Histoire de la Semaine. _Portrait de M. Nothomb; État actuel des
bâtiments de la fabrique incendiée à Rouen; Portrait de M. Tyrrell._
--Courrier de Paris, _L'Acropédestre; Foyer de la Danse, à
l'Opéra_.--Ouverture des Cours de l'École Polytechnique. _Costumes des
élèves de l'École Polytechnique; Porte de l'École; Cour intérieure de
l'École; Salle de Dessin, à l'École_.--Révolutions du Mexique. _Portrait
de don Lucas Alaman_. (Suite et fin.)--L'Horloge qui chante, nouvelle,
par Albert Aubert.--Les Enfants Trouvés. _Quatre
Gravures_.--Correspondance.--Voyages en Zigzag, par M, Topffer. _Quinze
Gravures_.--Annonces.--Modes. _Une Gravure_. Amusement des
Sciences.--Rébus.
Histoire de la Semaine.
L'histoire de la semaine ne découvre à l'intérieur aucun fait de quelque
importance. Dans les départements, les nouvellistes vivent sur les
événements locaux; à Rouen, on va visiter les ruines qu'a faites un
incendie considérable, qui, comme tous ceux qui éclatent dans cette
ville aux rues étroites et aux maisons vermoulues, a menacé de réduire
tout un quartier en cendres; à Saint-Etienne, on suit avec sollicitude
l'enquête commencée sur un accident arrivé sur le chemin de fer et causé
par une malveillance qui pouvait faire de nombreuses victimes. A Paris,
on regarde le télégraphe se mouvoir et on lit avec curiosité les
comptes-rendus des séances législatives de Madrid, d'Athènes et de
Bruxelles, en attendant qu'on puisse assister à celles du palais
Bourbon.
[Illustration: M. Nothomb, ministre de l'intérieur, en Belgique.]
A Bruxelles donc, dans la Chambre des Députés, la question des rapports
commerciaux entre la France et la Belgique a été soulevée par M.
Castiau, un des nouveaux députés du Hainaut. Il a fait ressortir ce
qu'il y avait eu d'impolitique et d'injuste de gratifier l'Allemagne
d'avantages dont la France avait payé assez chèrement la jouissance par
les concessions qu'elle avait faites, pour qu'on ne les transportât pas
à une autre nation sans compensation aucune, sans espoir même d'en
obtenir, à titre purement gratuit et uniquement, en quelque sorte, pour
donner à la France le droit d'accuser la diplomatie belge de déloyauté
et de duplicité. Nous n'aggravons ni n'affaiblissons le reproche: nous
reproduisons les termes mêmes dans lesquels il a été formulé. Le
ministre de l'intérieur, M. Nothomb, a cherché à y répondre; mais ce
ministre, dont nous ne contestons pas l'habileté, cet orateur dont nous
reconnaissons le talent, n'est pas arrivé à justifier la mesure
incriminée. Le dialogue qui s'est engagé entre M. Castiau et lui à la
tribune a même prouvé que ce n'était pas la justesse du reproche que M.
Nothomb espérait combattre avec succès, mais plutôt son opportunité.
«Vos paroles sont imprudentes, a dit M. le ministre de l'intérieur.--Il
n'y a jamais d'imprudence à dire la vérité.--Si fait,» a répliqué M.
Nothomb, dont l'aveu est bon à enregistrer.
[Illustration: État actuel des bâtiments de la fabrique incendiée à
Rouen, le mardi 28 novembre.]
A Madrid, l'intrigue se complique de plus en plus, et il est toujours
difficile de bien comprendre les dépêches télégraphiques avant que les
correspondances et les journaux en soient venus donner le commentaire.
M. Gonzalès Bravo a rempli la mission que la reine lui avait confiée de
composer un cabinet. Le général Mazarredo, le marquis de Pena-Florida,
M. Mayans et M. Portillo ont été nommés ministres de la guerre, de
l'intérieur, de la justice et de la marine. Tous sont à la dévotion du
général Narvaez. Il n'a pas encore été disposé du portefeuille des
finances. Le jury a fort bien senti que la lutte ne pouvait être entre
un journal et M. Olozaga, et le _Heraldo_ contre lequel l'ex-Ministre
avait porté plainte le premier jour où la fable des violences qu'il
avait exercées contre la reine fut mise un circulation, le _Heraldo_ n'a
pas été mis en accusation, parce que l'accusation a été reproduite
partout et doit se juger ailleurs qu'en Cour d'assises. Les explications
de M. Olozaga ont produit beaucoup d'impression sur la Chambre; aussi
a-t-elle, pour l'élection des deux vice-présidents du congrès appelés à
remplacer MM. Gonzalès Bravo et Mazarredo, devenus ministres, donné la
majorité aux amis du ministre révoqué; MM. Madoz et Canica ont été
nommés, le premier par 70 voix contre 75, le second par 77 voix contre
73. C'est après ces résultats de scrutin que le télégraphe nous a appris
qu'une proposition de mise en accusation de M. Olozaga, présentée par
sept députés, avait été prise en considération par 81 voix contre 66. Il
y a dans ce déplacement apparent et brusque de la majorité quelque chose
d'inexplicable avant que les termes de la proposition nous soient
connus, et qu'on nous ait dit si nul progressiste n'a voulu on votant
pour sa prise en considération, amener l'intrigue à l'épreuve d'un débat
public. L'émotion populaire a été vive à Madrid, et des coups de feu ont
été tirés par la troupe sur le peuple. Il nous paraît difficile de
croire au bruit qu'on a fait courir à Paris des préparatifs de départ
de la reine Christine pour l'Espagne. Personne ne doit être tenté d'y
aller en ce moment. Puisse la crise actuelle ne pas nécessiter au
contraire dans la Péninsule des émigrations nouvelles!
--A Athènes l'assemblée nationale se livre à la vérification des
pouvoirs. Après cette opération, elle s'occupera de la Constitution. On
entrevoit un germe de division. Une fraction extrême, mais en faible
minorité, demande le système d'une Chambre unique. La majorité, à la
vérité, est bien prononcée pour le système de deux Chambres; mais elle
se subdivise elle-même en une fraction qui vont abandonner au roi la
nomination des sénateurs et c'est la plus faible; une autre qui voudrait
la réserver à la nation ou à la Chambre des Députés, et une troisième
qui veut y faire participer tout à la fois, et pour moitié, le roi et la
nation. Les ambassadeurs étrangers ont déclaré ne vouloir se mêler en
rien des affaires intérieures.
