Alaman entra au ministère des relations extérieures avec l'idée
fortement arrêtée de faire marcher de pair la réforme politique et
financière; l'exécution de la seconde devait lui fournir les moyens
d'opérer la première, et, pour y parvenir, il ne s'agissait que
d'appeler aux emplois les hommes les plus probes. Telle était la
corruption apparente, qu'il semblait impossible de pouvoir les trouver.
S'il n'en trouva pas en effet un nombre suffisant en qui la capacité se
joignit à la probité, il sut du moins, en utilisant ceux qu'il
rencontra, réprimer les concessions des employés qu'il maintint, par ce
moyen, la contrebande fut comprimée, le trésor vit ses coffres se
remplir du produit des droits qui, avant lui, ne servaient qu'à enrichir
les administrateurs des douanes; et les troupes, bien payées, bien
habillées, purent devenir un appui pour le gouvernement. Les dépenses ne
dépassant plus les recettes, l'économie présida aux dépenses du trésor,
confié au ministre Maugino; en un mot, sous l'administration d'Alaman,
le Mexique se vit organisé en véritable gouvernement, et ce fut lu
première fois depuis l'Indépendance.
[Illustration: Dom Lucas Alaman.]
Le brigandage des grandes routes, du moins entre Vera-Cruz et Mexico,
subit le même sort que la contrebande. Des détachements de cavalerie
vinrent occuper les principaux repaires; quelques voleurs signalés par
leurs exploits furent étranglés _(garrotados)_ ou fusillés; les autres
suspendirent aux murs de leur maison leur carabine et leur lacet jusqu'à
des temps plus prospères, tandis que la contrebande, traquée à
Vera-Cruz, s'allait réfugier à Tuxpam. Les voyageurs purent circuler
sans crainte que quelque rencontre, fâcheuse ajoutai une croix de plus
aux croix de meurtres des chemins, et les douaniers préposés au
déchargement des navires s'armèrent, bien à contre-coeur, d'une
incorruptible sévérité.
Des perturbateurs politiques restaient encore à châtier, et, dans leur
état permanent de récidive, leur châtiment ne devait être rien moins que
la mort. Malheureusement pour la tranquillité future du Mexique, un
homme de cabinet avait à lutter contre des généraux; il est vrai que cet
homme avait pour lui l'argent nécessaire pour les atteindre partout où
leur cri de guerre retentissait. Santa-Anna était en tête; mais, à cette
époque, sa vie inactive dans son _hacienda de Manga de Clavo_ fut son
salut, car l'oeil d'Alaman était ouvert sur lui, prêt à faire un signe
pour le faire arrêter. Les plages brûlantes de l'océan Pacifique furent,
comme on l'a vu, d'un faible secours pour Guerrero, qu'on fusillait à
_Puerto-Escondido_ en 1831; Codallos et Victoria partagèrent le même
sort sans que le premier pût être sauvé par son frère, alors gouverneur
de Mexico, et sans que la qualité de frère de l'ancien président de la
république, D. Guadalupe Victoria, pût servir de sauvegarde au second. A
propos de Guerrero et de Picaluga, qui le vendit, nous devons rectifier
ici une inexactitude dont nous avons été involontairement coupables. Des
renseignements authentiques nous apprennent d'abord que la somme qui lui
lui comptée, inscrite de la main même d'Alaman sur les registres de la
trésorerie, fut de deux cent mille francs, et en second lieu que
Picaluga n'est point mort. On le raya de la liste des citoyens génois,
et après s'être fait renégat de sa religion, comme il l'avait été de son
honneur il alla porter son infamie au service de Mahomet. Tels étaient
les importants changements qui avaient eu lieu au Mexique dans le cours
des années 1830 et 1831.
De ce moment commença pour le pays une ère nouvelle. Jusqu'alors il
n'était arrivé qu'au second degré de civilisation, c'est-à-dire que ses
ressources ne consistaient que dans l'agriculture et la vente des
bestiaux. Alaman voulut mettre le peuple qu'il gouvernait au niveau des
peuples d'Europe, en le faisant manufacturier, industriel. L'industrie
ne fleurit qu'au sein de la paix, et la paix était faite. Cette grande
question si nécessaire à la prospérité nationale avait été appréciée et
mûrement pesée par Alaman.
