(4 juin–15 août 1813.)
Le 17 mai 1813, trois jours avant Bautzen, l’Empereur, gardant l’espoir
de décider Alexandre Ier à la paix, envoyait au quartier général des
alliés le duc de Vicence: il ne fut pas reçu. Mais, dès qu’après leur
défaite les alliés demandèrent un armistice pour négocier, aussitôt
Caulaincourt reçut l’ordre, le 26 mai, de se rendre au village de
Neudorf, et bientôt les pleins pouvoirs nécessaires pour conclure une
suspension d’armes de deux mois jusqu’au 1er août.
L’armistice de Plesswitz (4 juin 1813) était la première trêve qui se
fût produite depuis un an entre Napoléon et Alexandre, après une lutte
colossale dont leurs peuples de part et d’autre souhaitaient la fin.
Vainqueur, le tsar n’avait pas accordé aux Russes ce répit. Vaincu, il
le demandait à Napoléon: à chacune des victoires remportées par sa jeune
armée, celui-ci l’offrit et l’accepta.
La nouvelle, télégraphiée à Marie-Louise, ne pouvait qu’être agréable
aux Français. Après Lutzen et Bautzen qui permettaient à leur maître de
traiter honorablement, elle leur parut l’indice et la préface de la
paix, «le seul vœu, le besoin le plus pressant de la France», selon les
expressions de son ministre Maret. Napoléon désirait cette paix: il
répétait à Caulaincourt, le 17 mai, le 18, le 26, le 3 juin 1813:
«Cherchez à nouer une négociation directe avec le tsar. Je suis résolu à
tous les moyens de rétablir la paix continentale et générale. Si je ne
voulais pas traiter de la paix, je n’aurais pas la sottise de traiter
d’un armistice dans le moment actuel.» L’événement a prouvé que le répit
accordé par l’Empereur à ses ennemis fut une grande faute: il donna à la
coalition le temps de s’entendre et de s’armer. On ne peut cependant
reprocher à Napoléon d’avoir méconnu ce danger, ni la nécessité de
transformer cette trêve en un traité définitif qu’il annonçait à Rapp,
enfermé à Dantzig, le 5 juin. Il voulait la paix, mais il la voulait
d’une certaine manière qui trahit avec éclat l’obstination de ses
calculs personnels.
Nous avons conservé de lui l’aveu décisif dans une lettre adressée le
1er juin 1813 au duc de Bassano: «Quel serait dans cette paix le côté
d’avantages pour moi? Car pour qu’elle paraisse honorable, il faut qu’il
y ait quelque chose pour moi. Tâchez de faire parler le comte Bubna.»
Ce diplomate autrichien était venu, de la part de François II, à Dresde,
le lendemain de Lutzen, avec une lettre de son maître et des offres de
paix (14 mai). D’après les calculs de Metternich, «l’heure avait sonné
où l’Autriche devait faire reconnaître sa position aux puissances
belligérantes». Par la victoire du 8 mai, l’équilibre s’était rétabli
entre Napoléon et la coalition. Aux partis en présence, l’Autriche se
trouvait en mesure de vendre son alliance et de dicter ses conditions.
Tandis que Stadion allait vers Alexandre et réclamait de lui, pour
décider l’Autriche en sa faveur, l’affranchissement de la Hollande qui
plairait à l’Angleterre, et l’extension de la puissance autrichienne
jusqu’au Mincio (7 mai), Bubna demandait tout autre chose à Napoléon:
l’abandon du grand-duché de Varsovie et son partage entre l’Autriche et
la Prusse, l’abandon de l’Allemagne aux Allemands par la suppression du
titre qu’il avait pris de _Protecteur de la Confédération germanique_,
la restitution enfin des provinces illyriennes à l’Autriche.
