LAYBACH (1821).

Ce congrès ne fut d’abord en principe que la suite et la conclusion de

celui de Troppau. De la vallée de l’Oder, l’empereur d’Autriche se

transporta rapidement le 4 janvier dans celle de la Save pour recevoir

le 7 Alexandre Ier; le 8, le vieux roi de Naples. Les sujets de

Ferdinand Ier, invité à Laybach comme médiateur entre les Deux-Siciles

et l’Europe, croyant à cette médiation qu’il avait solennellement

promise, l’avaient laissé partir, pour faire preuve de leurs intentions

conciliantes. Dès qu’il avait été hors de leurs prises, Ferdinand,

débarqué à Livourne le 16 décembre, s’était hâté de désavouer ses

promesses. Il comptait sur le Congrès qui écarta en effet et relégua à

Görz le représentant des pouvoirs constitutionnels, le comte de Gallo.

«Tristes protestations, triste allié», disait le confident de

Metternich, Gentz. Mais ses mensonges servaient l’Autriche, décidée à ne

pas traiter avec les libéraux. Peu lui importait que le roi les trahît:

Metternich était résolu «à leur marcher sur les pieds exprès». Il avait

hâte d’en finir: la France et l’Angleterre blâmaient son intervention.

Qu’arriverait-il si le tsar lui manquait?

Un instant, l’Autriche put craindre cette défaillance de son allié.

Alexandre Ier, peut-être à l’instigation de la France qui ne suivait

plus Metternich, eut l’idée de confier au pape une médiation entre le

roi de Naples et ses sujets. La diplomatie autrichienne para le coup: un

de ses agents, M. de Lebzeltern, partit en hâte pour Rome, fit part au

pape de sa résolution et le décida à refuser sa protection aux libéraux.

Si le Saint-Siège n’avait été docile, les calculs de Metternich étaient

déjoués. Il n’en fut que plus pressé de les réaliser. La première

conférence de Laybach (12 janvier 1821) lui permit d’agir: la

constitution nouvelle de Naples fut annulée, une armée autrichienne

chargée, le 3 février, par la Sainte-Alliance de l’exécution, aux frais

des Napolitains soumis pour trois ans à une occupation étrangère. Le

lendemain même (4 février), le général de Frémont commença sa campagne

contre les insurgés de Naples, vaincus aussitôt à Rieti. La facilité de

cette victoire, préparée de longue main, consolidait l’autorité et le

prestige de l’Autriche en Italie. La diplomatie de Metternich fit le

reste.

«A Laybach, nous n’avons fait que continuer ce que nous avions fait à

Carlsbad», a-t-il dit lui-même, en ajoutant que c’était un plan formé

entre lui et son maître depuis 1819. «C’est à Pérouse qu’a été décidé le

grand œuvre dont nous suivons l’exécution. Une lettre que je reçus en

juin dans cette ville me montra que le moment d’agir était venu.»

Vaincre le particularisme, en Italie, en Allemagne, pour établir

définitivement l’unité de la conquête autrichienne; et le vaincre par la

ruine des institutions libres, tel était le programme que Metternich

avait appliqué, en deçà des Alpes, après Aix-la-Chapelle, qu’il voulut à

Troppau et à Laybach réaliser en Italie. C’était à ses yeux le

complément et le profit de son intervention à Naples.

Le 20 décembre 1820, les gouvernements italiens étaient invités à

envoyer des représentants à Laybach. «Cela va devenir un congrès

italien, l’amorce d’une confédération italienne sur le modèle de la

Germanique sous la direction de l’Autriche», disaient avec inquiétude

nos diplomates, et ils s’efforcèrent à Turin ou à Rome d’avertir les

princes menacés. Plus effrayés par la Révolution que par les desseins de

l’Autriche ou alliés par le sang à l’Empereur, les petits souverains,

Victor Emmanuel Ier de Sardaigne, les ducs de Modène et de Toscane,

négligèrent nos conseils, envoyèrent leurs agents, le 26 janvier, au

Congrès. La France assistait impuissante à ce spectacle. Elle demanda du

moins, pour n’être pas engagée dans cette politique, à ne pas signer de

protocole. Elle protesta contre la circulaire du 12 février 1821, où,

sous prétexte de châtier les rebelles de Naples, le Congrès annonçait

son intention de délivrer les souverains d’Italie des institutions

libres qui leur déplaisaient. Sa protestation du 20 février, note

verbale analogue à celle de l’Angleterre, était applaudie dans

l’Allemagne du Sud. Elle ne fit aucune impression sur les princes

italiens. Ils se livraient chaque jour davantage à Metternich.

