LES TRAITÉS DE FONTAINEBLEAU ET DE PARIS

Du 11 avril au 30 mai 1814, trois actes diplomatiques réglèrent le

compte de l’Europe avec Napoléon, avec la Révolution, avec la France.

Le traité de Fontainebleau, signé le 10 avril entre les

plénipotentiaires de l’Empereur et ceux des alliés, entre Caulaincourt,

Ney, Macdonald d’une part, Metternich, Castelreagh, Hardenberg,

Nesselrode de l’autre, déterminaient en échange de l’abdication de

Napoléon (art. 1), le sort de la dynastie impériale. Elle perdait les

couronnes et les droits que le chef de cette maison s’était donnés ou

lui avait créés: elle conservait les titres et qualités. Comme Napoléon

abandonnait, outre l’Empire, tous ses domaines (art. 9), on lui laissait

à lui et aux siens le moyen de soutenir le rang princier, et le titre

impérial qui leur étaient conservés: à lui-même, l’île d’Elbe en toute

souveraineté et deux millions de rentes, inscrites au grand-livre de

France, réversibles par moitié à l’Impératrice; à celle-ci les duchés de

Plaisance, Parme et Guastalla, réversibles sur son fils qui, de roi de

Rome, devenait prince de Parme; à Madame Mère, au roi Joseph et à sa

femme, au roi Louis, à la reine Hortense et à ses enfants, à Jérôme, à

sa femme, aux princesses Pauline, Elisa, deux millions et demi de rentes

sur le grand-livre, sans compter celles qu’ils possédaient déjà à titre

privé, leurs biens meubles et immeubles. Eugène, par l’article 8, avait

la promesse d’un «établissement convenable hors de France» et obtint peu

de temps après, de son beau-père le roi de Bavière, le duché de

Leuchtenberg et la principauté d’Eichstedt. Murat, de tous le mieux

traité parce qu’il avait trahi la famille, s’était fait garantir depuis

le 11 janvier par l’Angleterre et l’Autriche le royaume de Naples. Après

la famille, enfin, les serviteurs: un capital de deux millions était mis

à la disposition de l’Empereur, pour être employé en gratifications. Les

puissances alliées, qui dans leur seul intérêt imposaient à la France

cette charge, l’entretien d’une famille princière détrônée,

s’engageaient par le dernier article du traité à contraindre les

Français, s’il le fallait. C’était le prix de l’abdication impériale et

de la Restauration des Bourbons. Deux déclarations, l’une du

gouvernement provisoire (11 avril), l’autre de Louis XVIII (30 mai

1814), confirmèrent les engagements pris par l’Europe, les obligations

de la France envers Napoléon et sa famille.

Dans l’intervalle, un acte diplomatique, au moins aussi important,

réglait les comptes de l’Europe avec la Révolution française. Avant que

Louis XVIII ne fût encore débarqué à Calais (24 avril 1814), la veille,

une convention passée entre le comte d’Artois, son lieutenant général et

les alliés, négociée par Talleyrand, terminait le long conflit de

l’Europe et des armées révolutionnaires. Si les troupes alliées

occupaient le territoire français, cinquante-trois forteresses

européennes, Hambourg, Anvers, Mantoue, Huningue, les places du Piémont,

de la Belgique et du Rhin, véritables camps retranchés où tenaient

encore des garnisons françaises, boulevards maritimes pourvus

d’artillerie et de marine, témoignaient des ressources énormes que la

Révolution avait mises pendant vingt ans au service de la conquête

française.

Après Napoléon, la Révolution conquérante, dont il avait été l’héritier,

dut à son tour abdiquer. La convention du 23 avril enregistra cette

abdication; plus défavorable à coup sûr que ne l’était pour la dynastie

napoléonienne la renonciation à l’Empire. De tout ce que les Français

avaient acquis en Flandre, sur le Rhin, en Italie, il ne leur restait

rien: la frontière de la France était ramenée au point où l’avait

trouvée la République, aux limites du 1er janvier 1792 (art. 11). Sans

coup férir et sans indemnité, les alliés recouvraient l’Allemagne

rhénane; en dix jours l’Italie; en quinze jours l’Europe au 1er juin,

et, moyennant la liberté laissée aux garnisons françaises, l’artillerie,

les magasins des places qu’elles évacuaient.

