseaux

chanteurs, en prenant 20 pour le point de perfection. Voici comment il a

évalué le chant du rossignol: _moelleux_, 19; _allegro-presto_, 11;

_notes plaintives_, 19; _étendue_, 19; _exécution_, 19.]

[Note 3: Ce chant appartient aussi à l'honorable Daines Barrington.]

«Voyez si j'ai bonne mémoire. Oh! jamais ces notes-là ne me sortiront de

la tête.--Après m'avoir lu toutes ces belles choses et bien d'autres

encore, M. Clarke me mena chez un ouvrier habile à faire des instruments

de musique, et tous les deux employèrent la journée à me montrer comment

on s'y prenait pour tendre les cordes, faire les soufflets, accorder les

notes, etc., etc. Je demeurai ainsi trois jours en apprentissage à

Louisville, et comme, grâce à Dieu, je ne suis pas maladroit de mes

mains, j'eus bientôt réussi, avec l'aide de M. Clarke et de son ouvrier,

à faire une sorte, de petite serinette qui chantait tant bien que mal:

tioû, tioû, tioû, et le reste. Maintenant il faut que je transporte le

mécanisme dans une horloge. M. Clarke m'a embrassé en partant, et m'a

remis un papier tout plein de notes de musique et de recommandations

mécaniques; de plus, il veut bien que je lui écrive quand je serai

embarrassé.--Je commence demain la machine.»

Louise fit un grand soupir. «Daniel! si vous n'alliez pas réussir!--Bon,

je recommencerai; j'écrirai à M. Clarke; et puis n'ai-je pas sur le

peuplier le meilleur de tous les modèles, un plus grand musicien que M.

Clarke lui-même? C'est à lui que je m'adresserai de préférence quand je

serai embarrassé... Ah! par exemple, je dois vous prévenir, Louise, que

cela nous ruinera. Il y a des cordes d'argent, des roues d'argent, que

sais-je! J'avais grand'peur que M. Clarke ne voulût des roues en

or.--Ah! dit Louise, que le bon Dieu est donc riche, lui qui a fait tant

de rossignols!» Puis elle courut à son tiroir, y prit la petite bourse

verte et la donna à Daniel en lui disant: «Bonsoir, Daniel; je vais

prier Dieu pour que le rossignol ne quitte pas notre peuplier.»

Dès le lendemain, comme il l'avait dit, Daniel entreprit son

chef-d'oeuvre; il était tout plein d'ardeur et sentait croître son

courage à mesure que l'exécution de l'horloge lui révélait de plus

grandes difficultés. Plus d'une fois il défit ce qu'il avait fait, plus

d'une fois il détruisit en un instant le travail de plusieurs jours ou

plutôt de plusieurs nuits; car, durant la journée, Daniel avait peu de

moments à lui. Le vieux Saunders, comme il arrive souvent aux horlogers,

était atteint d'une maladie d'yeux qui l'empêchait de travailler, et il

se reposait sur son apprenti de tous les fins ouvrages d'horlogerie.

Pendant le jour, Daniel travaillait donc pour son maître, et il ne

s'épargnait guère, suivant sa coutume. La vue de Louise, silencieusement

assise au fond de la boutique, enchantait d'ailleurs son travail,

quoiqu'elle lui rappelât aussi l'oeuvre inachevée d'où dépendait le

bonheur de toute leur vie, et lui fit regretter peut-être chaque moment

perdu à une besogne étrangère. Daniel n'osait guère regarder Louise, car

le vieux Saunders, inoccupé et plus chagrin chaque jour, demeurait là et

lui reprochait tous les instants on il prenait haleine. Par bonheur

Louise trouvait toujours moyen, en allant et venant de côté et d'autre,

de s'approcher de l'établi de Daniel, et alors elle fredonnait le plus

bas qu'elle pouvait:

Tioû, tioû, tioû, tioû,

ou bien:

Hi gai gai gai gai gai gai gai gai gai gai gai couior dzio dzio pi,

et Daniel oubliait toutes ses peines.--Un jour le maître entendit le

refrain de sa fille, et il lui dit d'un ton dur et presque colère:

«Quelle diable de chanson chantes-tu donc là?» Louise pâlit, se

déconcerta et ne sut que répondre; ce qui la fit traitet de sotte par

son père.

Le soir, sitôt la boutique fermée, Daniel montait bien vite à sa petite

chambre, et, tout en écoutant le rossignol, il poussait l'oeuvre de

toutes ses forces. Quand il était embarrassé pour une note ou pour un

accord, il allait à sa fenêtre consulter Louise, qui depuis quelque

temps avait beaucoup réfléchi sur la musique du rossignol, et en aurait

remontré à M. Clarke lui-même.--Le Ciel semblait d'ailleurs bénir et

favoriser les deux amants; l'été se prolongeait au delà de toute

espérance; le rossignol chantait toujours, et si bien, que ses chansons

avaient fini par attirer sur son peuplier un autre petit musicien de son

espèce, en sorte que, jusqu'au matin, c'étaient des roulades à n'en plus

finir, des cadences continuelles, un assaut de notes perlées et de

gammes brillantes. L'un n'avait pas fini que l'autre reprenait déjà de

plus belle, comme si tous les deux eussent voulu chanter à en mourir!

