portions de 4,500 hommes chacune, et se relevaient dans cette affreuse
lutte, où il fallait alternativement travailler à la sape, ou
combattre corps à corps dans d'étroits espaces. Jamais, même à
l'époque où la guerre se passait presque toute en siéges, on n'avait
rien vu de pareil. Les Espagnols avaient barricadé les portes et les
fenêtres de leurs maisons, pratiqué des coupures au dedans, de façon à
communiquer intérieurement, puis crénelé les murailles afin de pouvoir
faire feu dans les rues, lesquelles en outre étaient traversées de
distance en distance par des barricades armées d'artillerie. Aussi,
dès que nos soldats y voulaient paraître, ils étaient à l'instant
assaillis par une grêle de balles partant des étages supérieurs et des
soupiraux des caves, ainsi que par la mitraille partant des
barricades. Quelquefois, pour forcer les Espagnols à dépenser leurs
feux, ils s'amusaient à présenter d'une fenêtre un shako au bout d'une
baïonnette, et il était à l'instant percé de balles[35]. Il n'y avait
donc d'autre ressource que de cheminer comme eux de maisons en
maisons, de s'avancer à couvert contre un ennemi à couvert lui-même,
et de procéder lentement pour ne pas perdre toute l'armée dans cet
horrible genre de combats. Il en devait résulter une lutte longue et
acharnée.
[Note 35: C'est un fait que j'ai recueilli de la bouche même de
l'illustre et à jamais regrettable maréchal Bugeaud. Il était
capitaine de grenadiers au siége de Saragosse, et il m'en racontait
encore les détails quelques jours avant sa mort.]
[En marge: Énergiques efforts des Espagnols pour reprendre les
positions perdues.]
Les Espagnols, que la prise de leur enceinte avait exaspérés au plus
haut point par l'aggravation du péril, en étaient venus à un véritable
état de frénésie. Ils ne voulaient plus s'en tenir à la défensive, et
aspiraient à reprendre ce qu'on leur avait pris. Au centre, ils
prétendaient reconquérir le couvent des Capucins pour déborder la
position de Santa-Engracia. À droite, ils étaient restés maîtres des
couvents de Sainte-Monique et des Augustins, contigus aux deux brèches
que nous avions occupées, et de là ils faisaient d'incroyables efforts
pour nous débusquer. Les moines, plus actifs que jamais, aidés par
quelques-unes de ces femmes ardentes que leur nature irritable, quand
elles se livrent à la violence, rend plus féroces que les hommes même,
menaient au feu des bandes composées de ce qu'il y avait de plus
fanatique, et de la portion la plus résolue de la troupe de ligne.
Ainsi à l'attaque du centre, après avoir essayé avec leur artillerie
de faire brèche au couvent des Capucins, qui nous était resté, ils
osèrent encore une fois venir à l'assaut à découvert. Nos soldats les
repoussèrent de nouveau à la baïonnette, et cette fois leur ôtèrent
tellement l'espoir de réussir qu'ils les dégoûtèrent tout à fait de
semblables tentatives.
[En marge: Travaux d'attaque le long de la rue de Santa-Engracia.]
La conquête commencée vers Santa-Engracia fut poursuivie. De ce
couvent partait une rue assez large, appelée du nom même de
Santa-Engracia, et aboutissant directement au _Cosso_. D'énormes
édifices la bordaient des deux côtés: à droite (droite des Français),
le couvent des Filles-de-Jérusalem et l'hôpital des Fous; à gauche, le
couvent de Saint-François. Ces édifices pris, on débouchait sur le
_Cosso_ (boulevard intérieur, comme nous l'avons dit) et on possédait
la principale et la plus large voie intérieure.
[En marge: Procédés employés dans la guerre des maisons.]
