Le 8 février 1813, à Breslau, un naturaliste norvégien, Henrich
Steffens, interrompait sa leçon à l’Université, convoquait les étudiants
autour de sa chaire, et tout ému, les larmes aux yeux, annonçait que
l’heure était venue de réaliser les espérances formées dans son cœur,
dans son monde depuis 1808, la délivrance de l’Allemagne, de l’Europe, à
l’appel de la Prusse régénérée. «Steffens, je vous souhaite bonne
chance, écrivait au professeur de Breslau Scharnhorst, le réorganisateur
de l’armée prussienne, vous ne pouvez savoir ce que vous avez fait.» Il
venait de donner le signal d’un grand mouvement national à sa patrie
d’adoption. Il avait justifié les conseils que Stein en 1808 laissait
aux Allemands, que ses successeurs avaient suivis en fondant
l’Université de Berlin. «C’est de l’éducation et de l’instruction de la
jeunesse que nous devons le plus attendre.»
La jeunesse répondit au premier appel de Steffens: elle s’arma avec lui
à Breslau. A Berlin, à Halle, à Kœnigsberg, même enthousiasme, qui
s’étendit aux classes supérieures des gymnases. La bourgeoisie,
magistrats, fonctionnaires, les femmes furent gagnés par cet exemple: on
s’enrôlait; les dons patriotiques affluaient au gouvernement prussien.
Dès le 19 février, Metternich constatait et prévoyait avec tristesse la
nature et la portée de cet élan national: «la Silésie est en proie à la
plus terrible agitation; il en est de même en Bohême, la Westphalie, le
Tyrol s’agitent. Je ne m’aveugle point sur les conséquences de ces
mouvements populaires: provoqués au nom de l’honneur et de
l’indépendance de l’Allemagne, ils ne tarderont pas à briser tous les
liens politiques et sociaux. Croyez, disait-il à l’envoyé de France, que
dans peu de temps l’insurrection de Prusse s’étendra jusqu’au Rhin.»
C’était «une croisade allemande qui commençait, une guerre sacrée pour
la patrie germanique, délivrée et unie», selon les expressions de Kœrner
et de Arndt, le rêve de Stein réalisé. On comprend, par le rôle que les
patriotes avec le réformateur de la Prusse réservaient aux Hohenzollern
dans cette croisade, l’effroi de Metternich. Le roi Frédéric Guillaume
III, en voyant les Russes envahir ses provinces et la France l’inviter à
les défendre, avait d’abord été repris par les mêmes angoisses qu’à la
veille de la guerre. Ses conseillers lui criaient en vain: «C’est le
moment: l’heure de la vengeance est sonnée.» Par timidité, il craignait
de rompre avec la France, désavouait York et sa convention de Tauroggen,
s’affligeait de l’influence qu’Alexandre Ier donnait à Stein: il
refusait de se déclarer si l’Autriche ne l’y autorisait. «Sans
l’Autriche, rien à faire.»
Ce fut dans ce dessein que le 18 janvier 1813 Frédéric-Guillaume se
transporta à Breslau, attendant, pour se décider, la réponse des
Habsbourg. Au lieu de prendre hardiment la direction de l’Allemagne, il
semblait encore docile aux ordres que depuis si longtemps celle-ci avait
attendus de Vienne. Et justement, dans ce pays de Silésie où Frédéric II
avait par la conquête affirmé l’indépendance des Hohenzollern, le peuple
allemand invita son successeur à remplir sa destinée, à grouper autour
de la Prusse les espérances et les forces de la patrie. Le roi était
sceptique, prêt à dire comme les vieux Prussiens, comme York lui-même le
disait en 1808: «L’Allemand ne se prêtera jamais à une guerre de Vendée,
à des Vêpres Siciliennes.» Il fut entraîné, «incapable, selon les
expressions d’un de ses agents, de maîtriser ce mouvement national;
exposé, s’il le négligeait, à une révolution.» (20 février 1813.)