Enfin, après une dernière nuit passée tout entière à l'ouvrage,

l'horloge fut finie; elle chantait! Quand Louise descendit, le matin, à

la boutique, Daniel tourna vers elle un visage rayonnant, et se mit à

chanter tout doucement:

Tioû, tioû, tioû, etc.,

sans se lasser, jusqu'à ce que son maître, impatienté, se fut écrié:

«Auras-tu bientôt fini ta chanson de _nez bleu?_» Mais bien certainement

Daniel chanta encore, derrière ses lèvres, toute la journée:

Tioû, tioû, tioû...

Jamais soirée ne fut si longue à venir au gré des deux amants. Pour

surcroît d'impatience, ce jour-là, Samuel Saunders ne rentra point à son

heure accoutumée, et son père, qui l'attendait, ne voulut fermer sa

boutique que bien avant dans la soirée. Enfin, comme Samuel ne rentrait

pas, le maître donna en grondant le signal de la retraite. Aussitôt

Daniel escalada les escaliers, et apporta sur sa fenêtre la précieuse

horloge. Elle devait chanter à minuit, et minuit approchait. Penchée à

sa fenêtre, Louise attendait toute tremblante l'heure fatale. Sûr de son

oeuvre, Daniel riait, triomphait, parlait à Louise de leur prochaine

union; il repassait toutes les peines qu'il avait prises pour construire

son horloge, et enorgueillissait en pensant qu'il n'avait pas eu besoin

d'écrire une seule fois à M. Clarke, si ce n'est pour le remercier de

ses bons avis, et lui annoncer les excellente fruits qu'ils avaient

portés.

Tout à coup le carillon de minuit sonna au clocher de l'église. Louise

fit un cri d'effroi, et le coeur de Daniel se serra malgré lui; mais

aussitôt l'horloge se mit à chanter, et elle n'avait pas encore fini que

les deux rossignols du peuplier continuaient avec elle la chanson

commencée: Louise pleurait de joie, et Daniel embrassait son

horloge.--Le reste de la nuit fut employé à délibérer sur ce qui restait

à faire. Il ne fallait pas perdre de temps; l'on décida à l'unanimité

que le lendemain, à midi, Daniel porterait l'horloge à maître Saunders,

et lui demanderait la main de sa fille, sans autre formalité. Puisque

l'horloge chantait, Daniel pouvait bien traiter d'égal à égal avec son

patron.

Albert Aubert.

(La fin à un prochain numéro.)

Les Enfants Trouvés.

[Illustration: Dortoir à l'hospice des Enfants Trouvésde Paris.]

Vers le milieu du seizième siècle, la population de Paris toujours

croissante, le nombre considérable de pauvres, et aussi d'individus

engagés dans les ordres religieux, avaient multiplié les cas d'abandon

d'enfants nouveaux-nés dans une si effrayante progression qu'on regarda

comme indispensable de consacrer exclusivement un établissement à

recevoir ces pauvres créatures. En 1552, l'hôpital de la Trinité,

jusque-là occupé par les comédiens appelés Confrères de la Passion, fut

affecté à cette destination. Il fut ordonné que les seigneurs

hauts-justiciers, qui, à Paris, étaient tous ecclésiastiques,

pourvoiraient aux frais de cette maison, et le Parlement, par un arrêt

de cette même année, détermina de la manière suivante le contingent de

chacun d'eux:

L'évêque de Paris, 150 livres;--le chapitre de Notre-Dame, 360;--l'abbé

de Saint-Denis, 24;--l'abbé de Saint-Germain-des-Prés, 120;--l'abbé de

Saint-Victor, 84;--l'abbé de Saint-Magloire, 20;--l'abbé de

Sainte-Geneviève, 32;--l'abbé de Tiron, 4;--l'abbesse de Montmartre,

4;--le grand-prieur de France (ordre de Malte), 80;-le prieur de

Saint-Martin-des-Champs, 60;--le prieur de Notre-Dame-des-Champs, 8;--le

chapitre de Saint-Marcel, 8;--le prieur de Saint-Denis-de-la-Chartre,

8;--le chapitre de Saint-Méri, 16;--et celui de

Saint-Benoit-le-Bien-Tourné, 12;--total: 960 livres.

La somme, même pour le temps, n'était ni suffisante pour sa destination,

ni bien lourde pour les imposés. Toutefois, ils réclamèrent contre cet

arrêt; et, par un faux exposé, obtinrent que la cause fut évoquée au

grand-conseil du roi. L'avocat-général qui, à l'audience du 4 juin 1554,

défendit la décision, dit, en parlant de ces seigneurs ecclésiastiques;

«Ils ont si grande aisance que, quand ils contribueraient de leurs

deniers en telle affaire, ils en rapporteraient fruit au double, ou

l'écriture est fausse... Il y céans des chanoines de l'Église de Paris

_dont les enfants sont chanoines_, et se délient de la justice pour les

faveurs,» Ces chanoines, qui prenaient soin de leurs enfants, puisqu'ils

en faisaient des chanoines, trouvaient injuste qu'on leur fit supporter

la charge des enfants des autres; toujours est-il qu'ils finirent par

succomber, et que l'entretien des enfants trouvés demeura à leur compte.

