Lorsque Alexandre Ier invita Metternich et son maître à proclamer les
principes de la _Sainte-Alliance_ dans une réunion de souverains, il
reçut l’accueil le plus encourageant. «Cette noble et grande fraternité
des souverains, écrivait le 20 août 1817 le chef du cabinet autrichien à
Nesselrode, vaut mieux que tous les traités. Elle établira pour
longtemps ce que le bon abbé de Saint-Pierre avait voulu établir pour
toujours.» Dans le projet russe que l’Angleterre avait jugé dangereux et
repoussait, l’Autriche pouvait trouver des avantages, fixer et
consolider par la paix sa puissance en Italie et en Allemagne, se _faire
honneur_ et profiter de ces conférences solennelles. A les refuser en
bloc, elle pouvait au contraire se créer une situation difficile. Sans
compter que Metternich «espérait paraître et agir comme une sorte de
puissance morale pour l’Allemagne, pour l’Europe même». Son rôle devint
en effet considérable: il mania la _Sainte-Alliance_ qu’il n’avait pas
créée de telle sorte qu’on pût l’en croire l’auteur, et qu’elle lui
servît.
Dès le début, l’Autriche stipula que la question de l’Espagne et de ses
colonies ne serait point traitée à Aix-la-Chapelle. L’Angleterre eût
refusé, sans cette condition, d’y paraître. Pour plus de sûreté, la
circulaire du 25 mai 1818, adressée par les quatre puissances à leurs
agents, spécifia qu’elles n’entendaient point «tenir un Congrès et
permettre l’intervention d’autres princes ou cabinets». Il ne s’agissait
que de conférences entre les États signataires du traité de Paris
limitées à un seul objet, l’évacuation immédiate et anticipée du
territoire français. Rien de plus: le tsar serait satisfait si on
l’aidait, en ayant l’air de servir son amitié pour la France, à la
libérer plus tôt. Richelieu, à la première nouvelle, félicita et
remercia son protecteur «d’avoir réconcilié les souverains et posé par
la _Sainte-Alliance_ les bases d’un édifice nouveau de paix et de
concorde». Cette concession à la politique russe était sans danger; elle
offrait même plus d’avantages que d’inconvénients. L’Autriche, la Prusse
et l’Angleterre se créaient des titres à la gratitude des Français et,
rappelant leurs troupes, leur évitaient un trop long commerce avec une
nation dont le libéralisme était contagieux. Dans cette voie,
essentiellement pacifique, Metternich alla plus loin encore: il décida
les alliés à recevoir aux conférences les représentants de Louis XVIII.
Mais, ce fut à la condition que les affaires d’Amérique ou d’Orient, les
seules importantes pour la Russie, ne seraient pas abordées. Il exigea
que «cette obligation fût solennellement reconnue longtemps avant
l’ouverture des conférences par les quatre cours. Ainsi rien ne serait
changé à l’ordre de choses existant.» Point de guerre par la
_Sainte-Alliance_, au profit des ambitions russes; mais dans cette union
des souverains destinée, limitée à la paix, «le _plus beau triomphe_
pour l’Autriche» dont la prudence, sans heurter le tsar, l’enchaînerait.
On pourrait s’étonner qu’Alexandre Ier eût accepté ces conditions, si
l’on ne connaissait ses arrière-pensées. Il espérait qu’en dépit des
précautions de Metternich, sa politique et son programme ne pourraient
plus être écartés des conférences. Que la réunion eût lieu, c’était
l’essentiel. Le reste viendrait bien par surcroît, nécessairement. Capo
d’Istria, son conseiller, qui le poussait à s’occuper des Balkans, «plus
grec que russe», laissait voir ses espérances à Metternich lui-même.
Nesselrode disait à Malvirade, envoyé de la France à Pétersbourg, le 12
juin déjà: «Les conférences d’Aix-la-Chapelle obtiendront une véritable
extension: on ne s’y occupera pas que de la France.»
La réunion fixée au 20 septembre 1818, entre les ministres des cinq
puissances, Metternich pour l’Autriche, Castelreagh et Wellington pour
l’Angleterre, Hardenberg et Bernstorff pour la Prusse, Nesselrode et
Capo d’Istria pour la Russie, le duc de Richelieu et le baron Mounier
pour la France, par les projets différents qu’ils y apportaient, n’était
pas un terrain d’entente, mais de discussions. La guerre en pouvait
sortir aussi bien que la paix, selon la portée qu’aurait la
_Sainte-Alliance_: Metternich avait déclaré lui-même d’avance à son
maître qu’il préparait à la Russie une défaite, à l’Autriche un
triomphe.
Le conflit n’apparut point aux premières conférences. Dès le 1er
octobre, les plénipotentiaires se mirent rapidement d’accord sur la
libération anticipée du territoire français. Ils avaient des ordres de
leurs cours: le principe fut inscrit dans un protocole que rédigea Gentz
(2 octobre). Dans le détail, l’application se trouva cependant retardée
jusqu’au 9 octobre, par la difficulté de régler le paiement des sommes
dues par la France selon le traité du 20 novembre 1815. Il fallut calmer
les exigences de la Prusse, avide d’argent autant que de territoire. On
convint que les troupes alliées quitteraient le territoire le 30
novembre, et que les gouvernements, n’ayant plus à pourvoir leur
entretien, recevraient au lieu des 700 millions prévus, 265 millions
seulement. Les ratifications de cette convention, que Louis XVIII
annonça à ses sujets comme un grand bienfait de la monarchie, furent
fixées au 18 octobre.
Dans cet intervalle, que les fêtes données aux souverains et aux
ministres ne pouvaient suffire à remplir, des discussions surgirent, la
bataille diplomatique commença dès le 10 octobre. L’Angleterre ouvrit le
feu: le tsar releva le défi. Metternich se prépara.
Exploitant le service qu’il venait de rendre à la France, à défaut de
l’Espagne que Metternich tenait avec soin à l’écart, Alexandre Ier
comptait sur Louis XVIII pour faire accepter à l’Europe la
_Sainte-Alliance_. Il avait maudit plus d’une fois les royalistes
enragés, les ultras, Vitrolles et le comte d’Artois, qui l’empêchaient
en 1816 de réconcilier les peuples et les souverains: il attendait
maintenant qu’ils l’aidassent à imposer la _Sainte-Alliance_ désormais
dirigée contre les révolutionnaires. S’ils lui livraient les jacobins
d’Amérique, il leur livrerait ceux de France. Leur ardeur était toujours
la même: la veille des conférences, une note, que signait Vitrolles,
invitait les puissances à maintenir les troupes étrangères en France
contre la Révolution. La passion des ultras aveuglait leur patriotisme.