La défaite de la Révolution eût été plus complète encore, si

l’initiative du Sénat (6 avril) appelant au trône les Bourbons, si

l’intervention du tsar n’avaient obligé Louis XVIII à consacrer dans une

charte ses conquêtes civiles, à défaut de ses conquêtes extérieures. Dès

cette époque, et depuis bien des fois, le reproche fut fait aux Bourbons

d’avoir sacrifié à leur intérêt personnel la grandeur de la France

révolutionnaire, lorsqu’elle était encore attestée, et peut-être

préservée d’une ruine totale par les forteresses demeurées entre ses

mains. La haine du lieutenant général, le comte d’Artois, contre les

hommes et l’œuvre de 1792, la proclamation de Saint-Ouen, datée avec

intention de l’an XIX du règne de Louis XVIII, les relations de ce

prince avec les Anglais, les plus intéressés à l’évacuation de la

Belgique et du Rhin, semblaient autant de preuves d’un complot formé

entre la Restauration et l’étranger.

Le négociateur principal de la convention du 23 avril, Talleyrand, s’est

toujours défendu contre cette accusation. S’il se donnait les

apparences, après avoir trahi Napoléon, de trahir la Révolution, il

invoquait encore la nécessité. Il revendiquait avec orgueil l’honneur de

servir toujours la France dans ses intérêts essentiels, méconnus ou

compromis par les défenseurs impénitents des frontières naturelles. La

paix, au prix où on pourrait l’obtenir des vainqueurs, lui parut alors

le premier besoin de la France. Cette seule considération l’avait,

disait-il, alors déterminé aux sacrifices qu’il consentit.

Que la paix fût à ce moment un bienfait pour une nation épuisée, c’est

ce dont témoignaient les vœux unanimes du pays. Qu’elle fût une

nécessité, voilà ce qui peut et doit être discuté. Napoléon voulait

encore la lutte et la croyait possible, le 4 avril, même après la

trahison de ses maréchaux. Ses partisans, ses admirateurs, l’armée et

les adversaires des Bourbons ont dit lors, et plus d’un historien répété

qu’on pouvait attendre et réclamer une paix moins onéreuse. Talleyrand a

depuis répondu que l’état de guerre prolongé exposait la France déjà

envahie aux pires désastres. Ce qui l’effrayait, c’était la présence sur

le territoire de peuples entiers, animés par l’esprit de haine et de

vengeance, par leurs propres victoires, excités par les appels des

souverains, heureux de faire payer aux Français la rançon de leurs pays

pillés, ravagés. Soustraire la France à ces passions haineuses, les

contenir par une négociation immédiate, au lieu de les provoquer par une

plus longue résistance, voilà le plan et les arguments de Talleyrand. On

peut les discuter, si l’on a du goût à refaire l’histoire; on n’en

pourra jamais nier la force et la vraisemblance.

Ce qui est, en tout cas, certain, c’est qu’ayant résolu de conclure une

paix immédiate, le gouvernement provisoire et les Bourbons ne pouvaient

l’obtenir qu’en sacrifiant les conquêtes de la Révolution, sinon au

dedans, du moins au dehors. Sur ce point Talleyrand a victorieusement

répondu que Napoléon lui-même, à Châtillon, s’était résigné un instant à

ce qui était inévitable. Les temps étaient loin où les politiques de

l’Europe considéraient la Révolution comme une cause de faiblesse pour

la France. Ils avaient vu, ils avaient senti l’effet des énergies

nationales et conquérantes qu’elle suscitait. Dans le langage de

Metternich, Révolution était devenu synonyme de conquête. Pour les

Anglais, elle signifiait l’occupation fatale de la Belgique; pour les

Allemands, un éternel désir d’intervention dans leurs affaires. Le seul

moyen que la France eût de se procurer la paix, à moins de combattre,

c’était de renoncer, de manière à ce qu’on ne doutât plus de ses

intentions pacifiques, aux profits, au programme de la Révolution. Le

traité du 30 mai 1814 confirma cette renonciation.