En 1570, l'établissement fut transféré de l'hôpital de la Trinité dans

une maison située dans la Cité, sur le part de Saint-Landry, et affectée

à cette destination nouvelle par le chapitre de Notre-Dame. Elle reçut

le nom de _la Maison de la Couche_. Voulant se faire aider dans son

entretien, le chapitre et l'évêque firent placer dans l'intérieur de

Notre-Dame un vaste berceau pour y mettre quelques-uns de ces enfants,

et provoquer ainsi la libéralité publique. Mais soit qu'elle ne répondit

pas à leur appel, soit que ses dons reçussent une autre destination, les

pauvres enfants étaient fort mal soignés. Postérieurement, en 1656, une

dame veuve, touchée de leur malheureux état, se chargea d'en recevoir

autant que pourrait en contenir sa demeure, voisine de la maison de la

Couche. Ce zèle très-louable ne fut pas secondé par une égale

persévérance. La mère adoptive de ces orphelins s'en remit aux soins de

servantes, qui, lassées de la peine qu'il leur fallait prendre, firent

trafic de ces êtres malheureux, et en vendirent à bureau ouvert à des

mendiants qui leur torturaient les membres pour émouvoir la sensibilité

publique, à des nourrices qui voulaient se débarrasser d'un lait souvent

corrompu ou substituer, pour tromper les parents, un enfant étranger à

un nourrisson mort; elles en vendaient enfin à des magiciens pour des

opérations absurdes et souvent homicides. Le prix de ces enfants ne

dépassait jamais vingt sous, et quand cette denrée humaine devenait plus

abondante que les demandes, la Seine et les égouts recevaient le

trop-plein de la maison. En 1638, un homme, dont la bienfaisance a

sanctifié et immortalisé le nom, Vincent de Paule, qui était allé la

visiter, revint peindre à des femmes riches et charitables, qui le

secondaient dans ses bonnes oeuvres, l'affreux spectacle qui s'était

offert à ses veux. Elles s'occupèrent aussitôt du sort de ces petits

malheureux; mais, ne pouvant les sauver tous, elles en tirèrent douze au

sort, pour lesquels elles louèrent une petite maison à la porte

Saint-Victor. Le commerce des servantes put se continuera l'aide des

autres avec d'autant plus de liberté que leur maîtresse était morte.

Il ne suffisait pas à Vincent de Paule d'avoir attaché son nom à une

idée généreuse, il tenait à lui faire porter tous ses fruits. Le tirage

au sort n'avait que bien incomplètement répondu à ses vues; les secours

étaient insuffisants pour faire plus, et la charité de ces femmes

reculait devant l'énormité des sacrifices que leur imposerait

l'éducation de tous les enfants abandonnés. L'heure critique était donc

venue pour eux. Le saint homme convoqua expressément les dames de

l'oeuvre à une dernière assemblée générale, en 1640, les prévenant

qu'elle avait pour but de décider si l'on abandonnerait ou non le projet

d'institution des Enfants Trouvés. «Or sus, mesdames, leur dit-il, la

compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures

pour vos enfants; vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que

leurs mères selon la nature les ont abandonnés. Voyez maintenant si vous

voulez aussi les abandonner; cessez d'être leurs mères pour devenir à

présent leurs juges. Leur vie et leur mort sont entre vos mains. Il est

temps de prononcer leur arrêt, et de savoir si vous ne voulez plus avoir

de miséricorde pour eux. Ils vivront si vous continuez d'en prendre un

soin charitable, et au contraire, ils mourront et périront

infailliblement si vous les abandonnez.»

Ces éloquentes paroles atteignirent leur but; les larmes coulèrent, de

formels engagements se prirent, et le salut des pauvres enfants fut

résolu. On décida qu'il ne serait plus fait de choix parmi les enfants à

élever. Vincent de Paule voulut assurer davantage encore son succès, en

éveillant la sollicitude du roi. Il obtint plusieurs secours successifs

de Louis XIII, qui accompagna l'ordonnancement de ce qu'il lui donna en

1642, de lettres patentes où on lisait: «Ayant été informé par des

personnes de grande piété que le peu de soin qui a été apporté jusqu'à

présent à la nourriture et entretènement des enfants trouvés exposés

dans notre bonne ville et faubourgs de Paris, a été non seulement cause

que, depuis plusieurs années, il serait presque impossible d'en trouver

un bien petit nombre qui ait été garanti de la mort, mais encore que

l'on a su qu'il en avait été vendu pour être supposés et servir à

d'autres mauvais effets, ce qui aurait porté plusieurs dames officières

de l'hôpital de la Charité, de l'Hôtel-Dieu, de prendre soin de ces

enfants, et y auraient travaillé avec tant de zèle et de charitable

affection, qu'il s'en élève à présent un grand nombre; et voulant les

assister autant qu'il nous est possible en l'état présent de nos

affaires, nous avons délaissé auxdits enfants trouvés, etc.» Les dons de

Louis XII s'étaient montés à 4,000 livres de rente. En 1644, lu reine sa

veuve, régente de Louis XIV, déclara, au nom de celui-ci, «qu'imitant la

piété et la charité du feu roi, qui sont vertus vraiment royales, le roi

ajoute à ce premier on un autre don annuel de 8,000 livres de rente.»

Elle se réjouit en même temps de ce que, grâces aux secours donnés

jusqu'alors et aux aumônes des particuliers, la plus grande partie des

enfants trouvés ont été depuis élevés, et que PLUS DE QUATRE CENTS sont

vivants.

[Illustration: Voitures servant au transport des nourrices des enfants

trouvés.]

