Lorsque les souverains victorieux, s’approchant du Rhin à la suite de
leurs armées, se réunirent et s’arrêtèrent le 6 novembre 1813 à
Francfort, Metternich déclara que «le but de la guerre de 1813 était
atteint, Napoléon étant rejeté de l’autre côté du Rhin». L’Allemagne
était délivrée, la Hollande soulevée, l’Italie à ce point détachée que
Murat négociait pour s’y tailler un royaume national, l’Espagne
affranchie et restituée aux Bourbons par le traité de Valençay (8
décembre 1813). Tous les peuples que l’Empire avait groupés ou absorbés
reprenaient leurs libertés et leurs droits. La guerre des peuples, de
l’aveu de Metternich, était terminée. Celle des rois ne l’était pas. Ils
n’avaient pas touché le prix des services rendus à l’Europe, que leur
ambition escomptait depuis un an. C’était à Paris qu’ils allaient pour
dicter à l’Europe leurs conditions. Outre que le tsar voulait par
l’occupation de Paris faire oublier la profanation de Moscou, et les
Prussiens venger les misères de leur patrie, il leur fallait surtout
être assurés de la France, pour régler à leur guise le sort de l’Europe.
D’ailleurs sur la façon de se procurer cette sûreté, ils différaient
d’avis: le tsar Alexandre se flattait de réduire les Français par
l’effet de sa gloire et de sa bonne grâce, par un appel adroit à leurs
passions révolutionnaires. Blücher et son maître voulaient tout
bonnement les écraser, les terroriser. «L’entreprise n’était pas facile
d’adopter une même ligne de conduite.» Metternich, qui faisait cette
remarque, trouva une méthode intermédiaire, en donna la formule et la
fit accepter.
La guerre de 1814 devait être, comme le voulait la Prusse, une guerre
inexpiable, mais à Napoléon, non aux Français. L’Empire était abattu:
pour se le partager, on porterait à l’Empereur des coups décisifs, en
expliquant aux nations que leur sécurité n’avait pas paru conciliable
avec le maintien de Napoléon. La continuation de la guerre se trouverait
ainsi justifiée par une dernière prévoyance de leurs sauveurs. Ce plan
adopté, il ne restait plus qu’à trouver, qu’à forger au besoin une
preuve concluante du caractère intraitable de Napoléon, de son
entêtement à refuser la paix. Ce fut l’objet des _négociations de
Francfort_.
Un diplomate français, prisonnier des Alliés, Saint-Aignan, fut chargé
de porter à Paris des propositions de paix assez acceptables pour que
l’Empereur pût être accusé à souhait, s’il les rejetait, d’avoir voulu
la guerre jusqu’au bout: on lui offrait la France réduite et ramenée aux
frontières de 1795, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées, à ses frontières
naturelles enfin. Le 13 novembre 1813, Napoléon recevait ces ouvertures:
le jour même Bassano, qui les jugeait inespérées, présentait à son
maître une réponse immédiate, un projet d’acceptation formelle. Par une
faute suprême, Napoléon substitua au projet de Maret une réponse vague:
il acceptait de négocier, sans indiquer les bases, nommait un
plénipotentiaire et demandait un Congrès à Mannheim. Eut-il, à cette
heure encore, l’espoir de soustraire Alexandre à ses alliés? Ce qui
semblerait l’indiquer, c’est qu’il offrit la paix «sur la base de
l’indépendance des nations, au point de vue continental et maritime». On
eût dit qu’il prenait les formules du tsar pour le détacher de
l’Angleterre. Assurément il ne refusait pas de traiter: mais au point où
il était réduit, c’était une méthode funeste que d’avoir l’air seulement
d’hésiter. Il fallait saisir l’occasion au vol: les Alliés eux-mêmes
avaient redouté qu’il ne le fît. Ils eussent été fort embarrassés d’être
pris au mot. «Si dès l’instant, écrivaient à la fois Talleyrand et
Metternich, qu’on lui fit cette proposition, il eût fait partir un
plénipotentiaire avec pouvoir de signer, les Alliés ont depuis avoué
qu’ils n’auraient su comment se rétracter.» Ses hésitations, quoique
très courtes, le perdirent.