Le gouvernement de Louis XVIII, le roi, ses ministres, n’entraient pas
dans ces calculs du tsar. Les exigences des ultras l’indignaient. «Mon
âme est attristée de voir éternellement les obstacles au bonheur de la
France venir des Français et de ceux des Français avec qui mes rapports
sont le plus intimement établis.» (7 octobre.) Ces fâcheux amis de la
monarchie semblaient prendre à tâche, quand elle réparait les désastres
de la guerre, de lui retirer aux yeux des Français le bénéfice de ses
efforts. Le principal reproche, la haine de la nation contre les
Bourbons, venait de leur restauration par le concours des étrangers. Et
c’était quand le grief tombait par la libération de la France, que la
famille et les amis de Louis XVIII le relevaient, le prolongeaient à
plaisir.
Mieux inspiré, Richelieu avait cherché le moyen de servir la royauté de
Louis XVIII auprès des Français. Obtenir non seulement que la France fût
libre de fait, mais en droit, à jamais affranchie de la menace que les
alliés de Chaumont tenaient suspendue sur elle, admise de nouveau au
rang des grandes puissances, c’était à ses yeux rompre «l’isolement du
roi et de la nation», faire du lieutenant des vainqueurs un vrai roi de
France, leur égal, indépendant et respecté. «Il est temps que la France
rentre, disait Richelieu aux Russes, dans la communion de la grande
famille européenne (17 juillet 1818).» Constituée pour sauver les
Bourbons et leur peuple en 1815, la _Sainte-Alliance_ pouvait leur
rendre, après la sécurité, l’honneur. Mais pour cela, il ne fallait pas
qu’elle fût une œuvre de combat, une ligue des souverains contre les
peuples, humiliante, offensante pour les Français. En arrivant à
Aix-la-Chapelle, Richelieu apprit du tsar les intentions de sa
politique. «Il était de son devoir, et de l’intérêt du roi, contre la
nation française, penseurs, militaires, employés attachés toujours au
passé, de provoquer un rapprochement plus grand entre les puissances et
de prouver aux peuples que toute tentative pour renverser le
gouvernement royal serait suivie d’une croisade comme celle de 1815.» Ce
programme de la Russie, Louis XVIII et son ministre ne pouvaient le
servir.
Ils ne pouvaient davantage approuver les desseins du tsar sur l’Amérique
espagnole. Leur programme était justement le contraire: c’était au roi
de France, pour éviter la guerre extérieure, à régler seul pacifiquement
entre les Bourbons d’Espagne et leurs sujets le différend. Au lieu
d’intervention européenne, ils demandaient «une négociation française,
d’un caractère très élevé où Louis XVIII parlerait, non comme roi, mais
comme parent, au nom de tous les souverains»: la _Sainte-Alliance_ rêvée
par la Russie, moins la guerre. C’était plus sans doute que Metternich,
et surtout l’Angleterre, résolus à écarter des débats la question
américaine, ne laissaient espérer au tsar; c’était cependant tout autre
chose que le concours docile, absolu de la royauté française aux projets
d’Alexandre Ier, une médiation, au lieu d’une intervention à main armée,
des propositions pacifiques, au lieu de la déclaration de guerre qui
aurait facilité les entreprises russes sur l’Orient.
Ce désaccord devait, dès le 15 octobre, ruiner toute la diplomatie du
tsar. Le 10 octobre, l’Angleterre avait proposé aux diplomates prêts à
se séparer le renouvellement du pacte de Chaumont contre la France,
«dans le cas où la France serait en proie à de nouvelles révolutions».
Obliger la Russie à faire cette injure aux Français, c’était lui retirer
le bénéfice de la gratitude qu’ils pouvaient lui garder de la libération
de leur territoire. C’était du même coup affaiblir la royauté de Louis
XVIII, la condamner à l’impuissance, l’empêcher pour longtemps de servir
les intérêts de la diplomatie russe. Quatre jours après, Alexandre Ier
ripostait, de manière à confondre les Anglais. Il engageait résolument
la bataille et démasquait ses batteries. Dans un mémoire rédigé par Capo
d’Istria, il se déclarait prêt à renouveler le pacte de Chaumont, à
condition qu’il ne fût pas dirigé contre les jacobins de France
seulement, mais contre tous les rebelles en général, insurgés
d’Amérique, révoltés d’Italie ou d’Allemagne.
L’Angleterre, gouvernement de libertés et de constitutions, intéressée
au succès des colonies américaines, ne pouvait accepter le programme de
cette _Sainte-Alliance_. Mais l’Autriche avait-elle le même intérêt à
rejeter le concours que le tsar lui offrait en Italie, en Allemagne? En
le rejetant, elle encourageait les nations à se lever contre elle. Que
la France, satisfaite de reprendre par là son rang au milieu des grandes
puissances, ratifiât ce plan à son tour, l’Angleterre se trouvait isolée
et l’Europe entraînée où le tsar avait voulu la conduire, très loin,
dans une guerre contre les Américains, une nouvelle affaire des
souverains contre la Révolution. En vain Metternich avait voulu écarter
du Congrès la question américaine. Elle y prenait, sous la forme d’une
vieille affaire renouvelée, du pacte de Chaumont transformé en
_Sainte-Alliance_, la première place. Le tsar crut enfin toucher au
succès. «Il y a eu un beau moment, écrivait plus tard Capo d’Istria, où
cette grande entreprise aurait pu être exécutée en un coup de main. Ce
moment a été sacrifié, je ne dirai pas à qui..., je n’aime pas à revenir
sur les circonstances qui nous ont tant tourmentés à Aix-la-Chapelle.»
Ce langage de la diplomatie russe était l’aveu d’une défaite qui se
produisit, en effet, quand Alexandre Ier croyait tenir la victoire
décisive. Le tsar avait connu par Richelieu les résistances de la
royauté française à ses projets. Mais il tenait à Aix-la-Chapelle le
premier ministre sous sa main; par l’amitié et les menaces il
l’inclinait à ses volontés. Dès le 30 septembre, Richelieu conseillait à
Lainé de suspendre une mesure libérale qu’ils avaient concertée sur la
garde nationale. Il poussait Louis XVIII à sacrifier les libéraux aux
profits que la royauté retirerait de l’_union des cabinets_, de
l’entente avec le tsar. «L’Empereur Alexandre pourrait bien avoir
raison», écrivait-il le 7 octobre. Tout d’un coup, secrètement, Louis
XVIII échappa à son principal conseiller. Il se livrait à Decazes, aux
doctrinaires, et se rapprochait de l’Autriche, en s’éloignant de la
Russie. Partisan résolu de la paix avec son peuple et au dehors, Louis
XVIII négociait en secret avec Metternich par l’intermédiaire du comte
de Caraman, son envoyé à Vienne. Désormais pour résister aux mesures
belliqueuses du tsar, Metternich avait un point d’appui, le roi de
France. Pour ne pas s’associer à la politique antilibérale d’Alexandre
Ier, Louis XVIII avait une ressource: les avis de l’Autriche. Decazes et
Caraman, envoyé à Paris pour régler l’évacuation du territoire,
confident de Metternich, représentaient cet accord aux Tuileries. Tandis
que Richelieu était loin, ils travaillèrent chaque jour à éloigner le
roi de la Russie, «à _brider celle-ci_», comme le désirait Metternich.