L'oeuvre s'était également vu accorder les bâtiments de Bicètre; mais

l'air de cette maison fut regardé comme d'une vivacité mortelle pour de

nouveaux-nés, et elle obtint de transférer ses enfants dans une maison

vis-à-vis Saint-Lazare, où les soeurs de la Charité furent chargées de

les soigner. Le Parlement, par arrêt du 3 mai 1667, confirmé par le

Conseil d'État le 10 novembre 1668, ordonna que les seigneurs

hauts-justiciers de Paris seraient tenus de paver annuellement à cette

maison une somme de 15,000 livres. Cette ressource nouvelle mit les

administrateurs à même de se procurer un emplacement plus commode. Ils

firent l'acquisition d'un grand terrain avec maisons situé dans le

faubourg Saint-Antoine, et y construisirent un vaste bâtiment. Plus

tard, pour avoir en même temps un lieu plus central pour les dépôts, ils

louèrent dans la Cité trois petites maisons qui appartenaient à

l'Hôtel-Dieu. En 1670, des lettres patentes de Louis XIV déclarèrent la

maison des Enfants Trouvés l'un des hôpitaux de Paris, et ce qui n'avait

jusque-là été qu'une oeuvre privée devint ainsi une institution

publique. Depuis lors l'établissement a reçu de notables améliorations

et pris des développements progressifs. Les maisons louées près le

parvis Notre-Dame tirent place, en 1747, au bâtiment qui sert

aujourd'hui de bureau central à l'administration des hôpitaux, et qui

fut consacre aux enfants trouvés, jusqu'à ce que, postérieurement, leur

établissement, fût transporté rues d'Enfer et de la Bourbe, où il est

aujourd'hui.

[Illustration: Collier des enfants trouvés.]

L'administration des hospices possède et elle a publié le tableau du

nombre annuel d'enfants déposés dans l'établissement depuis 1640 jusqu'à

nos jours. Nous ne le reproduirons point en entier, mais nous en ferons

connaître la progression et nous en signalerons quelques époques. En

1640, année de la détermination généreuse que fit enfin adopter Vincent

de Paule, on en retira de la maison de la Couche et des mains des

servantes dont nous avons parlé un certain nombre, qui, joint aux dépôts

de l'année, forma un chiffre de 372. En 1641, les entrées furent de 229;

en 1650, 393; en 1660, 491; en 1671 (année qui suivit l'érection de

l'oeuvre en institution publique), 738; en 1678, 1,006; en 1694, 3,788.

Le chiffre décrut considérablement ensuite, et ne se releva de nouveau

jusqu'à cette hauteur qu'à cinquante-six ans de là, en 1750, où les

réceptions se montèrent à 3,789. Le règne de Louis XV leur fit, vers la

fin, atteindre des nombres dont elles n'avaient jamais approché, et dont

elles se sont toujours tenues assez loin depuis. En 1770, on reçut 6,918

enfants, 7,156 en 1771, 7,079 en 1772. Le nombre décrut ensuite, ne fut

jamais plus bas que sous la République, où il varia de 3,122 à 4,589, et

s'éleva, sous l'Empire, par suite de rétablissement d'un tour par

arrondissement décrété en 1811. En 1810, il avait été de 4,502; il fut

de 5, 152 l'année suivante. Sous la Restauration, le chiffre le plus

élevé fut 5,497, en 1828. En 1837, année dans les derniers mois de

laquelle commencèrent à être prises les mesures qui rendent aujourd'hui

le secret des dépôts presque impossible, il descendit à 4,644. En 1839,

il décrut jusqu'à. 3,182; en 1841, dernière année dont nous ayons

l'état, il ne s'est pas élevé au delà de 3,698.

Ces mesures nouvelles, nous aurons à les apprécier dans un article où il

nous sera possible également d'examiner la question des enfants trouvés

au point de vue moral et administratif. Aujourd'hui c'est l'historique

de l'établissement de Paris que nous avons voulu tracer, et nous venons

de le faire; ce sont quelques détails sur les réceptions et

l'administration des enfants que nous voulions donner, et il nous reste

à les consigner ici.

L'hospice des Enfants Trouvés reçoit tous les enfants exposés ou

abandonnés âgés de moins de deux ans; au-dessus de cet âge, ils sont

dirigés sur l'hospice des orphelins. Du reste, en 1841, sur 3,698

enfants reçus, 227 seulement n'étaient pas nouvellement nés.

[Illustration: Costumes des enfants trouvés.]

