A Vienne, l’affaire s’engagea exactement comme Talleyrand l’avait prévu.
Les plénipotentiaires, Metternich pour l’Autriche, Nesselrode pour la
Russie, Humboldt et Hardenberg pour la Prusse, Castelreagh et son frère
Charles Stewart pour l’Angleterre avaient devancé leurs souverains. Ces
représentants des _Quatre_ voulaient surtout prévenir l’envoyé de la
France, et lui imposer comme un fait accompli leur entente sur «d’autres
bases que celles du traité de Paris». Le 16 septembre, Humboldt
apportait un projet; le 18, ses collègues décidaient de régler entre eux
seuls les affaires de Pologne, d’Italie et d’Allemagne. L’Europe serait
partagée sans être consultée. La seule concession que fit le 22
septembre ce _Directoire_ en renouvelant son entente fut accordée à la
demande de Castelreagh: «On devait permettre à la France et à l’Espagne
de faire connaître leurs opinions et leurs vœux.» Ainsi avant le Congrès
les positions étaient prises par les Alliés pour exclure à peu près la
France, pour partager l’Europe quand Talleyrand arriva le 23 septembre,
deux jours avant les souverains.
S’il n’avait pas connu l’arrêt de leurs ministres, il l’aurait deviné à
l’accueil qu’il reçut. Sa personne y était pour quelque chose: l’ancien
collaborateur de Danton et le confident de Napoléon ne pouvait guère à
première vue inspirer confiance. Sans quelque complaisance des Anglais
et de Gagern, ministre du roi des Pays-Bas, Talleyrand eût fait triste
figure dans son hôtel délaissé. Mais cela même servit son plan et, dès
le début, en prouva la valeur. Cet abandon lui permit de paraître ce
qu’il voulait être, le représentant modeste d’une grande puissance
résignée. «Il ne se plaignit point.» Il se montra «moins Français que
bon Européen modéré». A le voir, à l’entendre, les représentants des
petites puissances, atteintes dans leurs intérêts et leur dignité par
une injure commune, peu à peu se persuadèrent du désintéressement de la
France: elles se rapprochèrent de Talleyrand. «La volonté de la paix est
la seule occasion de force pour la France», disait-il à Gagern, bien
résolu à ne pas la laisser perdre.
C’est ainsi qu’il arriva le 30 septembre sur le champ de bataille, à la
première réunion du Congrès, accompagné de l’ambassadeur d’Espagne,
Labrador. Deux jours avant, Alexandre et Frédéric-Guillaume avaient
renouvelé le pacte de Kalisch. Leur ambition exigeait, comme l’avait
pensé Talleyrand, que la question de Pologne décidât de toutes les
autres: il se garda bien de l’aborder. Sa première déclaration fut une
déclaration pacifique. «Je suis le seul qui ne demande rien. Je ne veux
rien, je vous le répète.» La seconde fut en faveur des puissances
secondaires qui avaient le droit d’être représentées au Congrès, et que
l’on n’en pouvait exclure sans un mandat formel conféré par elles-mêmes.
Cette double position assurée, Talleyrand fit alors, contre les
conquêtes qui se préparaient, nettement entendre sa protestation: «Le
premier besoin de l’Europe, dit-il, est de bannir à jamais l’opinion
qu’on peut acquérir des droits par la seule conquête: il faut faire
revivre le principe de la légitimité.» Le lendemain, il rédigeait une
note pour réclamer l’admission au Congrès de l’Espagne, de la France, du
Portugal, de la Suède, signataires du traité de Paris (1er octobre
1814).
En cette première passe, l’Espagne avait fortement aidé Talleyrand:
l’Angleterre avait d’autant plus intérêt à la ménager qu’entre Bourbons
de Paris et de Madrid le rapprochement était indiqué. L’effet de cette
première démarche a été traduit aussitôt par Gentz, le confident de
Metternich. «L’intervention de Talleyrand et de Labrador a furieusement
dérangé nos plans.» Tout de suite, la France s’était glissée au milieu
des Alliés et paralysait leur entente. Si bien que, le 1er octobre déjà,
Alexandre Ier était obligé, pour la déloger, de commencer le feu.