On se mit donc à cheminer de maisons en maisons, des deux côtés de
cette rue de Santa-Engracia, pour arriver successivement à la conquête
des gros édifices, qu'il importait d'occuper. Quand on entrait dans
une maison, soit par l'ouverture que les Espagnols y avaient
pratiquée, soit par celle que nous y pratiquions nous-mêmes, on
courait sur les défenseurs à la baïonnette, on les passait par les
armes si on pouvait les atteindre, ou bien on se bornait à les
expulser. Mais souvent on laissait derrière soi, au fond des caves ou
au haut des greniers, des obstinés restés dans les maisons dont un ou
deux étages étaient déjà conquis. On se mêlait ainsi les uns les
autres, et on avait sous ses pieds ou sur sa tête, tirant à travers
les planchers, des combattants qui, habitués à ce genre de guerre,
familiarisés avec la nature de périls qu'il présentait, y déployaient
une intelligence et un courage qu'on ne leur avait jamais vus en
plaine. Nos soldats, braves en toute espèce de combat, mais voulant
abréger la lutte, employaient alors divers moyens. Ils roulaient des
bombes dans les maisons dont ils avaient conquis le milieu;
quelquefois ils y plaçaient des sacs à poudre, et faisaient sauter les
toits avec les défenseurs qui les occupaient. Ou bien ils employaient
la mine, et ils renversaient alors le bâtiment tout entier. Mais quand
ils avaient ainsi trop détruit, il leur fallait marcher à découvert
sous les coups de fusil. Une expérience de quelques jours leur apprit
bientôt à ne pas charger la mine avec excès, et à ne produire que le
ravage nécessaire pour s'ouvrir une brèche.
On chemina de la sorte dans cette rue, Santa-Engracia, jusqu'au
couvent des Filles-de-Jérusalem, dans lequel on chercha à s'introduire
par la mine. Nos mineurs ne tardèrent pas à s'apercevoir de la
présence du mineur ennemi, qui s'avançait vers eux afin de les
prévenir. On le devança en chargeant nos fourneaux avant lui, et on
ensevelit les Espagnols dans leur mine. Une brèche ayant été pratiquée
au couvent des Filles-de-Jérusalem, on y entra à la baïonnette, en
tuant beaucoup d'hommes, et en recueillant un certain nombre de
prisonniers. De ce couvent on pénétra dans l'hôpital des Fous,
toujours à droite de la rue Santa-Engracia. Mais il fallait se frayer
aussi un passage couvert à gauche de cette rue, pour arriver au
gigantesque couvent de Saint-François, après la prise duquel on devait
se trouver au bord du _Cosso_. On commença donc à miner dans cette
direction.
[En marge: Fév. 1809.]
[En marge: Progrès à l'attaque de droite pour s'avancer vers le
Cosso.]
[En marge: Les Espagnols pour arrêter nos progrès nous opposent
l'incendie.]
Tandis qu'à l'attaque du centre, on marchait de couvent en couvent
vers le _Cosso_, à l'attaque de droite le succès était aussi disputé,
et obtenu par les mêmes moyens. On avait enlevé les couvents de
Sainte-Monique et des Augustins, en faisant sauter les Espagnols au
moment où ils voulaient nous faire sauter, ce qui était dû à
l'intelligence et à l'habileté de nos mineurs. Puis, on s'était
avancé, toujours par les mêmes procédés, le long des rues de
Sainte-Monique et de Saint-Augustin, donnant vers le _Cosso_. Les
Espagnols, pour retarder nos progrès, avaient imaginé un nouvel
expédient: c'était de mettre le feu à leurs maisons, qui, contenant
peu de bois, et ayant des voûtes au lieu de planchers, brûlaient
lentement, et étaient inabordables pendant qu'elles brûlaient. On
était réduit alors à cheminer dans les rues, en se couvrant avec des
sacs à terre. Mais les premiers hommes qui paraissaient avant que
l'épaulement les garantît, étaient blessés ou tués presque
certainement. En même temps, par l'une des deux brèches de l'attaque
de droite, on s'avançait le long des rues Sainte-Monique et
Saint-Augustin, vers le _Cosso_, par la seconde, le long de la rue
