LES CENT JOURS.--L’ACTE FINAL DE VIENNE

Il avait suffi de la présence de Napoléon aux Tuileries pour armer de

nouveau toute l’Europe contre la France. En quelques heures la décision

fut prise par les Alliés de mobiliser leurs armées. Leur déclaration du

25 mars 1815 disait assez haut leur intention commune de ruiner, avec

Napoléon, la France si elle le soutenait. Pourtant ils ne se mirent

réellement à l’œuvre qu’à la fin de mai. Ces deux mois parurent

interminables à Louis XVIII, inquiet de l’autorité que son rival pouvait

reprendre en France.

Les puissances les employèrent à se mettre d’accord non pas sur le

principe, mais sur les profits de la guerre. Le 13 mars, les souverains

s’étaient engagés sans restriction à maintenir intacts les traités de

Paris. Le 25 mars ils l’avaient répété; ils promettaient en outre «de

respecter les stipulations du Congrès de Vienne». Ce double engagement

semblait une garantie pour la France et pour l’Europe, de liberté,

d’indépendance, d’intégrité. Comme toujours, ces protestations d’accord

et de parfait désintéressement traduisaient bien mal l’ardeur et

l’opposition très vive des convoitises. Au premier signal de guerre,

chacun des grands États revenait à ses desseins particuliers de

conquête, à son souci d’interdire les conquêtes du voisin.

Alexandre Ier faisait bonne mine à Talleyrand. Mais il se réjouissait de

voir s’écrouler «la Légitimité» avec son cortège de conséquences

gênantes. Il parlait d’une monarchie constitutionnelle en France au

profit du duc d’Orléans, comme il avait en 1814 proposé Bernadotte. Il

lui fallait un instrument de ses projets sur l’Orient, un prince docile,

incapable de lui reprendre, à l’exemple de Louis XVIII, une conquête

toute faite. La Prusse faisait les mêmes calculs. «Ce n’est pas pour

rendre à la France des princes qu’elle ne veut pas que nous armons,

c’est pour nous indemniser par un juste partage de ses provinces.» Louis

XVIII avait trop bien défendu l’intégrité de son royaume pour que les

Alliés acceptassent encore sa collaboration. Point de partage possible

avec lui, ni de l’Orient, ni de la France, ni de l’Europe.

Si le tsar excluait les Bourbons, raison de plus pour les Anglais de les

soutenir. Ce fut l’occasion de fréquentes disputes entre Clancarty, qui

avait remplacé Castelreagh à Vienne, Alexandre Ier et ses ministres. «Il

ne faut pas ouvrir la porte aux Jacobins», disaient les Anglais. «Il

faut détacher les Français de Napoléon, répondaient les Russes, par une

monarchie constitutionnelle, sincère et durable.» Au fond, les

interlocuteurs se souciaient assez peu de l’avenir de la France. Ce qui

les intéressait au plus haut point, c’était l’avenir qu’une guerre

nouvelle ferait à leurs ambitions rivales. La dispute dura jusqu’au 12

mai 1815. Elle se termine par un accord dont la France eut à payer les

frais, auquel Talleyrand dut souscrire.

Metternich ménagea, semble-t-il, cet accord comme et quand il le jugea

opportun. Le retard de la coalition avait d’abord servi les intérêts de

l’Autriche, qui préférait régler son compte avec Murat avant d’attaquer

Napoléon. L’affaire lui prit un mois: le 9 avril 1815 Murat reculait

devant l’armée de Neipperg, le 3 mai il était battu à Tolentino, et en

fuite. Aussitôt Metternich se déclara comme les Anglais pour les

Bourbons: mais il fit comprendre à Louis XVIII que pour décider ses

adversaires il devait y mettre le prix nécessaire. Un rapport, rédigé

par Gentz, approuvé par les puissances, inséré dans les protocoles,

modifiait les conditions des premières déclarations du 13 et 25 mars.

«Il ne s’agit plus aujourd’hui de maintenir le traité du 30 mai. Les

puissances _se trouvent rétablies envers la France dans la position où

elles étaient le 31 mars 1814_.» Et Talleyrand avait signé cela au nom

de son maître, très heureux encore que l’Europe voulût bien «ne pas

_présenter cette guerre comme une entreprise en faveur de Louis XVIII_».

«Il ne faut pas, écrivait-il de Vienne à son maître, que les Français

puissent jamais attribuer à Votre Majesté les maux de cette guerre.»