L’escarmouche eut lieu dans l’audience que Talleyrand avait hardiment
sollicitée. L’impatience du tsar, calculant depuis un an et demi le prix
de sa peine, se marqua aux premiers mots: «Il faut que nous finissions
ici nos affaires.--Elles finiront promptement si Votre Majesté y porte
la même grandeur d’âme que dans celles de France», répliqua Talleyrand.
Cet appel au désintéressement allait atteindre Alexandre au point
sensible. «Il me faut mes convenances. Je garderai ce que
j’occupe.»--«Je mets le droit d’abord et les convenances après.»--«Les
convenances de l’Europe sont le droit. Plutôt la guerre, s’écriait
Alexandre en sortant furieux, que de renoncer à ma conquête.» Comme à
Erfurt autrefois entre Napoléon et Talleyrand, ici, entre Alexandre et
le diplomate passé au rang de ses adversaires, deux systèmes ont été en
présence: celui qui consistait à étendre à l’Europe les bouleversements
de l’Orient; d’autre part, le système destiné à l’en préserver: la
conquête perpétuelle ou l’équilibre relatif. «Notre position est
difficile, écrivait alors Talleyrand à Louis XVIII, elle n’est pas
désespérée.»
Ni les menaces du tsar, ni l’insistance de Metternich, qui voulait
obliger le plénipotentiaire français à retirer sa note du 1er octobre,
ne le décidèrent à reculer. Il eut raison: une seconde réunion chez
Metternich, le 8 octobre, lui donna gain de cause. Il dut son succès,
comme il l’avait prévu, aux dissentiments des Alliés.
Le 4 octobre, l’Angleterre venait le retrouver sur le terrain qu’il
avait habilement choisi. Castelreagh opposait au projet russe d’annexion
de la Pologne un refus absolu, fondé «sur les sentiments contraires et
unanimes de la France, de l’Espagne et de tous les autres États de
l’Europe, grands et petits.» Il est vrai qu’en rendant cet hommage aux
principes de Talleyrand, l’Angleterre se réservait le droit d’y apporter
un démenti. Elle eût consenti encore à laisser la Saxe à la Prusse, et
l’Italie peut-être à l’Autriche. Elle rêvait d’agrandir les puissances
allemandes que la France voulait diminuer, pour contenir à la fois la
Russie en Orient, les Français sur le Rhin et en Belgique. Le remède
pouvait être pire que le mal pour la monarchie de Louis XVIII.
Heureusement ce remède ne pouvait pas convenir aux Habsbourg plus qu’aux
Bourbons. A la rigueur ils auraient laissé au tsar la Pologne en prenant
l’Italie pour compensation: mais livrer aux Hohenzollern l’Allemagne du
Nord, Mayence, Luxembourg ou la Saxe! La peur de la Prusse, favorisée à
la fois par les Anglais et par Alexandre Ier, ramena Metternich à son
tour au programme de Talleyrand. L’Autriche essaya bien de se faire
payer par la France cette prétendue concession, que l’intérêt seul lui
dictait. Elle offrit son concours pour rétablir à Naples les Bourbons,
si en leur nom Louis XVIII promettait ce qu’avait promis Murat.
«Écrivez-lui, répondit Talleyrand, que la France ne demande rien, je
suis prêt à signer.»