Quemada, on s'avançait aussi vers le même but, passant d'un côté à
l'autre de cette rue, tantôt sous terre à l'aide de la mine, tantôt à
découvert à l'aide des épaulements en sacs à terre. On arriva ainsi
par ces diverses rues à deux grands édifices attenant tous deux au
_Cosso_, l'un en formant le fond, l'autre le côté, et là on eut à
lutter de courage, d'artifice, de violence dans les moyens, tantôt
minant et contre-minant pour se faire sauter, tantôt s'abordant à la
baïonnette, ou se fusillant à bout portant. Dans ces mille combats,
les plus singuliers, les plus extraordinaires qu'on puisse concevoir,
nos soldats, grâce à leur intelligence et à leur hardiesse, avaient
presque constamment l'avantage, et s'ils perdaient souvent du monde,
c'est que leur impatience les portant à brusquer les attaques, ils se
présentaient à découvert devant un ennemi toujours caché. Nous
n'avions pas moins de cent hommes par jour tués et blessés depuis que
la guerre des maisons était commencée, et les Espagnols, qui avaient à
braver le double danger du feu et de l'épidémie, voyaient jusqu'à
quatre cents hommes par jour entrer dans leurs hôpitaux. C'est à l'une
de ces attaques que le brave et habile général Lacoste fut tué d'une
balle au front. Le colonel Rogniat le remplaça et fut blessé à son
tour. Le chef de bataillon Haxo le fut également.
[En marge: Attaque du faubourg situé à la rive gauche de l'Èbre.]
Ce genre d'opérations absorba le temps qui s'écoula du 26 janvier,
jour de l'assaut général, au 7 février, moment où l'on attaqua enfin
le faubourg de la rive gauche. Le maréchal Lannes avait ordonné au
général Gazan de déployer une grande activité de ce côté, et ce
dernier, toujours à cheval quoique malade, secondé par le colonel
Dode, se trouva assez près du faubourg dans la journée du 7, pour
battre en brèche un gros couvent, dit de Jésus, qui n'était pas loin
de l'Èbre, et fort près d'un autre dont la possession devait être
décisive pour la conquête du faubourg. Le 7, en effet, on put allumer
le feu de 20 pièces de canon de gros calibre, puis en deux heures
ouvrir une large brèche au couvent, que nous voulions prendre, et en
chasser quatre cents Espagnols qui l'occupaient. Une colonne de
voltigeurs s'y précipita et s'en fut bientôt emparée. Mais ayant voulu
par trop d'ardeur franchir le couvent, qui était isolé, et se porter
au delà, soit devant les maisons du faubourg, soit sur le second
couvent, celui qu'on avait surtout intérêt à conquérir, elle fut
ramenée par la vivacité de la fusillade. On se décida alors à partir
du couvent déjà pris pour diriger des travaux d'approche sur le
second, dit de Saint-Lazare, qui était adossé à l'Èbre, et qui venait
toucher à la tête même du grand pont. De là on pouvait se rendre
maître du pont, couper la retraite aux troupes qui défendaient le
faubourg, et le faire tomber d'un seul coup. Toute l'artillerie de la
rive droite fut envoyée à l'instant au général Gazan, pour exécuter le
plus tôt possible cette opération importante.
[En marge: Horrible situation intérieure de Saragosse.]
Dans l'intérieur de la ville, aux attaques de droite et du centre, la
guerre souterraine que nous avons décrite continuait avec le même
acharnement. Toutefois, de part et d'autre, la souffrance se faisait
cruellement sentir. L'épidémie sévissait dans les murs de Saragosse.
Plus de 15 mille hommes, sur 40 mille contribuant à la défense,
étaient déjà dans les hôpitaux. La population inactive mourait sans
qu'on prît garde à elle. On n'avait plus le temps ni d'enterrer les
cadavres, ni de recueillir les blessés. On les laissait au milieu des
décombres, d'où ils répandaient une horrible infection. Palafox
lui-même, atteint de la maladie régnante, semblait approcher de sa
dernière heure, sans que le commandement en fût du reste moins ferme.