Quoi qu’il dît et qu’il fît plus tard pour réparer ces maux, la France

ne devait jamais les pardonner à Louis XVIII. Le roi de Gand traitait,

comme l’émigré de Coblentz, avec la coalition, d’un démembrement de la

France. Il consentait à fournir aux Anglais, ses patrons et ses

défenseurs, les arguments nécessaires pour refaire sur son nom l’accord

de la coalition. C’est alors seulement que les armées s’ébranlèrent, de

la Pologne, de l’Allemagne, de l’Italie, contre les trois cent mille

hommes, la dernière ressource dont disposât l’Empereur pour garder ses

frontières. Napoléon voulut profiter de ces deux mois pour désarmer,

tout au moins pour désunir ses adversaires. Il avait fait mettre sous

les yeux d’Alexandre le traité conclu le 3 janvier 1815 contre lui. Sa

diplomatie jusqu’à la dernière heure rêva de Tilsitt et rencontrait

toujours Erfurt, avec Talleyrand au premier rang de ses adversaires. Il

ne lui restait plus qu’à _nationaliser_ la guerre, avec plus de motifs,

cette fois, que dans ses entreprises précédentes. Ce ne fut pas sa

fortune qui se joua dans les plaines de Waterloo le 18 juin: ce fut le

sort de la France elle-même.

Tandis qu’un vaisseau anglais emportait Napoléon, prisonnier volontaire

à Sainte-Hélène, un million de soldats étrangers campaient à Paris,

menaçaient ses habitants, se répandaient dans les provinces,

rançonnaient, pillaient. Les horreurs de la guerre civile avec la

Terreur Blanche s’ajoutaient aux malheurs de l’invasion. Déchirée par

les vengeances des factions, souillée par des exécutions sanglantes, la

France était, au mois de juillet 1815, comme Napoléon, prisonnière, sans

ressource, de la coalition.

On put croire, du 11 au 18 juillet, qu’elle allait être partagée. Les

haines nationales, dont Talleyrand avait reconnu le danger en 1814 déjà,

exaspérées par cette nouvelle lutte, grondaient autour d’elle: les

politiques, vainqueurs, prenaient leurs mesures: «L’idée dominante en

Angleterre, écrivait Liverpool le 14 juillet aux envoyés du ministère à

Paris, est que les alliés sont autorisés à profiter de l’occasion pour

ôter à la France les principales conquêtes de Louis XIV.» «L’Alsace me

paraît le point capital», disait Gagern, récemment encore l’ami de la

France à Vienne, maintenant l’interprète des rancunes et des appétits

germaniques. Ce n’étaient plus les Prussiens seulement «qui voulaient

partager la France en deux», c’était le peuple allemand: Badois,

Wurtembergeois, Bavarois unis par la communauté des convoitises ou des

vengeances. On eut toutes les peines du monde à les empêcher de faire

sauter le 15 juillet le pont d’Iéna, monument de leurs défaites.

En vain Louis XVIII voulut se présenter comme un médiateur entre son

peuple et l’étranger. Il était à la discrétion des vainqueurs, parce

qu’il était sans autorité sur ses sujets. Il n’avait pas voulu suivre

les conseils de Talleyrand qui, de Vienne, était accouru à Mons pour le

prier de quitter l’armée anglaise, de ne pas se présenter à la France

dans les rangs de ses vainqueurs, de ménager l’amour-propre national. Le

prince de Bénévent sentait la gravité des engagements pris par les

Bourbons contre la France: la nécessité les avait dictés. Napoléon

vaincu, son désir était de les éluder. Il avait formé un plan qui

consistait à installer le gouvernement royal à Lyon, de manière à en

faire une sorte de gouvernement de la défense nationale, étranger à

l’invasion, populaire et au besoin armé contre les exigences des alliés.

L’entourage de Louis XVIII avait si peur de ne plus revoir Paris,

tellement hâte de s’y retrouver, que Talleyrand ne fut pas écouté, que

le roi avec lui rentra «dans les bagages de l’armée anglaise» (25 juin

1815). Personne ne se trouvait plus en mesure de protéger la France: «La

patrie, écrivait Joseph de Maistre, est menacée dans son intégrité et

son indépendance, à moins d’un désintéressement miraculeux des alliés.»

Ce fut alors que le tsar Alexandre Ier, obstiné à sauver les Français

pour s’en faire des instruments, apporta une déclaration de principes

décisive, le 28 juillet 1815. «Il ne faut pas traiter la France en

ennemie. Les puissances ne peuvent y exercer le droit de conquête. Car

l’essentiel est, en la traitant avec justice, d’y établir l’autorité du

roi, d’éviter le retour des révolutions, d’assurer la paix et le bonheur

des peuples.» Ce langage noble et élevé dont la France a longtemps gardé

le souvenir, cette intervention, ressource inespérée dans sa détresse,

n’étaient, de la part de son sauveur, qu’un calcul: «La Russie a intérêt

à laisser la France forte, disait Capo d’Istria à Stein, afin que

d’autres puissances ne puissent disposer de toutes ses forces contre

elle.»

