«Il y a cinquante ans, dit un contemporain, un congrès comme celui de
Troppau aurait certainement abouti à une guerre générale.» C’était bien
l’espoir que nourrissait Alexandre Ier lorsqu’il arriva en Silésie le 20
octobre, accompagné de Nesselrode et de Capo d’Istria. L’empereur
d’Autriche l’y attendait depuis le 18 octobre avec ses conseillers
Metternich, Gentz, Mercy, Lebzeltern, très décidé à limiter aux affaires
de Naples l’incendie que la Russie voulait allumer dans toute l’Europe.
Les conférences qui s’ouvrirent le 23 octobre, avant l’arrivée du roi de
Prusse, sans cérémonial ni étiquette, devaient être une bataille
diplomatique, préface ou obstacle, selon l’issue du duel, à la guerre
générale. L’Autriche pouvait compter sur le concours docile du cabinet
prussien, d’Hardenberg et de Bernstorff. L’Angleterre l’approuvait
secrètement: mais craignant, si elle envoyait des plénipotentiaires à
Troppau d’être engagée plus loin qu’elle ne voulait, elle s’était
contentée de déléguer en Silésie son ambassadeur à Vienne, lord Stewart.
Quoiqu’elle eût réussi, au Congrès précédent, à tenir en échec les
ambitions du tsar, elle se méfia de n’y pas réussir une seconde fois.
Elle préféra s’abstenir et attendre. Dans cet état, Alexandre Ier se
faisait fort de vaincre Metternich. «Sa haine contre lui était plus
forte que jamais.»
Il éprouva en route cependant une surprise très désagréable. C’était la
France qui avait demandé cette réunion: elle paraissait, lorsqu’elle
l’avait proposée, animée d’intentions belliqueuses, favorables aux
desseins de la Russie. A défaut de Louis XVIII, son principal ministre,
l’ami du tsar, le duc de Richelieu, avait promis sa présence et son
concours. Tout d’un coup, le 29 août 1820, il retira sa promesse. «Il
faut y renoncer.» Comme les ministres anglais, il allégua des
difficultés, des embarras de politique intérieure. Et au lieu de
véritables plénipotentiaires, Louis XVIII se borna à déléguer, comme
l’Angleterre, ses ambassadeurs de Vienne et de Saint-Pétersbourg, les
comtes de Caraman et de La Ferronays. La mauvaise humeur du tsar éclata:
«Si la France se tait, tant pis pour elle.» La désignation du comte de
Caraman, «très lié à Metternich, grand admirateur des actes de ce
ministre, l’auteur de la trahison de 1818», irrita particulièrement
Alexandre Ier. Il devina un nouvel abandon des Bourbons. «Quand on a de
ça, dit-il à La Ferronays, en plaçant la main sur son cœur, on veut le
bien en toute franchise, sans arrière-pensée, sans finasserie.»
Les instructions que Louis XVIII donna le 5 octobre à ses ambassadeurs
justifiaient les soupçons de son allié. Elles marquèrent un recul subit
de la politique qui avait donné au tsar l’espérance de la victoire
décisive. Au lieu d’une démarche retentissante, collective contre tous
les révolutionnaires de France, d’Italie, d’Espagne et d’Amérique, la
France ne proposait plus qu’une déclaration relative aux affaires de
Naples, «un _mezzo termine_ tout local», ce que souhaitait Metternich,
juste le contraire de ce qu’Alexandre Ier venait chercher à Troppau.