Et celui-ci de son côté employa ses bons offices à calmer le parti des
ultras. Son agent à Paris, le baron de Vincent, regardait cette question
comme la _plus importante du jour_, prêchait comme le tsar deux ans
avant la modération aux royalistes, au comte d’Artois, et y réussissait.
Louis XVIII procurait à l’Autriche la paix extérieure, l’Autriche lui
donnait la paix intérieure.
Les lettres que chaque jour Decazes transmit à Richelieu éclairèrent
vite celui-ci sur la perte de son influence. Il parla de se retirer. Le
tsar, combattu comme lui, se risqua à une démarche décisive. Il vint à
Paris le 18 octobre, en apparence pour recevoir les remerciements des
Français, en réalité pour reconquérir Louis XVIII à ses desseins,
ressaisir la victoire qui lui échappait. L’entrevue entre les deux
souverains fut cordiale, mais inutile. L’Empereur agita le spectre
révolutionnaire, exposa les avantages de la Sainte-Alliance en général,
le profit particulier et l’honneur que les Bourbons trouveraient à
reprendre par elle leur situation en Europe. Le roi remercia et refusa:
la France était calme. Il n’offrit que sa médiation pour régler la
querelle de Ferdinand VII et des Américains. Lorsque Alexandre quitta
Paris, il sentit la partie perdue. En détournant de lui la France,
Metternich avait fait échouer ses plans. Le dernier mot à
Aix-la-Chapelle allait être dit par l’Autriche. Le Congrès tournait à la
paix et écartait la guerre que le tsar avait préparée. Metternich y
déploya un art extrême à mettre d’accord les puissances sans les
satisfaire. Il fut aidé et servi à souhait par son collaborateur Gentz,
qui s’entendait très bien à émousser les traits agressifs de la
diplomatie anglaise et russe, le _grand protocoliste du Congrès_.
L’Angleterre parut d’abord recevoir satisfaction. Elle voulait affaiblir
la royauté française en proclamant que la France demeurait soumise au
pacte de Chaumont, à ses menaces. On maintint ce pacte et la convention
du 20 novembre 1815, mais l’Autriche demanda et obtint qu’on ne les
proclamât pas. Le rappel de la quadruple alliance n’avait plus d’effet
réel, il perdait même sa valeur, du moment qu’on décida de le garder
secret, inscrit dans un protocole confidentiel réservé aux seules
chancelleries.
La France, en revanche, reçut, outre cet avantage, une satisfaction très
réelle. Metternich invita les puissances à l’admettre à ses
délibérations (1er novembre 1818); c’était la récompense de l’appui
qu’elle avait fourni au moment décisif à l’Autriche. Sans s’obliger à
une guerre qui pouvait la mener loin, à des déclarations qui l’auraient
brouillée avec les libéraux et humiliée, la royauté de Louis XVIII
allait rapporter d’Aix-la-Chapelle un double profit pour elle et la
France, la libération du territoire, et une place longtemps disputée
dans le concert des grandes puissances. Toute trace des anciennes
défaites était solennellement effacée. En fait et en droit, la monarchie
et la nation reprenaient l’autorité et le rang qu’elles avaient eus au
Congrès de Vienne.
Il est vrai que la note du 12 novembre 1818, destinée à marquer la
rentrée de la France dans le concert diplomatique, avait l’air de
constituer un accord des souverains contre les peuples et leurs
libertés. La France semblait reprendre son rang en souscrivant à la
Sainte-Alliance. «Les cinq cours, disait le protocole, sont décidées à
ne point s’écarter dans leurs relations mutuelles ni dans celles qui les
lient aux autres États du principe d’union intime qui a présidé
jusqu’ici à leurs relations communes, union devenue plus forte et
indissoluble par les liens de fraternité que les souverains ont formée
entre eux» (art. 4). Les libéraux en France, en Angleterre s’indignèrent
de ces formules et y virent une menace. En réalité, c’étaient des
formules vides avec lesquelles Metternich et les diplomates payaient le
tsar. Pour toute satisfaction, on lui accordait quelques phrases
empruntées à ses circulaires. «Si nous voulons marcher quelque temps
encore avec la Russie, nous devons prendre, écrivait Castelreagh, notre
parti de son langage tant soit peu anormal.» On flattait l’amour-propre
de l’auteur pour ruiner les calculs du politique.
Les choses furent arrangées de manière à ne laisser rien passer de son
système dans les faits. Les puissances qui avaient signé le protocole
s’expliquèrent aussitôt le 15 novembre sur la portée de leurs
engagements. Elles rassuraient les États et les nations. «Jamais on ne
s’écarterait de l’observation stricte du droit des gens qui peut seul
garantir l’indépendance de chaque gouvernement.» «Le concert
diplomatique formé à Aix-la-Chapelle, disait Metternich, ne s’arrogeait
pas le droit de discuter une question placée hors des intérêts directs
des souverains.» Les puissances avaient décidé, contrairement aux
conseils de la Russie, de ne pas intervenir, ni en Angleterre, ni en
France, ni surtout en Amérique entre les gouvernements et leurs peuples.
Ces questions ne les regardaient pas: elles se refusèrent à la guerre
européenne à laquelle le tsar les avait conviées. «Il dut, écrivait
alors l’un de nos diplomates présents au Congrès, de Rayneval, renoncer
au projet qu’il avait fortement conçu d’intervenir dans les affaires
coloniales de l’Espagne. S’il n’avait pas senti la nécessité de ménager
les autres puissances, il eût sans doute travaillé à le réaliser.» On ne
peut pas dire plus nettement que les protocoles d’Aix-la-Chapelle
constituaient pour Alexandre Ier une défaite totale. Rédigés dans le
langage de la Sainte-Alliance, ils lui ôtaient, en fait, sa valeur.
Metternich était tout à la joie d’avoir maintenu son alliance avec
l’Angleterre sans se brouiller avec la Russie, d’avoir conservé la paix,
en paraissant adopter un système qui allait à la guerre. «Je n’ai jamais
vu un plus joli petit Congrès. Il ne me fera pas de mauvais sang. Tout
est arrangé à merveille: cela nous fera honneur en Europe. Nos affaires
les plus scabreuses comme les plus faciles ont coulé comme
d’elles-mêmes.» S’il tenait le succès, il le devait au concours de Louis
XVIII, à sa perspicacité, à ses résolutions pacifiques.