On s’est beaucoup mépris sur les intentions de Metternich à ce moment:
les uns l’ont loué de s’être montré avec Napoléon pacifique et modéré;
les autres l’ont accusé d’avoir eu deux langages, pacifique à Dresde,
agressif au camp des alliés. La vérité est qu’avant de se décider pour
l’un des deux partis il faisait à chacun d’eux ses conditions:
connaissant les intentions de la Russie et de la Prusse, et sachant que
cette guerre de conquêtes devait leur rapporter à l’une l’Allemagne, à
l’autre la Pologne, il réclamait, pour les aider, l’Italie: pour être
payé, il exigeait que l’Angleterre eût satisfaction en Hollande. Ce
qu’il demandait à Napoléon d’autre part, c’était de concourir, en
donnant l’exemple de la modération, à modérer les exigences de ses
rivaux: il se contentait des provinces illyriennes, si la Russie se
trouvait écartée de la Pologne et la Prusse de la Saxe, le jour où
Napoléon renoncerait lui-même à ses créations de la Vistule et de
l’Allemagne. Ce qu’au congrès de Vienne, dans un an, Metternich
demandera aux Bourbons et obtiendra de Talleyrand, il l’exige de
l’Empereur à Dresde, au besoin par la menace. Craignant qu’il ne cède
point, il fait aux Alliés en même temps ses conditions.
Sa politique se trouva justifiée par les réponses de Napoléon au comte
Bubna, négatives, hautaines. L’Empereur ne put supporter l’idée de se
voir menacé par son allié, par son beau-père, d’avoir à subir,
vainqueur, les conditions du prince qu’il avait tant de fois vaincu. Son
indignation, à ce moment décisif, l’aveugla: dans les propositions de
l’Autriche, il ne vit plus que pièges et que trahison. «J’ai acheté,
s’écria-t-il, l’Illyrie avec un million d’hommes. Vous commencez par me
la demander, puis vous me demanderez le pays de Venise, puis le
Milanais, la Toscane, toute l’Italie enfin, outre l’Allemagne. Vous
voulez avoir des provinces: il faut que le sang coule. Je sacrifierai un
million d’hommes puisque vous voulez me déshonorer.» Se croyant menacé
de perdre l’Italie, ce domaine où s’est établie sa gloire, qu’il a
conquis par son génie sur l’Autriche et le Directoire à la fois, cette
terre où chacune de ses victoires a marqué une étape de son rêve «entre
Rome et Constantinople», il repousse à ce prix la paix que lui offre
l’Autriche. Qu’importe ce qu’on laisse aux Français, si sa part est
réduite, si l’avenir se ferme à jamais sur sa conquête et la démasque.
Au duc de Bassano, son confident, il en a fait l’aveu: toutes ses
démarches après le 16 mai le confirment.
En hâte, il a fait partir le prince Eugène pour l’Italie, dès le 12 mai.
Il lui a donné l’ordre de disposer et de concentrer son armée rapidement
à Laybach, le 18 mai, de manière à pouvoir occuper à la fin de juin une
armée de quatre-vingt mille hommes. «Mettez-vous en état, ajoute-t-il le
30 mai. Ne perdez pas un moment. La maison d’Autriche est trop
exigeante.» Dès le 28 mai, ordre est donné au duc de Castiglione de
fortifier Würtzburg et de constituer avec des troupes en formation à
Mayence une armée sur la Regnitz. Le roi de Bavière sera chargé
d’établir des relations entre Castiglione et le prince Eugène. Enfin le
2 juin, l’Empereur marque le dessein de revenir en arrière, de placer sa
jeune garde à Pirna, d’ouvrir, s’il le faut, ses opérations contre
l’Autriche dans deux mois, de l’attaquer de toutes parts, au nord et au
sud. C’est la guerre à l’Autriche que Napoléon a préparée, avant
l’armistice même. S’il a signé cet armistice, il le dit au prince
Eugène, à Clarke le 2 juin, c’est pour avoir le temps de former les deux
armées qu’il entend lui opposer en Italie, en Bohême. «Elle n’aura rien
de moi», ni l’Illyrie, ni l’Italie. Enfin, comme pour consacrer aux yeux
de tous les peuples de l’Empire son dessein de ne rien abandonner de
l’Italie, son domaine, sa conquête, le 4 juin il envoie à
l’Impératrice-régente un décret pour l’érection au mont Cenis d’un
monument en l’honneur de la victoire de Bautzen.