Dès qu'un en Tant est apporté à l'hospice, qu'il y vienne par la voie du

tour, qui, à proprement parler, n'existe plus aujourd'hui, ou qu'il y

soit transporté par les soins d'un commissaire de police, comme ayant

été présenté à son bureau, ou relevé sur la voie publique, on dresse,

sur un registre spécial, un acte détaillé de son admission, où se trouve

consigné son acte de naissance, s'il en a un, ou, à défaut, les

renseignements qu'on a recueillis sur lui, sur le lieu et l'heure où on

l'a trouvé, et les signes qui peuvent servir à le faire reconnaître par

ses père et mère, si jamais plus tard ils se présentent pour le

réclamer, en remplissant d'ailleurs les formalités voulues. Ce

procès-verbal dressé, on lave ces enfants, on les pèse, et l'expérience

a démontré que bien peu de ceux qui n'atteignent pas le poids de six

livres peuvent être élevés. Des salles, qu'on nomme _crèches_, sont

garnies de berceaux séparés les uns des autres. Là, jour et nuit, des

berceuses et des nourrices, sous les ordres de surveillantes, attendent

les pauvres créatures délaissées par leurs mères. Plus tard, le plus

grand nombre d'entre eux sont envoyés en nourrice à la campagne. Ceux

dont la santé exige des soins médicaux sont élevés dans

l'établissement.--La mortalité des enfants trouvés jusqu'à l'âge de

douze ans est effrayante. En 1704, sur ceux qui avaient été reçus dans

l'année même, elle fut de 60 sur 100; en 1775, elle s'éleva à 85 sur

100; en 1821, elle fut de 74; et de 1816 à 1837, c'est-à-dire pendant

vingt-deux ans, la moyenne, sur tous les enfants reçus et suivis jusqu'à

l'âge de douze ans, a été de plus des trois quarts, 76 sur 100. Or, les

tables de la mortalité en France font connaître que sur 100 enfants 40

succombent avant cet âge de douze ans; la mortalité des enfants trouvés

à Paris a donc dépassé la moyenne de mortalité de tous les enfants en

France, de 50 pour 100. Ce qui a pu servir à bien fixer son chiffre réel

et à n'être point abusé par les nourrices de campagne qui, pour

continuer à recevoir leur salaire de l'administration, substituaient

antérieurement d'autres nourrissons à ceux qu'elles avaient reçus

d'elle, quand ces pauvres créatures étaient venues à mourir, c'est un

collier qui est scellé au cou des enfants par une plaque de plomb, et

attaché par des cordons, rouges pour les filles, bleus pour les garçons.

Aucun enfant ne monte dans la voiture des nourrices sans que ce signe de

reconnaissance, qui n'est pas sans inconvénients, nous le dirons, mais

qui n'offre pas celui de pouvoir être enlevé sans que l'administration

s'en aperçoive, soit suspendu au cou de son nouveau pensionnaire. On

substitue aujourd'hui au collier des boucles d'oreille également

scellées: c'est une amélioration.

Les orphelins, qui ne sont qu'une division des enfants trouvés, portent

un costume uniforme, qui se compose, pour les garçons, d'un pantalon en

drap marron et d'une veste semblable, avec collet en drap bleu; pour les

filles, d'une robe d'étoffe bleue, d'un tablier, et d'un homme noir avec

une petite dentelle pareille.

C'est sous cette livrée de l'abandon, ou souvent, dans un département

éloigné, où l'enfant a été mis en nourrice, et confié à un agriculteur,

qu'il faut l'aller chercher, quand sa famille indigente a ramassé la

somme nécessaire pour le retirer, et a justifié de la possibilité de lui

procurer du travail et des moyens d'existence. Oh! dans ce cas, quand

c'est vraiment la misère, la misère seule, qui a porté une pauvre mère à

éloigner d'elle son enfant, il a beau n'avoir jamais entendu sa voix, il

nous semble néanmoins qu'au bonheur de cette femme, en le retrouvant, il

doit la deviner et en quelque sorte la reconnaître. Mais quand c'est le

vice qui a conseillé cet éloignement, et quand un calcul d'intérêt ou un

caprice vient le faire cesser, quelle émotion attendez-vous de cet

enfant que vous avez sans pitié voué au malheur?

Le 16 novembre 1717, un commissaire de police dit Châtelet, Jean Lebas,

passait devant l'église de Saint-Jean-le-Rond, tout près de Notre-Dame;

il n'était que six heures du matin: l'air était froid et humide, et un

brouillard épais laissait à peine percer les premiers rayons du jour.

Quelques femmes et des ouvriers attroupés paraissaient considérer

attentivement quelque chose, et parlaient entre eux avec vivacité. Le

commissaire de police approcha, et bientôt entendit les vagissements d'un

nouveau-né, qui avait été exposé sur la seconde marche de

Sain-Jean-le-Rond. L'enfant avait été soigneusement enveloppé, et la

recherche des vêtements qui l'entouraient annonçait l'opulence de ses

parents; aussi une, vive indignation se faisait-elle remarquer dans le

groupe. La mauvaise mère! disait une marchande à la halle; elle est

riche et elle abandonne son enfant!--On devrait bien la mettre en prison

pour sa vie, si la justice venait à la découvrir,» disait une laitière.

Le commissaire fit l'office de sa charge, prit l'enfant dans ses bras et

se disposa à le transporter aux Enfants Trouvés. «Ne l'emportez pas,

s'écria la femme d'un vitrier du voisinage; la pauvre créature mourra

dans votre hôpital; je n'ai pas d'enfants, il m'en servira. «Ce

nouveau-né paraissait, en effet, n'avoir que quelques heures à vivre

tant il était pâle, froid et chétif, aussi le commissaire laissa-t-il

faire la femme, du vitrier, il lui abandonna l'enfant, après avoir pris

note exacte des signes de reconnaissance qui avaient été déposés auprès

de lui. Cette femme était pauvre, bien pauvre, mais elle avait un coeur

excellent, et se prit de la tendresse la plus vive pour le petit

infortuné qu'elle avait sauvé, et qui bientôt l'aima comme il eût aimé

sa mère. Quelques jours à peine s'étaient écoulés, lorsqu'un inconnu

entra chez elle, et lui remit le titre d'une pension de 1,200 livres de

rente destinée à l'éducation de l'enfant, et constituée sur sa tête.

Toutes les recherches tentées pour découvrir les parents furent sans

résultat, et ce mystère demeura impénétrable. Mais plus tard, quand les

bons soins de sa mère adoptive eurent rendu la vie à cet infortuné;

quand ses jeunes dispositions l'eurent fait distinguer par ses maîtres;

quand, développées par l'étude, elles l'eurent mis à même de n'avoir

plus rien à apprendre au collège, l'enfant trouvé rentra chez sa

bienfaitrice, dans la modeste demeure de laquelle il continua à habiter,

alors même que le nombre et le mérite de ses écrits l'eurent élevé au

comble des honneurs auxquels un homme de lettres puisse arriver, et lui

eurent conquis une célébrité européenne.--Il y avait, en ce temps-là,

une soeur du cardinal-archevêque de Lyon, femme d'esprit et jolie femme,

menant du front la galanterie et les affaires, et à laquelle ses

liaisons avec le régent et le cardinal Dubois avaient assuré une

puissante influence et une éclatante renommée: c'était la mère de

l'enfant trouvé. Lorsque celui-ci fut devenu un homme illustre, la

tendresse de sa mère, si longtemps endormie, commença à se réveiller.