--Le congrès des États-Unis a dû ouvrir sa session le 4 décembre. On dit
que le président Tyler, voulant répondre par un coup d'État à certaines
intrigues de l'Angleterre, aura proposé dans son message d'admettre le
Texas dans l'Union américaine. Ce bruit a acquis une assez grande
consistance. Toutefois, il règne depuis quelque temps une si grande
incertitude dans toutes les nouvelles qui nous viennent d'Amérique,
qu'il est prudent d'attendre des faits positifs. Il est constant du
reste que le Texas, le territoire d'Orégon, l'esclavage, le tarif et le
droit de visite paraissent devoir être longtemps encore des causes
permanentes d'hostilité entre les deux nations.--La _Gazette des Postes_
de Francfort nous a appris par sa correspondance ce Saint-Pétersbourg
que, dans les premiers jours de septembre, un combat sanglant a eu lieu
entre les Avares et les troupes russes. Les Avares habitent la partie
septentrionale du Lesgnistan. Ils avaient attaqué un village ami. Le
colonel Weselowski se rendit immédiatement sur les lieux; mais l'ennemi
comptait de huit à dix mille hommes. Les Russes étaient inférieurs en
nombre; cependant ils se battirent avec courage. Ils ont perdu mille
hommes; on croit même que le colonel est resté sur le champ de bataille.
La _Gazette d'Augsbourg_ parle également d'un rude échec que les Russes
auraient éprouvé dans le Daghestan, où une division russe aurait été
attaquée à l'improviste et mise un déroute par les montagnards
circassiens.--A la Nouvelle-Zélande des collisions sanglantes ont eu
lieu entre les Anglais et les naturels de Cloudy-Bay. Des nouvelles
récentes annoncent que la plupart des principaux résidents anglais ont
trouvé la mort dans les combats successifs qu'ils ont eus à soutenir
contre les insulaires.--A la Havane a éclaté également une révolte d'un
certain nombre de nègres. Des lanciers espagnols et des colons ont
marché contre eux. Les révoltés ont eu une cinquantaine de morts; on
leur a fait soixante-sept prisonniers; le reste a pris la fuite. Ces
soulèvements deviennent de plus en plus fréquents, et demandent qu'on y
réfléchisse. Beaucoup de lettres on été publiées cette semaine à
l'occasion du séjour à Londres de M. le duc de Bordeaux et de ses
réceptions. On a vu paraître les épîtres de ceux qui croyaient avoir à
expliquer pourquoi ils avaient tardé à s'y rendre, et de ceux qui ne s'y
rendent pas du tout. Ou a lu aussi une lettre du prince, portant pour
suscription _à M. de Chateaubriand_ mais qui, bien plus probablement,
était adressée à la France. C'est toutefois Chateaubriand qui y a
répondu, et, comme toujours, il a parlé de son pays en homme qui a
concouru à sa gloire, et de la liberté en écrivain qui a su parfois la
servir. Cette correspondance demeurera comme document historique. On
annonce du reste que le ministère anglais aurait fait signifier à M. le
duc de Bordeaux l'ordre de quitter l'Angleterre. N'oublions pas une
lettre adressée par l'organe du _Sun_ aux partisans du duc de Bordeaux,
et renfermant un défi en forme que leur adresse M. le comte Grignan de
Labarre. «Vous croyez, leur dit-il, rendre hommage au toi de France dans
la personne du petit-fils de Charles X; eh bien! vous êtes dans
l'erreur. Le fils de l'infortuné Louis XVI est vivant, il est maintenant
en prison pour dettes: c'est M. le duc de Normandie, expulsé de France
au moment où il allait démontrer ses droits, reconnus par le duc de
Berri lui-même au moment de sa mort.» En conséquence M. le comte de
Grignan de Labarre propose aux _chefs de la noblesse française_ réunis
en ce moment à Londres de se former en cour d'enquête sous la présidence
de M. le duc de Bordeaux, afin de résoudre la question depuis si
longtemps pendante de l'existence du dauphin de France, «S'il ne s'agît,
dit-il, que d'une imposture grossière, comme on a osé le soutenir, elle
sera solennellement confondue. Si le duc de Normandie est réellement ce
qu'il prétend être, le duc de Bordeaux est trop loyal pour ne pas rendre
lui-même hommage à son souverain légitime.» Le défi, comme on le voit,
est nettement posé; mais nous n'avons pas appris encore qu'il ait été
accepté. Un certain nombre de lecteurs anglais paraissent cependant
l'avoir pris au sérieux.--Cela a fait presque autant de bruit à Londres
qu'une explosion qui a eu lieu dans le quartier de Clerkenwell, par
suite de fuites survenues à des conduits de gaz traversant un égout. Au
dire du _Times_, plus du quarante maisons auraient sérieusement
souffert; des façades entières auraient été ébranlées, des marchandises,
des meubles déplacés, brisés et jetés çà et là; d'énormes grilles de fer
lancées à plus du trente mètres; des pavés, des dalles en quelque sorte
déracinés et projetés au loin à des distances considérables; mais, parmi
bonheur providentiel, personne n'a péri au milieu de ce désastre, qui un
instant a pu faire croire à une secousse volcanique. L'enquête faite à
ce sujet établit que l'explosion a eu lieu dans un grand égout commun,
et qu'elle a été déterminée par un morceau de papier allumé qu'un fumeur
avait laissé tomber par la grille de l'égout.
O'Connell a obtenu, ce qui était si important pour lui, de n'être jugé
que par le jury de 1844, dont la liste est dressée sous l'active
surveillance des repealers. En attendant le jour de sa comparution, il
est allé présider à Limerick un grand banquet en l'honneur de M.
O'Brien, qui s'est rallié à la cause du rappel. Le libérateur a déclaré
qu'on lui avait offert de renoncer aux poursuites ou de ne pas faire
exécuter la condamnation qui pourrait être prononcée, s'il voulait
abandonner le rappel. «Ai-je besoin de dire, s'est-il écrié, que j'ai
repoussé cette proposition? Non, non, tant qu'il me restera un souffle
de vie, je ne transigerai pas sur la cause du repeal. Tant que je
vivrai, je soutiendrai que l'Irlande a le droit d'avoir son Parlement;
et si l'on me jette en prison, eh bien! j'aurai encore ma plume pour
communiquer mes pensées à mes concitoyens..... Malgré l'intervention et
les préventions officielles, la paix subsiste; la paix donc, voilà mon
ordre! la paix, voilà ma prière! la paix toujours, et l'Irlande sera
libre.»--La mort vient de frapper un des coïnculpés du grand agitateur.