Les Anglais aperçurent vite le dessein masqué de cette ambition tenace:

Castelreagh le signalait à Liverpool pour qu’il abandonnât les

vengeances réclamées par le peuple anglais. Bientôt ils se mirent

d’accord pour déclarer que «la réduction de la France était une

chimère», bonne tout au plus à favoriser les projets de la Russie en

Orient. Cinquante ans d’avance leur prévoyance calculait l’avantage de

la guerre de Crimée. Immédiatement, la France trouva en eux de nouveaux

défenseurs, intéressés d’ailleurs comme le premier. Pendant le mois

d’août encore, les Prussiens et Metternich, pour ne pas laisser aux

Hohenzollern la cause du patriotisme allemand, réclamèrent obstinément

le démembrement de la France. Le 2 septembre 1815, elle était sauvée par

un ultimatum menaçant de l’Angleterre aux Allemands.

Dès qu’il n’y eut plus d’autre hostilité contre les Français que celle

de l’Allemagne, le principe de leur ruine fut écarté. Les ambitions

rivales de la Russie et de l’Angleterre leur devenaient une sauvegarde,

et, non pas seulement, comme on l’a dit, la protection désintéressée du

tsar. Le pardon accordé aux vaincus n’était qu’un défaut d’entente entre

les vainqueurs.

Aux nations, dont il fallait pourtant calmer les haines après les avoir

appelées à la curée, les Anglais jetèrent quelques os à ronger. Ils

obligèrent Louis XVIII à rendre les chefs-d’œuvre, «dépouilles des

autres pays, que la Révolution avait enlevées aux temples, aux galeries

étrangères». (11 septembre 1815.) Ils se vantaient ainsi «de donner aux

Français une grande leçon de morale». Aux souverains, l’on offrit comme

satisfaction, le 15 septembre, les deux tiers du territoire que le

traité de Paris avait ajouté à la vieille France: la Savoie rendue au

roi de Sardaigne, Condé, Philippeville, Marienbourg, Givet ajoutés à la

monarchie hollandaise, Sarrebrück, Sarrelouis cédés au roi de Prusse et

Landau au roi de Bavière, plus une indemnité de guerre de 700 millions.

Si l’on avait adopté les propositions du tsar, les alliés se seraient

contentés de l’indemnité. Obligés par l’opinion publique à des rigueurs

plus grandes, dont l’odieux en France retomba sur eux, les

plénipotentiaires anglais réclamaient au moins les objets d’art et cette

diminution de territoire.

Ce fut en vain que Talleyrand essaya d’invoquer, en faveur de la

monarchie, le principe de l’alliance contractée à Vienne avec les

souverains. Ses arguments contre la conquête, ses appels au droit

avaient perdu leur valeur. On trouva «qu’il abusait des idées

abstraites», que sa façon de tout réduire à la personne du monarque

avait fait son temps. Il était seul à parler ainsi: au mois de septembre

1815, on ne pouvait plus écouter qu’un prince qui, après avoir passé la

revue de ses sept corps d’armée dans la plaine de Vertus, faisait le

serment de sauver la France. Louis XVIII le comprit: il accepta la

démission du prince de Bénévent, le principal obstacle à une

réconciliation des Bourbons et de la Russie (26 septembre 1815). Il

consentit à recevoir du tsar un premier ministre, lieutenant général

russe pendant l’émigration, le duc de Richelieu, plus capable de «lui

fournir les lumières et l’appui de ce prince». Son calcul se trouva

juste: huit jours après, Alexandre Ier, soutenu par l’Angleterre (2

octobre), imposait définitivement aux alliés une conquête de la France

aussi réduite que possible. Il lui conservait dans les préliminaires du

traité de Paris, définitivement signé le 20 novembre 1815, Condé et

Givet, les forts de Joux et de l’Écluse. Il «avait travaillé sous main»

à réduire les charges des Français et leurs pertes, escomptant leur

gratitude et leur docilité.

Le règlement définitif du compte redoutable que la Révolution, l’Empire

et les maladresses des Bourbons avaient ouvert entre l’Europe et la

France se terminait ainsi sans autre dommage que les charges causées par

de longues guerres et une occupation étrangère de cinq années, dernier

souvenir de ces guerres.

Tour à tour les affaires d’Orient, où désormais toute l’Europe était

intéressée, avaient depuis vingt ans désarmé, armé, et définitivement

divisé les adversaires de la Révolution. La France y avait trouvé avec

Napoléon sa perte; avec les Bourbons son salut, deux fois à six mois de

distance. A Vienne, les ambitions d’Alexandre Ier lui avaient valu le

concours de l’Angleterre et de l’Autriche; à Paris elles lui avaient

procuré l’appui presque inespéré de la Russie. Richelieu avait complété

l’œuvre de Talleyrand.