En une semaine à peine, les Anglais, pour ruiner le dessein du tsar,
l’Autriche, pour limiter l’ambition de la Prusse, par la force des
choses, se groupaient autour de Talleyrand. Ils lui permirent de grouper
autour de la France les puissances secondaires. Cette première victoire
fut consacrée par le protocole du 8 octobre, qui ajourna le Congrès au
1er novembre, mais en régla la forme, contraire aux protocoles rédigés
par les _Quatre_ le 18 et le 22 septembre. Il fut convenu que les
délibérations se prendraient non plus entre _Quatre_, mais entre _Huit_,
entre tous les signataires du traité de Paris. La France, ainsi, n’était
plus écartée d’un partage de l’Europe. En fait, elle n’était plus seule
à l’empêcher. En droit, elle avait commencé à l’interdire. Le protocole
stipulait que les arrangements «seraient conformes aux principes du
droit public». Cette phrase à elle seule était la condamnation des
partages. Aussi fut-ce l’envoyé de Prusse, Humboldt qui la releva: «Que
fait ici le droit public?» s’écria-t-il. «Il fait que vous y êtes»,
répliqua Talleyrand. Il était bon de rappeler à ces vainqueurs Iéna et
Tilsitt. La France haussait le ton. «Talleyrand fait ici le ministre de
Louis XIV», disait Alexandre Ier avec humeur. C’était un bel hommage
qu’il rendait aux progrès de sa diplomatie victorieuse.
La victoire pourtant était loin d’être complète encore: un triomphe du
droit était peu de chose, tant que les faits ne l’auraient pas consacré.
Dans les trois semaines qui vont précéder l’ouverture définitive du
Congrès les événements se précipitent. Les intrigues se croisent,
préfaces des violences prochaines. L’Angleterre autorise, le 11 octobre,
les Prussiens à prendre la Saxe: elle décide même l’Autriche à consentir
à une occupation provisoire. Pour armer les Allemands contre la Russie,
elle leur laisse en Orient, sur le Rhin, sur le Pô, tout ce qu’ils
peuvent souhaiter. En vain Talleyrand se plaint à Castelreagh. «Ah! s’il
ne vous était resté aucune vue sur le Rhin», répliqua le ministre
anglais. Cette intrigue anglaise n’était pas moins dangereuse que les
colères du tsar, qui se traduisaient le 23 octobre par cette apostrophe:
«J’ai deux cent mille hommes en Pologne, qu’on m’en chasse.» Si
Metternich soutient cette intrigue, c’est qu’il travaille les cours
allemandes, la Bavière, le Hanovre, le Wurtemberg, dans les conférences
où l’on étudie la reconstitution de l’Allemagne. Il escompte leur
alliance pour refuser aux Hohenzollern ce qu’il paraît leur accorder:
dans l’intervalle, il espère avoir acquis de l’Angleterre la direction
de l’Europe centrale. C’est la dernière poussée de cette fièvre de
conquête. Talleyrand la surveille: il recueille alors le prix de sa
sollicitude pour les États secondaires.
Désormais ce sont ces États, groupés autour de la France, qui combattent
pour elle et pour le droit: à la commission des affaires germaniques,
l’Angleterre et l’Autriche rencontrent la résistance de la Bavière, du
Wurtemberg, hostiles à toute conquête des Hohenzollern, même provisoire.
Ces princes réclament en faveur de la Saxe. La Hesse et le duché de
Nassau exigent que la ville de Mayence leur soit attribuée et refusée à
la Prusse. La Bavière même, sur les conseils de la France, arma. Louis
XVIII enfin déclarait, le 25 octobre, qu’il était prêt à fournir sa
coopération militaire aux États allemands, à l’Autriche elle-même, si
elle se décidait à combattre les ambitions de la Prusse. La peur d’une
nouvelle guerre commençait à ébranler le cabinet autrichien, quand le
Congrès se réunit de nouveau le 2 novembre. Talleyrand y vint, sans
manquer, lire un _mémoire raisonné sur la Saxe_, destiné beaucoup moins
à convaincre les vainqueurs qu’à exciter l’opinion en Allemagne. A
dessein, il propageait des bruits de guerre. L’émotion qu’il entretenait
fut à son comble, lorsqu’on apprit, le 10 novembre, l’occupation de la
Saxe par les troupes prussiennes, à qui Repnin et l’armée russe avaient
fait place pour aller occuper Varsovie.