Les quatre grandes puissances, affirmant leur droit de directoire

européen, signaient avec la France cet acte de pacification, dont les

traités particuliers entre chaque État, Prusse, Autriche, Russie,

Grande-Bretagne, Portugal, Suède, Espagne, ne furent, à quelques clauses

près, que la reproduction intégrale. «Il y aura à partir de ce jour,

paix et amitié», tel était l’article 1er: on accordait à la France la

paix en échange de ce que par les articles 2 et 3 elle ramenait sa

frontière à celle du 1er janvier 1792. Partant de la mer du Nord entre

Dunkerque et Nieuport, la limite nouvelle depuis Condé jusqu’à Dinant,

de l’Escaut à la Meuse, suivait au lieu du coin qu’elle forme

aujourd’hui une ligne droite, entre Dour et Pâturages, Thuin et Merbes

le Château, au nord de Walcourt, Florennes, avec la Lesse comme ligne

orientale. La limite allemande ensuite allait de Perl sur la Moselle,

par la vallée de la Saar qui nous restait avec Saarbruck et Saarlouis,

selon une ligne tirée entre Tholey au nord, Lebach et Ottweiler au sud,

vers la vallée de la Nahe, d’où elle gagnait le Rhin entre Pirmasens et

Weissembourg, nous laissant Landau et la Queich pour frontière. Le Rhin

ensuite séparait la France de l’Empire. Une rectification de limites

avec la Suisse nous laissait Montbéliard; une autre nous donnait près de

Genève une partie des cantons de Saint-Julien, Hangy, Reynier et la

Roche, dans la Haute-Savoie, où nous retenions aussi Annecy et son

territoire jusqu’à Thônes et Faverges, Chambéry sauf la vallée de

l’Isère. Depuis là jusqu’à la mer et sur toute la ligne des Pyrénées, la

situation restait comme en 1792. L’Alsace acquise sans contestation, une

frontière presque droite au nord, les deux principales villes et le

tiers de la Savoie, Avignon, le Comtat et Montbéliard annexés

définitivement, c’était peu, sans doute, en échange des conquêtes que la

monarchie restaurée abandonnait aux vainqueurs.

C’était moins encore, en comparaison de ce que ces vainqueurs se

disposaient à prendre et à partager de nos dépouilles. Les alliés

annonçaient dans l’article 1er du traité de Paris l’intention de

«rétablir en Europe la bonne harmonie des États», de procurer le repos à

toutes les nations comme à la France. Les Français avaient le droit de

se défier de ces promesses pacifiques. Si la guerre générale devait se

terminer par un remaniement des États favorables au Directoire Européen

qui le réglerait, la France se trouvait diminuée non seulement de ce

qu’on lui enlevait, mais de ce que ses voisins, Anglais, Prussiens,

Autrichiens acquerraient. Ce n’était plus alors une défaite présentement

inévitable, une liquidation nécessaire des conquêtes passées de la

Révolution: c’était l’impuissance pour la France à se relever jamais de

cette défaite, à se refaire un avenir dans une Europe accaparée et

partagée par ses rivaux. Voilà la question redoutable qui se posait à

Talleyrand en 1814, en présence des ambitions déchaînées par la

victoire. «J’attends avec confiance, a-t-il dit, le jugement de la

postérité.» Le traité de Paris, en effet, régla la situation de la

France vaincue de manière à lui réserver encore, en Europe, un avenir et

une place.

En lisant les articles 7, 8 de cet acte, on est frappé des concessions

maritimes et coloniales que les Français firent alors à l’Angleterre:

l’île de Malte, les îles de Tabago, de Sainte-Lucie, l’île de France,

Rodrigue, les Séchelles, Saint-Domingue, presque tous les débris de son

empire colonial. Il est vrai que la Suède leur restituait la Guadeloupe

(art. 9) et le Portugal, la Guyane française (art. 10), avec cette

réserve reproduite dans le traité particulier du Portugal que ce pays

maintenait son droit à réclamer pour limite du Brésil l’Oyapock: «soit

comme droit légitime reconnu par le traité d’Utrecht, soit comme

dédommagement pour les réclamations du Portugal contre la France.» Ce

qui prouvait, entre parenthèse, que le Portugal semblait douter de son

droit sur l’Oyapock qui n’était pas la rivière Vincent Pinson désignée

par le traité d’Utrecht, et qu’à défaut de droit, il invoquait, sans y

réussir, la force et la victoire. Pour prendre nos colonies,

l’Angleterre ne pouvait invoquer d’autre motif, lorsqu’elle nous

obligeait à la restitution de nos conquêtes et exigeait par l’article 6,

confirmé par le troisième des articles secrets, la cession des Pays-Bas

à la Hollande. Sans délai, elle touchait immédiatement le prix de ses

victoires. Et, seule, elle entamait le domaine de la France monarchique,

celui du moins «qu’elle possédait encore en 1792 dans les mers et sur

les continents d’Amérique, d’Afrique, d’Asie».

Par le traité public du 30 mai, l’Autriche, son alliée, n’obtenait, la

différence était sensible, que des _promesses_ de cession en Italie, et

sous une forme détournée. «L’Italie, disait l’article 6, _hors des pays

qui reviendront à l’Autriche_, sera composée d’États souverains.»