La trahison s’en mêla, achevant sa perte comme elle l’avait préparée. En
même temps que sa réponse, les souverains reçurent des avis de Paris
envoyés par deux hauts fonctionnaires de l’Empire qui encourageaient
l’ennemi à compter sur les Français contre leur maître. Le 1er décembre
1813, le conseil des alliés à Francfort décidait la guerre contre
Napoléon. A défaut d’un refus formel, ses lenteurs pouvaient servir de
prétexte. Il fallait le saisir sans délai: le lendemain, en effet,
l’Empereur, appelant Caulaincourt au ministère, l’autorisait à souscrire
sans réserve aux conditions de ses vainqueurs. Cette note ne leur
parvint à Francfort que le 7 décembre. Depuis huit jours, l’Europe avait
appris par un manifeste que Napoléon s’était refusé à la paix et qu’il
était légitime et nécessaire de lui faire la guerre. Quinze jours après,
les troupes de la coalition franchissaient le Rhin (21 décembre 1813):
l’aile droite, composée des forces prussiennes sous les ordres de
Blücher, de Mayence se dirigeait sur les Ardennes; le gros de l’armée,
Russes et Autrichiens, dirigé par Schwarzenberg de Bâle sur Mulhouse
(janvier 1814), atteignait Langres par Colmar et par la Franche-Comté;
l’aile droite confiée au comte Bubna, de Schaffhouse jusqu’à Lyon et
Genève qu’il occupa vite, devait couper les communications de la France
avec l’Italie.
Le plan militaire et diplomatique des Autrichiens avait prévalu et
s’exécutait à leur gré. Si les armées de la coalition faisaient ce
détour par la Suisse, au mépris de sa neutralité, malgré les désirs
opposés d’Alexandre et de Blücher, c’était évidemment pour garantir
avant tout à l’Autriche sa part, l’Italie, défendue encore par le prince
Eugène qui se trouvait désormais isolé et cerné. La guerre des rois
contre Napoléon se faisait au gré de l’Autriche qui en avait dicté le
plan.
Si l’Empereur avait disposé à temps de forces suffisantes, l’ambition de
l’Autriche aurait pu être fatale à la coalition. Les Prussiens isolés
pouvaient être écrasés comme en 1792: Brienne, où Blücher éprouva une
sanglante défaite, parut rappeler Valmy (31 janvier). Mais Napoléon
manquait de troupes pour achever sa victoire, en poursuivant Blücher:
170 000 hommes étaient restés dans les places allemandes, dispersés;
30 000 se trouvaient isolés au delà des Alpes, 20 000 retenus sur les
Pyrénées. L’Empereur disposait à peine de 40 000 hommes, en attendant
que les conscrits appelés dès son retour à Paris eussent reçu quelque
instruction et des armes. Il ne put empêcher les Prussiens, après leur
défaite, de rejoindre l’armée de Schwarzenberg à Bar-sur-Aube, et fut
réduit à se défendre le lendemain de sa victoire. A la Rothière, le 1er
février 1814, la coalition remportait sur Napoléon son premier succès,
en terre française. Elle le crut décisif: les officiers se donnaient
rendez-vous dans huit jours à Paris. Le tsar se préparait à partir pour
la capitale d’où il donnerait la paix au monde. Un conseil de guerre,
tenu à Brienne le 2 février 1814, régla la marche en avant des coalisés.
Blücher gagnait, le 4 février, la vallée de la Marne, Schwarzenberg
descendait par Troyes celle de la Seine. Napoléon se retirait sur Nogent
le 6 février 1814.
Tandis que les armées commençaient ces opérations décisives, un congrès
de diplomates, le dernier où Napoléon devait être représenté, s’ouvrait
à Châtillon le 4 février 1814. C’était la réponse tardive à la
proposition que l’Empereur avait faite de négocier à Mannheim: pourquoi
cette réponse et ce congrès? Pourquoi les alliés, après s’être arrangés
pour esquiver en décembre le congrès de Mannheim, l’acceptaient-ils en
janvier, l’ouvraient-ils au lendemain d’une victoire qui paraissait le
couronnement de leurs efforts? On sait que le tsar Alexandre Ier
désapprouva et combattit cette concession apparente. C’était Metternich,
appuyé par Castelreagh, qui la lui avait imposée.