Elle témoigna le désir de voir son fils; mais on eut grande peine à

l'amener à une entrevue avec elle, et il ne céda aux plus pressantes

instances qu'en mettant pour condition expresse qu'il sérait accompagné

par sa mère d'adoption. Le jour de la visite: est convenu; la grande

dame attend, son fils arrive; mais lorsque madame de Tencin (c'était

elle) s'avance en ouvrant les bras, d'Alembert (c'était lui) s'écrie, les

yeux en pleurs; «_Vous n'êtes pas ma mère! Je n'en connais qu'une: c'est

la vitrière!_»

_(La fin à un prochain numéro.)_

Correspondance.

Nous recevons de M. le bibliophile Jacob la lettre suivante en réponse à

un article du numéro 41 de _l'Illustration_, sur le Catalogue de M. de

Soleinne. Nous faisons suivre cette réponse de quelques observations de

M. T., auteur de cet article.

_A M. le Rédacteur en chef de_L'ILLUSTRATION.

Monsieur,

_L'Illustration_ a publié, dans son avant-dernier numéro, un article au

moins étrange sur le Catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de

Soleinne, Catalogue dont j'ai fait paraître le premier volume, en

gémissant comme un vrai bibliophile d'être en quelque sorte complice de

la vente de cette admirable bibliothèque.

Les personnes qui voudront bien recourir au Catalogue si rudement

attaqué y trouveront, je l'espère, de quoi le défendre contre de

pareilles attaques. Ce Catalogue, que nous étions loin de croire

irréprochable avant que M. T. l'eût examiné sans y signaler aucune

erreur réelle, renferme deux ou trois mille notes littéraires et

bibliographiques que les juges les plus compétents, M. Brunet, l'auteur

du _Manuel du Libraire_, M. Wallkenner, le savant éditeur de La

Fontaine, M. de Monmerqué, M. Brunet de Bordeaux, etc., ont daigné

honorer de leur suffrage.

Ordinairement, un catalogue de livres ne présente que des titres plus ou

moins complets, plus ou moins logiquement classés; j'ai voulu faire

plus: à la description fidèle et minutieuse des ouvrages, j'ai ajoute

des jugements, des observations, des dissertations, tout ce qui est du

ressort de la bibliographie raisonnée. Voilà sans doute mon crime aux

yeux de M. T. Ce n'était pas une raison suffisante pour tronquer mes

phrases, pour en dénaturer le sens, pour me faire jouer tout à tour,

dans ce Catalogue, le rôle de Tartufe et relui de La Palisse.

J'ai découvert un autographe de Molière,--cela est incontestable; mais

je me suis donné la peine de le démontrer dans une note de cent

cinquante lignes, où j'ai accumulé toutes les preuves historiques qui

viennent à l'appui de l'authenticité de cette découverte. Après quoi,

j'ai pu m'écrier avec une sorte de triomphe: «VOICI DONC ENFIN UN

AUTOGRAPHE DE MOLIÈRE!» C'est là un événement littéraire qui mérite bien

d'être imprimé en grandes majuscules.

J'ai cru reconnaître le style de Molière dans une pastorale, _Métisse_

dont l'auteur est ignoré et qui ne paraît pas même avoir de mise au

jour;--mais j'ai cité quelques passages de cette pastorale à l'appui

d'une opinion qui n'a pas d'autre base que l'identité du style avec

celui de Molière. L'homme se révèle par ses actions, l'écrivain par son

style. J'en prends à témoin M. T.

J'ai souvent hésité entre deux on trois auteurs contemporains qui se

sont offerts à mon esprit, lorsqu'il s'agissait de trouver le véritable

père d'un ouvrage anonyme.--Cette hésitation entre plusieurs auteurs se

reproduit sans cesse dans la recherche des anonymes. Certains ouvrages

n'ont-il pas été attribués à dix auteurs différents? Pourquoi vouloir me

forcer à opter entre eux? Que sais-je? Qu'en savez-vous?

Je m'en réfère, quelquefois à l'avis de mon lecteur, et j'ai l'air de

l'inviter à prononcer pour moi.--En effet, je n'ai dû compter que sur

des lecteurs éclairés, instruits et surtout impartiaux.

Je ne cite pas toujours le livre et la page du livre où je puise un

fait, un renseignement. De là ces formules vagues: Je crois avoir lu...

N'avons-nous pas lu quelque part?...--Je confesse que je ne me rappelle

pas, à point nommé, tous les livres que j'ai lus, et d'ailleurs, en

rédigeant un catalogue, même avec soin, j'aurais été quelquefois dans

l'impossibilité de courir après le volume qui fournissait une citation

ou une autorité à ma mémoire. J'oublie souvent, Dieu merci! mes propres

ouvrages; ne puis-je parfois oublier ceux des autres?