Cette défection subite, analogue à celle de 1818, eut les mêmes causes,
le même auteur. Le conseiller favori du roi, le représentant des
libéraux, Decazes, écarté par la mort du duc de Berry, n’était pas en
disgrâce. Duc et pair, envoyé à l’ambassade de Londres, il gardait sur
son maître une influence presque égale à celle qu’il avait aux
Tuileries. Lorsqu’il avait été chargé, le 9 août, de transmettre à
Castelreagh les décisions du Conseil royal, d’obtenir l’adhésion de
l’Angleterre au Congrès, il se heurta à un refus: aussitôt il avait
engagé Louis XVIII à modifier ses plans. Fallait-il qu’un pays
constitutionnel comme la France, pour plaire aux ultras, à la Russie,
laissât à l’Angleterre l’honneur et le profit de paraître en Europe, par
l’absence de Castelreagh à Troppau, le seul royaume libéral? Était-il de
l’intérêt des Bourbons de heurter à ce point l’opinion de leurs sujets?
Decazes «ne négligea rien pour inquiéter, pour ramener Louis XVIII». Il
plaida si chaleureusement que le 19 août, le roi, obligeant le conseil à
se déjuger à huit jours d’intervalle, résolut de s’abstenir à moitié
d’un Congrès qu’il avait lui-même convoqué.
C’est alors que Richelieu s’était décidé à ne pas quitter Paris. Ses
amis politiques lui en firent un devoir. «Il ne faut pas que la leçon
que nous avons reçue en 1818 soit perdue. Son absence laisserait le
champ libre à l’intrigue.» Si de Londres, Decazes, et à Paris les
libéraux conservaient tant d’autorité sur le roi, que ne feraient-ils
pas lorsque le premier ministre serait loin, au fond de la Silésie?
Pasquier, en donnant ces conseils à Richelieu, lui proposa un moyen
terme, une intrigue secrète, comme celle qui venait de paralyser sa
politique. Si le Congrès, par l’abstention de l’Angleterre, était réduit
à une forme vaine, pourquoi le ministère en dehors, en dessous, ne
poursuivrait-il pas en Italie, en Espagne, les desseins qu’il avait
formés de concert avec la Russie, par une alliance à deux qui tromperait
l’Angleterre et les libéraux? Richelieu approuva et transmit à Capo
d’Istria. Il choisit La Ferronays, dont il était assuré, pour nouer et
poursuivre à Troppau cette affaire (6 octobre 1820). Il fut convenu
qu’on ne la ferait pas connaître au comte de Caraman. «La délibération
commune des cinq cours, concluait le ministère français, est moins
importante que l’intelligence à établir entre nous et l’Empereur
Alexandre, intelligence sur laquelle repose la seule espérance d’une
heureuse issue.»
Le procédé ne plut pas à la Russie. «Pourquoi abandonner une marche
ouverte?» ripostait Capo d’Istria (15 octobre 1820). Cette entente
secrète entre les deux cours paraîtrait à l’Autriche une ligue formée
contre elle. Il ne pouvait convenir au tsar de la mécontenter à ce
point, de l’écarter et de se trouver seul un jour en Europe, ayant pour
tout allié un cabinet sans autorité sur le roi, sans courage contre la
Révolution. En marquant son dépit de la défection de Louis XVIII,
Alexandre préféra se passer de lui et livrer seul à Troppau un combat
inégal.
Metternich engagea l’affaire par une note du 23 octobre qu’il avait
préparée avec soin depuis deux mois. Il demanda le droit d’intervenir à
Naples et déclina toute intervention en Espagne. Les deux affaires
n’étaient point les mêmes. «A Madrid, deux fois, le roi avait accepté la
constitution, en 1812, 1820. Pouvait-on prétendre que, s’étant
abandonné, il avait droit au concours, à la sympathie des puissances? La
révolution de Naples, au contraire, justifiait leur intervention, fondée
sur les sollicitations d’un roi qui avait refusé, dès 1815, des libertés
à ses sujets, énergique, ferme, vaincu par la force seulement, et
résolu, si on le sauvait, à se défendre.»