Ce fut à Vienne surtout que la colère fut grande. Cet échange par la
force n’était pas seulement contraire aux droits du Congrès. C’était une
rude leçon pour Metternich. S’il avait consenti à laisser les Prussiens
en Saxe, c’était avec l’espoir de chasser d’abord les Russes de Pologne
et l’arrière-pensée de refuser Dresde ultérieurement. Que devenait tout
ce système savant, devant le fait accompli le 10 novembre 1814? Le plus
grave était que cet échange brutal et subit avait eu lieu, disaient les
Prussiens et les Russes, «du consentement de leurs alliés». L’Autriche
était jouée: l’on entendit Schwarzenberg regretter amèrement la guerre
de 1813, le concours si mal payé et décisif que son armée avait apporté
aux alliés de Kalisch. Ce fut à ce moment que Talleyrand offrit à
Metternich l’aide militaire de la France pour se venger. Le 7 décembre,
les cours allemandes protestaient plus haut que jamais contre
l’occupation de la Saxe. Deux jours avant, le _Moniteur_ français avait
inséré la note suivante: «La maison d’Autriche n’abandonnera point sans
les motifs les plus pressants les droits d’hérédité de la maison de
Saxe.» Le 10, en effet, Metternich adressait une note à Hardenberg et
déclarait «l’incorporation de la Saxe à la Prusse comme un obstacle
insurmontable à l’union des deux grands États allemands».
La bataille décisive était engagée: au moment d’en venir au fait, on put
juger ce que la conduite désintéressée de la France, l’adresse de son
envoyé, avaient depuis deux mois apporté d’autorité à leur système. Le
droit qu’ils représentaient, violé en Saxe d’une manière si brutale,
avait désormais des défenseurs, l’Autriche, les puissances allemandes et
la France. «La justice commençait à paraître, selon le vœu de
Talleyrand, l’utilité de tous.» Au même moment, le roi de Sardaigne se
voyait en Italie confirmer ses droits et la possession de Gênes (10
décembre) par le Congrès. Soutenues, enhardies, défendues par la France
et désormais par l’Autriche, les puissances secondaires se concertaient
contre les grands États impuissants à les anéantir. La vieille Europe
renaissait des ruines accumulées par la complicité de la Prusse et des
Romanoff.
On le vit à l’hommage forcé et détourné qu’Alexandre Ier dut rendre
aussitôt au droit, à ce droit qui «_n’était que les convenances_». Le 26
novembre, hésitant à employer la force, le tsar proposa de rétablir le
roi de Saxe. Il n’était plus question «de le conduire en Russie, pour
qu’il y meure comme un autre roi de Pologne». Du 1er octobre au mois de
décembre, l’ambition moscovite avait fait beaucoup de chemin en arrière.
Elle n’avait pas désarmé d’ailleurs: pour fixer les indemnités que le
roi de Saxe, rétabli en Allemagne, devrait fournir à la Prusse, si elle
cédait Varsovie aux Russes, les complices s’entendirent avec
l’Angleterre afin d’exclure encore Talleyrand des délibérations. Le 23
décembre 1814, le plénipotentiaire français menaça de quitter Vienne et
fut admis. Les alliés de Kalisch avaient encore réservé une dernière
ruse, celle sans doute qu’ils s’étaient ménagée à défaut de la force.
Sous prétexte de ne pas démembrer la Saxe, ils proposèrent de
l’attribuer à la Prusse tout entière et de transporter son roi sur la
rive gauche du Rhin. Cette ruse se retourna contre eux.
Jusque-là deux raisons avaient empêché l’Angleterre de se joindre à la
France, à l’Autriche, pour repousser définitivement les prétentions de
la Russie et de la Prusse: la crainte d’abord de mécontenter les
Hohenzollern, à qui elle demandait de garder fortement la frontière du
Rhin; puis, la difficulté de renouveler une guerre en Europe, avant
d’avoir achevé sa guerre avec les États-Unis. L’intérêt qu’elle avait à
soutenir la Prusse disparaissait par ce nouveau projet d’établir sur le
Rhin un prince faible, parent de Louis XVIII, ami de la France. C’était
comme une trahison des Hohenzollern. «L’Angleterre, s’écriait
Castelreagh, n’a à recevoir la loi de personne.» Le 1er janvier, d’autre
part, il recevait la nouvelle de la paix en Amérique. Le 3, il préparait
et signait avec Metternich et Talleyrand un traité secret qui, dans la
forme et par le fond, consacra le triomphe de la diplomatie française.