La fin du Congrès coïncida avec le triomphe complet de l’Autriche,

assuré par les événements du Piémont. Le 12 mars 1821, les patriotes

italiens, officiers surtout et carbonari, arboraient à Alexandrie le

drapeau italien, proclamaient la liberté et l’unité nationale. Abdiquant

en faveur de son frère Charles-Félix, et déshéritant son fils le prince

de Carignan, Victor-Emmanuel réclama une intervention que l’Autriche

exécuta surtout à la prière de Charles-Félix. Ce fut l’affaire de

quelques jours, d’une escarmouche à Novare (8 avril). «L’Autriche,

écrivait tristement le ministre Rayneval, se fait largement payer le

concours qu’elle prête à la cause royale. Elle occupe militairement les

plus fortes positions de l’Italie, le Piémont, Rome et Naples.» A Milan,

à Modène, des commissions extraordinaires brisaient toutes les

résistances des patriotes. Les souverains, avant de se quitter, à

Laybach, le 12 mai 1821, proclamèrent que «le salut de l’Italie avait

été réalisé par la confiance réciproque établie entre eux et les

gouvernements de la Péninsule.» Ils laissaient en somme les Italiens,

princes et peuples, à la discrétion des généraux et des diplomates

autrichiens. Mais c’était de «l’aveu de ces princes». Metternich pouvait

dire fièrement: «La bataille diplomatique est gagnée. Le bon sens a

vaincu.»

Il ajoutait: «Personne ne croit à la parfaite entente entre l’empereur

Alexandre et moi. Elle est pourtant bien réelle. L’influence des

derniers mois a triomphé. C’est le plus fort qui a entraîné le plus

faible.» Le congrès de Laybach consolidait la victoire diplomatique de

Metternich: il avait eu l’art d’endormir le tsar, flatté de passer pour

le chef de cette croisade; il avait fini par se l’attacher. Alexandre

Ier escomptait le profit qu’il croyait trouver plus tard à laisser

l’Autriche affirmer et pratiquer le principe général d’intervention. Son

ambassadeur à Paris, le comte Pozzo di Borgo, était venu exprès à

Laybach pour l’engager dans cette voie. Très lié avec les ultras, en

correspondance avec le comte d’Artois, il intriguait avec eux contre les

collègues du duc de Richelieu, contre Pasquier surtout, le ministre

indocile des affaires étrangères. A Laybach, Pozzo rapprocha ses amis de

France et son maître, leur persuadant à tous qu’il fallait donner carte

blanche à Metternich et l’imiter aussitôt en Espagne. Le ministre de

François II reconnut lui-même l’importance de ces conseils sur l’esprit

d’Alexandre Ier: il devinait les motifs du crédit qu’il lui faisait. Il

y parut à une conversation que le tsar eut alors avec l’ambassadeur de

France, la Ferronays. «Croyez-vous que le seul but de la réunion et des

efforts des grandes puissances soit uniquement de châtier quelques

carbonari: Naples n’est qu’un incident. Entraîné par le mouvement de

l’Espagne, Naples doit à son tour lui servir d’exemple. Lorsque ce

premier point de la tâche qui nous est imposée sera atteint, peut-être

alors sera-ce le moment pour la France de s’emparer à l’égard de

l’Espagne du rôle que l’Autriche remplit vis-à-vis de Naples.»

Au duc de Richelieu de même, Pozzo di Borgo donnait à choisir entre

l’alliance russe, la Sainte-Alliance et la solidarité des souverains,

utile à toutes les branches de la maison de Bourbon, ou l’alliance de

l’Angleterre: «Ne comptez pas sur l’Angleterre, écrivait-il: le lot de

la France ne serait pas digne d’envie.» (13 février.) En escomptant

l’avenir et la complaisance de Louis XVIII, le tsar se croyait assuré du

succès définitif. Ce fut le secret de ses complaisances avec l’Autriche.