Car cette œuvre n’avait pas été entièrement compromise par les

modifications que le second traité de Paris apporta au premier; à celui

du 30 mai 1814. Après ces modifications, elle n’en devenait même que

plus précieuse, et de plus de portée. Le principe que Talleyrand avait

fait triompher à Vienne, de refuser aux grands États des conquêtes

nouvelles, funestes pour la France qu’on obligeait à rendre les siennes,

son effort pour limiter leur influence par l’accroissement des États

secondaires ne reçurent aucune atteinte dans cette crise provoquée par

le retour de Napoléon.

La coalition du 23 mars 1815 avait trop d’intérêt à s’unir, trop

d’occasions de se diviser dans une dernière campagne contre Napoléon

pour s’exposer à discuter de nouveau un partage de l’Europe. Si

Talleyrand alors souscrivit aux mesures des Alliés contre la France, ce

fut pour le profit qu’il réservait à son maître, au royaume, après la

guerre. Il laissait l’Europe organisée contre l’ambition des grands

États. Il n’avait quitté Vienne qu’après avoir vu l’Autriche, la Prusse

et la Russie signer leur accord dans les affaires de Pologne (3 mai), la

Prusse et la Saxe se réconcilier (18 mai), l’Autriche reconnaître les

limites de la Sardaigne (20 mai 1815), la Prusse celles de la Suède (7

juin), et toutes deux établir le 8 juin la Confédération germanique. Il

emportait, de Vienne, paraphé et signé l’acte final du Congrès (9 juin

1815), consécration dernière de sa politique.

Le tableau de l’Europe, telle que cet acte la fit, ressemblait, sauf les

retouches nécessaires, à l’esquisse qu’il avait apportée en septembre

1814 avec ses instructions.

Ce n’était point en Europe d’abord que l’on pouvait calculer les vrais

profits de l’_Angleterre_. Héligoland, Malte et les îles Ioniennes

formaient de grandes positions stratégiques, mais des conquêtes moindres

que les dépenses et les efforts de sa lutte acharnée contre Napoléon. Le

prix véritable de cette lutte, le salaire du concours qu’elle avait

apporté à la France étaient ailleurs, hors d’Europe, sur mer et dans les

colonies: l’île Maurice, les Seychelles, Sainte-Lucie, Tabago, la

Trinité, surtout Ceylan et le Cap (13 août 1814): encore ces dernières

acquisitions étaient-elles l’effet d’un contrat particulier entre

l’Angleterre et la Hollande. La paix de Vienne n’avait que fort peu

augmenté la puissance coloniale des Anglais. C’était par un effet de

leurs ambitions traditionnelles en Belgique que les Hollandais

sacrifiaient leurs plus belles colonies au plaisir de s’agrandir dans

les Flandres et d’agrandir l’Angleterre.

De même les acquisitions de la _Russie_ qui lui conservaient en Orient,

comme à l’Angleterre sur les mers, le premier rang, étaient antérieures

au traité de Vienne, et fixées la plupart par des conventions

particulières: par exemple, la Finlande, cédée par la Suède en 1809, la

Bessarabie, par la Turquie en 1812. Le tsar avait restitué les provinces

danubiennes: le traité de Vienne l’obligeait à rendre à la Prusse une

partie de la Pologne qu’elle aurait voulu conserver tout entière. Elle

ne gardait du duché de Varsovie que Varsovie et les palatinats de Plock,

Kalisch, Biélostock jusqu’à la limite de Thorn et du duché de Posen.

Elle ne faisait qu’échanger les pays galiciens de Tarnopol, Brezzan et

Zloczow obtenus en 1809 de Napoléon, contre les cercles occidentaux de

Sandomirs et de Radom abandonnés définitivement par l’Autriche. Et elle

devait renoncer à Cracovie constituée en République libre et neutre

(art. 1 à 9). En somme, Alexandre Ier reprenait aux Allemands ce que

Catherine II leur avait laissé de la Pologne aux deuxième et troisième

partages: la règle et les conditions du premier partage subsistaient.

C’était un fort recul pour son ambition; en principe, sinon en fait,

c’en était la condamnation.

L’arrêt porté contre la _Prusse_ à Vienne, malgré ses protestations et

ses colères, était aussi décisif: de la Saxe qu’elle avait souhaitée

tout entière pour accaparer l’Allemagne du Nord, elle recevait seulement

les cercles de Görlitz, Torgau, Wittemberg, Zeitz (art. 15-16).

L’acquisition qu’elle faisait de pays catholiques éloignés de Berlin,

exposés aux atteintes de la France, de Cologne, Coblentz,

Aix-la-Chapelle, Trèves, Sarrelouis, du grand-duché de Berg, de Siegen

et de Dietz, catholiques aussi, et de la Poméranie suédoise (art.