La décision commune en avait été prise à Langres, le 29 janvier 1814,
sur la menace qu’avait faite l’Autriche de retirer immédiatement ses
armées. C’était la suite du plan que Metternich avait proposé et fait
approuver à Francfort, un moyen suprême de prouver à l’Europe et aux
Français que Napoléon seul obligeait les Alliés à la guerre et aux
conquêtes. Au lendemain d’une invasion, les vainqueurs avaient le droit
de fixer au vaincu des conditions plus dures, l’abandon des frontières
naturelles cette fois, inacceptable pourtant à un souverain issu de la
Révolution qui lui avait remis la France plus glorieuse et plus grande.
Le refus de Napoléon, à peu près certain, permettrait de rejeter sur lui
la responsabilité de la guerre: «Je lisais dans la pensée de Napoléon, a
dit depuis Metternich, et je n’avais pas l’intention de risquer un
accommodement intempestif.» Toutes ses mesures étaient prises pour qu’à
la dernière heure encore, un congrès offrît la preuve des intentions
pacifiques des Alliés, de l’obligation où ils étaient de continuer la
guerre à outrance.
Il est clair qu’à ce moment déjà Napoléon était acculé à la nécessité ou
d’abdiquer, ou d’accepter une paix qui l’eût laissé sur le trône sans
autorité et sans prestige. «Je ne tiens pas au trône, écrivait-il à
Caulaincourt. Je n’avilirai ni la nation, ni moi, en souscrivant à des
conditions honteuses (4 janvier 1814). Les alliés, ajoutait-il, ne sont
pas de bonne foi. Je doute qu’ils veuillent la paix.» On peut s’étonner
que, forcé de combattre, Napoléon ait pourtant donné dans le piège que
Metternich lui tendait, et accepté de négocier à Châtillon.
Il ne l’aurait pas fait s’il eût été le maître. Quoique la France lui
restât fortement attachée encore, lui donnât ses derniers hommes, ses
dernières ressources avec résignation, une prière unanime des villes,
des campagnes, des armées même, ruinées, lassées, arrivait au pied de
son trône ébranlé par les défaites: en échange d’une longue fidélité,
les Français imploraient la paix. Si Napoléon n’y prenait garde, leur
désir pouvait être exploité contre lui. Le nombre des fonctionnaires
qui, dès 1808, conspiraient en faveur d’une paix durable s’était
singulièrement accru: la mollesse des préfets à organiser la résistance,
à réprimer les essais de révolte tentés par les royalistes en 1814
indiquait les progrès de la trahison dans l’administration impériale. Au
Corps législatif, dans les salons, dans les cafés, partout où se
réunissait encore pour causer la bourgeoisie libérale, des maires, des
employés de préfecture, un procureur impérial parlaient de livrer
l’empereur, en échange de la paix, à l’ennemi. Leurs propos ou leur
silence voulu encourageaient les royalistes à répandre dans le peuple
des placards séditieux, l’appel du comte de Provence aux Français (1er
janvier 1814). Le duc de Berry s’installait à Jersey; tandis qu’à Paris,
Anglès, le bras droit de Savary, Dalberg, le baron Louis, M. de Pradt
conspiraient en faveur des Bourbons dans le salon de Talleyrand.
Dans tout ce monde de fonctionnaires, de libéraux préparés à une
restauration, on exploitait avec art «la conduite insensée de
l’Empereur, sa résolution de ne pas conclure la paix». Quel argument
pour cette opposition que les offres de paix persistantes des alliés, et
leurs déclarations à Francfort, à Lorrach, soigneusement rédigées par
Metternich, répandues par milliers pour persuader aux Français de se
sauver en perdant Napoléon! «Il n’y a que Metternich qui puisse écrire
cela, il faut connaître la France aussi bien que lui», disait Napoléon.
«Les proclamations des Alliés, écrivait Caulaincourt le 8 janvier, nous
font plus de mal que leurs armes.» Ce fut ce mal que l’Empereur résolut
d’enrayer, en chargeant le duc de Vicence de négocier: résolu à disputer
le sol de la France avec une armée improvisée, il acceptait le Congrès
pour disputer son esprit, son dévouement aux calculs, aux insinuations
de l’ennemi.