La nature, qui s'est complu à doter le Mexique de trois climats
différents, brûlant, tiède et froid (par comparaison), qui adonné aux
terres de ces trois latitudes une fertilité inépuisable, un ciel
toujours pur, des chaînes de montagnes du haut desquelles les eaux
pluviales font rouler l'or dans les plaines, où l'argent est plus commun
que la houille; la nature, qui a circonscrit entre deux océans son
immense territoire, qui l'a rendu propre à toutes les cultures, a oublié
de lui donner des fleuves navigables. Elle a aussi tellement accidenté
le sol qu'on ne peut prévoir comment les chemins de fer pourront le
traverser; en un mot, le Mexique est privé des voies de communications
naturelles qui ont été données comme compensations aux pays moins
favorisés. La question industrielle est donc pour lui plus vitale encore
que pour tout autre, puisqu'il ne peut exporter ses matières premières
jusqu'au littoral de ses deux mers.
Sur la demande du président du conseil Alaman, pour encourager les
essais d'industrie, une partie des fonds provenant des droits de douanes
fut appliquée sous le nom de banque de secours _(banco de avio)_ a des
prêts aux diverses industries du coton, du fer, de la soie, de la laine
et du papier. Une autre partie de ces fonds était destinée également à
l'achat en Europe des machines nécessaires qu'il livrait gratis aux
manufacturiers. Ce fut à cette époque qu'il en vint quelques-uns de
France, qu'Alaman accueillit comme les autres, et mieux que n'auraient
pu le faire supposer son antipathie pour nous et la froideur avec
laquelle il accueillit notre révolution de Juillet, son parti
représentant l'aristocratie au Mexique. Cependant, comme il n'avait, en
vue que le bien de son pays, il ne fut pas exclusif, ainsi que nous
l'avons déjà dit. L'industrie allait donc prendre son essor, la paix
était rétablie, les arsenaux étaient garnis de munitions, les droits de
douanes régulièrement perçus, les chemins réparés, entretenus, purgés
des bandes qui les infestaient; un seul homme encore debout menaçait de
jeter au milieu de ce calme général une épée toujours au service de ses
caprices, et au moment même où les mesures allaient être prises pour
faire expier à Santa-Anna ses perturbations passées, le révolution de
Vera-Cruz (V. Santa-Anna) éclata; celui-ci s'empara des fonds que la
sage prévoyance d'Alaman avait amassés à Vera-Cruz: (2,500,000 fr.) et
qui malheureusement servirent à renverser l'homme le plus nécessaire à
la prospérité du Mexique, en élevant celui qui fut toujours le plus
acharné à sa ruine.
Dans la lutte qui s'engagea entre le général Santa-Anna et le
gouvernement, et dont on a vu le résultat, en janvier 1832, ce fut en
vain qu'Alaman donna aux généraux qu'il employa les instructions les
plus précises, de l'argent, des troupes aguerries, leur impéritie fit
échouer tous les plans qu'il avait tracés dans la méditation du cabinet.
Le ministre de la guerre, le général Facio, ne fut pas plus heureux;
Alaman ne put monter à cheval pour réparer leurs fautes, et après la
capitulation faite par Bustamante, il disparut subitement de la scène
politique, sans que personne pût savoir où il s'était réfugié, ni quel
mystérieux asile le mettait à l'abri de l'animadversion du parti
victorieux.....................