C’était aux articles secrets (art. 2) qu’étaient renvoyées des

stipulations plus précises en faveur des Habsbourg: «Les possessions de

Sa Majesté Impériale et Royale en Italie seront limitées par le Pô, le

Tésin, le lac Majeur.» Dans ce même article, le roi de Sardaigne était

dédommagé de ce qu’il perdait en Savoie.

Entre l’Angleterre et la Prusse la différence était plus grande encore.

Que recueillerait la Prusse de ses prétentions anciennes sur le Rhin, de

ses projets sur la Saxe? «Les États de l’Allemagne seront indépendants

et unis par un lien fédératif», disait l’article 6 du traité public. Ce

n’était pas même en faveur des Hohenzollern une promesse. C’était une

offre bien vague encore que l’article 4 secret, plus net cependant. «Les

pays allemands sur la rive gauche du Rhin serviront à l’agrandissement

de la Hollande, et à des compensations pour la Prusse et autres États

allemands.» A un État ambitieux qui avait rêvé le démembrement de la

France, qui méditait déjà la conquête de l’Allemagne du Nord, une part

indéterminée des provinces rhénanes: la satisfaction était maigre et

douteuse.

Et pas un mot d’espérance au tsar, le chef de la coalition, à celui qui

avait renversé la puissance de la France, rien qui l’autorisât à

réaliser son projet concerté à Kalisch et à Reichenbach d’agrandir à

l’ouest Hohenzollern et Habsbourg pour leur reprendre à l’est toute la

Pologne.

Lorsqu’on lit attentivement et de près ce règlement des affaires

européennes accepté par les puissances victorieuses et par la France, on

y découvre une gradation si évidente des cessions immédiates et

publiques faites à l’Angleterre, des cessions immédiates mais secrètes à

l’Autriche, de promesses plus vagues et secrètes consenties à la Prusse,

du silence total observé enfin à l’égard de la Russie dans les articles

publics et secrets, que le plan et l’esprit de la négociation

s’éclairent à la lumière de ces nuances successives. C’est avec

l’Angleterre que Talleyrand, à cette heure décisive, a traité: il a payé

comptant, au prix fixé par elle, le service essentiel qu’elle rendait à

la France en limitant les ambitions des puissances continentales. La

médiation à coup sûr était fructueuse pour les Anglais; elle était de

plus conforme à leur politique. S’agrandir sur les mers en interdisant

au tsar de s’agrandir en Orient, c’était double profit. Les frères

Castelreagh, négociateurs et signataires de cette paix, en expliquaient

ainsi la portée au chef des torys anglais, Liverpool, qui réclamait à la

France, par esprit de vengeance, des sacrifices plus lourds. «Si l’on

tient compte de l’agrandissement de certaines puissances et

particulièrement de la Russie, je ne suis pas bien convaincu que la

France, dans ses dimensions actuelles, ne demeure pas un membre plutôt

utile que dangereux du système européen.» L’Angleterre gagnait plus à

ménager la France qu’à l’écraser tout à fait.

Exploiter auprès du cabinet anglais la crainte de la Russie, satisfaire

ses ambitions coloniales; par la cession aux Allemands des provinces

rhénanes, aux Hollandais de la Belgique échangée par l’Autriche contre

la Lombardie et la Vénétie, rassurer l’Europe contre un retour offensif

des Français sur le Rhin, telle fut la tactique imaginée, pratiquée avec

succès par Talleyrand pour garder à la France un rôle, une action dignes

d’elle dans le système européen. Puisque une paix nécessaire l’obligeait

à s’amoindrir, elle tombait moins bas, si ses voisins d’Allemagne ne

s’agrandissaient pas.

Résultat négatif, a-t-on dit, et souvent reproché au négociateur du

traité de Paris. Sans doute il eût mieux valu convaincre les Alliés,

comme le disait Caulaincourt le 10 mars 1813 à Châtillon, que «l’Europe

avait changé depuis vingt ans», que l’Angleterre aux Indes avait doublé

sa puissance, la Russie beaucoup acquis sur la Baltique et la mer Noire,

l’Autriche sur l’Adriatique, et la Prusse avec elles en Pologne. La

déclaration de Caulaincourt était «un _mémorandum_ pour la postérité»

qui ne pouvait rien rapporter à la France, surtout la paix. Était-ce un

motif, si la paix entraînait la perte des conquêtes françaises, pour ne

pas empêcher du moins qu’elle devînt au profit des puissances

victorieuses le signal de conquêtes plus complètes encore? En ce cas,

une action diplomatique, la seule ressource des nations vaincues, valait

mieux que des revendications inutiles: un résultat, même négatif, était

un profit.