Je n'ai pas dit, page 19: «Cette traduction doit être de Nicolas Oresme

ou de Christine de Pisan ou d'un autre,» ce qui serait une niaiserie,

j'en conviens; mais j'ai dit moins naïvement: «Cette traduction en prose

du _Thérence français_ doit être de Nicolas Oresme ou de Christine de

Pisan ou d'un autre _contemporain du roi Charles V, qui avait fait faire

cette traduction comme celle de Tite-Live_.» Je n'ai pas dit davantage:

«On peut croire que l'éditeur était Barbazan ou quelque autre,» mais

j'ai dit ce que je dirais encore, ne vous déplaise «Ou peut croire que

l'éditeur était Barbazan ou quelque autre _qui aurait eu communication

du texte reçu par de Beauchamps ou par La Monnoye._» Je devrais

peut-être me résigner à prendre les ridicules que l'on me prêt: on a

bien fait du brave et héroïque La Palisse, mort à Pavie, chevalier sans

peur et sans reproche, le naïf et burlesque La Palisse de la chanson.

Quant à l'erreur qui existe; dans la préface, où j'ai confondu le

Monsieur, comte de Provence, du règne de Louis XVI, avec le Monsieur,

comte d'Artois, du règne de Louis XVIII, je passe condamnation sur ce

point; mais je n'avais pas attendu l'article de M. T. pour corriger

cette erreur, à l'aide d'un carton. J'eusse été plus reconnaissant, si

M. T, m'avait procuré les éléments d'un bon errata, qui est encore à

imprimer.

M. T. m'a seulement appris que, depuis l'avènement d'un nouveau

commissaire royal auprès de la Comédie-Française à la place de M. le

baron Taylor, les archive du théâtre avaient été classées. C'est une

heureuse nouvelle, et nous félicitons. M. l'archiviste, fût-ce le

signataire de l'article auquel je réponds. Mais ce classement des

archives n'infirme pas le paragraphe de la préface qui a surtout ému la

bile de M. T. «Lorsque M. le baron Taylor, cet ardent régénérateur de

notre scène française, eut remis ses pouvoirs de commissaire royal

auprès du Théâtre-Français, il y eut, DIT-ON (ET NOUS AIMONS À CROIRE

QUE CES BRUITS SONT FAUX OU EXAGÉRÉS), une sorte de pillage dans les

papiers et la bibliothèque de ce théâtre, qu'on avait respectés depuis

cent cinquante ans, et M. de Soleinne APPRIT que des registres de la

Thorillière, des lettres de Lekain et de mademoiselle Clairon, etc.,

avaient été vendus par un brocanteur à la porte de la

Comédie-Française». Tant que dura l'administration de M. le baron

Taylor, qui a rendu les plus grands services à la scène française, où il

fit monter la jeune école, en offrant à ses études la tragédie de Talma

et la comédie de mademoiselle Mars, tant que dura cette administration

noble, généreuse et intelligente, les archives du théâtre furent

intactes: il est vrai qu'elles n'étaient pas encore classées. Je n'ai

accuse personne en disant que des lettres de Lekain et de mademoiselle

Clairon tombèrent alors dans les mains des amateurs d'autographes.

Est-ce que des spoliations du même genre n'ont pas eu lieu à différentes

époques dans les archives du royaume, dans celles du dépôt de la guerre?

Les archives du Théâtre-Français sont-elles plus sacrées pour les

voleurs d'autographes? L'auteur de l'article veut-il se faire caution

que rien n'a été détourné dans ces archives?

Enfin, M. T., semble me rendre responsable de ce que M. de Soleinne n'a

pas laissé de testament; il s'étonne fort que les héritiers ne suppléent

pas à l'absence de ce testament et ne fassent point à l'État l'abandon

d'une bibliothèque qui a coûté 500,000 fr. et dont l'État, insouciant, a

refusé de s'assurer la propriété à un prix bien inférieur. M. de

Soleinne serait mort de chagrin plutôt que d'apoplexie, s'il avait prévu

que sa bibliothèque dut être vendue aux enchères et dispersée. Est-ce là

un motif suffisant pour que des héritiers renoncent de gaieté de coeur à

la meilleure part de leur héritage? Je regrette, en vérité, que l'auteur

de l'article ne soit pas le légataire universel de M. de Soleinne: il

eut probablement donné la bibliothèque au Théâtre-Français. Le

Théâtre-Français lui saura gré de l'intention.

Pour moi, qui ne suis malheureusement point assez riche pour faire un

tel don, moi qui ai vendu ma chère bibliothèque historique à l'encan,

laquelle aurait fait si belle figure dans les galeries de Versailles, je

ne puis que m'affliger du sort probable des livres recueillis avec tant

de persévérance par M. de Soleinne: c'est moi qui organise leur

dispersion et leur perte. Le médecin, croyez-le, pleure quelquefois son

malade qu'il voit mourir; le fossoyeur même peut aussi pleurer en

creusant la fosse de son ami. Que n'ai-je pas fait pour sauver la

bibliothèque de M. de Soleinne, pour obtenir que la munificence

nationale lui ouvrit un asile dans un établissement public! J'ai prié,

j'ai supplié, j'ai crié au sacrilège: j'ai même essaya d'intéresser les

souverains étrangers à la conservation de ce vaste dépôt dramatique.

Hélas! jusqu'à présent, je n'ai pas mieux réussi que les héritiers, qui

s'étaient émus avant moi de la destruction de ce monument unique élevé

par M. de Soleinne à la gloire du Théâtre. Cependant j'espère encore,

puisque la vente n'est pas commencée.