Les Français, les libéraux de toute l’Europe, et encore aujourd’hui les
historiens qui, sans voir les actes et les textes, ont jugé cette
époque, protestèrent et protestent encore contre l’entente formée alors
entre Metternich et les Bourbons. Elle leur parut inaugurer un complot
contre l’indépendance des peuples, ourdi par le cabinet autrichien,
servi par Louis XVIII, heureux d’avoir repris sa place, même au prix
d’une trahison, parmi les grands souverains. Ils auraient été moins
violents et plus justes s’ils avaient connu la résistance du roi aux
desseins réellement formés par le tsar contre les peuples d’Amérique et
d’Europe, s’ils avaient pu mesurer l’art avec lequel Metternich éluda,
annula, _brida_ la diplomatie russe. Qu’auraient dit les libéraux
français, si Louis XVIII avait cédé, comme Richelieu, aux sollicitations
d’Alexandre Ier et livré, comme on le lui demandait, ses sujets aux
ultras, au comte d’Artois? Et quel reproche n’auraient pas fait à
l’Autriche les partisans du droit des nations, si Metternich, au lieu de
défendre la France contre les ultras, avait consenti à porter tout
l’effort de l’Europe contre les insurgés d’Amérique? N’était-ce rien que
d’avoir laissé aux colonies américaines le droit de s’affranchir et
refusé de bouleverser l’Europe pour ne pas permettre au tsar de
bouleverser l’Orient? Impartiale, l’histoire ne doit pas mesurer son
jugement par les critiques passionnées que les partis ont portées sur
cette œuvre, mais par les colères d’Alexandre Ier au lendemain du
Congrès.
De retour à Saint-Pétersbourg, le tsar repartit presque aussitôt pour
Vienne rendre visite au souverain dont la diplomatie l’avait vaincu. Il
y allait, animé d’un désir extrême de vengeance contre les Français,
«nation turbulente, corrompue, ingrate. Il n’était resté que quelques
heures à Paris pour leur marquer son mépris.» Il voulait le leur marquer
plus brutalement encore: en causant avec l’empereur François, il lui
proposa, comme une mesure qui pourrait imposer aux factieux, de faire
rentrer des troupes en France. La France s’était crue délivrée: le tsar
lui apprendrait qu’à lui donner un démenti, elle avait risqué sa liberté
à peine reconquise. «Les actes d’Aix-la-Chapelle, écrivait Capo d’Istria
à Richelieu, nous ont laissé des moyens. Nous y aurons recours au
premier signal. Ce signal sera donné. Je ne vous menace pas d’un _casus
fœderis et belli_. Mais je vous préviens que ce _casus fœderis_ devient
chaque jour plus salutaire dans l’opinion des cabinets. Mille et mille
pardons, si j’ajoute ces indications à vos peines, mais je vous dois la
vérité tout entière» (13 décembre 1818).
Richelieu s’indigna que son ancien ami voulût faire de lui un instrument
de vengeance contre sa patrie. Quoique docile jusque-là et mécontent de
l’influence que Decazes avait prise, le ministre, dont l’honneur était
d’avoir délivré la France des armées étrangères, ne voulut pas accepter
la honte de les y ramener. Il préféra se retirer noblement le 23
décembre 1818, en plaidant auprès d’Alexandre Ier la cause de ses
adversaires et de ses concitoyens. En même temps, l’Empereur d’Autriche
refusa net à la Russie son concours contre la France. Il ne resta plus à
Alexandre Ier provisoirement d’autre ressource que de passer sa colère
sur notre chargé d’affaires, qui fut mis par ordre en quarantaine à sa
cour. La colère est mauvaise conseillère: notre diplomate maltraité
apprit à connaître ce souverain si fort dans l’art de la dissimulation.
Il comprit pourquoi, au pied de la croix, Alexandre Ier avait juré de
sauver la France, pourquoi seul, en Europe, il voulait, après
Aix-la-Chapelle, brutalement la perdre. Il démêla le secret de ses
bienfaits et de ses colères, «_l’arrière-pensée constante de disposer
d’elle au service de ses ambitions_».
Peu de Français ont su, alors et depuis, ce qu’était le Congrès
d’Aix-la-Chapelle, les intentions du tsar qui l’avait provoqué, la
défaite de ses calculs et de son ambition, la victoire du parti de la
paix, le service rendu par Metternich à la France, au ministère libéral
Dessolles-Decazes. Ce ministère seul le sut, aux injures qu’il recevait
de Saint-Pétersbourg, aux embarras que la Russie lui créait. On le
représentait à l’Europe comme une bande de révolutionnaires. L’envoyé du
tsar Pozzo di Borgo colportait ces calomnies dans les salons de Paris,
cabalait avec les royalistes enragés. Un jour, au mois d’avril 1819,
Alexandre Ier adressait à Louis XVIII Capo d’Istria, porteur encore
d’une menace d’intervention. Humilier la France, compromettre le roi,
lui rendre le gouvernement impossible, telle était la vengeance du
cabinet russe, son calcul quand les autres lui manquaient.
Louis XVIII, qui démêla ce dessein, aurait souhaité une réconciliation.
Mais comment l’obtenir, à moins d’appuyer les projets du tsar sur
l’Amérique espagnole? En avril 1819, un moyen sembla s’offrir. La France
avait reçu la visite d’un délégué des rebelles de Buenos-Ayres, le
chanoine Valenziano. De Buenos-Ayres, les modérés demandaient un
souverain à Louis XVIII, le duc d’Orléans par exemple. Si le roi
refusait aux insurgés leur demande avantageuse pour lui et pour ses
successeurs, honorable, utile même à la nation, n’était-ce pas une
preuve de ses sentiments monarchistes? La Russie lui faisait un grief de
n’avoir pas voulu les combattre: elle serait obligée de convenir que ce
n’était point cependant son dessein de les soutenir, de les favoriser.
Le 1er mai 1819, en grand secret, sous prétexte d’acheter des chevaux
pour les haras, le comte Hulot d’Osery, beau-frère de Moreau, reçut
l’ordre de partir pour Saint-Pétersbourg et d’y plaider cette cause.
Il devait en outre offrir des excuses du départ de Richelieu: «C’est lui
d’ailleurs qui m’a abandonné», disait Louis XVIII. Pour sceller la
réconciliation, Louis XVIII offrit à son allié irrité de choisir
l’ambassadeur qu’il désignerait pour Saint-Pétersbourg. Pour toutes ces
concessions, la France demandait au tsar d’unir ses efforts aux siens,
et d’imposer à Ferdinand VII la seule solution acceptable, en dehors de
la force, de la question américaine: la constitution d’une royauté
coloniale, au profit du prince de Parme.