Ce fut alors que, dans cette dernière défaillance de la royauté, on put
apprécier l’importance des efforts faits par Stein et Hardenberg pour
remplacer le mécanisme d’État prussien par la collaboration de la nation
et de l’esprit public à l’œuvre royale. Après avoir enfin signé la
convention de Kalisch, sous la pression des patriotes, Frédéric
Guillaume se décida à faire appel à son peuple (17 mars 1813): cet appel
tardif n’était qu’une réponse impatiemment attendue aux programmes
formulés depuis un mois, déjà réalisés du patriotisme prussien. Toute la
Prusse s’était levée: et, comme ses réformateurs avaient prévu non
seulement le réveil de la nation, mais la nation armée, que chacun
donnait volontairement pour l’entretenir, une force redoutable,
régulièrement organisée par les décrets du 17 mars et du 21 avril sur la
Landwehr et la Landsturm, sortit immédiatement de cette prise d’armes
populaire. On comptait bien que l’exemple donné par la Prusse serait
suivi par l’Allemagne: un officier prussien, ancien partisan de la
campagne stérile de Schill, Lutzow, enrôlait à Berlin dans ses
_chasseurs noirs_ les jeunes patriotes pour les entraîner à la conquête
patriotique des autres Universités. C’était une cohorte de soldats et
d’apôtres. Iahn, l’homme d’action, Kœrner, le poète, accouraient de
Berlin et de Vienne; Allemands de tous pays se groupaient autour d’eux
et commençaient, invoquant les leçons de Fichte, aux appels de Arndt, la
propagande à l’Université d’Iéna (mars 1813). En ce «printemps de la
liberté», la Prusse saisissait la primauté de l’Allemagne, que son roi
eût laissé échapper: en même temps que de son indépendance, elle se
chargeait de son unité.
Si l’on songe que dans l’année 1812, à l’autre extrémité de l’Europe,
l’Espagne, comme la Prusse, en présence des armées étrangères, achevait
de se donner une vie nationale nouvelle, on comprend l’importance de
l’incendie qui, après avoir couvé cinq ans, éclatait de toutes parts
contre la domination napoléonienne, de l’Oder jusqu’aux Pyrénées. Ce
n’était plus une nation désemparée, privée par l’absence de son roi des
seules garanties de son indépendance, que celle à qui Joseph et Soult
s’efforcèrent de disputer Madrid perdue le 10 août 1812 après les
_Arapiles_, reprise le 2 novembre, définitivement évacuée le 23 mars
1813. Depuis la réunion à Cadix de ses Cortès légalement élus (24
septembre 1810), l’Espagne rajeunie et retrempée par le malheur a
proclamé la souveraineté du peuple; elle s’est donné une Constitution
(18 mars 1812) qui, malgré des emprunts maladroits, improvisés à la
Révolution française, est pourtant la charte d’une nation. Envahie,
mutilée par les Français, elle a trouvé, en les combattant, cette
conscience et cette vie nationale, qu’en 1789 ceux-ci souhaitaient à
tous les peuples de l’Europe. Et le droit que les Espagnols se sont
donné fortifie et consacre les efforts spontanés, presque inconscients,
parfois incohérents de leur longue résistance à l’étranger. Aux
guérillas des provinces, des villes et des paysans a succédé la guerre
nationale, appuyée sur le talent de Wellington et les subsides de
l’Angleterre.
Incendie de Moscou, réveil de la nation prussienne, victoires des
Espagnols, efforts des patriotes allemands, et jusqu’en Hollande, menées
des chefs orangistes, la crise est ouverte: les excès de la conquête
française, le patriotisme et la haine du conquérant ont armé enfin les
nations contre Napoléon. Leur résistance s’est groupée autour de
l’adversaire qui l’a fait reculer et se déclare leur champion. A
Breslau, le tsar a, le 19 mars, resserré son alliance avec Frédéric
Guillaume, promis son concours fidèle à la nation prussienne, la liberté
à l’Allemagne. Et, avant de remettre le commandement des armées à
Wittgenstein, le 25 mars 1813, Kutusoff a lancé cet appel aux Allemands:
«La levée en masse doit combattre à outrance.»
«C’est une guerre bien différente, disait alors le ministre prussien
Hardenberg à l’envoyé d’Autriche, de toutes celles que nous avons faites
jusqu’ici.» Reprenant son duel contre Napoléon, Alexandre Ier appelle à
son aide les peuples d’Allemagne. Après la croisade russe qui lui a
donné la victoire, une croisade européenne qui par de nouvelles
victoires le laissera seul maître de régler au gré de son ambition la
question d’Orient.
Contre la Révolution française dont l’esprit de conquête s’est incarné
dans Napoléon et ses armées, l’Europe s’arme en 1813 au nom des nations,
comme elle avait paru s’armer vingt ans plus tôt pour une croisade
monarchique, soi-disant afin de venger Louis XVI et les souverains. Le
parlement anglais votait en novembre 1812 des secours aux Russes
victimes de leur héroïsme, célébrait comme un triomphe du droit le
succès de Wellington à Salamanque. Il allait bientôt de la même manière
appuyer les revendications de l’Italie et de la Hollande. La Russie et
la Prusse se chargeaient de l’indépendance allemande, et leur zèle pour
les peuples parut aller si loin qu’à Breslau ils mettaient en demeure
les princes allemands de choisir entre Napoléon et leurs sujets
affranchis volontairement ou non. On eût dit que les chefs de la
coalition se mettaient à la tête d’une armée révolutionnaire capable,
autant que les armées de la Convention, de briser les souverains s’ils
soutenaient la cause de l’Empereur. Et Bernadotte enfin allait combattre
Napoléon, avec la prétention d’être pour la France un Guillaume III, «le
noble héros qui élevé dans son sein ferait son entière délivrance».