Le révérend M. Tyrrell, prêtre de l'Église catholique d'Irlande,
renvoyé, ainsi qu'O'Connell, devant le jury, a été enlevé à ses
paroissiens et à ses juges. C'était un nomme qu'entourait l'estime
publique, et dont la présence dans l'association avait dû attirer bon
nombre d'adhésions. Son portrait est donné par plusieurs feuilles
anglaises d'après lesquelles nous le reproduisons.
[Illustration: M. Tyrrell, coaccusé d'O'Connell, décédé.]
On a dressé l'état civil des souverains de l'Europe et fixé l'âge qu'ils
auront au 1er janvier prochain. Le roi de Suède aura 80 ans; le pape, 78
ans, le roi des Français, 70 ans; le roi de Wurtemberg, 62 ans; le roi
de Bavière, 57 ans; le roi de Danemark, 57 ans; le roi des Belges, 51
ans; l'empereur d'Autriche, 50 ans; le roi de Prusse, 50 ans; l'empereur
de Russie, 47 ans; le roi de Saxe, 16 ans; le roi de Sardaigne, 15 ans;
le roi de Naples, 31 ans; le roi des Grecs, 26 ans; la reine de
Portugal, 25 ans; la reine d'Angleterre, 21 ans; le sultan. 20 ans;
enfin Isabelle d'Espagne, 13 ans.--Les reliques de Charlemagne, qui
comptent à peu près autant de siècles que l'innocente Isabelle a
d'années, et que nous avions dit avoir été égarées et retrouvées dans la
cathédrale d'Aix-la-Chapelle, donnent lieu aujourd'hui à une réclamation
rectificative qui n'est pas sans intérêt. Suivant cette, version
nouvelle, ces reliques n'ont jamais été égarées dans la basilique, qui
les honore comme celles d'un fondateur et d'un saint. On a toujours su
qu'elles étaient conservées dans la grande châsse d'argent doré qui a
été évidemment faite pour les recevoir, et que la tradition attribue,
sans que l'archéologie s'y oppose, à Frédéric Barberousse, le grand
admirateur de Charlemagne et le grand bienfaiteur de sa basilique. Il ne
s'agissait donc nullement de trouver l'auguste dépouille, mais de
constater son état et d'étudier sur toutes ses faces le monument qui la
protégeait, admirable morceau d'orfèvrerie romane couvert de
bas-reliefs, de gravures, d'émaux et d'inscriptions dont une partie
reste habituellement cachée contre la muraille. M. Arthur Martin,
l'auteur, avec M. Cabier, de la _Monographie de Bourges_, se proposant
de faire connaître par une nouvelle publication le trésor
d'Aix-la-Chapelle, obtint sans peine de la bienveillance du chapitre la
faveur insigne de faire descendre la pesante châsse du lieu élevé on
elle était placée, et le privilège plus grand encore de la faire ouvrir.
Il fallut quelques heures de recherches pour découvrir, pour trouver le
système de sa construction: on reconnut enfin les joints des portes sous
les plaques de métal qui couvrent les versants du toit, et l'on n'eut
plus que quelques clous à enlever pour découvrir l'intérieur. Il ne
renfermait qu'un seul corps, bien que, d'après la tradition et les
historiens du quinzième siècle, Frédéric eût enseveli les reliques de
saint Léopard avec celles de Charlemagne. Le squelette était à peu près
entier, et les ossements qui manquaient étaient précisément ceux une
l'on vénère à part depuis plusieurs siècles dans la même église. On sait
en effet que le chapitre et la ville d'Aix-la-Chapelle ont toujours été
tellement jaloux de leur possession, qu'ils en ont refusé des parcelles
et à des rois de France et à des empereurs. Ces ossements supposent une
stature élevée: la fémur est de 52 centimètres.--Auprès des ossements se
trouvaient une feuille de parchemin et deux riches étoffes. A la vue du
parchemin, l'on avait espéré rencontrer quelque précieux document
historique; mais cette pièce n'était datée que de la fin du quinzième
siècle, et constatait seulement que les os de l'avant-bras avait été
extrait de la châsse par le chapitre pour être offert à la vénération
publique dans un bras d'argent doré donné par Louis XI. L'une des
étoffes, tissue en soie, semblait appartenir au quinzième siècle;
l'autre, de soie et de fil, présentait dans toute sa pompe
l'ornementation du douzième. Un circonstance de grand intérêt pour
l'archéologie fut la découverte, sur cette dernière étoffe, d'une
inscription grecque faisant partie du tissu. Ou a su par là que ce
magnifique travail, que l'on eut pu croire un produit de la fusion du
byzantin, du latin et de l'arabe, qui s'opérait en Sicile et dans la
grande Grèce à la fin du douzième siècle, provenait directement des
manufactures impériales de Constantinople. Les deux étoffes, après avoir
été calquées, ont de nouveau recouvert la dépouille du grand homme; un
nouveau procès-verbal a été déposé à côté de celui du quinzième siècle,
et la châsse, refermée, a repris sa place accoutumée sur le haut rayon
où les innombrables visiteurs du trésor devront, comme auparavant, se
contenter d'entrevoir une partie de ses merveilles.--Nous avions promis
de faire connaître le jugement qui serait définitivement porté sur le
coeur trouvé à la Sainte-Chapelle. Mais la discussion s'est, cette
semaine, continuée entre M. Taylor et M. Letronne, l'un plaidant pour
saint Louis, l'autre contre, et elle ne paraît pas toucher encore à sa
conclusion.--On a placé au Louvre, au milieu de la salle dite de Henri
IV, contenant les agates, les émaux, les vases précieux, etc., sur un
piédestal en marbre vert, un grand bassin entièrement couvert de
ciselures représentant une multitude de sujets et timbré aux armes
fleurdelisées. C'est le bassin qui était à la Sainte-Chapelle de
Vincennes, et qui a servi aux baptêmes de Philippe Auguste et du comte
de Paris.--De glorieux restes encore plus dignes de nos respects, ce
sont les vieux soldats qui forment l'effectif du l'hôtel royal des
Invalides. On vient de publier un état de ces braves dans lequel on
trouve 11 chevaliers de Saint-Louis, 208 membres de la Légion-d'Honneur,
10 militaires privés des deux jambes, 5 de deux bras, 180 aveugles, 365
privés d'une jambe, 255 d'un bras, 151 affligés de blessures diverses.
Il y a dans le nombre 667 vieillards âgés de plus de soixante-dix ans.