S’il lui donnait en Italie des satisfactions, il attendait les siennes

de France et d’Espagne. Son agent à Madrid n’était pas moins actif que

Pozzo di Borgo. C’était un certain Bulgary, très écouté de Ferdinand

VII, auteur avoué d’une intrigue que le roi forma contre ses ministres.

Le chapelain de la cour, les officiers de la garde négocièrent,

préparèrent alors le renversement d’un ministère modéré dont le seul

tort était d’appliquer sagement la Constitution. Le 8 février 1821,

Ferdinand VII accusa au conseil d’Arguellès et ses collègues de le

présenter au public comme traître à ses serments. Il demanda leur

déposition. Les ministres se défendirent en donnant des preuves de la

trahison royale. Dans une grande colère, feinte à ce qu’il parut,

Ferdinand ordonna à son secrétaire la Puebla de faire appel à l’Europe,

à la Sainte-Alliance. «Le coup, disait notre envoyé, M. de Laval, avait

été monté, et bien monté par M. de Bulgary.» C’était le signal que la

Russie attendait pour entrer à son tour en campagne, pour y entraîner la

France.

Si le ministère français avait été plus docile, et son roi moins

prudent, c’était la guerre en Espagne, après les expéditions d’Italie,

selon le vœu et les calculs d’Alexandre Ier. Son envoyé Pozzo di Borgo

excitait le parti des ultras à réclamer une intervention, la guerre pour

l’honneur de la nation. Les ultras la réclamèrent avec la même ardeur

que de leur côté les membres de la gauche apportaient à la demander en

faveur des peuples. Seul, malgré l’avis unanime de la Chambre, le

ministère repoussait la guerre. Il y avait quelque mérite: les uns lui

reprochèrent de ne pas s’associer à la Sainte-Alliance, les autres de ne

pas la combattre. Dans le ministère même, l’accord était loin d’être

complet. Le chef, le duc de Richelieu, hésitait entre les représentants

des ultras, Villèle, Corbière, Lainé qui, au mois de juillet,

l’abandonnèrent pour reprendre leur liberté, et le ministre des affaires

étrangères, le baron Pasquier, soutenu par ses collègues Siméon et

Portal, autrefois décidé, maintenant hostile à une intervention en

Espagne. Ce furent ces hommes, et un diplomate éprouvé, élevé par

Pasquier au rang de sous-secrétaire d’État, Gérard de Rayneval, qui,

pendant toute l’année 1821, appuyés par le roi, malgré les entreprises

de l’Autriche, les excitations de la Russie, les colères des Chambres,

les exigences des royalistes, conservèrent à la France les avantages de

la paix.

Dans un mémoire présenté au conseil royal le 6 janvier 1821, Rayneval et

Pasquier ont laissé à l’histoire leur justification. Les observations

que le duc de Richelieu y ajouta de sa main le représentent à cette

heure décisive comme un avocat discret de la politique russe, des vœux

du parti royaliste. Justification et plaidoyer font sentir l’importance

du rôle que la France joua, comme un véritable arbitre, entre les

cabinets de l’Europe à cette époque. «C’est le cas de délibérer, disait

Rayneval. Les événements présents ouvrent en quelque sorte à la

politique française une ère nouvelle. La position de l’Europe est très

grave, placée entre les fureurs révolutionnaires d’Espagne, de Naples,

de Livourne et le système des grandes puissances.» Ce système de la

Sainte-Alliance, Rayneval le jugeait comme un instrument de guerre et

d’ambition. Il reprochait au tsar, «séduit par la perspective d’un noble

protectorat de la paix du monde et du maintien de l’ordre, des

protocoles qui entraîneraient la guerre en Europe.» Richelieu, lui-même,

convenait que la Sainte-Alliance était bien un instrument de guerre.