Si le tsar n’avait vraiment voulu en Amérique que restaurer l’autorité
monarchique, et rien au delà, cette offre eût dû lui plaire. Il répondit
sèchement qu’il ne réglerait cela qu’avec les grandes puissances. Aucune
concession aux rebelles: tout ou rien, parce que tout, c’était le prix
pour lui dans cette affaire, l’Orient libre à son gré, si toute l’Europe
s’embarquait dans l’affaire d’Amérique. «Votre Majesté, répondit-il, me
trouvera toujours sur la ligne tracée par les actes d’Aix-la-Chapelle.»
Avec la même hauteur, il refusa les excuses du roi au sujet de
Richelieu: «J’ai été entièrement étranger à son choix. C’est pour vous
être agréable que je l’avais prié de renoncer à ses projets de
retraite.» Bref, le 25 juin 1819, la mission Hulot eût totalement
échoué, si elle n’avait au moins décidé le tsar à recevoir du cabinet
libéral un ambassadeur, M. de la Ferronays (25 juin 1819).
Ainsi toutes les relations ne furent pas rompues, mais qu’elles
demeuraient froides! Après quatre mois de séjour, la Ferronays déclarait
sa position «insupportable» (25 décembre 1819). Ce n’étaient que
plaintes d’Alexandre Ier sur un ton très haut, puis de longs intervalles
de silence, de réserve, entrecoupés de menaces de tenir la _France
mineure_, pour la rendre docile. Avec cette obstination et cette suite
qui ont toujours fait la force de la politique russe, le tsar
travaillait à renverser Decazes, l’auteur de sa déception: il mettait
Louis XVIII entre des menaces et cet ordre que la Ferronays ne pouvait
cependant pas transmettre. Decazes ruiné, Alexandre entendait bien
ramener la France à sa volonté, reprendre la partie perdue et la gagner.
En vain des changements se produisirent dans le ministère de nature à
lui donner satisfaction ainsi qu’aux ultras. Les généraux Dessolles et
Gouvion Saint-Cyr, par leurs attaches avec le parti bonapartiste souvent
allié aux démocrates, furent écartés. Depuis le mois de septembre le duc
Pasquier ménageait, pour en avoir sa part, cette concession à la droite.
Le succès d’un conventionnel, l’abbé Grégoire, auprès des électeurs de
l’Isère fut le prétexte: l’armée aussitôt fut réorganisée (nov. 1819)
aux dépens des officiers bonapartistes, au profit des ultras. «Il était
vraiment temps», s’écriait Alexandre Ier (11 déc. 1819). Le nouveau
ministère lui donnait donc des gages, mais Decazes y restait. C’était
quelque chose: ce n’était pas la vengeance et le succès complet.
Le hasard s’en chargea. Le duc de Berry mourut, le 13 février 1820,
assassiné. Peu s’en fallut qu’on n’accusât Decazes du crime. En tous
cas, on l’en fit responsable. Le déchaînement des passions fut tel que
Louis XVIII dut l’abandonner et reprendre Richelieu. Les libéraux
écrasés, Richelieu au pouvoir (20 février 1820), c’était un triomphe
pour le tsar, avec l’espoir de réparer son échec. Tandis que le nouveau
ministère suspendait la liberté de la presse, et par la loi du double
vote composait une chambre analogue à la _Chambre introuvable_ dévouée
aux ultra-royalistes, la Russie se chargea de lui dicter son programme
extérieur. «Sa Majesté Impériale, écrivait Capo d’Istria à Richelieu,
dit à la France ce que vos prédécesseurs auraient bien des fois désiré
entendre et ce qu’ils n’ont jamais entendu, _Sapienti pauca_.» C’était
le pardon, en échange de la docilité. «La France a des devoirs pour
sauver l’Europe, en prenant avec la Russie les mesures nécessaires pour
aider l’Espagne par l’action noble et désintéressée d’une alliance
générale, ayant un caractère européen. En dehors de cette combinaison
tutélaire, tout rentrerait dans le désordre.» Il ne fallait plus que _la
leçon de 1818_ fût perdue. Le mot est d’Alexandre, et significatif. Il
éclaire son langage diplomatique, à dessein toujours vague. Ce que la
Russie attendait du second ministère de Richelieu, c’était, au lieu
d’une politique pacifique au dedans, au dehors un effort énergique
contre les insurgés de France et d’Espagne, la Sainte-Alliance en
action, vraiment européenne, et non plus réduite aux frontières de
chaque État, ou limitée par le droit des gens: des actes enfin, au lieu
de paroles; l’Europe tout entière en guerre contre l’Amérique.
L’heure était venue où Alexandre Ier se jugeait maître de la France, et
lui parlait en maître. Les événements l’avaient servi de même contre
l’Autriche, tandis qu’il s’appliquait à lui créer des embarras.
Au lendemain d’Aix-la-Chapelle, tout avait paru d’abord réussir à
Metternich. L’autorité que lui donna le succès lui fournit le moyen
d’affermir son autorité en Italie. Il y fit un voyage au début de 1819,
heureux de retrouver ce climat qu’il aimait, de procurer à son maître
qu’il accompagnait «tous les genres de succès», escorté de l’ambassadeur
de France, son collaborateur, M. de Caraman. Il était bien aise de
montrer aux Italiens que leur nationalité n’avait plus à compter sur
l’appui des Français. Tandis qu’il jouissait de sa victoire, la fortune
avait paru le combler. Elle lui offrit un moyen d’étendre à l’Allemagne
l’autorité dont il était investi.
Après les traités de Vienne, le désir qu’avait l’Autriche de mettre la
main sur les princes allemands s’était trouvé limité par le
particularisme des souverains et des sujets. L’acte fédéral de la
constitution germanique avait promis des libertés aux peuples, pour les
récompenser de leurs efforts contre Napoléon. Ces libertés armaient les
Allemands contre leurs princes, mais les défendaient aussi contre la
politique autrichienne. On comprend que Metternich les trouvât gênantes.
Il s’était réjoui de voir les rois de Prusse, de Saxe, de Hanovre, les
ducs de Meklembourg, d’Oldenbourg, de Hesse ajourner ou refuser les
constitutions promises. Mais il s’inquiétait de trouver les ducs de
Nassau et de Bade, le roi de Bavière, plus complaisants pour leurs
sujets, favorisant les idées libérales, cherchant dans les constitutions
qu’ils octroyaient (1814-1818) un moyen de défendre et d’étendre leur
souveraineté. L’assassinat de Kotzebue par un de ces étudiants que les
Universités formaient au libéralisme sous l’œil bienveillant du
grand-duc de Weimar, Maurice Sand (23 mars 1819), fournit à Metternich
l’occasion qu’il attendait de mettre au ban de l’Allemagne et à la
raison les souverains libéraux. «Je ne serai pas le dernier à en tirer
un bon parti. J’agirai énergiquement.»