24-25), toutes ces annexions dispersées ne valaient pas aux yeux des

Prussiens la somme de leurs efforts, ce qu’eût été l’incorporation d’un

grand État compact, protestant, ou de l’Alsace. Ils calculaient la perte

d’Anspach et Bayreuth, de la Frise orientale cédés à la Bavière, au

Hanovre, de leurs provinces polonaises surtout, 2 600 lieues carrées de

territoires abandonnés, 2 300 lieues seulement d’acquisition, bref le

_statu quo_, plutôt moins.

L’_Autriche_, pas davantage, n’avait réalisé son rêve. Elle renonçait

volontiers à ces Pays-Bas lointains, toujours difficiles à défendre

(art. 65). Ce n’en était pas moins une perte de 2 231 lieues carrées et

de 3 millions d’habitants. Le sacrifice lui paraissait à peine compensé

par l’acquisition de Venise et de ses provinces maritimes d’Istrie et de

Dalmatie, de Raguse, de la Lombardie jusqu’au lac Majeur et de la

Valteline (art. 93 et 94): 2 000 lieues carrées seulement. Ce n’était

pas l’Italie entière, dont l’Autriche avait voulu faire sa terre et sa

chose, malgré la restauration de l’archiduc Ferdinand en Toscane, de

François d’Este à Modène et Reggio, de Marie-Louise à Parme et

Guastalla. Sur ces duchés, où sans doute elle avait de l’influence, elle

n’obtenait que des droits de reversion nuls ou douteux. Enfin, si en

Allemagne elle reprenait ou acquérait de la Bavière le Tyrol, le

Vorarlberg et Salzburg, c’était au prix de l’abandon à celle-ci de ses

domaines souabes, du Brisgau et de l’Ortenau au grand-duc de Bade. Par

ces échanges, l’Autriche acquérait un domaine plus centralisé et plus

compact, une physionomie mieux dessinée: tandis que la Prusse se

dispersait, elle se concentrait. C’était enfin un profit qu’elle

appréciait de n’être plus en contact avec la France, d’exposer les

Hohenzollern à des conflits dont elle se voyait elle-même protégée.

Néanmoins, qu’avait-elle gagné à ces guerres sans trêve qu’elle n’eût à

la paix de Lunéville: la Lombardie et la Valteline seulement, au lieu de

l’Italie, péniblement arrachée aux Français, rendue aux souverains

italiens? Comme la Russie en Pologne, la Prusse dans l’Allemagne du

Nord, l’Autriche dans la péninsule n’avait pas réalisé ses ambitions.

Tous ces grands États s’étaient accrus sans doute, moins qu’ils ne

l’avaient espéré. S’ils avaient refusé à la France vaincue des

agrandissements proportionnels aux leurs, que leur intérêt bien entendu,

à défaut de générosité et le souci d’une paix durable auraient dû

peut-être leur dicter, les avantages accordés aux États secondaires

compensaient, réduisaient l’importance de leurs acquisitions. Ils

avaient obligé la France au désintéressement: elle s’en était fait une

politique contre leurs ambitions. Ainsi avaient grandi les États

secondaires, au moment où ils étaient menacés d’être réduits.

Dans le Nord, la _Suède_ avait perdu définitivement ses provinces

baltiques de Finlande et de Poméranie antérieure, enclavés dans les

domaines des Romanoff et des Hohenzollern, difficiles à défendre. Elle

avait acquis la Norvège tout entière, un territoire à peu près égal au

sien (16 680 lieues carrées: 22 051 lieues): elle s’était presque

doublée d’un domaine qui lui donnait un large accès sur l’Océan, une

unité plus solide, plus naturelle que l’empire baltique constitué par

ses rois au dix-septième siècle (traité du 14 janvier 1814).

Le _Danemark_ semblait perdre ce que la Suède avait acquis: dépouillé de

la Norvège par Bernadotte, il cédait à la Prusse la Poméranie orientale,

Stralsund, Rugen, que les Suédois lui avaient laissé en échange (traité

du 4 juin 1815). Tout n’était pas cependant sacrifice dans ces

déplacements de souveraineté. Au lieu des Norvégiens qui, dans le Nord

surtout, échappaient à son autorité, le Danemark recevait en Holstein

quatre cent mille sujets sur sa frontière même, et le comté de

Lauenbourg qui formait avec le Holstein une masse compacte. Toute la

péninsule du Jutland, entre l’Elbe et le golfe de Lübeck, avec Altona

rivale de Hambourg et Kiel qui valait bien Stralsund, appartenait au

Danemark, comme la Scandinavie aux Suédois. Ainsi les États secondaires

dans le nord de l’Europe, en face de la Russie et de la Prusse formaient

des barrières autour du Sund, plus résistantes que ne l’étaient

autrefois la Suède et le Danemark avec leurs provinces séparées par la

mer de Poméranie, de Finlande ou de Norvège.