Au 30 mai 1814, c’était, d’ailleurs, un résultat encore précaire; il

pouvait être annulé par un retour offensif des puissances intéressées à

disputer leur part à qui s’efforçait de la leur retirer. A défaut des

batailles que le traité du moins leur interdisait, il leur restait la

ressource des efforts diplomatiques. Et la diplomatie est puissante

quand elle s’appuie sur la force et la victoire. Le dernier article du

traité public (32) stipulait que «dans l’intervalle de deux mois un

Congrès général se réunirait à Vienne entre toutes les puissances

engagées dans la guerre pour régler les arrangements destinés à

compléter le traité de Paris.»

La porte ainsi restait ouverte aux revendications de la Russie et de la

Prusse: au Congrès, elles pouvaient garder l’espérance de remanier, sous

prétexte de négociations additionnelles, les conditions principales de

la pacification européenne inscrites dans le traité du 30 mai. Il y

avait là «un vaste champ ouvert à des discussions dont il était

difficile de prévoir l’issue». Le compte définitif de la France et de

l’Europe ne serait réglé que par la bataille décisive qui allait

s’engager à Vienne entre les cabinets.

Cependant Talleyrand, chargé par Louis XVIII d’aller à Vienne consolider

son œuvre, n’était point aussi désarmé qu’on l’a dit en ce moment devant

les adversaires qui s’apprêtaient à la détruire. L’article premier,

séparé et secret, paraissait une menace de nature à paralyser l’action

de sa diplomatie au Congrès, faite pour lui interdire à Vienne le

système qui lui avait permis d’exploiter à Paris les jalousies et les

craintes réciproques des vainqueurs. La menace n’avait pas la portée

cependant qu’on lui a donnée. Cet article stipulait que «le partage des

_territoires cédés par la France serait réglé au Congrès_»: des

délibérations relatives à ce partage il n’excluait pas les diplomates

français, ou espagnols admis par l’article XXXII du traité public au

Congrès. Il est vrai que la suite de cet article contenait une

restriction grave: «ce partage aura lieu sur les bases arrêtées _par les

puissances alliées entre elles_.» Quel avantage pour la France et les

États secondaires de discuter un partage dont l’Autriche, la Russie, la

Prusse et l’Angleterre auraient, d’avance et sans les consulter, réglé

les termes et les conditions? Quel moyen pour elles de protester contre

le fait accompli par la volonté des plus forts? Mais l’article

continuait par une réserve apportée à cette restriction même. «Le

règlement se fera sur ces bases, et d’_après les dispositions générales

contenues dans les articles suivants_», d’après le remaniement des

territoires que nous avons indiqué en Belgique, sur le Rhin, sur le Pô.

Cette dernière partie de l’article n’était-elle pas de nature à corriger

le sens, à restreindre l’étendue du droit que les Alliés semblaient se

réserver de concerter entre eux seuls un remaniement général de l’Europe

contraire à l’esprit, aux termes du traité de Paris?

C’est un tort de juger l’ensemble de cet article comme on l’a fait, sur

un membre de phrase particulier dont la portée se trouvait restreinte

par ce qui le précède et le suit. La vérité était que d’avance l’action

et les délibérations du Congrès, pour certaines puissances, et la France

surtout, se trouvaient limitées par les articles 2 à 6 secrets du traité

de Paris. Sur ces articles, l’accord s’était fait isolément dans le

Directoire des quatre puissances: il s’imposait comme une condition

préalable aux autres États. La France y avait consenti: elle gardait la

ressource et le droit de discuter le reste, et le reste, c’était le

remaniement plus complet de l’Europe qu’avaient escompté la Russie et la

Prusse.

Autrement, l’effort diplomatique de ces deux États ne se comprendrait

pas, au lendemain de ce traité. Alexandre Ier et les Prussiens

travaillèrent sans relâche à faire comprendre dans les articles que l’on

ne discuterait pas au Congrès les satisfactions réclamées par eux en

Pologne et en Saxe. Le traité n’en parlait pas, et de plus une première

décision prise le 31 mai entre les plénipotentiaires les gênait: on

avait décidé «d’ajourner jusqu’au séjour de Vienne toute discussion sur

les arrangements définitifs pour les pays cédés par la France, pour ceux

qui en Allemagne restaient à la disposition des alliés». Attendre le

Congrès pour régler le sort de l’Allemagne, c’était pour la Russie et la

Prusse risquer la discussion qu’ils voulaient éviter, permettre à la

France d’y intervenir et de diviser encore, non pour régner, mais pour

empêcher le règne de ses vainqueurs.