Aussitôt, de Rome où il était encore, il ouvrit le feu contre le
libéralisme et les souverains coupables «de troubler le repos public».
Il attaquait la Révolution, pour vaincre le particularisme. «Il faut
faire de l’Allemagne, disait-il à Gentz le 17 juin 1819, _un corps
unique et compact_.» A Teplitz, le 30 juillet 1819, Metternich avait
trouvé le roi de Prusse disposé à cette tactique, à cette entreprise:
avec un tel concours, il croyait la partie gagnée, quand il partit pour
Carlsbad le 1er août 1819. C’était «l’heure la plus importante pour
l’Allemagne entière», le moment où les ministres des cours allemandes,
convoqués par l’Autriche, se décideraient par crainte de la Révolution à
subir ses lois.
Le succès de Metternich à Carlsbad fut complet. Malgré l’opposition très
vive du ministre de Wurtemberg, Wintzigerode, il obtint, en réclamant
des enquêtes sur la presse et les Universités, qu’on nommât une
commission fédérale contre la démagogie, armée pour intervenir dans les
affaires des États. De plus, le huitième protocole de la réunion
enlevait aux Chambres particulières le droit de prendre part aux
discussions des souverains avec la Diète. Ces décisions consacrées par
la Diète de Francfort le 20 septembre 1819 brisaient le particularisme;
le gouvernement fédéral, l’Autriche pourraient intervenir légalement
dans chaque État allemand. Les peuples étaient exclus des affaires
fédérales. Metternich avait réussi «à médiatiser, à supprimer les petits
États sous prétexte d’y poursuivre la démocratie», disait alors un de
nos ministres.
Il ne lui restait plus, en octobre 1819, pour achever la conquête de
l’Allemagne, qu’à détruire, après les avoir annulés, les gouvernements
constitutionnels, refuges et soutiens de l’esprit particulariste. Le
moyen, c’était d’effacer l’article 13 du pacte fédéral, où se trouvait
inscrite la garantie des constitutions locales. Metternich à Carlsbad
offrit aux cours allemandes «la coopération de l’Autriche pour sauver,
en supprimant cet article, la confédération germanique». Il leur donna
rendez-vous à Vienne le 20 novembre, avec l’espoir de leur arracher les
concessions décisives sur lesquelles il voulait fonder l’hégémonie de
l’Autriche.
C’est alors et dans cet intervalle que la diplomatie russe, inquiète de
ses progrès, qu’Alexandre Ier, armé par sa rancune, se mirent à l’œuvre
contre Metternich. Le tsar était le beau-frère du roi de Wurtemberg, qui
refusait de se laisser absorber et défendait ses droits
constitutionnels. Une entrevue eut lieu entre eux à Varsovie: et le
lendemain, le 18 octobre 1819, la Russie adressait une note aux cabinets
européens contre les empiétements de l’Autriche. Cette note encouragea
aussitôt la résistance de la Bavière, dont le roi jugeait aussi _sa
souveraineté compromise_.
Un orage se forma ainsi, au moment où le ministre autrichien espérait
toucher au port: «La mer est houleuse, on peut encore sombrer»,
écrivait-il le 18 octobre. Tous les moyens de suivre son plan lui
parurent bons. Pour ramener la Bavière, il affirmait à Munich qu’elle
allait se brouiller avec Alexandre Ier: le mensonge était si gros qu’au
même moment l’Autriche s’efforçait de paralyser la politique russe,
hostile à ses desseins, en lui opposant le roi d’Angleterre, électeur de
Hanovre. La complicité du Hanovre et le concours de la Prusse, dont
l’Autriche était assurée, lui auraient peut-être permis de renverser
l’obstacle que le tsar venait de former. Mais pouvait-on attendre d’un
roi d’Angleterre qu’il consentît à détruire des souverainetés
constitutionnelles? «Une telle déviation de l’esprit de la confédération
est impossible», lui écrivit alors (6 décembre 1819) Castelreagh. A la
veille des conférences de Vienne, Metternich «se sentit brusquement
arrêté en plein succès». Il disait le 13 octobre: «L’enfant auquel je
donnerai naissance à Vienne sera sage, mais horriblement ennuyeux.» On
célébra cette naissance, le 15 mai 1820, en promulguant l’acte final du
Congrès de Vienne avec autant de joie que la victoire de Leipzig. En
réalité, la Russie avait réussi à faire de ce prétendu succès un
demi-échec pour l’Autriche. «J’attends, avouait Metternich le 4 mai, une
nouvelle tempête pour reprendre, en l’arrêtant, ce que j’ai perdu.» Ce
que le tsar lui avait enlevé, au moment décisif, c’était l’enjeu même de
la partie qu’il avait jouée vivement, avec toutes les chances d’abord de
gagner. A Vienne, il n’avait pas même osé demander la suppression de
l’article 13. Les articles 57 et 58 de l’acte final dont il avait dû se
contenter stipulèrent seulement que le pouvoir des Chambres, maintenues
et publiques, ne pourrait plus être opposé à celui des princes dans
leurs rapports avec les autorités fédérales. Metternich n’avait pas
réussi à détruire les bases solides sur lesquelles s’appuyaient les
particularistes de l’Allemagne du Sud. Alexandre Ier avait pris sa
revanche: si l’Autriche lui fermait obstinément l’Orient, il avait
réussi à lui fermer l’Allemagne.
Brusquement la tempête qu’attendait Metternich éclata, mais de manière
encore à servir Alexandre Ier. L’Europe l’avait empêché de secourir
Ferdinand VII: elle s’était refusée à une guerre avec l’Amérique. Le 1er
janvier 1820, une nouvelle révolution venait disputer au roi d’Espagne
non plus ses colonies, mais son royaume même. Restauré, Ferdinand avait
oublié ce qu’il devait à l’armée libérale, aux juntes provinciales, ses
seuls soutiens quand tout en 1810 paraissait perdu. Il avait détruit la
constitution, maltraité les officiers et les troupes. Le jour où ses
peuples d’Amérique s’insurgèrent, il avait eu de nouveau besoin de
l’armée, la réunit à Cadix et, faute de vaisseaux, dut l’y laisser. Elle
se révolta, et son exemple détermina dans le Nord surtout une
insurrection générale. Pour le roi d’Espagne, cela semblait le dernier
coup. Pour le tsar, son protecteur intéressé, c’était une aubaine,
l’occasion d’entraîner l’Europe contre une révolution qui éclatait dans
l’Europe même. Pourrait-on cette fois, comme à Aix-la-Chapelle, lui
objecter la distance, prétendre que ces événements étaient étrangers aux
intérêts des souverains européens?