Deux principes s’y lisaient clairement: d’abord l’engagement réciproque
des nouveaux alliés, contraire à celui des Quatre, de prendre les
arrangements nécessaires «_avec le plus parfait désintéressement et la
plus complète bonne foi_». La modération et la justice l’emportaient sur
les convoitises. L’article secret unique, qui invitait la Bavière, la
Hollande et le Hanovre à chercher dans l’alliance la sauvegarde de leurs
intérêts, proclamait la réconciliation des grands et des petits États.
«La coalition, écrivait Talleyrand à Louis XVIII, est dissoute. La
France marche de concert avec deux des plus grandes puissances de
l’Europe, trois États de second ordre, bientôt tous ceux qui suivent
d’autres principes et d’autres maximes que les principes
révolutionnaires. Elle est le chef et l’âme de cette union formée pour
la défense des principes qu’elle a été la première à proclamer.»
Et la conséquence, c’était le second engagement «d’appliquer le traité
de Paris selon son but et son esprit», de restreindre le plus possible
le remaniement de l’Europe aux conquêtes fixées par ce traité. Cette
fois, l’heure semblait définitivement passée des sacrifices pour la
France. Il y avait là mieux qu’une satisfaction de vanité pour son roi
restauré, plus qu’un succès de métier pour son ministre, un résultat de
fait, une garantie d’une portée considérable. Dans une large mesure,
Talleyrand avait réparé le mal de ses intrigues contre Napoléon, et
Louis XVIII mérité le pardon de ses complots avec l’étranger. Ils
avaient servi la France en Français.
Pour détruire leur œuvre, sans doute, la Russie et la Prusse pouvaient
encore recourir à la force. Mais c’eût été une nouvelle, une grosse
partie à jouer contre les 500 000 hommes que s’étaient promis
mutuellement les trois puissances, contre ceux que leur fourniraient
encore tous leurs alliés. A supposer qu’on tentât l’entreprise, comment
la justifier, comment l’expliquer au peuple russe surtout, aux
Allemands, lassés de la guerre? Les alliés de Kalisch préférèrent éviter
ces risques et ces explications. Ils cédèrent.
Talleyrand et Metternich tenaient trop à la paix pour ne pas leur
faciliter le repentir. Talleyrand lui-même gardait le moyen en réserve
depuis un mois, l’offre à la Prusse de certains districts saxons:
800 000 habitants de la Saxe septentrionale. La Prusse voulut Leipzig.
Un ultimatum du 28 février l’obligea à la raison. L’Autriche de son côté
abandonnait à la Russie la Galicie occidentale: ce n’était pas toute la
Pologne comme le tsar l’avait rêvé, avec Varsovie et ses environs;
c’était du moins l’extension de la frontière russe jusqu’à la Vistule.
Le 11 février 1815, l’affaire qui avait occupé le Congrès depuis quatre
mois, au risque d’un renouvellement de la guerre, était pacifiquement
réglée. Tout s’acheminait ainsi vers la conclusion définitive,
lentement, lorsque, le 5 mars, M. de Metternich connut brusquement et
apprit aux membres du Congrès le départ de Napoléon de l’île d’Elbe (28
février 1815). A quinze jours près, le _réveil du Lion_ coïncidait donc
avec le succès de Talleyrand, avec le triomphe de sa politique qu’il
devait compromettre.
Il y a eu dans cette diplomatie française de la première Restauration,
en général si prudente, si avisée, une part de passion, de rancune qui a
fait tort à son œuvre de pacification générale. Louis XVIII,
personnellement, en fut responsable. On sait qu’il se refusait à écrire
même le nom de Napoléon: il écrivait B. P. Le traité de Fontainebleau
avec l’usurpateur fut toujours à ses yeux une convention inacceptable.