Contre la Prusse et l’Autriche, c’était le même régime de concentration

en Allemagne des puissances moyennes. Le _Hanovre_ devenu désormais un

royaume (26 octobre 1814), toujours rattaché à l’Angleterre qui le

soutenait, ajoutait aux sécularisations d’Osnabrück et de Dienholz qui

de l’Elbe le portèrent jusqu’à l’Ems, la Frise orientale, l’évêché de

Munster, le comté de Lingen, tout le pays de l’Ems au Rhin, Goslar et

Hildesheim, la vallée tout entière de la Leine. La Prusse lui cédait

tout cela, en échange du comté de Lauenbourg qu’elle employa à obtenir

du Danemark la Poméranie suédoise (art 27, 28). Du pied du Harz à la

mer, et de l’Elbe aux frontières de Hollande, le Hanovre si longtemps

morcelé par des partages de famille dont le duché de Brunswick (197

lieues carrées) était la dernière trace, prenait une forme compacte

qu’il n’avait jamais eue. Sans les enclaves de Brême et du grand-duché

d’Oldenbourg, c’eût été une barrière d’un seul tenant, entre les deux

grandes parties de la monarchie prussienne.

Quoique diminuée des deux cinquièmes, la _Saxe_ subsistait indépendante

avec de très grandes villes, Dresde et Leipzig que la Prusse n’avait pu

lui arracher. Elle trouvait un point d’appui dans les duchés saxons de

Thuringe, où la principauté de Saxe-Weimar s’agrandissait de 100 000

habitants cédés par la Prusse (art. 38, 39). Elle leur servait en retour

de centre et de défense.

Les grands-duchés de _Hesse-Cassel_ et de _Hesse-Darmstadt_ furent, de

tous les petits États du Rhin et de la Franconie où le morcellement

était le plus accentué, les plus agrandis. Juxtaposés, ils pouvaient un

jour constituer un État de Hesse analogue au Hanovre, au grand-duché de

Bade qui les limitaient au nord et au sud. La _Hesse-Cassel_, fermée au

nord par la province prussienne de Minden, s’ouvrait et s’assurait la

route du Mein par la vallée de la Fulda, Fulde et Hanau.--La

_Hesse-Darmstadt_ échangeait avec la Prusse le duché de Westphalie,

éloigné de sa capitale, contre un territoire contigu sur la rive gauche

du Rhin: Mayence, Worms et Kreuznach.

La _Bavière_ se trouvait également très agrandie, contre la Prusse, sur

le Mein et le Rhin; contre l’Autriche sur le Danube: 20 000 kilomètres

carrés constituaient en vingt ans ses acquisitions. A tout ce que les

sécularisations lui avaient rapporté dans la vallée du Mein et du

Danube, Würzburg, Freising, Passau, Ratisbonne, Nuremberg, elle ajoutait

les margraviats d’Anspach et Bayreuth, le Palatinat rhénan, des

baillages de la Sarre. Elle aurait voulu achever la conquête du Mein et

réunir ses possessions du Danube et du Rhin. Son roi, à cet effet, avait

fait accepter à l’Autriche une convention (23 avril 1815) qui, à son

grand regret, ne fut pas ratifiée. La Bavière n’en formait pas moins en

1815 un grand royaume unifié, centralisé, la troisième puissance de

l’Allemagne, si forte qu’unie à l’Espagne elle avait procuré à

Talleyrand contre les grands États une victoire décisive (art. 44,

traité de 1816).

La fortune du _grand-duché de Bade_ n’était pas moins caractéristique:

il gardait par la protection de la Russie tout ce que son Margrave,

après avoir réuni les petits domaines de Baden-Baden et de Bade-Durlach,

y avait ajouté, grâce à Napoléon, depuis Constance jusqu’à Spire,

Mannheim, Heidelberg. Il annexait les enclaves autrichiennes du Brisgau,

de l’Ortenau, de Baar (Villingen); en tout, 8 000 kilomètres carrés de

gain qui constituaient au grand-duc une souveraineté fortement assise

sur le Rhin et les deux versants de la forêt Noire.

La _Constitution fédérale allemande_ du 8 juin 1814, insérée dans l’acte

final (articles 52 à 55), fut la confirmation éclatante des droits et

des garanties que les États secondaires avaient pu se réserver en

Allemagne. La nouvelle confédération ressemblait fort à celle que

Napoléon avait constituée pour dominer au delà du Rhin. Mais l’Autriche,

que les Allemands, pour écarter la Prusse trop ambitieuse, avaient

appelé à la Présidence (art. 57) n’avait plus l’autorité de Napoléon. Le

véritable pouvoir appartenait à la Diète qui se réunirait à Francfort

d’une manière permanente (1er septembre 1815). Deux sortes d’assemblées,

ordinaires, extraordinaires, devaient y décider des affaires communes.