Les journaux allemands ont eu cette semaine une annonce qui a obtenu un
grand succès et une large publicité. Ils nous ont appris qu'un souper à
la viande de cheval, qui a eu lieu le 17 novembre à Koenigbade, près de
Stuttgard, avait réuni plus de cent cinquante personnes de toutes les
conditions de la ville et des environs. Le service consistait en potage
au riz, en viande salée et en cheval à la mode. Tous les convives oui
été d'accord sur ce point, que la viande était non seulement tendre et
d'un goût agréable, mais qu'on ne pouvait la distinguer du boeuf, et que
la soupe au bouillon de cheval était agréable et sans aucun goût
particulier. Ce qui prouve que le préjugé contre ces mets était
très-faible et qu'il a disparu promptement, c'est que tous les plats
n'ont pas tardé à être consommés, et qu'il a fallu en préparer d'autres
pour les convives retardataires. On a aussi exprimé le désir de se
réunir prochainement pour un autre repas du même genre.--De leur côté,
tous les journaux de Paris ont reçu, avec invitation de l'insérer, la
note suivante: «Un ancien officier, qui a été sept fois maire d'une
grande commune, se trouvant, à défaut de fortune, dans l'impossibilité
de tirer parti d'un immeuble qui, dans d'autres mains, pourrait être
l'origine d'une fortune colossale, désirerait aliéner les belles ruines
de l'antique château de la Perrière, situé sur la rive gauche de la
rivière de Bram, dans la commune d'Oradour-Saint-Genest, à dix
kilomètres de la ville du Dorat, arrondissement de Bellac. Au seizème
siècle, sous le règne de François Ier, et du temps du chevalier Bayard,
ce château, d'après la tradition, appartenait au connétable de Bourbon,
comte de la Marche, qui y faisait battre monnaie. Il y a, assure-t-on, à
la suite des caves, de vastes souterrains dans lesquels le prince avait
déposé d'immenses trésors; on porte sans y comprendre les objets d'art
et d'antiquité, à plus de quatre-vingt millions les valeurs contenues
dans des tonnes qui furent aperçues, par un effet du hasard, il y a
environ cent vingt-cinq ans, à travers une énorme grille de fer,
laquelle ne put être enlevée, parce que la mauvaise qualité de l'air
empêcha de conserver la lumière; ce qui fit dire aux crédules villageois
qui se trouvaient là: «que le diable s'était emparé du trésor, et qu'il
fallait y renoncer.» Tout cela est raconté journellement par les vieux
habitants du voisinage qui l'avaient entendu dire à leurs
pères.--Actuellement les fouilles et les recherches pourraient être
faites avantageusement par une société ou un homme riche.--Le
propriétaire, n'étant pas en position d'en faire les frais, offre de
vendre le fonds moyennant cinquante mille francs et la centième partie
de ce qui aura été trouvé. S'adresser, franco, à Me Lesterpt, notaire à
Darnac (Haute-Vienne). MM. les directeurs des journaux, de toutes les
opinions, sont priés de vouloir bien reproduire, _gratuitement_,
l'article ci-dessus, et lui donner la plus grande publicité. Ceux qui
auront cette obligeance feront une bonne oeuvre, car il est de l'intérêt
public que des capitaux considérables ne demeurent pas plus longtemps
enfouis.» C'est donc une bonne oeuvre que nous venons de faire, et qui
nous donne au prix Monthyon des droits sans partage, les journalistes
quotidiens ayant probablement voulu faire leur profit particulier d'un
avis aussi important.
M. Feuillet, membre libre de l'Académie des Sciences morales et
publiques, et conservateur de la Bibliothèque de l'Institut, vient de
mourir à l'âge de soixante-quinze ans. C'était un homme d'une instruction
étendue, qui s'était concilié l'affection et l'estime de tous les
savants, avec lesquels il était depuis si longtemps en rapports
quotidiens.--Nous avons lu dans plusieurs feuilles qu'un neveu de
Lavoisier, une des gloires de la France, venait de mourir à Bicètre. On
ne nous a pas dit s'il fallait le reprocher au pays, et si c'était un
injuste abandon qui avait fait franchir à ce malheureux la porte de ce
triste séjour.
_L'album_ et le _keepsake_ triomphent; le renouvellement de l'année est
la saison de leurs victoires et conquêtes. Dans quinze jours, le boudoir
et le salon étaleront leur récolte de _keepsakes_ et d'_albums_ pour
1844 négligemment abandonnés sur le marbre de la cheminée, sur la table
de palissandre, sur l'acajou, sur le velours: agréables refuges pour le
désoeuvrement de la soirée, jouets brillants qui empêchent la satiété et
l'ennui; les charmantes fantaisies de Grandville et de Tony Jobannot,
les douces romances de Loïsa Puget et de Labarre sont d'un merveilleux
secours pour rompre la monotonie d'un long tête-à-tête, ou ranimer une
conversation qui se meurt d'inanition.--Vous êtes à bout de paroles,
vous vous sentez la bouche sèche et le cerveau malade; cette crise de
nerfs qui s'appelle un bâillement vous saisit à la mâchoire et à la
gorge; que devenir et que faire? Si vous restez court, vous passez pour
un sot, et pour un manant si vous cédez à la crise nerveuse: l'_album_
et le _keepsake_ viennent heureusement à votre aide et vous sauvent de
ce double affront. Oh! quel charmant livre! dites-vous en vous levant;
quel délicieux recueil de romances! Et vous allez droit au bienheureux
spécifique; tandis que vous en parcourez les pages une à une, vous
reprenez haleine, la salive vous revient, et, si peu que vous soyez un
bâilleur exercé vous glissez adroitement votre bâillement entre deux
feuillets.--Il ne faut donc pas s'étonner du grand nombre de _keepsakes_
et d'_albums_ que le 1er de l'an consomme; l'étrenne, comme on voit, en
est utile et agréable.--A tout commencement d'année, on doit s'attendre
à être visité, pendant douze mois, par une quantité d'ennuyés,
d'ennuyeux et de niais; il est sage de se précautionner et de faire ses
provisions: l'_album_ distrait ces gens-là, et le _keepsake_ leur donne
une contenance.