Alexandre Ier quitta Paris, en compagnie du roi de Prusse et partit pour

Londres, avec l’espoir d’obtenir des torys, du Régent, par la haine de

la France, les avantages sur elle que Castelreagh venait à Paris de

compromettre. Si le tsar n’obtint pas un désaveu formel des

plénipotentiaires anglais, il eut la satisfaction de renouveler le 29

juin le pacte de Chaumont. Comme Talleyrand le dit plus tard au Congrès,

ce pacte, conclu contre Napoléon, aurait dû cesser de plein droit avec

le traité de Paris. Mais c’était pour Alexandre une manière de faire

savoir à la France que ce traité incomplet la laissait exposée, tant

qu’elle ne l’achèverait pas au gré de tous les Alliés, à leur vengeance

et à la guerre. Le tsar comptait sur l’effet de sa menace. En retardant

le Congrès au 1er septembre, puis au 1er octobre, il en faisait une

autre du même genre: prolonger cette paix incertaine, et faire mine de

renouveler la guerre, intriguer à Paris avec les libéraux contre la

royauté, autant de moyens imaginés par Alexandre pour imposer aux

Français la crainte et le repentir nécessaires à ses projets. C’était,

malgré tout, rendre hommage au gouvernement qui lui faisait échec.

L’emploi de la force, de l’intrigue prouvait que la Russie se méfiait du

droit, des traités, du Congrès pour assurer sa victoire. Ces préparatifs

de revanche n’étaient-ils pas le demi-aveu d’une défaite?

Louis XVIII et Talleyrand, de leur côté, se disposaient à cette lutte

diplomatique. Le roi avait laissé à son ministre le soin de rédiger

lui-même ses propres instructions, et le choix de ses collaborateurs, le

comte Alexis de Noailles, le marquis de la Tour du Pin, le duc de

Dalberg et de la Besnardière. La mission partit au début de septembre

pour Vienne; les instructions étaient rédigées dès le mois d’août.

Ce fut tout le programme de Talleyrand, un plan de campagne en vue du

Congrès, la formule d’une politique réglée sur les nécessités et la

situation de la France en 1814, une doctrine générale enfin de politique

extérieure conforme aux traditions bien entendues du passé, aux intérêts

nationaux dans l’avenir.

Le premier point était, puisqu’il fallait combattre, de reconnaître la

position des adversaires, de choisir un terrain sur lequel on fût assuré

de déconcerter leur stratégie. Les Alliés étaient formés en deux camps,

depuis le traité du 30 mai qui aux uns avait procuré leur satisfaction,

aux autres l’avait seulement fait espérer. Si la France se glissait

entre les deux camps, elle paralysait leur action. Elle devait craindre

qu’on ne l’en empêchât, et tâcher d’y réussir. Le moyen était évidemment

de ne pas éveiller les inquiétudes: elle devait se présenter au Congrès

modeste, résignée au fait accompli, à la perte de ses conquêtes, et

rassurer l’Europe en la persuadant de sa modération.

Après avoir forcé ainsi les lignes de l’adversaire, au centre de

l’action qui allait s’engager, il fallait choisir une position dont la

force, en face d’une coalition d’intérêts et d’ambitions, suffît à

compenser la faiblesse de la France: c’était le second point. D’un coup

d’œil sûr Talleyrand l’avait fixé. Le terrain qu’il avait choisi,

c’était la justice «qui est l’utilité de tous». Quoi de plus conforme au

droit, à la lettre du traité, à l’intérêt des puissances secondaires,

puisqu’elles avaient été engagées dans la guerre, «que leurs

plénipotentiaires sans distinction de faiblesse ou de force fussent

admis au Congrès; que leurs voix fussent comptées»? Si la France

réussissait à prendre cette position élevée de protectrice des petits

États menacés comme elle, si, désintéressée, elle garantissait l’intérêt

des autres, l’autorité de sa parole se trouverait décuplée de toutes les

voix qu’elle aurait groupées autour d’elle.

Et alors elle parlerait assez haut, assez ferme pour obliger les Alliés

à renoncer à leurs projets de conquête. Ce serait le troisième temps de

la négociation; et le moment serait venu alors de protester résolument

contre le système des partages introduit depuis quarante années dans la

politique européenne, étendu de l’Orient à l’Europe par les traités de

Kalisch et Reichenbach. A ce système, la France devait en opposer un

autre, fondé non sur le droit, mais _sur le droit public_ que l’Europe

s’était donné, «à défaut de loi morale qui eût manqué de sanction, pour

ne pas rester à l’état de nature».