De ce qu’au prix de la guerre, Napoléon refusait à l’Autriche l’Italie
qu’elle ne lui demandait pas, faut-il conclure qu’il renonçait à
l’espoir de la paix? Mais s’il n’avait pas gardé cette espérance, il
n’eût pas signé l’armistice. «Si j’ai des sacrifices à faire, j’aime
mieux que ce soit au profit de l’empereur Alexandre et du roi de Prusse
qu’au profit de l’Autriche» (17 mai 1813). Excitant les rancunes,
flattant l’orgueil et l’ambition de son rival, il espérait de lui ce mot
de paix qu’il avait fatalement attendu à Moscou six mois avant. Il
pouvait croire que Bautzen, après Lutzen, rendrait Alexandre plus
traitable. Il demandait un congrès, enfin, avec l’espoir de le détacher
de la coalition par l’opposition des intérêts, par l’offre de la Pologne
peut-être. Cette entente d’Erfurt, dont le succès lui avait été si
fatal, il s’obstinait à la rechercher encore. Il tournait le dos à la
paix qui s’offrait de Vienne, sans calculer les sacrifices qu’une fois
de plus il allait exiger des Français: toujours attaché à ses ambitions
secrètes, il caressait le rêve de partager le monde avec la Russie. Ne
lui garderait-elle pas l’Illyrie, les routes de l’Italie, s’il lui
abandonnait la Pologne? C’était la paix, croyait-il, mais une paix du
moins qui le laisserait en possession. «Je veux la paix, disait-il avec
aigreur à Savary, qui lui représentait les désirs des Français, je ne
suis pas un rodomont et je ne fais pas de la guerre un métier. Mais la
solennité de la paix, l’ensemble des circonstances décideront seules
dans mes délibérations sur cette matière» (18 juin 1813). La paix pour
lui, par une entente avec la Russie, comme il l’avait dit à Maret, non
pour la France et par l’Autriche, à ses dépens, voilà ce qu’il attendait
de l’armistice de Plesswitz.
Et son calcul était si juste, à son point de vue, que, si le tsar eût
pesé ses intérêts, il l’eût accepté: la paix se faisait pour leur profit
commun. A cette époque, plus encore qu’à la fin de l’année 1812,
Alexandre Ier tint entre ses mains le sort du monde et la fortune de son
rival. Quand il entrait en Allemagne, Napoléon était en fuite, ses
armées dispersées. Alexandre pouvait à la rigueur se croire obligé de
ménager les Allemands en Pologne. Napoléon vainqueur, et l’Autriche
effrayée, l’occasion était belle de toucher, d’accord avec lui, le prix
de cette longue lutte. Metternich le sentit si bien qu’à la nouvelle de
Bautzen il entraîna son maître au quartier général de l’armée, le 1er
juin, en Bohême. Cette démarche était à la fois une menace pour
Napoléon, un encouragement pour le tsar. «Il ne fallait pas lui fournir
un prétexte de se retirer derrière la Warta et de traiter avec
l’Empereur.» C’était donc l’intérêt des Allemands qu’il ne s’arrêtât
point. Plus tard, lorsqu’à Vienne Alexandre rencontra l’Autriche et
l’Angleterre obstinées à lui refuser la Pologne, il put se rappeler le
conseil de son adversaire: «Aujourd’hui tout l’honneur de cette paix
serait à l’empereur Alexandre seul. En se servant de la médiation de
l’Autriche, cette dernière puissance, quel que fût l’événement de la
paix ou de la guerre, aurait l’air d’avoir mis dans la balance la
destinée de toute l’Europe» (17 mai 1813).
Ce fut pourtant avec l’Autriche et l’Angleterre que le tsar préféra
traiter le 14 juin, dix jours après l’armistice. «Malgré son peuple et
son armée hostiles à son entreprise», il décida souverainement de la
poursuivre. Le 19 juin, la Russie informait Napoléon qu’elle ne pouvait
conclure la paix qu’aux conditions formulées par l’Autriche, et même que
ces conditions étaient un minimum. La veille, en effet, les ministres
alliés à Opotschna s’étaient mis d’accord pour exiger plus encore de
l’Empereur, autant, s’il acceptait de négocier, qu’on pouvait espérer de
lui reprendre en combattant. Alexandre avait eu à choisir entre la paix
avec Napoléon et la guerre payée par l’Angleterre, soutenue par
l’Autriche. Il avait choisi la guerre, par colère, par rancune, par
vengeance. Nul doute qu’il n’ait subi en outre l’influence de son
entourage. Les Prussiens, Stein, Humboldt, interprètes de leurs
concitoyens, l’excitaient. On avait vu aussi le prince royal de Suède,
Bernadotte, à la nouvelle de l’armistice et de la paix qui ruinaient ses
espérances ambitieuses, accourir à Trachenberg auprès d’Alexandre, lui
fournir le concours des Anglais, le pousser à la guerre et rédiger
lui-même les articles de la coalition. Jomini abandonnait le camp de
Napoléon, irrité des injustices de Berthier, apportant au tsar sa
science et sa rancune à la fois. Moreau surtout, qu’Alexandre eût voulu
mettre à la tête des armées coalisées, jouait sa dernière partie et
prétendait n’y point renoncer. A toutes ces vengeances particulières,
Pozzo di Borgo ajoutait le poids de son autorité et de sa haine.