L'occasion est bonne: je pourrais vous recommander des _albums_ et des
_keepsakes_ par douzaines; il en pleut de toutes les couleurs, tous plus
ou moins satinés, veloutés, illustrés et dorés sur tranche; mais dans
cette multitude, j'ai une préférence que je vais vous confier
ingénument; de tous ces _albums_, c'est l'_album_ de Frédéric Bérat que
j'aime le mieux; ma première raison, c'est que Frédéric Bérat est mon
ami; vous me pourriez dispenser d'en donner une autre, mais je suis
homme de conscience: si Frédéric Bérat n'était qu'un bon compagnon, je
le darderais pour moi seul; mais vraiment il a du goût, de l'esprit, du
coeur, et je suis assez généreux pour vous en faire part. Prenez donc le
nouvel _album_ de Bérat, prenez-le, croyez-moi: vous y trouverez tout ce
que je vous annonce là, de tendres mélodies, des chants naïfs et
spirituels. Frédéric Bérat n'est pas de ces gens qui font grand étalage
d'une science souvent stérile; il chante avec ses émotions, et aussi
émeut-il souvent ou fait-il sourire. Poète et compositeur tout à la
fois, Bérat écrit la rime et la note de la même plume; de tous ses
gracieux enfants, lui seul est le père, musique et paroles.--Mais quelle
simplicité de vous parler ainsi de Frédéric Bérat! comme si vous ne
connaissiez pas mieux que moi l'auteur de la douce romance: _Je vais
revoir ma Normandie!_ qu'on a tant chantée et que vous chantez peut-être
encore au moment où je vous parle. Heureux Bérat! qui se recommande si
bien lui-même!
Nous représentons, page 211, des demoiselles qui ne se contenteraient
certainement pas d'une romance de Bérat pour leurs épaves du jour de
l'an: ce sont ces demoiselles de l'Opéra, surtout ces demoiselles de la
danse, espèce médiocrement bucolique de sa nature, et fort peu disposée
à regretter le lait pur, le simple galoubet et les pâturages de sa
Normandie. Le cachemire, entre nous, le divan aux moelleux coussins, et
le Champagne glacé, leur semblent d'une qualité préférable. Amaryllis et
Tityre n'ont pas élu domicile dans les coulisses de l'Académie royale de
Musique, et ne font pas encore partie du corps des ballets.
Que viendraient-ils chercher, je vous le demande, l'un avec sa blanche
brebis, l'autre avec sa flûte champêtre, au milieu de ces jambes légères
et de ces coeurs fragiles? Figurez-vous Mélibée entrant au foyer de la
danse, dans ce foyer tout plein de sourires faciles, de regards
indulgents, de pieds mutins et de mains étourdies, dans ce damné foyer
que vous avez là sous les yeux.
La toile vient de se baisser; nous sommes au moment de l'entr'acte.
C'est l'heure où le _lion_ se met en chasse; s'élançant de l'orchestre
et de l'avant-scène dans les coulisses, il y rôde un instant, flaire à
droite et à gauche, et gagne le loyer de la danse; le foyer de la danse
est son antre préféré. Là, le lion secoue fièrement sa crinière, aiguise
ses griffes, se met en arrêt et attend sa proie.
En ce moment le lion, ainsi que vous le pouvez voir, est dans son quart
d'heure de repos et d'humanité; il ne mord pas, il roucoule comme s'il
était une modeste colombe.--Sur le premier plan, vous voyez un lion d'un
âge mûr, dans l'altitude mélancolique du bipède qui se sent devenir
vieux; plus loin, trois lionceaux debout, se confondant en douceurs et
en politesses pour une des gazelles de l'endroit; ce sont des lions à
peine émancipés, des lions à leur premier coup de dent, si j'en crois
leur mine respectueuse et guindée; la gazelle s'en aperçoit et les
écoute d'un air légèrement maussade; la gazelle n'aime pas les lions
conscrits. Parlez-moi du lion qui est là-bas, assis négligemment sur un
canapé, les pattes croisées; celui-là est un beau jeune lion rompu aux
armes; j'en atteste cet air penché, ce sourire satisfait et victorieux.
Cependant, au fond de l'autre, lion et gazelles se cherchent et se
confondent; c'est un bruit mêlé de rugissements et de soupirs. Les
propos y sont lestes comme cette péri, cette sylphide ou cette wili au
jupon court qui s'élance, bondit, et provoque le parquet de son pied
agaçant... mais, hélas! le foyer des danseuses a beaucoup dégénéré
depuis que le prince russe y est devenu rare, et que l'ambassadeur a
fait place au commis banquier et au maître clerc!
Passons de l'entrechat au poignard, de Terpsychore à Melpomène (vieux
style). Or, Melpomène est un peu consolée; après six semaines d'abandon,
elle a retrouvé sa chère Rachel, son trésor, son orgueil. Qu'étiez-vous
devenue, ô Roxane? Pourquoi nous délaisser, Hermione? Sans vous,
Camille, que faire? Chimène, si vous nous quittez ainsi, que dira
Rodrigue?
N'accusez ni Roxane, ni Hermione, ni Camille, ni Chimène de désertion et
d'infidélité; le mal les avait vaincues. Au lieu du diadème d'or et du
manteau de pourpre, ces belles reines, ces princesses passionnées
avaient pris la camisole et le bonnet de malade; Curiace et Bajazet,
Rodrigue et Pyrrhus ne les visitaient plus que sous un habit de médecin.
Adieu, jalousies et tendres fureurs! adieu, rimes brûlantes! Phèdre,
voyons votre pouls! Eryphile, suivez cette ordonnance! qu'on apprête
cette tisane pour Esther!
Mais enfin voici mademoiselle Rachel debout, grâce au ciel! Après cette
longue maladie, il était prudent de ne pas se jeter, pour premier essai,
dans l'emportement des ardeurs tragiques; ainsi mademoiselle Rachel a
commencé par la douce et simple Monime: Phèdre, Roxane, Hermione,
exigent toute la vigueur d'un talent plein de santé; Monime convient à
une convalescente: c'est la continuation d'un régime adoucissant.
Elle s'est donc montrée un peu pâle encore, un peu chancelante; on a pu
entrevoir les traces de la souffrance au milieu même des plus heureux
élans de son inspiration; le parterre s'est ému de cette pâleur et de
cette faiblesse de Monime; que pouvait-il faire? Lui administrer le seul
spécifique qu'il possède, les _vivât_, et les applaudissements, et il ne
s'en est point montré avare. Mademoiselle Rachel aura bientôt recouvré
la force et la santé, si toutefois les bravos sont un remède souverain.
A peine est-elle revenue, que les poètes se tournent vers elle comme
vers leur unique espoir et leur refuge; plus d'un frappe à sa porte, une
tragédie à la main: mademoiselle Rachel leur sourit et les accueille,
mais elle, n'a encore choisi personne; les tragédies infortunées
attendent sur le seuil qu'elle dise à l'une ou l'autre: «C'est toi que
je préfère!» Cependant, le bruit court que la jeune souveraine commence
à ressentir une curiosité et un penchant secret pour une certaine
_Catherine II_, que le comité du Théâtre-Français vient de recevoir avec
tous les honneurs dus à une impératrice de toutes les Russies, et à une
telle, impératrice. L'auteur est M. Romand, à qui la scène française
doit déjà un drame plein d'imagination et d'intérêt, _le Bourgeois de
Gand_; le talent du poète et le nom de l'héroïne expliquent aisément le
désir qu'éprouve, dit-on, mademoiselle Rache! de se mesurer avec
Catherine et l'empire russe. Aux grands talents, les hautes entreprises!