«La vengeance des peuples», c’est le nom que les historiens allemands
donnent à cette guerre de 1813, au fond pourtant ne différait guère de
la coalition formée en 1793 «pour venger les rois». Le mot d’ordre seul
avait changé: avec d’autres prétextes, les États européens se
préparaient encore à exploiter, au profit de leurs appétits, de leurs
intérêts égoïstes, et de leurs ambitions, les excès et les crises de la
puissance française.
L’Angleterre réclamait le prix de la lutte, le maintien de ses
conquêtes. Elle prétendait, après avoir écarté Napoléon de l’Orient,
chasser les Français de la Belgique et de la Hollande: elle ne les y
avait laissés qu’à regret depuis 1793. Libérateur de l’Espagne,
Wellington la gouvernait comme un tyran, et lui refusait, en lui donnant
l’indépendance, la liberté. Par les conflits du généralissime anglais et
des constituants à Cadix, on voyait déjà que le peuple espagnol était et
devait rester aux mains des Anglais un instrument. D’autre part les
proclamations populaires de Kalisch et de Breslau masquaient des
conventions d’État, des combinaisons de conquête entre la Prusse et la
Russie. Pour livrer la Pologne, un peuple tout entier aux Russes qui
soi-disant allaient la reconstituer, les Prussiens se préparaient, au
nom de l’indépendance germanique, à l’annexion de la Saxe. C’était là la
condition formelle de leur entente qui laisse plus d’un doute sur la
sincérité de Blücher s’écriant: «Vaillants Saxons, l’heure de la
délivrance est venue. Aux armes, levez l’étendard contre vos
oppresseurs. Soyez libres.»
Si Bernadotte à son tour voulait sauver la France, pourquoi se
faisait-il attribuer comme domaine l’un des rares débris de son empire
colonial, la Guadeloupe? Et pour entraîner les Suédois dans son
intrigue, ne leur offrait-il pas, autorisé par ses alliés qui ne
consultaient pas les Danois, la conquête du peuple norvégien? La
déclaration de guerre enfin d’Alexandre Ier au «tyran» valait les
imprécations de Catherine II contre les jacobins: en excitant le
patriotisme allemand comme sa grand’mère en 1792, en armant comme elle
la Suède et les Allemands, le tsar voulait avoir les coudées franches.
De tous il déploie l’ardeur la plus vive à prêcher cette croisade des
peuples. Au fond, l’Empire n’est pour lui, comme la Révolution, qu’une
diversion. Son objet direct et personnel, c’est encore et toujours la
Pologne. Ainsi dans ce cri de haine qu’il provoque et pousse contre
Napoléon, écho des colères de Catherine contre la Convention, entraient
plus de calculs encore que de passion.
On le vit clairement à l’attitude de l’Autriche. Pour elle, il était
singulièrement dangereux d’abandonner à la Prusse l’honneur
d’affranchir, de bouleverser et d’accaparer l’Allemagne, plus dangereux
encore de laisser la Russie maîtresse de la Pologne, en récompense des
services rendus aux patriotes prussiens. La convention de Kalisch
menaçait l’Autriche autant que la France. Metternich savait que le tsar
et son allié entreprenaient «une guerre de conquête», qu’il fallait y
prendre part, ou se retirer le droit, quand la paix se ferait, d’être
consulté.--Mais, on n’avait pas prévu à Vienne une défaite aussi prompte
de Napoléon, et l’on ne se croyait pas en mesure de l’attaquer
immédiatement. Comme d’autre part il ne convenait pas à l’empereur
François d’appeler aux armes les populations de l’Autriche, le moment ne
lui paraissait pas venu de se déclarer avant la concentration de ses
armées en Bohême.
C’est alors que Metternich inventa la _médiation armée_, médiation pour
rester neutre encore et travailler à la paix, armée, pour faire la
guerre, s’il le fallait au moment opportun. Si l’on compare ce procédé à
l’attitude de l’Autriche dans les premières coalitions contre la France,
on saisit dans les deux cas des arrière-pensées du même genre. En
déclarant la guerre à la Révolution, les Habsbourg s’étaient bien gardés
de s’engager à fond, se réservant de surveiller les ambitions de la
Prusse sur l’Allemagne, les desseins de Catherine II sur la Pologne.