A Plesswitz, comme à Erfurt autrefois, Napoléon fut dupe de son rival
qu’il espérait convertir ou ramener à ses ambitions secrètes, victime
d’un faux calcul et des trahisons de son entourage qui sut exploiter les
défiances du tsar et les colères des nations. L’armistice accordé par le
tsar était un piège où il se prit. La fortune lui réservait une dernière
chance de salut qu’il négligea par une même erreur.
En signant l’armistice, Napoléon avait demandé un congrès pour diviser
ses ennemis, regagner Alexandre Ier et se venger de l’Autriche. Ce fut
Metternich qui lui procura ce congrès. Il obtint du tsar la permission
de négocier avec Napoléon. «S’il refuse notre médiation, dit au tsar le
diplomate autrichien, l’armistice cessera de plein droit et vous me
trouverez dans le rang de vos alliés; s’il l’accepte, la négociation
nous montrera que Napoléon ne veut être ni sage, ni juste, et le
résultat sera le même.» Il ajoutait: «En tout cas, nous aurons ainsi
gagné le temps nécessaire pour établir notre armée dans des positions
solides» (17 juin 1813). S’il fallait arriver à la guerre, comme
Metternich le prévoyait, la négociation donnerait le temps à
Schwarzenberg de préparer l’attaque décisive. Si, contre son attente,
Napoléon revenait à la raison, à la modération, l’Autriche se gardait
une ressource contre les ambitions de la Russie et de la Prusse. Ce fut
avec cette arrière-pensée que l’empereur François signa (27 juin) le
pacte de Reichenbach, exigeant «qu’on attendît jusqu’au 20 juillet la
réponse de la France». Pour la connaître et prendre ses mesures,
Metternich s’en alla faire à Dresde, le 25 juin, une dernière
reconnaissance diplomatique. Il savait par Bubna déjà les intentions de
Napoléon: il voulut s’en assurer et voir si la réflexion ne les avait
pas modifiées.
L’entrevue fut chaude, le 26 juin 1813, dans le palais Marcolini.
L’Empereur avait deviné les intentions de Metternich. «La grande
question pour vous est de savoir si vous pouvez me rançonner sans
combattre, ou s’il vous faudra vous jeter directement au rang de nos
ennemis. Vous ne savez encore bien lequel des deux partis doit vous
offrir le plus d’avantages. Peut-être ne venez-vous ici que pour mieux
vous en éclaircir.» Dans la bouche de l’Empereur, l’aveu est précieux:
il confirme que l’Autriche lui offrit une dernière fois la guerre ou la
paix. La paix aux mêmes conditions que Bubna avait formulées,
restitution de l’Illyrie à l’Autriche, de la Pologne à l’Autriche et à
la Prusse, de l’Allemagne aux princes allemands. «L’offre de l’Illyrie,
que l’Autriche désirait, eût été décisive», dit Pasquier. Napoléon ne
put, quoiqu’il ait plus tard affirmé le contraire, s’y résigner. Sa
colère était grande, il la marqua en jetant violemment son chapeau à
terre, de se voir à la merci de l’Autriche, obligé de lui faire, sur ses
propres conquêtes, une part qu’elle n’avait pas méritée. Au lieu
d’acheter la neutralité de l’Autriche, il voulut la contraindre et
l’intimider. Et, pour excuser aux yeux des Français, de son armée, de
son état-major las de la guerre, le refus de cette paix que son intérêt
seul lui dictait, il feignit d’avoir à rejeter des conditions que ses
ennemis se réservaient de faire, seulement en cas de guerre. «Au fait,
vous voulez l’Italie; la Suède veut la Norvège; la Prusse veut la Saxe;
l’Angleterre la Hollande et la Belgique; la Russie la Pologne. Vous
aspirez au démembrement de l’Empire français. Ma domination n’y
survivrait pas.» Comme toujours, à cette heure décisive, pour couvrir
son ambition et son intrigue, Napoléon fait appel à la tradition
française, à la tradition de gloire et de conquête. Il présente
Metternich comme un agent de l’Angleterre: c’est son thème, et jusqu’à
la fin son prétexte. Céder à l’Autriche l’Illyrie, Venise peut-être, sa
part de rêve et d’ambition, jamais; mieux vaut demander à la France, en
l’abusant, un dernier sacrifice: «Un homme comme moi se soucie peu d’un
million d’hommes.»