Tout alors semblait concourir aux désirs d’Alexandre Ier, les événements
et les hommes. L’assassinat du duc de Berry avait ramené en France aux
affaires un cabinet qui comptait, avec Richelieu, des chefs énergiques
du parti royaliste, Corbière, Villèle, Lainé, appuyés par des Chambres
animées du même esprit. Ce ministère, en outre, à la différence de tous
ceux qui l’avaient précédé, voulait la guerre, la cherchait. C’était
l’effet d’abord de la fierté très légitime que la Restauration
ressentait d’avoir en 1818 rendu à la France son rang. C’était surtout
le résultat des conseils que certains royalistes, Chateaubriand et le
comte Marcellus, son ami, prodiguaient à leur parti. Les poètes ne sont
pas nécessairement de mauvais politiques. Plus en contact avec la nation
que les parlementaires, ils peuvent sentir ses aspirations, traduire ses
vœux. Chateaubriand ne s’en faisait pas faute: il répétait que les
Français pourraient oublier la liberté, si on leur donnait la gloire, et
que des expéditions militaires, des victoires les réconcilieraient
plutôt avec la royauté que des chartes. Son langage enthousiaste
trouvait de l’écho dans les Chambres et séduisait au ministère le
collaborateur du duc de Richelieu aux affaires étrangères, le baron
Pasquier, ancien bonapartiste, plus épris lui-même de gloire que de
liberté.
La révolution d’Espagne était à peine connue que le ministère français
envoya à Madrid son agent de la Haye, la Tour du Pin, pour offrir en
secret à Ferdinand VII, découragé d’abord jusqu’à subir toutes les
conditions de ses sujets rebelles, les moyens de leur résister, «une
intervention militaire, dès qu’elle pourrait être utile». Pasquier a
lui-même révélé cette démarche secrète. Elle coïncida avec une
déclaration de la Russie qui, dès le 6 mai 1820, faisait connaître ses
intentions.
A Zea Bermudez, ministre d’Espagne auprès de lui, le tsar, dès le
premier jour, avait dit: «Je persiste dans mon opinion. Mes vœux n’ont
pas changé.» Il exigea des Espagnols comme des Américains le désaveu de
leur insurrection. Il demanda aux cinq souverains, signataires de la
Sainte-Alliance, de leur imposer cette capitulation par l’unanimité de
leurs reproches, par la force ensuite, par ce qu’il appelait l’_action
de l’alliance européenne_. Il espérait bien cette fois qu’en France une
politique d’action viendrait soutenir aussitôt ses demandes.
Et il eût réussi en effet sans l’intervention de l’Angleterre. Les
ministres torys tenaient à la paix pour deux raisons, d’abord parce
qu’ils voulaient restaurer les finances de l’Angleterre, sans rien
demander aux libéraux, surtout parce qu’ils avaient découvert les motifs
secrets du zèle que la Russie déployait en faveur du roi d’Espagne. A la
déclaration russe, ils répondirent par une contre-déclaration. Tout en
déplorant les événements d’Espagne, comme il convenait à un cabinet
conservateur, ils jugeaient inutile une démarche qui ne pourrait être
continuée avec honneur que par une intervention militaire. Ils
refusaient _brutalement_ l’emploi de la force. Et pour être plus sûr que
la France, agissant sans eux, ne les contraindrait pas à agir, ils la
mirent dans l’embarras. Leur agent à Madrid communiqua aux ministres
constitutionnels de Ferdinand VII le secret de la mission envoyée au roi
par Louis XVIII. Sir Henri Wellesley excita le patriotisme espagnol
contre ces Français toujours prêts, qu’ils fussent Bonaparte ou
Bourbons, à troubler la monarchie, à confisquer la liberté. Il y réussit
si bien qu’en septembre le baron Pasquier se trouvait réduit à «un rôle
d’observation inactif».
L’attitude de l’Angleterre fit hésiter l’Autriche: au début, Metternich
s’était réjoui de pouvoir satisfaire la Russie et d’achever alors sa
politique allemande. Mais prendre parti contre l’Angleterre lui parut
scabreux: l’alliance des torys pacifiques lui avait servi depuis 1815 de
garantie contre les vues ambitieuses de la Russie. S’ils avaient
consenti à l’intervention au delà des Pyrénées, Metternich l’aurait
acceptée. Il fit tous ses efforts pour les y décider, mais refusa de
leur déplaire. «Pourquoi donc, disait-il, l’Angleterre n’a-t-elle plus
M. Pitt, M. Burke, pour faire la guerre à la Révolution? il ne lui
restait que ce que Dieu lui avait laissé, des hommes qui, dans les
malheurs de l’Espagne, ne voyaient pas la belle chance à courir, des
compensations magnifiques en Amérique.» Il aurait bien donné aux Anglais
toutes les colonies espagnoles s’ils lui avaient permis de prendre
l’Allemagne. Leur refus obstiné lui fut certainement pénible. Il
s’inclina cependant et déclina les offres du tsar.
La révolution d’Espagne, au mois de juillet 1820, n’avait donc pas
encore donné à la politique russe les avantages qu’elle en avait d’abord
espéré. La mauvaise volonté de l’Angleterre avait paralysé la docilité
de la France, la bonne volonté de l’Autriche. Une nouvelle révolution
éclata tout d’un coup à Naples le 2 et le 9 juillet: la nouvelle en fut
reçue avec joie à Pétersbourg. «Enfin, disait Capo d’Istria à Richelieu
huit jours après, nous allons pouvoir accorder les avis sur la question
d’Espagne, mettre à exécution, _d’une manière moins diplomatique mais
plus réelle_, les actes du 15 novembre 1818.» En face de cette nouvelle
explosion, l’Autriche resterait-elle impassible, comme elle l’avait été
dans l’affaire d’Amérique, dans celle d’Espagne? Pour plaire à
l’Angleterre, détournerait-elle encore la Sainte-Alliance de son
véritable objet, de la guerre que la Russie voulait allumer, quand cette
guerre commençait à la porte de ses domaines italiens?