Quand on dit que Talleyrand à Vienne invoqua surtout le principe de la

légitimité, on interprète, on ne traduit pas exactement sa pensée. C’est

une autre règle qui allait être son arme résistante dans ce combat

inégal. «La souveraineté ne peut être acquise par le simple fait de la

conquête, ni passer au conquérant, si le souverain ne la lui cède. Toute

souveraineté autrement acquise n’a aucune réalité pour les autres

États.» La force en un mot ne légitime pas la conquête. A plus forte

raison, ce que la conquête ne peut donner à un seul, elle ne peut le

donner à plusieurs. Et si plusieurs «conquérants s’attribuent ou se

donnent réciproquement ce qu’ils ont conquis, ils font un acte que le

droit public désavoue et annule.» Talleyrand était trop bon diplomate et

trop sceptique pour se payer de ces mots, de cette théorie, si

pratiquement ils ne devaient servir sa politique.

C’est ainsi qu’il déclarait légitimes les conquêtes qu’il avait promis

le 30 mai de ne plus discuter, l’île de Malte, la Belgique cédée à la

Hollande, Gênes au roi de Sardaigne, l’Italie du Nord à l’Autriche, la

rive gauche du Rhin aux Allemands. Il opposait au contraire le droit

public à toute autre conquête non inscrite dans les articles publics ou

secrets du traité de Paris: point d’agrandissement pour la Prusse en

Saxe, ni pour la Russie en Pologne, ni pour l’Autriche en Italie aux

dépens du Pape ou du roi de Sardaigne, ni pour Murat à Naples.

Trois traités de partage, véritables pactes de convoitises, menaçaient

alors l’Europe du même sort que les pactes de 1772, 1793 et 1795 avaient

fait subir à la Pologne: l’alliance de Kalisch préparait le partage des

plaines du Nord entre les Hohenzollern installés à Dresde et les

Romanoff à Varsovie et à Posen; l’alliance de Reichenbach, en échange de

la Galicie ajoutée à l’Empire russe, livrait aux Habsbourg l’Italie du

Nord; l’accord enfin de ceux-ci avec Murat constituait un partage de

l’Italie centrale entre l’Autriche et le lieutenant infidèle et

ambitieux de Napoléon. Dans cette Europe ainsi partagée entre

l’Autriche, la Russie et la Prusse, quelle place resterait à la France

après qu’elle avait cédé, le 30 mai, «pour échapper à la destruction»

toutes les conquêtes de la République réalisées au moment du dernier

partage de la Pologne? Comment «reprendrait-elle jamais dans le système

de la politique générale son rang», si elle devait encore assister

impuissante et résignée à un partage presque complet de l’Europe? Voilà

pourquoi, afin d’empêcher cet acte fatal à l’avenir de la France,

Talleyrand invoquait le droit public.

Si à leur tour Alexandre Ier et la Prusse se préparaient à invoquer le

vœu national des Polonais, des Saxons soi-disant désireux de retrouver

ou de conserver, sous la domination de l’étranger, l’unité de leur

patrie, à ce prétendu désir des nations le plénipotentiaire de Louis

XVIII devait opposer le droit encore, celui des souverains,

propriétaires de la Saxe, des Légations italiennes, des Deux-Siciles, de

la Sardaigne, la _légitimité_, sa seule sauvegarde avec le droit public

contre ce remaniement général dicté par la communauté des convoitises.

Sous l’appareil des formules que Talleyrand se réserve d’apporter au

Congrès, ses seules armes contre des ambitions masquées, et appuyées

également sur des principes, ce que l’on découvre dans les instructions

et le programme de la diplomatie française, c’est un dessein très ferme,

très net, singulièrement approprié à cette crise décisive. «En Italie,

il faut empêcher l’Autriche de dominer en opposant à son influence des

influences contraires; en Allemagne, la Prusse. Dans toute l’Europe

centrale, de l’Elbe au Tibre, l’état de possession des grandes

puissances allemandes doit être restreint par la conservation de tous

les petits États, et par l’agrandissement des États moyens.» Qu’était-ce

donc en effet que cette dernière bataille diplomatique, où le sort de la

France et son avenir étaient remis aux mains de Talleyrand, sinon la

suite et l’acte final de la lutte engagée, poursuivie entre la

Révolution, Napoléon et les puissances allemandes pour la possession de

l’Allemagne et de l’Italie. L’enjeu avait échappé aux Français, perdu

dans l’écroulement des entreprises napoléoniennes: la seule revanche qui

leur fût encore permise, consolation à la fois et sauvegarde pour

l’avenir, c’était d’arracher cet enjeu à leurs rivaux, de le rendre ou

de le distribuer par morceaux à ses possesseurs légitimes, à des États

secondaires fortifiés ainsi contre l’Autriche et la Prusse, inoffensifs

pour la France.