Quinze mois après, pendant la présidence de Santa-Anna, qui n'ignorait
cependant pas les projets avortés d'Alaman à son égard, celui-ci reparut
dans Mexico aussi inopinément qu'il l'avait quitté. Tout ce qu'on put
savoir, c'est que, craignant pour sa vie, à tort ou à raison, il avait
été s'enfermer dans un couvent qui lui avait prêté l'ombre et le silence
de son cloître. Ce fut dans cette retraite inaccessible qu'il laissa
s'amortir le ressentiment des passions politiques, et le secret fut si
bien gardé qu'un ignore encore aujourd'hui le couvent qui lui servit
d'asile. Isolé complètement des affaires publiques jusqu'en 1837, il
recommença à y prendre part quand Bustamante devint président pour la
seconde fois. Nous devons dire ici que Alaman obtint dans cette élection
le plus de voix après Bustamante, et qu'il ne s'en fallut que de peu
qu'il ne fût nommé président lui-même. Son habileté ordinaire sut du
reste, dans le partage de l'autorité, lui réserver la plus large part,
et, l'on peut citer comme modèle du genre la position suprême qu'il eut
le talent de se créer.
La constitution centrale, dite constitution de Tagle, du nom du sénateur
qui en avait proposé le plan, avait créé, comme troisième pouvoir, un
consul du gouvernement (_consejo de gobierno_), et lui avait assigné de
singulières attributions. Ce conseil avait, entre autres droits, celui
de donner son opinion sur toutes les lois proposées par les Chambres
avant que le président n'y donnât sa sanction pour les décider. Il avait
encore la faculté d'examiner les lois, soit qu'elles fussent discutées
et adoptées par les Chambres, soit qu'elles fussent présentées aux
Chambres par le président ou ses ministres, et de prendre comme eux
l'initiative en cas de besoin. Ses discussions, en outre, étaient
secrètes, et rien ne transpirait au dehors de ce qui s'y était passé. La
présidence de ce Conseil d'État fut offerte à Alaman, qui trouva ce
poste trop en évidence encore, et qui fit nommer le général Moran à sa
place, en se réservant pour lui la vice-présidence. Il fut président de
fait, et par l'influence qu'il avait sur le général, et par la mauvaise
santé de ce dernier, qui lui permettait rarement d'assister aux
délibérations. Il résulta donc de tout ceci qu'Alaman, qui se rappelait
encore avec effroi l'insomnie de ses nuits et l'agitation de ses jours
quand il était ministre responsable, se trouvait sans responsabilité
aucune par le secret des discussions, libre de prendre telle mesure qui
lui plairait, et investi d'une autorité plus influente dans le
gouvernement que les ministres eux-mêmes, qui avaient tout le dégoût,
toute la responsabilité des affaires. Ce coup d'éclat fut la lin de la
carrière politique d'Alaman, qui se vit encore, en 1840, arraché par les
turbulences de Santa-Anna à la position élevée qu'il occupait, la
constitution ayant été anéantie, et le _consejo de gobierno_
naturellement dissous lors de l'abdication du président Bustamante.
Lorsque Santa-Anna reconquit pour la seconde fois l'autorité suprême
dans Mexico, encore encombré des débris de quelques-uns de ses plus
beaux monuments, les bons citoyens durent su voiler le visage;
Bustamante s'en vint demander à l'Italie déchue des consolations au
malheur de son pays, Alaman ne put se dissimuler que de bien longtempa
il ne devait plus y jouer de rôle public, et il résolut de réaliser par
lui-même l'idée de la grande création industrielle qu'il avait cherché à
encourager par le _banco de avio_. Il établit donc à Orizava, ville de
l'État de Vera-Cruz, un immense atelier de filature et de tissage de
coton. Cet établissement, situé dans un pays délicieux et fertile, le
plus avancé dans la culture de la matière première qu'on voulait
utiliser, put, au bout de quelque temps, par l'élégance de sa
construction, par le luxe de ses machines, par l'importance de ses
produits, rivaliser avec les fabriques les plus remarquables d'Europe.