Dans la première, composée de dix-sept plénipotentiaires, les petits

États, groupés pour une voix, pouvaient aider l’Autriche et la Prusse à

faire triompher leur influence sur celle de la Bavière, de la Saxe et du

Hanovre. Dans la seconde assemblée, maîtresse des changements à faire

dans l’acte fondamental, gardienne «des institutions organiques», la

Prusse et l’Autriche avaient seulement huit voix, quatre voix chacune,

les États secondaires, les principaux quatre également, les moindres

trois ou deux, en tout trente-sept voix, la majorité assurée sur les

soixante-neuf voix dont se composait la Diète. Pour plus de sûreté

encore les États secondaires avaient fait stipuler que «la pluralité des

voix ne suffirait dans aucune des deux assemblées, lorsqu’il s’agirait

de lois fondamentales ou d’institutions organiques.» La Diète ainsi dans

aucun cas, sous prétexte d’unité, ne pouvait servir d’instrument aux

grandes puissances allemandes: elle était au contraire une ressource

contre leurs empiétements.

Les souverains allemands s’en étaient réservé une autre: «Il y aura,

disait l’article 13 de la confédération, des assemblées d’État dans tous

les pays.» Par cette concession habile aux revendications de leurs

sujets, les princes se ménageaient l’appui de populations plus éprises

encore d’indépendance locale, de particularisme que de liberté en

général. Attachés à leurs traditions, à leurs droits, ils exploitaient

habilement le mouvement que la Révolution française avait provoqué chez

toutes les nations, réclamaient l’indépendance au nom de la liberté pour

se garantir contre les entreprises de la Prusse et de l’Autriche.

Hors d’Allemagne, les rois de _Hollande_, de _Sardaigne_ et d’_Espagne_

étaient chargés de fonctions analogues contre la France, encore

considérée comme une grande puissance entreprenante. Ce fut à ce titre

que les deux premiers furent agrandis, et acquirent des États fort

importants. Le royaume des Pays-Bas par l’acquisition des Flandres

(19 000 km²), de l’évêché de Liège en partie, par l’annexion de ceux de

Trêves et d’Aix-la-Chapelle (3 000 kilom.), du Luxembourg (6 000), de la

principauté de Bouillon (art. 65 à 69), était plus que doublé, presque

égal à la monarchie bavaroise. Comme son chef, pour le duché de

Luxembourg, était membre de la confédération germanique, et chargé de

garder cette grande forteresse fédérale, il avait le droit de faire

appel à l’Allemagne pour se défendre (art. 63).

Le roi _de Sardaigne_ s’ouvrit vers la mer un accès par le port de

Gênes, trait d’union nécessaire entre ses provinces maritimes et son

domaine continental étendu jusqu’au Tessin et aux frontières du

Parmesan. Il avait la garde des Alpes avec la Savoie dont il avait cédé,

en la recouvrant sur la France, une petite partie à la _Suisse_. La

neutralité de la Confédération helvétique reconstituée, accrue du Jura

bernois, était placée, sous la garantie des puissances qui l’avaient

violée en 1813: la Suisse servait ainsi de barrière à l’Europe contre la

France sur le Jura.

On a dit de l’Italie après 1815 qu’elle n’était qu’une _expression

géographique_. Ce n’est pas absolument juste: au delà des possessions

autrichiennes, dans un rayon limité sur les deux versants de l’Apennin,

de nombreux petits États, que les Habsbourg dominaient et voulaient

incorporer, donnaient cette impression d’éparpillement à l’infini; le

_duché de Parme_, à Marie-Louise; celui _de Modène_, à Ferdinand IV; la

_principauté de Massa_, à sa mère, Béatrice d’Este; celle _de Lucques_,

à l’ancienne reine d’Étrurie; une partie de l’_île d’Elbe_ et

_Piombino_, au prince Buoncompagni. La _république de Saint-Marin_,

_Ferrare_ et _Comacchio_, garnisons autrichiennes, le _grand-duché de

Toscane_ enfin (art. 98 à 102).

Mais, dans l’Italie centrale, les États du Saint-Siège entièrement

reconstitués (art. 103), les Bourbons rentrés en possession de toute

l’Italie méridionale (art. 104), au nord-est, la maison de Savoie

fortement appuyée sur les Alpes et sur la mer, étaient de force à

disputer à l’Autriche leur indépendance, avec le concours surtout de la

France royaliste, alliée naturelle des Bourbons de Naples et du

Saint-Siège.