En fait de précision et d’opportunité, rien ne manquait à ce plan: il

s’agissait de ramener les Allemands, autant que possible, aux conditions

où ils étaient après Valmy, puisque l’Europe exigeait que la France y

revînt. Et le moyen, c’était, en 1814 comme alors, de rompre leur

concert avec la Russie. Le règlement des affaires germaniques,

italiennes, le sort de l’Europe plus que jamais étaient liés à la

solution des affaires d’Orient.

Si, pour se réserver la Pologne et la Turquie, les tsars distribuent

l’Europe par morceaux aux puissances allemandes, «malheureuse Europe,

s’écriera Talleyrand, malheureuse France surtout!» Il eût alors mieux

valu que le partage se fût fait à Tilsitt entre Napoléon et Alexandre.

Au Congrès, comme dans les longues guerres qu’il doit terminer, le nœud

de tout, c’était la question de la Pologne, la question de l’Orient.

Dans la Révolution, les partages de l’Est avaient sauvé la France: sous

l’Empire, ils avaient affranchi l’Allemagne de la puissance

napoléonienne. La Restauration devait chercher dans les affaires

orientales encore le salut du royaume. Obliger la Russie à rendre Posen

à la Prusse, les deux Galicies à l’Autriche, c’était interdire aux

Allemands de réclamer la Saxe, l’Allemagne du Nord et l’Italie à titre

de compensation. Voilà le dernier mot de Talleyrand, et pratiquement,

avec l’espoir d’être soutenu par l’Angleterre, «puissance conquérante

hors d’Europe, conservatrice en Europe, en Orient surtout», l’effort

principal, sous des formes légales, le combat décisif dont il a

revendiqué la charge, et plus tard l’honneur.

Cet honneur lui a été fortement contesté. Nul parmi les juges les plus

sévères de Talleyrand ne doute après lui que la question d’Orient ne fût

en effet le nœud de l’affaire. Mais on lui reproche de n’avoir pas servi

les ambitions de la Russie en Pologne, de la Prusse, sa complice dans

l’Allemagne du Nord, en un mot de ne pas s’être associé aux forts, pour

rendre à la France sa force. Sa justification est dans la suite et la

liaison étroite de son système que les circonstances lui ont imposé.

«Tout se tient et s’enchaîne, a dit M. Sorel, dans cette œuvre

diplomatique et la discussion se ramène au point de départ.» On peut

imaginer en effet un roi et un ministre refusant de signer le traité de

Paris, résignés aux risques d’un démembrement plutôt qu’à l’aveu de leur

faiblesse: mais on ne peut leur rien reprocher d’autre que de l’avoir

signé. Une fois signé, ce traité leur imposait une politique, celle

précisément que Talleyrand a magistralement exposée dans ses propres

instructions.

Pour s’en être écarté, au dix-neuvième siècle, la France a vu son

territoire entamé par la Prusse, les deux grandes puissances germaniques

unies, dominant l’Allemagne et l’Italie, lui fermer l’Europe centrale,

tout ce que Talleyrand avait su empêcher et prévenir. Sa situation,

après 1870, a été la conséquence de cet oubli des traditions anciennes

qui servirent encore à la diplomatie de Louis XVIII de règles et de

modèles. Lorsqu’au début du dix-septième siècle Richelieu avait à

préserver la France de l’Espagne envahissante, appuyée, comme la Prusse

aujourd’hui, sur l’Europe centrale et l’Italie, sa méthode avait été la

défense des faibles menacés comme elle, et non pas une entente avec les

forts à leurs dépens, à son profit. C’est par le très grand nombre de

ses voisins peu puissants et divisés, plutôt que par les conquêtes que

la France avait réglé au temps de Louis XIII les conditions de sa

grandeur et de sa sûreté. A cette politique féconde en résultats

Talleyrand demeurait fidèle lorsque l’esprit de conquête développé par

la Révolution, l’amour de la gloire entretenu par Napoléon, portaient

les Français à maudire son œuvre, au nom de traditions faussées,

déformées par un patriotisme mal éclairé.

Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4] · 第 101 / 179 题