Les Russes n’avaient pas moins bien préparé leur riposte. Ils
s’apprêtaient à répondre que l’Europe ne pouvait soutenir un prince
décidé autant que le roi des Deux-Siciles à refuser à ses sujets toute
liberté. C’était la raison qu’ils allaient opposer au désir de
Metternich d’intervenir à Naples, et à Naples seulement. L’argument
était sans doute un peu gênant pour un tsar qui parlait sans cesse de
frapper partout «la Révolution au cœur». Ses diplomates mirent la
politique russe à l’aise, en laissant aux Français le soin de le
présenter les premiers. Ils «firent rompre la glace par les autres». La
Ferronays «déclara qu’un gouvernement représentatif comme celui de son
maître ne pouvait soutenir un roi absolu et décidé à le rester» (27
octobre). Comment établir sur de tels principes le droit d’une façon
durable? «Vous n’êtes pas un ministre français. Ici vous êtes un
ministre européen», s’écrièrent les Autrichiens indignés. Nesselrode
feignit aussi l’indignation: mais la glace était rompue. Et le 3
novembre Capo d’Istria déclara que l’Europe ne devait pas soutenir
Ferdinand Ier s’il n’accordait une constitution raisonnable. Il résumait
ainsi sa réponse: «Des conseils et des coups de canon après.»--«Des
coups de canon tout de suite», répliqua Metternich, pressé d’intervenir.
Au fond, la première passe se terminait contre lui. Le 6 novembre il
avoua son embarras au plénipotentiaire prussien, le comte de Bernstorff.
Il avait voulu interdire à ses adversaires une intervention en Espagne.
Ceux-ci, invoquant les droits des peuples, les vœux de la partie saine
de la nation que ni l’Angleterre, ni la France ne pouvaient contester,
l’obligeaient à ne pas intervenir à Naples. Le congrès de Troppau
menaçait de ne pas satisfaire l’Autriche plus que la Russie. Quel échec
pour Metternich, si cette réunion des souverains annoncée depuis trois
mois avec éclat avait pour seul résultat de lui lier les mains en
Italie, d’encourager contre la puissance de l’Autriche les patriotes et
les libéraux de la péninsule!
Heureusement le premier ministre autrichien excellait dans ces luttes
diplomatiques. «Cette forme des conférences est de mon invention»,
disait-il fièrement. Et il faut avouer qu’il les maniait en inventeur,
supérieurement. La Russie l’avait mis dans une impasse: à ce moment,
l’Angleterre et la France étaient avec elle contre lui. Il trouva un
moyen ingénieux de les désunir. Et, en les divisant, il retrouva son
influence.
Il y réussit par le même moyen qu’Alexandre Ier. Il connaissait,
quoiqu’on l’eût caché à Caraman, le désir du cabinet français de
travailler, sans se brouiller publiquement avec les libéraux, contre eux
secrètement, d’offrir la médiation de Louis XVIII aux Bourbons. Il
souffla à Caraman l’idée que ses chefs ne lui avaient pas communiquée.
Quel beau rôle pour Louis XVIII de venir en aide à ses cousins de Naples
et de Madrid, lorsque l’Europe était à la veille de les abandonner, quel
honneur pour son ministre, s’il réussissait à lui procurer cette
mission! Très humblement, l’Autriche avait l’air de ne plus rien
demander. Caraman, séduit, confiant, le 9 novembre, proposa la médiation
de son maître. La Ferronays, tout en soupçonnant que l’initiative venait
de Metternich, ne flaira pas le piège. Un mois après, les souverains
d’Autriche et de Russie réconciliés brusquement répondirent à la
proposition de Caraman par un ajournement à trois semaines. Ils se
donnaient rendez-vous à Laybach. Le tour était joué: Metternich avait
triomphé de la Russie.