Tel était en 1815 le tableau général de l’Europe que Talleyrand avait en

grande partie composé, et qu’il fut très fier de signer le 9 juin. Il y

avait, en effet, déployé à un haut degré «le génie propre à se faire

honneur de la nécessité, qui est une des qualités les plus

indispensables à un ministre», selon les expressions du cardinal de

Retz, excellent juge en ces matières. Les Français se détournèrent

pourtant avec horreur de cette œuvre et maudirent obstinément son

auteur. Ils le maudissent parfois encore aujourd’hui, malgré le cours du

temps et les leçons des événements qui disposent au pardon et à la

justice. Leurs colères, leur amour de la tradition et de la gloire,

sources exclusives de leurs jugements et de leur conduite politiques,

alors comme depuis, ne leur ont pas permis d’envisager avec sang-froid

leur état réel en 1815, leurs maux et le succès véritable des efforts

dépensés par Talleyrand pour en limiter l’étendue et la durée.

C’est une autre question de savoir si leurs vainqueurs, alors,

n’auraient pas eu intérêt à ménager la France quand ils accablaient

Napoléon. Il semble bien que la passion leur ait inspiré de faux

calculs: la peur d’un retour de la fortune, l’ambition des conquêtes

faciles les ont amenés à tirer des Français une vengeance

disproportionnée avec les profits qu’ils avaient réalisés. Plus d’une

fois la Révolution et Napoléon leur avaient justement objecté que la

France, au risque de déchoir, ne pouvait, sans équivalent, laisser

s’agrandir ses voisins. Si la tradition lui prescrivait avant 1789, à

tort peut-être, l’acquisition de la frontière du Rhin, son intérêt

présent, les progrès des Allemands, de la Russie en Orient et ailleurs,

pouvaient en faire, en 1815, un devoir national. Mais qu’était-ce qu’une

nation et ses vœux pour les souverains de ce temps enrichis des

dépouilles de la Pologne, de Venise, de la Norvège, du Holstein, de la

Saxe, de la Belgique? Et puis, les Français étaient-ils fondés à

invoquer ce droit après avoir partagé avec eux et opprimé les peuples?

Talleyrand comprit fort bien qu’il ne trouverait à Vienne aucune

ressource: il s’efforça seulement de faire oublier les violences de la

Révolution; il chercha l’équilibre nécessaire à la France dans le salut

des États secondaires et des souverains fortifiés contre les appétits de

leurs voisins. Il y réussit: l’Europe n’en parut pas moins faire aux

Français une nécessité de la revanche, d’une alliance avec les nations

qui s’insurgeraient contre ses décrets, d’une haine tenace et

patriotique contre les Bourbons associés à ces injustices.

A la dernière heure, le tsar Alexandre Ier sembla, du moins, mieux que

ses alliés, comprendre ces exigences patriotiques, écouter, à travers le

fracas des batailles et le bruit des conversations diplomatiques, les

plaintes et les vœux des nations. On le vit épargner aux Français après

Waterloo les humiliations et les partages, prodiguer aux Polonais des

promesses d’indépendance, laisser aux Finlandais la liberté. C’est qu’il

avait, de son côté, comme les nations, une revanche à prendre sur les

souverains d’Europe, sur leurs ministres.

Cependant, le tort que Metternich et les Anglais avaient fait à ses

ambitions n’était pas de même nature que l’injure ou les violences

faites aux nations. Celles-ci n’avaient point d’intérêt à lui servir de

dupes ou d’instruments. On le vit bien, lorsque la Russie proposa au

Congrès de protéger les chrétiens de l’Empire ottoman, comme l’Europe

protégeait les nègres, en proclamant l’abolition de la traite. Ce que le

tsar réclamait, sous prétexte de générosité, c’était un mandat qui lui

confiât à titre exclusif le protectorat des chrétiens grecs dans les

Balkans, et le droit «d’intervenir contre les arrêtés de la Porte». S’il

voulait préciser, faire reconnaître par les puissances les clauses

obscures du traité de Kaïnardji, c’était pour avoir, sans l’avouer, les

moyens de rouvrir, quand il lui plairait, la question d’Orient.

Talleyrand et Metternich auraient peut-être accepté une transaction

adroite, le droit de l’Europe dans les Balkans, sinon celui des Russes:

ils se rangèrent à l’avis des Anglais qui préférèrent opposer par le

silence un refus absolu. Bientôt, sensible au langage, aux bienfaits

intéressés d’Alexandre Ier, touchée du malheur des Grecs, la France

allait joindre ses efforts à ceux de la Russie pour détruire en Orient

et ailleurs ces traités de Vienne. Elle les maudissait, et leur ruine

pourtant devait être pour elle le signal d’une nouvelle défaite plus

cruelle encore, d’une atteinte profonde, au moins évitée en 1815, à son

intégrité.

Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4] · 第 103 / 179 题