Metternich sortit de l’entrevue éclairé. C’était la guerre. «C’en est
fait de lui», dit-il. C’en est fait de la France que Napoléon entraîne
au combat par une dernière intrigue et un dernier mensonge. A le voir
s’obstiner dans une conquête que la France ne lui demandait pas, on ne
peut souscrire au propos de Maret: «S’il n’avait été conquérant, il
serait devenu le maître du monde.» Le vrai, c’est qu’il eût mieux fait
de se battre, et, repoussant l’Autriche, de ne pas s’obstiner à
négocier. Déterminé depuis ce moment à la guerre, Metternich s’efforça
de gagner vingt jours encore, pour la mieux préparer. Napoléon lui
accorda jusqu’au 10 août la prolongation de l’armistice, sous le
prétexte de tenir à Prague un congrès qui n’avait plus d’objet.
Les alliés de l’Autriche, désormais assurés d’elle, voulurent la guerre
immédiate. Ils accueillirent mal, craignant une ruse de Metternich,
cette prolongation d’armistice: ils ne firent connaître leur adhésion
que le 22 juillet. Napoléon refusa d’ouvrir le Congrès sous cette
menace. Ces hésitations de la Russie et de la Prusse auraient dû
l’avertir de leurs intentions hostiles. Lorsqu’il envoya cependant
Caulaincourt à Prague, le 24 juillet, il «espérait encore négocier avec
la Russie une paix glorieuse pour elle, et punir l’Autriche de sa
mauvaise foi». Il s’obstinait à poursuivre, au lieu de la paix qui
s’offrait, une paix impossible. En attendant, il se préparait à la
guerre, allait à Mayence, le 25 juillet, surveiller l’organisation de
ses armées contre l’Autriche. Jusqu’à son retour à Dresde, il
s’imaginait encore profiter du Congrès pour repousser les exigences de
son beau-père, pour fléchir Alexandre Ier. «C’est un problème»,
écrivait-il encore le 1er août à Decrès, le ministre de la marine.
Au mois d’août, Napoléon trouva à Dresde le problème résolu. Le 4 août,
il annonçait à Ney que le Congrès n’arriverait à aucun résultat et
l’invitait à se tenir prêt pour le 10 août. Il donnait les mêmes ordres
au prince Eugène, le même jour. Il savait que les Alliés ne se
laisseraient pas diviser, qu’il fallait traiter avec l’Autriche ou
perdre l’espoir de traiter. Metternich, en effet, pour éviter des débats
favorables à la tactique de Napoléon, dès l’ouverture du Congrès, le
réduisait à un échange de notes écrites, concertées entre l’Autriche, la
Prusse et la Russie. Le médiateur seul s’était réservé le droit de
parler: il fallait écouter ses conditions, les accepter avant le 10
août. Napoléon et Metternich s’étaient mesurés: le diplomate avait
vaincu le conquérant, sans se livrer d’ailleurs jusqu’à la dernière
heure aux plans de conquête de la Russie et de la Prusse. «Jusqu’au 10
août, disait-il encore le 31 juillet à Narbonne, nous n’avons pas
d’engagement.»
Napoléon, le 4 août, avait pris parti. Perdant l’espoir de se concilier
la Russie, obstiné à repousser l’Autriche, il a choisi la guerre, et
depuis qu’il s’est ainsi décidé, il a dicté, chaque jour, ses ordres à
ses généraux, Macdonald, Davout, à Daru. Voulut-il donner alors une
satisfaction à ses ministres, à Maret, à Caulaincourt, et rejeter sur
l’Autriche la responsabilité de la rupture, quand il se décida le 5 août
à expédier un courrier à Caulaincourt le chargeant de faire «par une
voie extra-ministérielle» une démarche pacifique auprès de Metternich?