On avait annoncé que les _Bâtons Flottants_ ne se hasarderaient pas sur
l'océan du parterre. L'auteur, blessé de l'indiscrétion qui avait
prématurément livré son nom au vent et à l'orage, avait fièrement retiré
ses _Bâtons_, voilà du moins ce qu'on racontait; mais M. Liadières a
démenti ce bruit par une lettre catégorique. _Les Bâtons_ ne sont pas
retirés, ils ne sont qu'ajournés; M. Liadières attend que la grande
rumeur qui s'est faite à propos de... bâtons soit un peu apaisée; il
désire que sa comédie fasse son entrée en public avec modestie et en
temps utile. Ces éloges prématurés, cette admiration imprudemment
proclamée, ont inquiété M. Liadières; il veut donner à sa comédie le
temps de faire oublier, par quelques mois d'abstinence et de retraite,
cette ovation de prôneurs, qui pourraient bien, à l'heure qu'il est,
compromettre le succès réel, celui que M. Liadières compte demander
définitivement au public, son juge naturel. Jusque-là _les Bâtons_ de M.
Liadières continueront à flotter entre l'arrêt admiratif du comité de
lecture et l'arrêt que tôt ou tard le parterre doit rendre.
A défaut de M. Liadières, on nous donnera M. Bayard et son _Ménage
parisien_; M. Bayard n'était connu jusqu'ici que par une veine féconde
de vaudevilliste; le théâtre du Palais-Royal et le Gymnase attestent,
depuis vingt ans, que si M. Scribe pouvait avoir un rival, c'est dans M.
Bayard qu'il le trouverait; mais on se lasse de tout: l'auteur du _Gamin
de Paris_ s'est donc lassé de moduler depuis si longtemps le même air
sur ses légers pipeaux. _Paulo majora canamus_, s'est-il écrié un matin
en s'éveillant; et quelques mois après, il offrait à MM. les comédiens
du roi une comédie en cinq actes et en vers, ni plus ni moins, _le
Ménage parisien!_ Avant un mois, nous saurons si M. Bayard a fait
sagement de quitter pour la comédie le vaudeville, ses premières et
longues amours, et si ce divorce a produit un bon ménage.
Les pèlerins de Belgrave-square sont définitivement revenus au bercail;
les dernières nouvelles d'Angleterre annoncent que M. le duc de Bordeaux
lui-même ne tardera pas à quitter Londres; M. Berner a donné le signal
de la rentrée en France, puis, après M. Berryer, M. de Chateaubriand;
les autres devaient naturellement suivre ces deux noms fameux, pour le
retour comme au départ. Parmi les revenants, on cite M. le marquis de
P....., qui passe pour un des fidèles de la petite cour de
Belgrave-square; cependant il ne faudrait pas trop s'y fier. M. le
marquis, si l'on en croit les langues indiscrètes, ressemble à la
chauve-souris de la fable, oiseau ou souris, suivant les circonstances,
tenant pour le roi ou la ligue. Voici un trait à l'appui de cette
ressemblance.
On raconte qu'en effet M. le marquis s'est rendu à Londres il y a
quelque temps; à peine arrivé, il sollicita la faveur d'être présenté à
M. le duc de Bordeaux; son désir fut bientôt satisfait: dès le
lendemain, M. le marquis eut l'honneur de saluer le prince et de lui
offrir son dévouement et sa fidélité. Jusque-là, rien de mieux; mais
nous n'avons vu que la souris; voici l'oiseau qui déploie ses ailes.
En sortant de Belgrave-square M. le marquis s'inscrivit à l'hôtel de M.
le comte de Saint-Aulaire, ambassadeur de S. M. Louis-Philippe. Le
lendemain, il rendit visite à Son Excellence, et la pria de vouloir bien
le présenter à M. le duc de Nemours, alors en Angleterre. M. de
Saint-Aulaire, assure-t-on, exprima au marquis son étonnement de le voir
aller ainsi le même jour de la branche aînée à la branche cadette. Le
marquis répondit ingénument qu'il croyait prudent de se préparer à tout
événement; M. le marquis de P.... est de l'espèce de ces oiseaux
sauteurs qui voltigent de branche en branche.
Au besoin il remplirait l'emploi d'_acropédestre_ au profit de M. de
Bordeaux ou de M. de Nemours, selon la couleur du ciel blanc ou
tricolore; mais je doute, tout souple et tout agile qu'il est, que notre
marquis pût en remontrer à l'_acropédestre_ dont je vous offre ici
l'image dessinée d'après nature; le modèle fait ses merveilleux
exercices au Cirque-Olympique.
[Illustration: l'Acropédestre.]
Jusqu'ici on a cru que les pieds étaient faits pour marcher, et pas pour
autre chose; erreur! Les pieds sont destinés à jouer à la balle, au
bilboquet et autres fantaisies. M. Ducornet avait déjà attaqué les mains
dans leur amour-propre et dans leur position sociale, en peignant avec
son pied. Chaque salon nous offre tableau du pied de M. Ducornet. M.
Richard, l'_acropédestre_, ne fera pas moins de tort à la réputation des
mains que M. Ducornet. Quand on a vu M. Richard, on prend ses mains et
ses bras en pitié, et l'on se dit: «A quoi cela sert-il?»
M. Richard se couche sur un canapé, les jambes en l'air; après quoi, il
prend dans ses pieds un long balancier d'une pesanteur de quarante
livres. Vous avez vu des jongleurs indiens faisant pirouetter avec leurs
mains de petits bâtons blancs autour de leur tête; avec leurs mains? la
belle affaire! c'est avec ses pieds que M. Richard fait aller et venir
son pesant balancier, comme une plume légère; il tourne, il glisse, il
s'envole, il retombe; il voltige dans tous les sens, il exécute mille
évolutions capricieuses; puis, tout à coup, l'_acropédestre_, le
retenant dans la paume de son talon, lui imprime un mouvement de
rotation prodigieux; le plus habile bâtonniste n'en ferait pas autant
avec ses mains; cela n'empêche pas M. Richard de marcher sur ses pieds
une minute après, comme vous et moi; d'où il est tout simple de conclure
que les mains sont une superfluité, et qu'on ferait bien de les
supprimer à l'avenir. Quelle économie de paires de gants.
[Illustration: Foyer de la danse, à l'Opéra.]