Il oublia de payer au souverain de l’île d’Elbe les rentes qu’il lui
devait. Il n’acceptait même pas cette souveraineté si modeste dont
Napoléon semblait se contenter, le faisait surveiller par son consul de
Livourne, négociait avec l’Angleterre et Metternich pour qu’on lui
trouvât une prison dans l’Océan ou aux îles Sainte-Marguerite.
C’était à la fois de la peur et de la haine, un système de vengeance qui
s’étendait à tous les membres, à tous les associés de la famille
impériale. Si le roi Joseph demeurait en Suisse, on exigeait son renvoi
à l’autre bout de l’Europe. Soutenue par Louis XVIII, l’ancienne reine
d’Étrurie disputait à l’Impératrice Marie-Louise les duchés de Parme et
de Guastalla. A la prière du tsar, Talleyrand refusait la souveraineté
formellement promise au prince Eugène. Le roi de Rome était retenu comme
prisonnier à Vienne. Le roi de France ne pouvait accepter l’idée que
Bernadotte s’établirait en Suède; il fallut les supplications de
Talleyrand pour l’y faire consentir. En revanche, dès les premiers
jours, Talleyrand travailla pour plaire aux Bourbons à détrôner Murat, à
rétablir Ferdinand IV en Sicile. «Mon opinion se confirme, écrivait-il
le 7 décembre, qu’il faut nous débarrasser de l’homme de l’île d’Elbe et
de Murat.» Entre le roi et son ministre, ce fut, durant tout le Congrès,
un système de guerre déclarée à Napoléon, à sa famille, à ses
lieutenants. Ils le formulaient comme un axiome: «_Delenda est
Carthago._» Le principe de la légitimité, au lieu d’un instrument de
paix, était ici une arme de guerre.
Tandis que l’alliance du 3 janvier 1815 se formait pour garantir le
traité de Paris, elle devenait par des intrigues louches et sourdes,
entre Bombelles, agent de l’Autriche, Blacas, confident de Louis XVIII,
et Wellington, le signal d’une prise d’armes générale contre Murat, un
démenti secret aux maximes officielles du cabinet français. Les Bourbons
payaient le concours des Anglais de l’abandon des îles Ioniennes qui,
dans le plan de Talleyrand, avaient dû servir d’indemnité à Murat. La
Valteline et la Toscane seraient le salaire de l’Autriche. Qu’était-ce
donc sinon un partage en vue d’une conquête, l’effet de l’intrigue et de
la violence? Après Murat, viendrait le tour de Napoléon: «il faut tout
finir d’abord», annonçait Talleyrand.
Le 25 janvier 1815, Murat, invoquant le bénéfice de son traité avec
l’Autriche, adressait au Congrès une protestation très fondée en droit.
Il disait que, dans le traité de Paris, la paix lui avait été
implicitement garantie, comme à tous les alliés de l’Autriche. Il
concluait que les Bourbons n’étaient pas justifiés à rappeler la paix de
Paris quand elle les servait, à l’enfreindre si elle les gênait. «Leurs
convenances seraient-elles le droit?» Le roi de Naples ne se faisait pas
d’illusion sur sa protestation. A l’intrigue, il opposait l’intrigue;
contre les violences, il se réservait d’employer la force. On le voit
alors en correspondance suivie avec Napoléon, menacé par le même
complot. Le patriotisme italien, effrayé des conquêtes autrichiennes,
attaché désormais à l’idée de l’unité, lui fournit des alliés dans les
rangs du carbonarisme et de l’armée, le chef de la police milanaise,
Luini, le général Pino. Au début de février, Murat somma le roi de
France de déclarer au Congrès s’il était en état de guerre ou de paix
avec lui. Dans le courant du mois, Louis XVIII répondit à cette
sommation par la mobilisation de son armée, par un traité secret avec
l’Angleterre et l’Autriche. Le cabinet de Vienne, le 24 février, faisait
passer 150 000 hommes en Italie, résolu à agir lui-même, pour empêcher
les troupes françaises de passer les Alpes.