Les moines qui gouvernaient sous lui, toujours tout-puissants sur la
populace, faisaient pendre à des gibets les individus accusés de
faiblir. Le gros de la population paisible avait ce régime en horreur,
sans l'oser dire. Les malheureux habitants de Saragosse erraient comme
des ombres au sein de leur cité désolée.
[En marge: Murmures de nos soldats apaisés par le maréchal Lannes.]
On ne songe dans ces extrémités qu'à ses propres souffrances, et on ne
se figure pas assez celles de l'ennemi, ce qui empêche d'apprécier
exactement la situation. Nos soldats ignorant l'état des choses dans
l'intérieur de Saragosse, voyant qu'après quarante et quelques jours
de lutte ils avaient à peine conquis deux ou trois rues, se
demandaient ce qu'il adviendrait d'eux s'il fallait conquérir la ville
entière par les mêmes moyens.--Nous y périrons tous, disaient-ils.
A-t-on jamais fait la guerre de la sorte? À quoi pensent nos chefs?
Ont-ils oublié leur métier? Pourquoi ne pas attendre de nouveaux
renforts, un nouveau matériel, et enterrer ces furieux sous des
bombes, au lieu de nous faire tuer un à un, pour prendre quelques
caves et quelques greniers? Ne pourrait-on pas dépenser plus utilement
pour l'Empereur notre vie qu'on dit lui être due, et que nous ne
refusons pas de sacrifier pour lui?--Tel était chaque soir le langage
des bivouacs, dans la moitié des divisions Grandjean et Musnier dont
le tour était venu de se reposer. Lannes les calmait, les ranimait par
ses discours.--Vous souffrez, mes amis, leur disait-il; mais
croyez-vous que l'ennemi ne souffre pas aussi? pour un homme que vous
perdez, il en perd quatre. Supposez-vous qu'il défendra toutes ses
rues, comme il en a défendu quelques-unes? Il est au terme de son
énergie, et sous peu de jours vous serez triomphants, et possesseurs
d'une ville dans laquelle la nation espagnole a placé toutes ses
espérances. Allons, mes amis, ajoutait-il, encore quelques efforts, et
vous serez au bout de vos peines et de vos travaux.--L'héroïque
maréchal, cependant, ne pensait pas ce qu'il leur disait. Général avec
eux, mais soldat avec l'Empereur, il lui écrivait qu'il ne savait plus
quand finirait ce siége terrible, que fixer un terme était impossible,
car il y avait telle maison qui coûtait des journées.
[En marge: Terrible explosion du couvent de Saint-François.]
Toutefois, ni Lannes, ni ses soldats, ne devenaient en se plaignant,
ou moins actifs, ou moins courageux. À l'attaque du centre, tandis que
par la mine on passait de l'hôpital des Fous au vaste couvent de
Saint-François, on s'était aperçu que les assiégés minaient de leur
côté. On avait alors chargé la mine de 3,000 livres de poudre, et dans
l'intention de produire plus de carnage à la fois, on avait feint une
attaque ouverte pour y attirer un plus grand nombre d'ennemis. Des
centaines d'Espagnols avaient sur-le-champ occupé tous les étages,
nous attendant de pied ferme. Alors le major du génie Breuille donnant
l'ordre de mettre le feu à la mine, une épouvantable explosion, dont
toute la ville avait retenti, s'était fait entendre, et une compagnie
entière du régiment de Valence avait sauté dans les airs, avec les
débris du couvent de Saint-François. Tous les coeurs en avaient
frissonné d'horreur. Puis on s'était élancé à la baïonnette à travers
les décombres, l'incendie, les balles, et on avait chassé les
Espagnols. Mais ceux-ci, réfugiés dans un clocher, et sur le toit de
l'église du couvent, y avaient pratiqué une ouverture d'où, jetant des
grenades à la main, ils avaient un instant forcé nos soldats à
rétrograder. Malgré toutes ces résistances, nous étions restés maîtres
de ce poste, et sur ce point nous nous trouvions enfin au bord du
_Cosso_. Sur-le-champ on avait commencé à miner pour passer
par-dessous, et faire sauter par des explosions plus terribles encore
l'un et l'autre côté de cette promenade publique.