Il n’y a pas de doute qu’il ne voulait pas la paix aux conditions que
dès le premier jour on lui fit. Unanimement les plénipotentiaires,
Razoumovski, Stadion, le baron de Humboldt et Stewart, le 5 février,
annoncèrent leur intention d’enlever à la France ses frontières
naturelles, et donnèrent à Caulaincourt deux jours de réflexion. Dans
l’intervalle, celui-ci avait reçu de Troyes deux lettres, l’une du duc
de Bassano qui lui donnait «carte blanche pour conclure», l’autre de
l’Empereur, moins nette, lui prescrivant d’accepter les conditions de
l’ennemi, «_si elles étaient acceptables_». Cette réserve, de la main de
l’Empereur, modifiait singulièrement la portée des instructions
transmises par Bassano. Peut-être n’était-elle pas le dernier mot du
maître: il a plus tard écrit dans ses _Mémoires_ qu’il «n’aurait pas été
assez fort contre la situation des choses, et contre l’opinion pour
refuser le traité». Sans doute, il voulut se donner auprès des Français
les apparences d’être contraint par son envoyé à signer leur
humiliation.
Caulaincourt eut donc entre ses mains, le 6 février 1814, le sort de la
France et de Napoléon. Encore une fois, les Alliés eussent été fort
embarrassés, si, par une acceptation immédiate, le duc de Vicence les
eût pris au piège de leurs propositions pacifiques. L’_homme de la
paix_, comme on l’appelait alors, n’osa pas. Le jour même il réclamait à
l’Empereur, qui reçut sa lettre à Nogent le 7, l’ordre précis de ce
qu’il devait céder. Et le 7, il apportait aux diplomates de Châtillon,
au lieu d’une réponse ferme, des demandes indiscrètes sur l’usage qu’ils
prétendaient faire des provinces arrachées à la France. C’était un moyen
surtout de gagner du temps: il espérait, le lendemain, recevoir les
ordres de Napoléon. Le 7 février, en effet, au quartier général, Maret,
le maréchal Bertrand avaient supplié leur empereur, toute la journée,
une partie de la nuit d’accepter le sacrifice de la Belgique et de la
rive gauche du Rhin. Las de ces conférences orageuses, «plus que
convaincu, Napoléon avait fini par rédiger et dicter sa propre
humiliation». Mais, le 8 au matin, il refusa de signer la dépêche: la
marche de flanc audacieuse exécutée par Blücher pour atteindre la vallée
de la Marne lui offrait une occasion inespérée de l’atteindre et de
l’écraser isolément. Que lui parle-t-on de s’humilier quand il peut
vaincre? Champaubert (10 février), Montmirail (11 février), Vauchamps
(14 février), l’armée prussienne, coupée au centre, et décimée par
tronçons, voilà ses réponses aux plénipotentiaires de Châtillon.
Ceux-ci ne les avaient pas attendues: le 10 février une note fort sèche,
rédigée par le plénipotentiaire russe depuis le 8 février, apprit à
Caulaincourt que «les conférences de Châtillon étaient suspendues
jusqu’à nouvel ordre». Le Congrès prenait fin par ordre de l’empereur
Alexandre comme il avait commencé contre son gré. Le tsar aurait été
désolé d’avoir la paix en ce moment. Il n’avait pu refuser à ses alliés
d’en parler comme eux à Châtillon: il était trop heureux de trouver le
moindre prétexte pour cesser la conversation. Depuis deux mois, il
poursuivait par vengeance et par calcul un plan invariable: arriver le
plus tôt possible à Paris, se mettre en contact avec les Français,
mériter enfin leur gratitude, en leur laissant un gouvernement de leur
choix: les Bourbons s’ils en veulent, Napoléon s’ils y tiennent,
Bernadotte ou tel autre, pourvu que le tsar leur apparaisse comme un
libérateur, respectueux de leurs droits et de leurs vœux. Car il a
besoin d’eux pour imposer à l’Europe les conditions du partage qu’il
espère et attend depuis 1813. Après avoir, le 13 février, dicté dans une
note précieuse ses intentions à ses alliés, blâmé le retard de leurs
opérations «qui ont fait le malheur de Blücher», Alexandre Ier se
rendait à Pont-sur-Seine pour presser l’invasion (14 février 1814).