Le lendemain du jour où cet ordre fut donné, Napoléon quittait l’île
d’Elbe. La première pensée des diplomates fut qu’il débarquerait en
Italie pour profiter de ces complications. Mais c’étaient les Français
qui l’appelaient, comme le prouvèrent son retour triomphal et la
facilité de sa restauration. Il lui fallait une force qu’il ne pouvait
trouver ailleurs. Les entreprises des royalistes en faveur de l’ancien
régime, le mécontentement de l’armée, des fonctionnaires sacrifiés aux
ultras, la fidélité de la nation aux souvenirs récents des gloires
impériales, promettaient à Napoléon une revanche, alors qu’à Vienne on
lui destinait une prison. Cependant l’appel que l’empereur adressait à
Murat de l’île d’Elbe, avant son départ, la réponse de Murat qui au
premier signal mobilisa son armée toute prête (15 mars), occupa en un
mois Rome et la Toscane, et de Rimini essaya de soulever le peuple
italien, indiquaient nettement que les provocations et les intrigues des
Bourbons avaient une part d’influence sur sa décision.
A la nouvelle de son retour, Louis XVIII envoya l’ordre à Talleyrand de
proposer que Bonaparte «fût _mis hors du droit des gens de l’Europe_».
«Je l’en ferai repentir», écrivait-il à son ministre. L’Europe ratifia
cet accès de colère, comme elle avait servi la vengeance des Bourbons.
Une déclaration du 13 mars, signée des huit puissances, plaça «Napoléon
hors des relations civiles et sociales, comme ennemi et perturbateur du
repos du monde». Une semaine après, le 20 mars, Napoléon rentrait aux
Tuileries, porté sur les épaules de ses vieux soldats; Louis XVIII était
en fuite à Gand. Dans la guerre qu’il avait déclarée aux Bonaparte, il
n’avait ni l’avantage ni surtout le beau rôle. Il redevenait, malgré les
conseils de Jaucourt et de Talleyrand, un émigré sous la protection de
l’étranger. La Restauration avait perdu le bénéfice de la situation
acquise en 1814, des services qu’elle avait rendus à la France en la
sauvant de l’occupation et du démembrement, de son attitude, enfin de
son autorité au Congrès de Vienne. «Talleyrand n’était plus le ministre
de Louis XIV. Il n’était plus que le ministre de Jacques II.»
Si le retour de Napoléon rejeta ainsi l’Europe dans la politique de fait
et de force, la faute en fut d’abord à Louis XVIII qui, par peur et par
vengeance, avait invité toute l’Europe à la guerre, malgré le droit et
les traités, contre Napoléon et ses pareils. D’un coup et d’une main, il
avait détruit l’édifice savant et fragile que de l’autre il avait
longuement dressé à Vienne. En vain, prétendait-il que ses efforts pour
sauver le roi de Saxe et perdre Murat procédaient du même principe. La
vérité stricte était que ce principe servit à une œuvre de paix conforme
aux intérêts de la France, à une œuvre de guerre, nuisible et réglée par
des intérêts et des vengeances de famille. Tandis qu’au nom de la
tradition, les ennemis des Bourbons maudissaient les traités de Vienne,
ces mêmes Bourbons, leurs serviteurs et leurs amis, par leurs menées
contre les Bonaparte, en ruinaient le principe et l’effet.
A toutes les époques de l’histoire révolutionnaire, de 1792 à 1814,
c’est toujours le même mal combiné de la tradition et de l’intrigue.
Napoléon n’a pas seul détruit, pour le malheur de la France, les traités
de Fontainebleau et de Paris: Louis XVIII y a autant contribué par sa
politique étrangère, mélange, comme son inspirateur le prince de
Bénévent, de sagesse et de clairvoyance patriotiques, d’intérêt
personnel et de machinations louches.