C’était une conjuration militaire qui avait forcé le roi des
Deux-Siciles, Ferdinand Ier, à rétablir, en prenant son fils pour
vicaire, un gouvernement libéral. Le général Pepe avait imité les
généraux de Cadix et imposé la «Constitution d’Espagne». Mais le coup
atteignait plus directement l’Autriche que le réveil de la Révolution à
Madrid ne menaçait la Restauration. Ferdinand Ier, véritable lieutenant
de l’Autriche, par la façon dont il s’était engagé en 1815 à supprimer
toute constitution, succombait à une révolte qui n’était pas libérale
seulement, mais nationale. Organisés d’abord contre la conquête
française, les _carbonari_ se groupaient maintenant à Naples, à Milan,
dans tous les domaines de l’empereur François, contre lui ou ses
lieutenants de Toscane, de Modène, ou de Lombardie. Chasser les
étrangers, et acquérir l’unité avec la liberté, tel était le programme
des révolutionnaires à Naples, conçu et formé pour l’Italie tout
entière. «Depuis que je connais le prince de Metternich, disait Gentz,
jamais je ne l’ai vu frappé d’aucun événement autant qu’il le fut
avant-hier.» Quand le chancelier se croyait maître de l’Italie et à la
veille d’accaparer l’Allemagne, l’édifice de ses combinaisons, de ses
conquêtes après et depuis 1815 menaçait ruine. Si l’Autriche n’éteignait
pas au plus tôt l’incendie à Naples, il se propagerait. Et comment
intervenir au sud de l’Italie, en refusant à la France d’intervenir au
sud des Pyrénées? Que deviendraient alors l’alliance avec l’Angleterre
et les barrières opposées depuis cinq ans aux ambitions du tsar, et la
paix générale, garantie de la paix en Orient? «Les difficultés sont
grandes. Le sort décidera si nous devons vaincre», écrivait Metternich
le 26 juillet.
A Saint-Pétersbourg, le tsar se considérait déjà comme victorieux. La
France, cette fois, intimement unie à sa pensée, prévenant ses désirs,
se chargea de la démarche décisive qui devait lui livrer l’Europe et
réaliser dans toute son étendue la Sainte-Alliance. «Ne serait-ce pas le
cas d’une de ces réunions prévues à Aix-la-Chapelle?» écrivit Richelieu
à Metternich le 9 août. Et aussitôt il lui adressa le comte de Caraman
demeuré en congé et resté son ami. Pozzo di Borgo recevait le même
appel. «Cette réunion, disait Richelieu à Capo d’Istria, va me permettre
de revoir mes amis de Russie. Le roi a fait choix de moi.» Ce serait
d’ailleurs reproduire sans fondement des calomnies contemporaines que
d’accuser le duc, pour cette démarche, de complaisance excessive et
surtout de servilité. Il s’en est défendu au moment même. Ses intentions
étaient plus hautes: l’alliance russe, si la quintuple alliance venait à
lui manquer, pour garder à la France le rang qu’elle avait repris.
«L’occasion était belle, pour la maison de Bourbon, disait un mémoire lu
au conseil du Roi, d’acquérir dans l’Europe et surtout dans _l’esprit de
la nation française_ une grande prépondérance par l’honneur que lui
ferait un Congrès provoqué et réuni sous ses auspices.»
Cette préoccupation légitime n’était cependant pas la seule qui décidât
le cabinet français: du Congrès qu’il sollicitait pour armer les
Autrichiens contre les rebelles de Naples, il espérait revenir armé
lui-même contre les insurgés d’Espagne. «C’est un sacrifice que la
France va faire à l’Autriche de lui abandonner l’Italie, disait un des
collaborateurs de Pasquier. Il lui eût suffi de jeter trente mille
hommes au delà des Alpes pour que les libéraux la missent à leur tête.»
Elle y renonçait: ne lui devait-on pas des compensations au delà des
Pyrénées? Il ne fallait pas que l’Autriche fît seule la police de
l’Europe, seule mît ses armées sur pied. Plus qu’elle, la royauté avait
besoin en France d’une démonstration militaire. Elle provoqua le
Congrès, pour y plaider cette cause et la gagner avec l’aide du tsar.
Metternich le savait bien: la demande ne l’étonna pas. «Pas de réunion»,
dit-il à Richelieu, qui lui riposta: «_C’est la base de notre plan._»
L’Autriche allégua la nécessité d’agir vite. Dès le 8 août 1820, elle
avait massé cinquante mille hommes dans l’Italie centrale. Elle
s’entendait avec l’Angleterre, plus intéressée qu’elle encore à ne pas
laisser discuter l’affaire d’Espagne, puis celle des colonies
américaines. Les ministres anglais, occupés par le gros scandale de leur
pays, le procès intenté par le roi à la reine, pouvaient-ils s’éloigner
de Londres? Mais d’autre part les demandes de la France étaient trop
conformes aux vues du tsar pour qu’il ne les fît pas siennes. Son
autorité s’imposa cette fois à l’Europe: à Metternich, pressé d’agir à
Naples, il mit le marché à la main. Point d’action en Italie sans
congrès; point de congrès sans un examen des affaires d’Espagne. «Aux
mêmes maux les mêmes remèdes. La question de Naples ne se sépare point
de celle de Madrid. Il faut en Espagne remonter à la source du mal»
(août–sept. 1820). Metternich céda: les événements étaient plus forts
que sa diplomatie, à ce moment du moins. Le 3 septembre 1820, les
souverains décidèrent de se réunir à Troppau.
«Nous allons enfin livrer bataille à l’égoïsme.» Ce fut à Pétersbourg un
cri de triomphe dans le langage singulier qu’Alexandre Ier excellait à
parler depuis 1815. Le tsar ajoutait: «La bataille, espérons-le, sera
plus heureuse qu’à Aix-la-Chapelle.» «Vaincre l’égoïsme» signifiait tout
simplement qu’il comptait imposer sa volonté, son système à des intérêts
ligués contre sa politique depuis plus de cinq ans. Quand on considère
les origines de ce nouveau congrès, l’insistance d’Alexandre Ier, sa
joie de l’avoir obtenu, on ne peut que constater l’erreur si souvent
commise sur la portée, la nature, les auteurs de ces réunions de la
Sainte-Alliance. Comme la Sainte-Alliance elle-même et comme le congrès
d’Aix-la-Chapelle, le congrès de Troppau fut l’œuvre d’Alexandre Ier et
de Richelieu, non de Metternich qui eût préféré le remplacer par une
déclaration commune des envoyés de l’Europe à Vienne. La Russie qu’on
représente alors comme hésitante, ou enchaînée à l’Autriche, venait à
Troppau, aussi résolue qu’en 1818, pour livrer bataille aux diplomates
égoïstes autant qu’aux révolutionnaires, pour chercher en somme le moyen
de les mettre aux prises en Italie, en Espagne et jusqu’en Amérique.
Sous prétexte de maintenir l’ordre en Europe, elle se prépara à y
déchaîner la guerre, espérant que cette fois les Bourbons, pour fournir
aux Français l’illusion de la gloire, les Habsbourg, pour mettre la main
sur l’Italie et l’Allemagne, lui serviraient d’instruments et de
complices. C’était moins, en définitive, contre la Révolution que contre
la paix que les puissances à Troppau allaient conspirer, sur la demande
intéressée du tsar Alexandre Ier.