Cette nouvelle industrie, créée à grands frais, avait malheureusement
pour rivale, presque vis-à-vis de son berceau, à une distance qu'une
goélette bonne voilière peut franchir en deux jours, à la
Nouvelle-Orléans en un mot, une industrie semblable, mais forte, mais
puissante, et qui, par le travail des esclaves, l'ancienneté de ses
ateliers, pouvait livrer ses produits à un prix infiniment plus bas. Le
petit port de Tuxpam, alternativement fermé et réouvert, dans lequel la
contrebande, expulsée de Vera-Cruz par Alaman, s'était à diverses
reprises réfugiée, offrait, par sa position, un excitant irrésistible au
désir d'importer au Mexique ces produits des États-Unis, les toiles de
coton, unique vêtement du peuple mexicain. Ce n'était pas asses pour
protéger les premiers pas de l'industrie cotonnière à Orizava d'avoir
prohibé l'importation de ses produits, le gouvernement devait encore
établir sur toute la côte du golfe une ligne formidable de douaniers. Il
n'en fut rien. Le gouvernement de Santa-Anna, semblable au prodigue et
au dissipateur qui a dilapidé un riche héritage, un semblable encore au
riche malaisé qui contracte des emprunts onéreux, fruits de son
désordre, tolérait encore parfois le commerce interlope, selon les
offres qui lui étaient faites.
Tuxpam alors, comme un volcan mal éteint, vomissant sur le littoral des
milliers de ballots de _mantas_, que des muletiers apostés enlevaient
pendant la nuit, tandis que les goélettes qui les avaient apportées ne
paraissaient déjà plus à l'horizon que comme une bande d'oiseaux qui
s'envolent.
Le résultat de cette tolérance coupable fut de placer, tant à Mexico
qu'à Orizava et partout, les industriels découragés dans une situation
désastreuse; la filature d'Orizava fut la première à ressentir les
cruels effets de celle concurrence des États-Unis, et cette société,
dont Alaman était le chef, fut obligée de suspendre le paiement de
nombreux effets mis en circulation pour effectuer les capitaux
nécessaires à son exploitation. Cette somme s'élevait à 1,200,000
piastres, soit 7,000,000 de francs. La faillite d'Alaman jeta la
consternation dans le commerce mexicain, et les journaux d'Europe s'en
préoccupèrent en lui donnant le nom du Cockenil américain. Il supporta
cette position fâcheuse avec un sang-froid et une indifférence qui
furent loin de lui faire honneur dans l'esprit public. Les arrangements
furent désastreux pour les créanciers, et la cession de ses biens une
fois faite, Alaman ne s'occupa plus de cette affaire.
Il n'est plus aujourd'hui que simple administrateur des biens du duc de
Monteleone. Santa-Anna, qui, comme nous l'avons dit, n'ignore pas
qu'Alaman l'eût fait fusiller sans pitié s'il avait pu mettre la main
sur lui aux jours de sa puissance, n'a gardé, avec sa bénignité
accoutumée, aucun ressentiment de ses terribles intentions; il le
consulte même souvent, et il n'y aurait rien de bien étonnant à ce que,
par ses conseils, il ait procédé aux incroyables mesures fiscales qu'il
vient de prendre, et qui sont le prélude d'une expulsion générale des
étrangers, des Français surtout.
En terminant, disons qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître dans
l'homme dont nous avons esquissé la vie à grands traits, des talents
politiques de premier ordre, une capacité d'homme d'État peu ordinaire,
une incroyable activité au travail. Ou doit regretter pour lui que la
nature ne l'ait pas jeté dans un moule plus héroïque, ou qu'elle ne
l'ait pas fait naître au moins dans une société plus civilisée, où la
force du corps ne fasse pas pour ainsi dire tout le mérite; il aurait
pu, au besoin, exécuter, les armes à la main, ses savantes combinaisons
de cabinet, et le Mexique n'en serait pas aujourd'hui réduit à l'état de
caducité précoce où il est tombé. Au reste, le principal défaut du parti
qu'Alaman représentait a été de n'avoir pu trouver un général capable de
commander avec fruit les forces militaires mises à sa disposition, et
cette pénurie d'hommes de guerre a été bien fatale au pays. La politique
d'Alaman ne s'est jamais distinguée par sa droiture, et l'on ne peut
manquer, en comparant avec sa conduite dans les affaires commerciales,
de faire la réflexion que l'improbité publique marche plus souvent qu'on
ne pense de front avec l'improbité privée.
L'Horloge qui chante.