Madame de B... est revenue de son voyage d'Italie; elle a passé six mois
à Florence; la fashion parisienne est ravie du retour de madame de B...,
et la fashion a raison: madame de B... est une des plus jolies et des
plus spirituelles femmes de Paris. Aussi son salon est-il des plus
recherchés; on se dispute le plaisir d'y être admis; c'est à qui pourra
y entrer; et une fois entré, on a de la peine à sortir: madame de B...
est si aimable! Elle aime tout le monde, y compris elle-même; il est si
naturel de commencer par soi! Un jour, madame de B... se mirait dans sa
psyché avec une complaisance toute affectueuse; quelqu'un qui s'était
glissé là, sans en être vu, l'entendit s'écrier; «Ma foi, je
m'épouserais volontiers!»
Il y a eu, l'autre jour, un magnifique dîner chez M. Salvi, ténor du
Théâtre-Italien; la littérature et les arts s'y sont mesurés la
fourchette à la main; le dîner a eu la durée d'un opéra en cinq actes;
les duos de champagne, les quatuors de truffes, les choeurs de romance
et de johannisberg se sont succédé dans un accord partait; Meyer-Beer et
Donizetti, placés face à face, conduisaient l'orchestre.
Ouverture des Cours de l'École Polytechnique.
L'école Polytechnique a été fondée en frimaire an III (décembre 1794),
sur le modèle, au plusieurs points, de l'ancienne école de Mézières,
d'après le plan et les idées de l'ingénieur Lamblardie et du savant
Monge, qui furent appuyés vivement, dans le Comité de salut public, par
Carnot et Prieur (de la Côte-d'Or), tous deux élèves de Monge, à
Mézières.
[Illustration: Costumes des Élèves de l'École Polytechnique.]
L'illustre Fourcroy fut chargé du rapport: son travail est digne de sa
science et de sa réputation. On vota la fondation de l'École, et
Lamblardie en fut le premier directeur.
On confia le soin de former le cabinet de physique à Barruel; celui de
recueillir les modèles pour le dessin d'imitation à Neveu; celui de
rassembler les dessins et modèles d'architecture à Lesage, assisté de
Lomet et Ballard; celui de fonder le laboratoire de chimie à Carny, etc.
La commission des travaux publics désigna, pour y établir l'École,
quelques dépendances du palais Bourbon, telles que les écuries, les
remises, la salle de spectacle et l'orangerie. Lamblardie et Gasser
eurent la direction des travaux jugés indispensables pour approprier ces
localités à leur nouvelle destination. Chacun s'acquitta avec zèle,
promptitude et succès des travaux qu'on lui avait confiés. Il est à
regretter que le désir d'arriver vite au but ait rendu le gouvernement
d'alors peu scrupuleux sur les moyens de se procurer les objets
nécessaires. On mit bien à contribution les propriétés de l'État, mais
on ne respecta pas toujours les propriétés des particuliers. «Le
sentiment pénible excité par de pareils souvenirs, dit M. Fourey, auteur
d'une bonne histoire de l'École, est à peine adouci par la pensée qu'en
cette occasion ce fut la science, la patrie, et non la cupidité, qui
profita de ces tristes dépouilles.»
On ne tarda pas à régler par des lois les conditions d'entrée et de
sortie, les cours, l'administration, les examens, les avantages réservés
aux élèves, etc. Des améliorations partielles ont été successivement
introduites, mais le plan général est resté le même.
La première ouverture des cours ordinaires eut lieu le 21 mai 1795, et
Lagrange ajouta beaucoup à cette solennité en y faisant sa première
leçon en présence de la totalité des élèves et des instituteurs
eux-mêmes, qui s'empressèrent de se ranger parmi ses auditeurs.
La translation de l'École Polytechnique dans les bâtiments du collège de
Navarre, où elle est encore, s'effectua le 11 novembre 1805. Il a fallu
d'assez grands frais pour approprier ces anciens bâtiments de leur
nouvelle destination. L'hôtel du général-gouverneur de l'École, où sont
aussi les appartements du colonel-sous-gouverneur, ceux du directeur des
études, les bureaux de l'administration, etc., est d'une construction
récente; la porte d'entrée des élèves, dont nous donnons le dessin, a
été bâtie, il y a seulement quelques années, par M. Ballard, architecte
de l'École. De nombreuses critiques, à notre avis fort justes, ont été
faites de ce travail. La statue de Minerve, appliquée à la clef de
voûte, est du plus mauvais effet; les médaillons de Bertholet, de
Lagrange, de Monge, de Laplace, de Fourcroy, ont été confiés à des mains
inhabiles.
La rentrée a eu lieu, cette année, le mercredi 15 novembre; et la
nouvelle promotion, composée de 166 élèves, est l'une des plus
nombreuses qu'on ait vues depuis longtemps. C'est un grand jour pour
tous ces jeunes gens studieux, qui ont eu besoin de tant de courage et
de tant de persévérance pour arriver à ce point qui doit leur procurer
une position honorable dans le monde, et qui leur donne le titre d'élève
de l'École Polytechnique dont ils s'honoreront toute leur vie.
Parmi ces 166, il en est 24 au moins qui sont sans doute animés d'une
joie plus vive. La fortune ne les a pas fait naître dans des familles en
état de leur ouvrir une carrière; ils ont su, par leur intelligence et
leurs travaux, se conquérir les faveurs du gouvernement, qui leur a
concédé des bourses ou des demi-bourses dont il dispose. De ces
concessions gratuites, huit sont distribuées par le ministre de
l'intérieur, quatre par le ministre de la marine, et douze par le
ministre de la guerre. Honneur au grand peuple qui sait ainsi encourager
le mérite dès la jeunesse! honneur surtout à ces enfants studieux qui
attirent sur eux la faveur publique! Nul ne peut obtenir une place
gratuite ou demi-gratuite s'il ne fait partie des deux premiers tiers de
la liste générale d'admission. Tous les gouvernements, depuis la
fondation de l'École, l'ont couverte d'une protection plus on moins
éclairée, mais toujours puissante. Le peuple la protège à sa manière, en
témoignant aux élèves son admiration et ses sympathies. L'infortuné duc
d'Orléans, qui avait suivi les cours en qualité de _stante_ (externe),
aimait l'École et payait même chaque année la pension de quelques élèves
pauvres. Les élèves ne manquent jamais de placer leur carrière sous la
protection d'une charité mutuelle; des fonds sont faits par les élèves
pour acquitter la pension de quelques camarades pauvres que leur mérite
a fait admettre, mais que le peu de fortune de leurs familles
empêcherait de rester à l'École. Les élèves ne connaissent pas leurs
pensionnaires; c'est un secret entre ceux-ci et deux caissiers choisis
parmi eux dans la masse. Le secret est toujours fidèlement gardé. Il est
arrivé dans ces derniers temps qu'un officier adopté ainsi par ses
camarades, a économisé sur ses très-faibles appointements pendant douze
ou quinze années, la somme qu'on avait dépensée pour lui, et l'a remise
aux deux caisses sans se faire connaître, pour qu'elle servit à la
pension d'un élève comme lui sans fortune. C'est une imitation de la
fameuse pièce d'or de Franklin, qui mérite de trouver à son tour des
imitateurs. Avec quel saisissement et quel noble orgueil les élèves se
présentent pour la première fois à l'École! C'est le but qu'ils ont sous
les yeux depuis leur enfance; c'est là ce qui leur a donné le courage
nécessaire pour vaincre les énormes difficultés d'études longues et
sérieuses. En parcourant le programme d'admission, on s'étonne que des
jeunes gens puissent se livrer à des travaux si graves et si divers; et
ce qui rehausse l'honneur du succès, c'est qu'on voit, par la liste des
concurrents, que deux sur trois succombent dans des examens de jour en
jour plus difficiles.