Mais il niait que le tsar et Capo d’Istria, «ses seuls auteurs», s’en

servissent pour leur intérêt. Il invoquait «leur désir amical d’avoir la

France pour coopératrice. Ce n’était pas en s’isolant que Louis XVIII

maintiendrait la paix.» Rayneval alors, ancien élève de Vergennes, son

collaborateur, s’éleva de toutes ses forces en faveur d’une politique

qui avait valu à la monarchie ses derniers succès au dix-huitième

siècle, qui lui procurait ses premiers avantages en ce siècle depuis le

Congrès de Vienne. «La France n’a rien à demander à personne. Elle n’a

besoin d’aucune alliance particulière ni de l’Angleterre, ni de la

Russie. En se tenant tranquille chez elle, en ne lésant les droits de

personne et continuant d’améliorer ses finances, elle est la seule de

toutes les puissances qui puisse regarder l’avenir sans trop d’effroi.

Qu’elle garde son indépendance, avec sa prospérité! La guerre lui serait

inutile et dangereuse.»

A l’alliance russe, à la quadruple alliance qui allait faire du royaume

le satellite de l’Autriche et de la Russie, détestable par son caractère

de combat, Rayneval opposait les intérêts vrais, pacifiques de la

Restauration. Ce n’étaient pas seulement les conseils de Vergennes qu’il

apportait dans le débat. Il invoquait avec une certaine grandeur de vues

et de langage «la politique naturelle: l’heureux effet de la protection

que la France pourrait offrir aux États secondaires, la tradition

nationale, la ligne politique de Richelieu.» Si le chef du cabinet lui

répondait alors: «Le système était bon autrefois», le sous-secrétaire

d’État pouvait montrer les résultats de ce système au Congrès de Vienne

et depuis, la France sauvée d’abord, libérée contre toute espérance,

parvenue en deux ans à un tel degré d’influence et de considération que

les premières puissances de l’Europe sollicitaient son concours, se le

disputaient même. Louis XVIII lui donna raison, meilleur juge après tout

de ce débat que Pozzo di Borgo. Si celui-ci s’acharnait en effet à

présenter Rayneval et Pasquier «comme de mauvais serviteurs du roi», par

son dépit et ses colères il trahissait, selon le langage même de

Rayneval, l’ambition de son maître.

Cette ambition explique, de l’aveu des contemporains, la Sainte-Alliance

et les congrès qui se tinrent en son nom de 1815 à 1821, à

Aix-la-Chapelle, à Troppau, batailles diplomatiques utiles à préserver

l’Europe de l’incendie qu’Alexandre Ier aurait allumé aux quatre coins

du monde. L’Angleterre n’aurait pas suffi à faire triompher la cause de

la paix. Obligée à des ménagements envers le tsar qui lui livrait

l’Allemagne et l’Italie, l’Autriche avait fini par mettre sur pied la

première armée qu’on eût vu mobiliser depuis cinq ans. Elle tenait, il

est vrai, Carlsbad et Laybach: Alexandre Ier n’avait encore reçu d’elle

que des promesses. Mais si la France, trahissant par deux fois les

espérances de la diplomatie russe, n’avait fait contre elle alliance

avec l’Autriche à Aix-la-Chapelle, à Troppau avec l’Angleterre, ces

congrès eussent été des préfaces de guerre, au lieu d’une digue opposée

avec art aux entreprises de la Russie. En ce sens, mais en ce sens

seulement, et pour ce motif, ils maintinrent l’œuvre du Congrès de

Vienne: pour d’autres motifs, les Français mal instruits maudissaient

l’œuvre de 1815 et des Congrès. La paix et ses bienfaits n’offraient pas

à leur amour-propre humilié une revanche assez éclatante.

Loin d’être à leurs yeux une ère nouvelle, la situation en 1821 ne leur

parut que le retour d’un passé douloureux. C’était pourtant, selon

Rayneval, le cas de délibérer: le moment était venu de choisir entre une

tradition qui, bien entendue, avait fait ses preuves avec Vergennes,

Talleyrand et Louis XVIII, et l’amour de la gloire si chèrement payé

avec Napoléon. Comme au temps de la Révolution, les intrigues seules et

les passions populaires, une tradition mal entendue de conquête et de

croisade allaient pousser la France à une guerre qu’elle appelait de

tous ses vœux.

Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4] · 第 115 / 179 题