J'ai fait, du moins, ce qu'il m'était permis de faire: un Catalogue

détaillé, en 3 volumes in-8, qui complétera la _Bibliothèque_ du

Théâtre-Français, du duc de La Vallière, et qui sera certainement plus

utile que le catalogue de Pont-de-Vesle. Le mauvais vouloir de M. Y.

n'empêchera pas que mon dialogue ne soit désormais la seule

bibliographie du Théâtre. M. T. aurait mieux fait de tourner ses

malédictions contre les gouvernements qui ont en mains le salut de la

bibliothèque de M. de Soleinne et qui la condamnent à périr. S'il se

préoccupe de la destinée de cette bibliothèque, s'il aime les livres, il

l'eût prouvé en faisant cause commune avec nous, qui souhaitons

ardemment de pouvoir réaliser le voeu de M. de Soleinne.

Vous penserez maintenant, monsieur, que je ne suis pas habile dans l'art

de _dépister_ les anonymes, puisque je n'ai point deviné celui de

l'article que je déclare injuste, léger et mal fondé sous tous les

rapports. Certes, je ne reconnaîtrai jamais dans cet article le

commentateur d'une fort bonne édition des oeuvres de Molière, l'éditeur

de la Revue _rétrospective_, cet excellent recueil dont les curieux de

l'histoire et de la littérature réclament la continuation, l'auteur

d'une _Vie de Molière_ pleine de recherches, de saine critique et de

bonne foi littéraire.

Agréez, monsieur, etc.

PAUL JACOB, bibliophile.

M. T. aurait bien mauvaise grâce, après le paragraphe qui termine cette

lettre, et dans lequel la bienveillance devient dithyrambique, à

renouveler ses critiques et à venir dire aux bibliographes qui ont

répondu à l'envoi du _Catalogue_, en écrivant à son auteur que

La chute en est jolie, amoureuse, admirable,

à venir leur dire:

Quoi? vous avez le front de trouver cela beau!

M. T. tient donc le mérite du _Catalogue_ pour constant, et il garderait

le silence s'il n'avait à se défendre à son tour, non pas d'avoir porté

un jugement _au moins étrange_ c'est l'épithète qu'il avait lui-même

donnée au livre, et qu'on lui retourne; les lecteurs jugeront qui la

mérite mais d'avoir fait un article _injuste, léger et mal fondé sous

tous les rapports._

M. T. ne se croit pas _injuste_ pour avoir préféré au système de

suppositions vagues et de désignations indéterminées du bibliophile

Jacob la précision de M. Brunet et celle de M. Barbier. Il croit qu'en

bibliographie, dans le cas où l'on se dit à soi-même: _Que sais-je?_ le

mieux est de ne rien dire; il croit que dire que l'auteur d'une

traduction doit être ou Oresme, ou Christine de Pisan, _ou quelque autre

contemporain du roi Charles Ier_, qui a eu des millions de

contemporains, c'est parler pour ne rien nous apprendre. Il croit enfin

qu'il n'y a nulle raison pour substituer ce nouveau mode de

bibliographie, que l'auteur du _Catalogue_ appelle raisonné, à l'ancien,

qu'il appellera, lui, raisonnable.

M. T. ne se croit pas _léger_ pour avoir dit que les archives du

Théâtre-Français sont aujourd'hui plus complètes que sous

l'administration précédente, puisqu'on a pris le soin d'y faire rentrer

ce qui en était sorti depuis quinze ans. La légèreté est à porter une

accusation grave sans prendre le moins du monde la peine de vérifier si

elle est fondée, et de croire qu'il suffit de l'admettre et de l'émettre

comme un _on dit_. M. T. n'a point à se porter caution que rien n'a été

pris; c'est à celui qui publie une accusation à prouver qu'il est en

droit de le faire. M. T. n'est point et il n'a jamais demandé à être

archiviste du Théâtre-Français ni d'aucun autre établissement public;

mais il dit ce qu'il sait et ne dit que cela.

M. T. ne croit pas avoir été _mal fondé sous tous les rapports_ à se

rire du désespoir de comédie prêté aux héritiers de M. de Soleinne. Ils

vendent sa bibliothèque: ils sont dans leur droit; mais, au nom du ciel!

pas de grimaces! Un demande à M. T. ce qu'il eut fait à leur place.--Il

eût mis, quelque parti qu'il eût pris, ses paroles d'accord avec ses

actions.

Oui, sans doute, ce _Catalogue_ sera désormais la seule bibliographie du

théâtre. Honneur en soit rendu à M. de Soleinne! La transcription pure

et simple des titres de tous les volumes, de toutes les brochures que ce

bibliophile persévérant et consciencieux a réunis, constituera le plus

complet et le plus utile indicateur de tous les ouvrages de la

littérature dramatique.

A son tour, et en terminant, M. T. dira au Bibliophile Jacob: «Vous

aime, les livres, la bibliographie, qui semble aride à tant de

travailleurs, a de l'attrait pour vous. Vous êtes actif, laborieux,

persévérant; entreprenez quelque grand labeur. La _Bibliothèque

Historique_ de Lelong et de Fontenelle est à refaire. Mettez-vous à

l'oeuvre, mais mettez-vous-y en renonçant à faire de vos notes un

questionnaire pour votre lecteur; ne faites de notes que quand vous

aurez quelque chose à dire. Et vous aurez fait une oeuvre sérieuse, une

oeuvre utile, et nous serons le premier à l'applaudir.»

L'Illustration, No. 0042, 16 Décembre 1843 · 第 5 / 14 题