Ces négociations de Châtillon n’ont paru qu’une comédie, à côté du drame
singulièrement émouvant qui se joua, du 31 janvier au 31 mars, sur les
champs de bataille de Brienne, de Montmirail, de Craonne, de Laon (9
mars), de Reims (13 mars), d’Arcis-sur-Aube (20 mars), de
Fère-Champenoise (25 mars). Ces pourparlers diplomatiques semblaient
plus secondaires encore quand ils reprirent une deuxième fois, du 17 au
28 février, une troisième fois, du 8 au 10 mars, une quatrième, du 13 au
19 mars, suivant et subissant les alternatives de la lutte autrement
décisive par laquelle Napoléon disputa aux Alliés les seules conditions
qui lui permissent encore de régner. Ce n’était plus un Congrès, mais la
force qui devait régler la liquidation impériale; après le sort de
l’Empire, celui de l’Empereur.
Et cependant, l’avenir de l’Europe, de la France même, sinon celui de
Napoléon, va dépendre de ces conférences. Elles indiquent aux Français
le prix auquel ils retrouveront la paix, aux nations européennes
entraînées au delà du Rhin, des Alpes et des Pyrénées, le sort qui les
attend au lendemain de leur effort.
Ce qu’il faut d’abord remarquer, c’est que, virtuellement rompu le 10
février, le Congrès de Châtillon fut repris le 17, par un acte
d’initiative qui appartint en propre au duc de Vicence. N’ayant pas reçu
de Napoléon l’ordre qu’il attendait, le 9 février il avait pris sur lui
de proposer aux Alliés un armistice garanti par la cession immédiate des
places de la rive gauche du Rhin. Et, protestant contre la rupture des
négociations, il supplia Metternich et les Anglais de les rouvrir. Comme
il resta sans instructions depuis le 8 jusqu’au 12 février, qu’à cette
date l’Empereur lui fit dire par Bassano: «La paix, mais sur les bases
de Francfort, avec les frontières naturelles», sa démarche était toute
personnelle. Elle obligea pourtant son maître à discuter au moins huit
jours les conditions d’un armistice. Caulaincourt avait agi, non pas en
ministre de l’Empereur, mais en Français, désireux de la paix: «Est-il
juste, écrivait-il à Maret le 14 février, que je sois seul à la brèche?»
Il se trompait: Maret, Bertrand auprès de l’Empereur, Joseph, son
lieutenant à Paris, le baron Louis, Cambacérès, suppliaient Napoléon de
céder même au prix des frontières naturelles. Le 2 mars, le Conseil de
régence proposait à l’unanimité cette solution. Les choses même allèrent
si loin que Joseph imagina quelques jours après de faire signer par tous
les grands corps de l’État une adresse à son frère l’invitant à la paix.
«Je la regarderais comme une rébellion», répondit le 12 mars l’Empereur
à Meneval, qui avait été chargé par prudence de le consulter. Les
conférences de Châtillon n’auraient été ni reprises, ni suivies au
milieu du fracas des batailles, si tous ces hommes qui, après Napoléon,
représentaient la France, n’en avaient pas malgré lui demandé et décidé
parfois la continuation.
Napoléon fut jusqu’à la fin obligé de compter avec eux. Au lendemain de
ses victoires de Brie, il se décidait de Montereau à écrire le 21
février une lettre à l’Empereur d’Autriche pour lui offrir la paix. Il
laissait Caulaincourt au Congrès, et le 17 mars, de Reims, encore il
l’autorisait à faire les concessions indispensables, Anvers, la
Belgique. Un jeune sous-préfet qui arriva trop tard, Frochot, fut envoyé
ainsi au duc de Vicence. Dans cette guerre sans trêve, l’Empereur fut
contraint par l’opinion de ses conseillers, du public, jusqu’à la
dernière heure où cette opinion devait être décisive, à parler de la
paix.