Vingt ans après, ce n’était pas encore pour faire des conquêtes, c’était
pour surveiller celles de leurs voisins qu’ils armaient. N’était-ce pas
la preuve que la coalition où ils allaient entrer n’était désintéressée
qu’en apparence? Lorsque Metternich apprit le 9 avril 1813 que les
Anglais se refusaient formellement à rien céder de leurs conquêtes
coloniales en échange des conquêtes françaises sur le continent, la
preuve fut complète. L’Europe déclarait la guerre à Napoléon: elle
invoquait le droit contre la force, et se préparait d’autres maîtres.
Les vengeurs qu’elle appelait méditaient la vengeance à leur profit.
Si las qu’ils fussent de la guerre, les Français ne s’y trompèrent
point. Ils demeuraient décidés à garder leurs conquêtes, en face de ceux
qui les leur reprochaient pour en faire à leur tour. Les guerres de la
Révolution avaient enraciné dans leur esprit ce préjugé que l’égalité et
les provinces conquises de leur sang étaient des biens inséparables. Le
prestige militaire de l’Empereur leur paraissait la garantie de ces
biens. Ils avaient en lui une confiance sans bornes: ils le
considéraient comme «infaillible». Étant encore à Smolensk, Napoléon
avait appris le succès momentané du complot de Malet: quelques hommes
isolés, en répandant le bruit de sa mort, avaient pu emprisonner ses
fonctionnaires et se saisir un instant de la capitale. Cette nouvelle
avait contribué à son retour précipité. Il retrouva son autorité
intacte. L’attitude des Français l’encouragea à la résistance.
Son premier soin fut de l’organiser. De la conscription levée en 1812,
avec un an d’avance, il avait sur pied cent quarante mille conscrits
déjà mobilisés et exercés. Des conscriptions antérieures, il rappela
cent mille hommes qui s’étaient fait exempter ou remplacer. Il fit
partir pour la frontière les cohortes de garde nationale, les compagnies
que les préfets s’étaient formées dans les départements, trente mille
marins. Dans les arsenaux, on trouva près de mille canons avec des
affûts tout neufs. On obligea les nobles ou la bourgeoisie aisée à
donner leurs fils, pour reformer à leurs frais, sous le titre de _gardes
d’honneur_, la cavalerie qui manquait. Peu à peu cinq cent mille hommes
durent de nouveau s’acheminer au delà du Rhin à peine équipés et
instruits. «L’imagination reste confondue, dit un témoin contemporain
(Pasquier), quand on songe à tout le travail qu’il a fallu faire et aux
ressources en tout genre qu’il a fallu trouver pour lever, habiller,
équiper, fournir de munitions dans l’espace de cinq mois une pareille
armée.» Ce qui surprend plus encore, c’est de voir les Français ruinés
par la guerre au point de souhaiter la paix avec passion, attristés du
départ de leurs enfants «pour de nouvelles boucheries», se résigner
cependant. Pour garder leurs conquêtes remises à la garde de l’Empereur,
ils montraient sinon un enthousiasme, du moins un esprit de sacrifice
tel qu’en d’autres temps pour sauver leurs frontières.
Le courage de ces troupes improvisées égala devant l’ennemi la bravoure
des plus vieilles troupes. Elles reçurent à Lutzen le baptême du feu (2
mai 1813), et leur premier effort suffit à arrêter l’ennemi. La Saxe fut
reprise aux Prussiens, trop pressés d’acquérir l’objet de leurs
convoitises. Les routes de l’Allemagne se trouvèrent fermées aux Russes.
La victoire eût été plus complète, si Napoléon avait disposé de la
cavalerie nécessaire à la poursuite de l’ennemi. Ce fut avec son armée
même qu’il poursuivit Blücher et Wittgenstein en Lusace. La bataille de
Bautzen lui ouvrit la Silésie, tandis qu’au nord Davout reprenait
Hambourg (20, 21 mai). Les Français entraient victorieux à Breslau, le
1er juin: dans la ville où les souverains avaient concerté leurs
conquêtes, où la nation prussienne avait proclamé son dessein
d’affranchir l’Allemagne, la France affirmait sa volonté de ne point
reculer. Les Russes, plus lassés qu’elle, parlaient de se retirer en
Pologne. Les patriotes prussiens faisaient des efforts désespérés pour
ressaisir leur rêve qui leur échappait. Les Anglais envoyaient un de
leurs meilleurs diplomates en Silésie, lord Cathcart, pour rallier,
exciter, relancer les coalisés hésitants. Ils comptaient surtout sur
l’entrée en campagne de Bernadotte, débarqué le 18 mai à Stralsund; ils
invitaient l’empereur d’Autriche à se déclarer enfin. Si le centre de la
coalition paraissait faiblir, ne pouvait-on, en jetant sur les flancs de
la Grande Armée deux nouvelles armées intactes et considérables,
affranchir l’Allemagne, et vaincre Napoléon encore malgré ses victoires?