Il n'est pas besoin de dire que la direction des études et les cours de
l'École Polytechnique ont toujours été confiés à l'élite des savants. Il
suffira de nommer, parmi ceux qui ne sont plus, les Monge, les Lagrange,
les Fourcroy, les Laplace, les Malus, les Prony, les Poisson, les
Ampère, les Bertholet, les Petit, les Dulong, les Regnaud, les Andrieux,
etc. Les professeurs actuels sont dignes de leurs devanciers, dont ils
ont été les plus brillants élèves.
[Illustration: Porte de l'École Polytechnique.]
[Illustration: Cour intérieure de l'École Polytechnique.]
[Illustration: Salle de Dessin, à l'École Polytechnique.]
De vastes amphithéâtres, de beaux laboratoires, des cabinets curieux,
une riche bibliothèque, fournissent aux jeunes gens tous les moyens de
s'instruire, et d'habiles répétiteurs servent d'utiles intermédiaires
entre les laborieux élèves et leurs savants professeurs.
On ne dessine à l'École que le soir. La salle, qui faisait partie d'une
ancienne chapelle, et dont nous donnons un croquis, est parfaitement
disposée pour dessiner à la lumière. Une des préoccupations des élèves
qui entrent est celle du triple uniforme, si élégant et si populaire. On
ne se sent véritablement élève que quand on a ceint l'épée et porté le
petit chapeau historique. C est comme la consécration extérieure, et il
semble bien naturel que la brillante jeunesse de l'École s'y montre
sensible et soit fière d'un costume qu'ont revêtu tant d'hommes
illustres, et qui s'est fait honorablement remarquer dans plusieurs
circonstances glorieuses, notamment en 1814, à l'affaire de la barrière
du Trône, et en 1830, aux journées de Juillet.
Aussitôt que l'uniforme est prêt, et cela n'arrive jamais assez vite au
gré des nouveaux, une revue solennelle dans la grande cour de l'École
est passée par le général, accompagné de son état-major. La même revue
se renouvelle de temps en temps dans le cours de l'année. C'est, avec
l'uniforme, et, en quelques cas fort rares, les honneurs de l'Abbaye, à
peu près tout ce qui reste de militaire dans cette École, qui a eu
longtemps des exercices, des fusils et même des pièces de canon.
Il existe néanmoins encore des grades parmi les élèves. Ces grades
s'obtiennent selon le rang de chacun: les deux premiers de chaque
promotion sont sergents-majors, les douze qui suivent, sergents. Il peut
y en avoir un nombre plus considérable quand les salles sont plus
nombreuses. Les sergents-majors et sergents portent des signes
distinctifs analogues à ceux du même grade dans l'armée. Ces
sous-officiers sont les intermédiaires naturels entre l'autorité et les
élèves. Ils perdent leur grade s'ils perdent leur rang dans la
promotion. Cette méthode entretient l'émulation, et tourne au profit des
études.
Il en est de même de ce qui se passe à la sortie: les premiers
choisissent dans toutes les places mises à la disposition de l'École.
Les carrières préférées changent et varient selon les temps. Sous
l'Empire, les élèves choisissaient les carrières militaires
préférablement aux carrières civiles; aujourd'hui c'est le contraire.
Voici, en général, l'ordre des choix qu'on remarque actuellement: mines,
Ponts et Chaussées, constructions maritimes, état-major, génie
militaire, artillerie, marine, artillerie de marine, tabacs. Cet ordre
est parfois interverti; mais c'est une exception à la règle, qu'il faut
attribuer à des convenances personnelles ou a des goûts particuliers.
Il est deux catégories d'élèves malheureux dont nous devons dire
quelques mots: 1° ceux qui, sortis dans les derniers rangs et trouvant
toutes les positions prises, n'emportent de l'École que le titre
honorable d'élève et un utile brevet de capacité; 2° ceux qui, sans une
excuse suffisante, comme, maladies, etc., n'ayant pas satisfait aux
exigences des examens de fin de première année et de sortie, ne sont
jugés dignes ni du titre d'élève, ni du brevet de capacité. Le nom
pittoresque que l'École donne à ces derniers, et qui leur reste, est
celui de _fruits secs_.
Il y aurait peut-être un curieux chapitre à faire sur la vie intime des
élèves, sur leur esprit, leurs jeux caractéristiques, les _absorptions_
fréquentes, les rares _bascules_, la fête du jour de l'an, où les
_nouveaux_ cessent d'être conscrits et ne sont pas encore _anciens_, la
position de _problèmes insolubles_, le _bal des fruits secs_ avant les
derniers examens, etc., etc. Mais ce n'est point par ce petit côté de la
vie des élèves de l'École qu'il faut les juger, pas plus qu'on ne juge
les artistes par les plaisanteries de l'atelier. L'étude constante, la
discipline sévère, le travail assidu, la dignité personnelle, la
conduite régulière, voilà le bon, le grand rôle de la vie des élèves.
C'est par là qu'ils arrivent, en cultivant leur intelligence, en se
formant aux solides vertus sociales, à soutenir dignement la réputation
de cette brillante et féconde École Polytechnique que l'Empereur, dans
son style énergique, nommait _sa Poule aux oeufs d'or_.
Révolutions du Mexique.
(Voir, sur Santa-Anna, t. 1er, pages 337 et 403; sur Bustamante, t. II,
pages 81 et 123; suite et fin.--V. page 226)