Il fallait que cette opinion fût bien forte pour obliger aussi
Metternich et l’Angleterre. Autrement leur altitude du 10 février au 17
mars ne se comprendrait pas, ni leurs efforts pour convaincre Alexandre
Ier de traiter avec le prince qu’ils étaient, plus que lui, résolus à
renverser. Ils ne voulurent cesser le Congrès que quand ils purent
annoncer, le 18 mars 1814, «les négociations terminées par le
gouvernement français». Ils retardèrent jusque-là, et pour lui donner
toute sa valeur, le manifeste des _puissances coalisées à la France_:
«C’est de la volonté générale de la nation que dépend le terme des maux
dont elle souffre _par la seule faute de son gouvernement_.» Rendre
Napoléon responsable des misères de l’invasion, des violences des
Cosaques, des pillages de l’armée prussienne, c’était la tactique
adoptée depuis le mois de décembre 1813, le seul moyen pour les
puissances de s’excuser auprès des Français si elles allaient se
partager l’Europe, en démembrant la France. Il fallait aussi leur faire
accepter la restauration des Bourbons: Metternich et Castelreagh
s’étaient mis d’accord sur ce _point fondamental que la légitimité était
la seule garantie du retour de la France à ses anciennes limites_.
Les intrigues de Vitrolles, dépêché par les royalistes au quartier
général de Troyes (10 mars 1814), avaient pu y contribuer: l’essentiel
était que les alliés attendaient de la royauté restaurée des sacrifices
que la nation aurait peut-être consentis à regret. Toutes les manœuvres
de l’Autriche consistèrent à rendre cette royauté et ces sacrifices
acceptables aux Français. C’était pour eux que Metternich écrivait le 18
mars à Caulaincourt: «Je vous parle avec franchise comme l’homme de la
paix. Je serai toujours sur la même ligne. Vous devez connaître nos
vues, nos principes, nos vœux. Les premières sont toutes européennes, et
par conséquent toutes françaises. Les seconds portent à avoir l’Autriche
comme intéressée au bien-être de la France.»
Jusqu’à la fin de la crise le tsar adoptait et suivait une tactique tout
à fait contraire. Il refusa de traiter avec Napoléon pour traiter
directement avec les Français à Paris. Metternich considérait son plan
comme une chimère: Alexandre voulait plaire aux Français et ne pas leur
imposer les Bourbons. Il songeait à Bernadotte, qui s’obstinait à
réclamer comme Napoléon les limites du Rhin. Il pensa à Eugène
Beauharnais. Son entêtement à laisser aux vaincus le choix de leur
gouvernement ne venait pas, comme l’a dit Metternich, de l’influence de
Laharpe et des révolutionnaires: c’était l’exécution d’un plan poursuivi
depuis la Vistule jusqu’au Rhin avec une rare patience. Comment, sinon
avec le concours de la France, faire accepter à l’Europe, ce qu’il avait
préparé en Allemagne, en Pologne, au nom du principe des nationalités?
Et comment obtenir ce consentement, si la Russie ne respectait pas ce
principe, au moment où elle avait l’occasion de l’appliquer à la France?
«Que deviendra l’Europe, s’écriait alors Metternich, par suite de
l’invocation de ces maximes?»
Et plus tard il a écrit: «Au Congrès de Châtillon, il y avait entre les
puissances des divergences secrètes sur plusieurs points d’une
importance considérable et décisive.» Légitimité, pour régler à la
convenance de l’Autriche le partage prochain de l’Europe, ou droit des
nationalités utile au règlement que préférait la Russie; négociations
avec Napoléon pour rejeter sur lui la responsabilité des conditions que
Metternich allait faire à la France, ou marche rapide sur Paris pour
négocier avec les Français directement, voilà le tableau des méthodes
contraires, qui se heurtèrent au camp des Alliés dans les trois premiers
mois de 1814. Les chocs furent parfois si violents, que l’Angleterre,
intéressée à ne pas laisser la coalition se dissoudre, le 1er mars 1814,
mit aux alliés le marché à la main pour les obliger de rester unis. Ils
étaient pauvres: elle était riche. A Chaumont, elle leur offrit 150
millions de subside annuel, contre un engagement formel de rester liés
pour vingt ans dans la paix comme dans la guerre, et d’écarter la France
de leurs débats quand ils l’auraient vaincue.