On serait tenté de le croire, d’après le ton qu’il prit. «Si les alliés
désirent commencer les hostilités, Sa Majesté a le même désir.» C’était
aussi une dernière mesure d’intimidation contre l’Autriche: «L’Empereur
Napoléon se trouve dans un état de guerre plus brillant qu’il ne pourra
l’être.» Metternich fit attendre jusqu’au 8 août la réponse de son
maître: Napoléon, averti le 9 «que la paix du monde était encore entre
ses mains», prit à son tour vingt-quatre heures de trop et différa de se
prononcer au delà du terme de l’armistice qui expirait le 10 au soir. Le
11 août seulement, Caulaincourt put annoncer que son maître acceptait
les conditions de l’Autriche et renonçait à une partie des provinces
illyriennes. Depuis la veille au soir, l’empereur François avait remis
au duc de Vicence son ultimatum et sa déclaration de guerre. Le congrès
de Prague était rompu.
Caulaincourt fut au désespoir. Il avait depuis un mois plaidé auprès de
Napoléon la cause sinon de l’Autriche, du moins de la paix et de la
France. Initié depuis longtemps aux vues ambitieuses du maître, il avait
eu le courage de lui dire: «Cette paix, sire, pourra coûter quelque
chose à votre amour-propre, mais elle ne coûtera rien à votre vraie
gloire, car elle ne coûtera rien à la grandeur de la France.»
L’ambassadeur lutta même contre la fatalité de cette guerre désormais
inévitable. Auprès de Napoléon, Maret appuyait encore le 13 août à
Dresde les efforts que Caulaincourt fit jusqu’au 14 août pour convaincre
Metternich. Tous deux arrachaient enfin à Napoléon «l’abandon de
l’Illyrie». Mais trop tard: l’empereur François n’était plus libre. Le
16 août Alexandre Ier, arrivé à son quartier général, exigeait la
guerre.
Elle commença aussitôt avec des conditions beaucoup plus dures que
l’armistice et la médiation de l’Autriche n’en auraient pu alors
procurer. Retardées par la victoire de Dresde (27 août), préparées par
les défaites de Grossbeeren (23 août), de Kaltzbach (26 et 27 août), et
surtout de Kulm et de Dennewitz (30 août, 6 septembre), les batailles
sanglantes des 16, 18, 19 octobre à Leipzig devaient précipiter les
Français hors d’Allemagne. A un an d’intervalle, avec moins de désordre,
ce fut la retraite d’Allemagne, après la retraite de Russie. Elle eût pu
être fatale, si les troupes de la Bavière, dont le roi s’était déclaré
contre Napoléon (8 octobre 1813), avaient réussi à fermer aux Français,
comme elles y tâchèrent, les passages de la Kintzig, à Hanau. Tous les
Allemands, aidés des Russes, étaient en armes sur les rives du Rhin, le
2 novembre: Wellington avec les Anglais, poursuivait Soult vaincu à
Vittoria (21 juin 1813), arrivait sur la Bidassoa. Seul, Eugène
Beauharnais disputait encore avec quelque succès l’Italie aux
Autrichiens.
«C’est le commencement de la fin», s’écriaient certains Français, au
témoignage du duc de Bassano. C’était assurément le second acte du drame
qui se précipitait. Il semblait que les crises successives en fussent
réglées par une sorte de fatalité, par la répétition des mêmes fautes:
la retraite de Russie après la poursuite et l’attente inutile à Moscou
d’un accord avec le tsar qui ne se fit pas; la retraite d’Allemagne,
après la même recherche aussi vaine, à Plesswitz et à Dresde, d’une
entente directe entre la Russie et la France. Et, de plus en plus, au
service d’Alexandre et contre l’Empereur, les peuples se groupent,
exaspérés par les levées d’hommes et d’impôts incessantes: les Russes,
puis les Prussiens en 1812, l’Allemagne tout entière en 1813, les
Hollandais qui le 2 décembre rappellent le prince d’Orange, les Italiens
bientôt excités par l’Angleterre.
Dans cette ligue enfin des souverains et des peuples, on retrouve la
haine et les ambitions implacables des Anglais unies à la rancune du
tsar, et l’action persistante des lieutenants infidèles de l’Empereur,
élevés à la faveur, formés à l’école de son ambition, intrigants qui se
retournent contre l’intrigue du maître, pour la reprendre à leur profit.