La démarche de la France avait violemment irrité Alexandre Ier. Il avait
cru y voir un mauvais procédé, plus accusé encore que les précédents, de
Louis XVIII et de ses ministres. Après avoir refusé leur concours, et
donné au Congrès une autre tournure que celle qui avait été prévue d’un
commun accord, voilà qu’ils avaient l’air de vouloir intervenir en
médiateurs, entre les souverains et les peuples, pour dérober à la
Russie le premier rôle. Au tsar, l’odieux des mesures contre la
Révolution. A son allié, le bénéfice moral d’une politique plus
conciliante et destinée peut-être à rétablir la paix en Europe. Ces
Bourbons de France qui devaient à la Russie leur couronne, puis leur
royaume, leur place en Europe, en la trahissant, reprendraient le rôle
que déjà contre elle ils avaient tenu en 1815 à Vienne. Metternich
veillait sur ces colères qu’il avait allumées: il en recueillit le
profit. Le 10 novembre il constata «la grande bienveillance de
l’empereur Alexandre. C’est un retour à l’année 1813.» Une fois de plus
et à peu de frais, par sa ruse d’abord, puis avec de simples espérances
et de belles paroles, il faisait d’Alexandre Ier son instrument. Il
employait et limitait à la fois ses ambitions.
Le premier protocole de Troppau, signé le 19 novembre 1820 entre eux,
parut un hommage flatteur rendu par l’Autriche à la Sainte-Alliance, à
son auteur. Il proclamait la communauté d’origine des Révolutions en
Italie, en Espagne, en Amérique, dénonçait leurs effets comme un mal
général, affirmait le bienfait des actes d’Aix-la-Chapelle, et le droit,
sans aucune réserve, pour tous les gouvernements réguliers de se
défendre en s’unissant. Le 2 décembre 1820, Metternich, la main sur le
cœur, présentait au tsar une profession de foi qui occupe plus de vingt
pages dans ses Mémoires. Ce n’était plus même un _document
diplomatique_, mais le langage d’un apôtre fervent de la
Sainte-Alliance, ennemi des révolutions en tout temps, en tout lieu,
depuis l’époque grecque jusqu’à la Réforme. Contre les _maux des
sociétés_, individualisme, esprit de révolte, passions nationales, il
appelait à l’aide le souverain russe, «juste mais fort, bienveillant
mais sévère». Il se faisait à la lettre son disciple: en réalité il
demeurait son maître.
Comme l’Autriche l’avait souhaité, le congrès de Troppau, après toutes
ces phrases générales, ne concluait qu’à une seule intervention, la
sienne, à Naples. Les souverains invitèrent Ferdinand Ier, point
d’autre, à se rendre à Laybach «pour l’affranchir de toute contrainte
extérieure et se faire donner mandat par lui d’agir soit par la
médiation, soit par les armes contre son peuple égaré». En formulant des
principes agréables au tsar, Metternich l’écartait doucement de
l’Espagne et de l’Amérique, et le conduisait, à sa suite, à Naples. «Le
décompte de notre influence réciproque, disait Metternich à propos de la
politique russe, s’établit de la façon suivante. Je remporte 85 p. 100
de la victoire; avec le reste, elle ferait perdre au monde son repos.»
C’était donc bien un succès que Metternich venait encore d’obtenir sur
la Russie, à Troppau. Les protocoles rédigés par lui au nom de la
Sainte-Alliance enregistrèrent la défaite du tsar, réduit à des
satisfactions de style. Cette fois encore la Sainte-Alliance était si
peu l’œuvre de Metternich et tellement une œuvre de guerre que
l’Autriche se réjouit en faveur de la paix de lui avoir retiré les
quatre cinquièmes de sa valeur.
Le congrès de Laybach devait cependant ouvrir les hostilités en Italie.
Ce fut le point faible de la politique autrichienne que, réprouvant la
guerre, elle la fît pour ses intérêts particuliers. Plus conséquents,
les ministres anglais refusèrent cette concession «à des principes qui
ne pouvaient être admis avec sûreté comme système de loi entre les
nations». (Circ. du 19 janvier 1821.) Metternich sentit les
inconvénients de s’être lié, plus que par le passé, quoique le moins
possible, à la Sainte-Alliance. Mais il escomptait les profits de sa
victoire, la conquête totale et définitive de l’Italie. Il les
recueillit en effet pendant l’année 1821, aussi complets qu’il
l’espérait.