Le pacte de Chaumont, véritable conclusion du Congrès de Châtillon qui
se traîna encore quelques semaines, en éclaire l’histoire, la portée. La
fortune de Napoléon se réglait par les armes, celle de la France et de
l’Europe par les négociations. Si l’Angleterre alors crut nécessaire
d’exclure les Français du règlement délicat des affaires européennes, ce
fut pour mettre fin aux intrigues, aux querelles des rois, ses alliés, à
leur désir évident de se disputer le concours de la France. On put déjà
constater ce que la ruine de l’Empire désormais inévitable, ce que
l’épuisement de la France laissaient encore aux Français, dans le monde
divisé par des ambitions contraires, de puissance morale.
On le vit mieux encore aux négociations décisives de Talleyrand avec les
alliés. Dans son hôtel de la rue Saint-Florentin (31 mars–1er avril),
tandis que Napoléon, s’arrêtant à Fontainebleau, envoyait le duc de
Vicence à ses vainqueurs, le prince de Bénévent couronnait sa longue
carrière d’opposition et de trahison, et négociait seul avec l’ennemi.
Napoléon était vaincu, les Bourbons n’étaient pas encore restaurés.
L’armée tenait encore pour l’Empire; les royalistes se remuaient,
essayaient de convertir les Parisiens à la royauté. Le peuple hésitait,
heureux seulement de la paix retrouvée, de la sécurité garantie par la
capitulation de Paris. Il n’y avait plus de gouvernement. Talleyrand, le
premier de tous ces fonctionnaires, de ces hommes qui, depuis 1807,
intriguaient avec l’étranger, Dalberg, de Pradt, le baron Louis, traita
réellement au nom de la France. Son autorité ne lui vint alors que de
l’irrésolution et des rivalités sourdes des alliés. Le tsar ne voulait
pas des Bourbons, qu’il jugeait incapables, faute de popularité, de lui
procurer une alliance utile. Les Anglais, s’ils laissaient à Napoléon
une régence au profit de son fils, ou la France à Bernadotte,
redoutaient au contraire un gouvernement trop populaire, condamné
fatalement à revendiquer la Belgique. La paix qu’ils exigeaient ne leur
paraissait compatible qu’avec une restauration de la royauté légitime:
ils la réclamaient, et l’Autriche avec eux.
L’avis que soutint Talleyrand prévalut: les souverains déclarèrent
qu’ils ne traiteraient plus avec Napoléon, ni avec aucun membre de sa
famille. Le lendemain de cette réunion où princes et ministres étrangers
avaient délibéré chez le prince de Bénévent, comme chez le médiateur de
la paix entre l’Europe et la France, le 31 mars, les principaux
sénateurs, toute la noblesse impériale étaient convoqués rue
Saint-Florentin: ils acceptaient la déchéance de Napoléon comme un ordre
des vainqueurs, certains de n’être pas exposés à ses vengeances,
satisfaits de garder, avec la paix, leur grande situation. Le 4 avril,
les maréchaux Ney, Lefebvre, Oudinot, Macdonald, imitant leur exemple,
obligeaient Napoléon à la paix: le 5, la trahison de Marmont l’empêchait
de conserver ce que les autres maréchaux lui avaient au moins laissé
espérer, une régence en faveur de son fils. Le 6 avril, les souverains,
le Sénat, toujours dirigés par Talleyrand, lui présentaient un acte
d’abdication, et le même jour proclamaient Louis XVIII.
L’Empereur tenta de s’empoisonner: après une longue attente dans son
palais désert, il quittait Fontainebleau (20 avril 1814), échangeait la
France pour l’île d’Elbe. Huit jours après, le comte d’Artois, désigné
comme lieutenant général du royaume, venait prendre possession au nom de
son frère, et recevait le Sénat aux Tuileries. Louis XVIII ne débarqua à
Calais que le lendemain du jour où Talleyrand, devenu ministre des
affaires étrangères, et en réalité jusqu’à son retour le chef véritable
du gouvernement, eût signé les préliminaires de la paix (23 avril 1814).
La guerre et le règne impérial étaient, en même temps, terminés: la
longue querelle de Napoléon et d’Alexandre Ier, les jalousies et les
ambitions des Alliés avaient remis définitivement aux mains de
Talleyrand les destinées de la France.