Tel Bernadotte qui rêve de remplacer Napoléon, qui sert de lien à
Trachenberg entre les Anglais et le tsar: il répand les brochures et les
proclamations anonymes à la France, et prépare un gouvernement de
maréchaux dont il sera le chef, se croyant en mesure d’arracher à
l’ennemi qu’il a excité et servi «les frontières naturelles de la
vieille Gaule et de la Révolution». Tel Murat, que Napoléon a rappelé
auprès de lui à Leipzig pour l’empêcher de trahir, et qui, dès le
lendemain de la bataille, reprend avec l’Autriche des intrigues
commencées depuis un an: il espère obtenir des Alliés au moins l’Italie,
s’ils donnent la France à Bernadotte. Le roi de Suède intrigue avec
Masséna et promet de lui procurer la Provence. Murat passant par Bâle en
1813 excite Louis-Napoléon et l’invite à rentrer en Hollande par le
secours des Alliés. Et si le frère de l’Empereur, par un reste de
pudeur, hésite à négocier avec ses ennemis, il essaie du moins de
retrouver sa couronne dans ce pays, affranchi du joug des Français.
Enfin à Paris même, l’opposition active de Savary, de Fouché rentré en
grâce pour trahir, de Berthier même, impose à Napoléon le renvoi de
Bassano des affaires étrangères et le choix de Caulaincourt (novembre
1813).
Ainsi l’Empire est ruiné en 1813, par les causes qui depuis 1810
annoncent et préparent sa chute: les trahisons, les intrigues, la
désobéissance des serviteurs, leurs mauvais offices auprès des peuples
fatigués du gouvernement impérial; les revendications légitimes de ces
peuples que Napoléon ne comprend pas ou refuse d’entendre, leur révolte;
l’obstination enfin du conquérant à vouloir, depuis Erfurt jusqu’à
Plesswitz, régler, avec le tsar et le roi d’Angleterre, conquérants
comme lui, soit par la guerre où il entraîne sans succès l’Europe
impatiente, soit par la diplomatie où son génie s’épuise en efforts
vains, le partage de l’Orient, objet suprême et inavoué de ses rêves
ambitieux.
On s’est demandé si, avant le désastre de Leipzig, Napoléon aurait pu
prévenir la catastrophe en acceptant les conditions de l’Autriche. Il
n’y a pas de doute que Metternich redoutait les révolutions d’Allemagne
et l’ambition de la Russie autant que les projets de Napoléon sur
l’Orient. Obtenir pacifiquement l’abandon de ces projets par la reprise
des provinces illyriennes lui eût paru préférable à une guerre trop
avantageuse au roi de Prusse et au tsar. «Si l’Angleterre, faisait-il
dire à Londres le 13 février, veut se ménager une puissance qui puisse
contenir l’ambition de la France et celle de la Russie, elle doit
souhaiter la conservation intacte, par la paix, de l’Autriche.»--«La
grande force de la Russie, ajoutait un mois après Metternich, a besoin
d’un contrepoids puissant, qui se trouve naturellement dans la puissance
française.» Les communications secrètes du cabinet autrichien avec ses
agents, à qui forcément Metternich devait parler clair, trahissent son
dessein de fixer dans une même paix continentale les ambitions rivales
des deux Empereurs. Tout, la guerre même, plutôt que de les laisser
séparément renouveler l’alliance de Tilsitt. Mais la paix de préférence,
avec le regret sincère d’y trouver Napoléon de moins en moins disposé,
pour prévenir les menaces de la convention de Kalisch, «un événement de
la plus haute importance, le seul qui dût faire réfléchir l’Autriche et
lui inspirer les _réflexions les plus sérieuses_». Les craintes de
Metternich offraient à Napoléon une ressource précieuse, qu’il aurait dû
saisir et payer volontiers de la cession de l’Illyrie. Lutzen n’était
point Austerlitz, ni Bautzen Friedland.
Et pourtant, impuissant à se détacher de son rêve, Napoléon refusa au
prix de l’Illyrie la paix, dans l’espoir chimérique «de partager le
monde en deux». Aux profits du traité de Presbourg, il croyait pouvoir
joindre en 1813 les avantages de Tilsitt. Il appelait à Dresde la
Comédie-Française, comme s’il allait revenir avec Alexandre «toujours
son ami» aux beaux jours d’Erfurt. Tandis qu’il espérait encore, avec la
collaboration du tsar, donner à l’édifice qu’il avait élevé le décor
oriental et les proportions d’un empire asiatique, seuls capables de
satisfaire son imagination ambitieuse, il ferma les yeux sur le travail
qui depuis quatre ans en ébranlait les fondements: la poussée des
peuples, les coups des souverains, les mines pratiquées par des mains
perfides sous les murs mêmes de l’enceinte. Et l’édifice s’écroula d’un
coup, à Leipzig.