Nous y étions également arrivés par l'attaque de droite, en suivant
les rues Quemada, Sainte-Monique, Saint-Augustin. Nos troupes avaient
pris le collége des Écoles Pies, miné le vaste édifice de
l'Université, et poussé une pointe vers l'Èbre, pour se joindre à
l'attaque du faubourg. L'Université devait sauter le jour même où
tomberait le faubourg.
[En marge: Prise du faubourg de la rive gauche.]
On était au 18 février. Il y avait cinquante jours que nous attaquions
Saragosse, et nous en avions passé vingt-neuf à pénétrer dans ses
murs, vingt et un à cheminer dans ses rues, et le moment approchait où
le courage épuisé de l'ennemi devait trouver dans quelque grand
incident du siége une raison décisive de se rendre. Ce même jour, 18,
on devait dans la ville faire sauter l'Université, et dans le faubourg
s'emparer du couvent qui touchait au pont de l'Èbre. Le matin, Lannes
à cheval, à côté du général Gazan, fit commencer l'attaque du
faubourg. Cinquante bouches à feu tonnèrent sur le couvent attaqué.
Les murs, construits en brique, avaient quatre pieds d'épaisseur. À
trois heures de l'après-midi, la brèche fut enfin praticable. Un
bataillon du 28e et un du 103e s'y jetèrent au pas de course, et y
pénétrèrent en tuant trois ou quatre cents Espagnols. Si la brèche eût
été assez large pour que toute la division Gazan y passât, c'en était
fait des sept mille hommes qui gardaient le faubourg, car on pouvait
de ce couvent se porter au pont, et couper le faubourg de la ville.
Toutefois, on y introduisit autant de troupes qu'on put, et du couvent
on courut au pont. La garnison du faubourg, voyant que la retraite lui
était fermée, essaya de se faire jour. Trois mille hommes se
précipitèrent vers l'entrée du pont; on voulut les arrêter, on se mêla
avec eux, on en écharpa une partie, mais les autres réussirent à
passer. Les quatre mille restant dans le faubourg furent réduits à
déposer les armes, et à livrer le faubourg lui-même.
[En marge: Dans l'intérieur de la ville, à l'attaque de droite, on
fait sauter le bâtiment de l'Université.]
Cette opération brillante et décisive, conduite par Lannes lui-même,
ne nous avait pas coûté plus de 10 morts et 100 blessés. Elle ôtait à
la population son principal asile, et elle allait exposer la ville à
tous les feux de la rive gauche. Tandis que cet événement
s'accomplissait dans le faubourg, les troupes de la division
Grandjean, se tenant sous les armes, attendaient l'instant où le
bâtiment de l'Université sauterait, pour se précipiter sur ses ruines.
Il sauta en effet, sous la charge de 1,500 livres de poudre, avec un
fracas horrible, et aussitôt les soldats du 14e et du 44e, s'élançant
à l'assaut, s'emparèrent de la tête du _Cosso_ et de ses deux bords. À
l'attaque du centre, on n'attendait plus qu'un jour pour détruire par
la mine le milieu du _Cosso_.
[En marge: Épuisement des assiégés.]
[En marge: La ville demande à capituler.]
[En marge: Réponse de Lannes.]
Quelque obstiné que fût le courage de ces moines, de ces paysans, qui
avaient échangé avec joie les ennuis de leur couvent, ou la dure vie
des champs, pour les émotions de la guerre, leur fureur ne pouvait
tenir devant les échecs répétés du 18. Il n'y avait plus qu'un tiers
de la population combattante qui fût debout. La population non
combattante était au désespoir. Palafox était mourant. La junte de
défense, cédant enfin à tant de calamités réunies, résolut de
capituler, et envoya un parlementaire qui se présenta au nom de
Palafox. Les infortunés défenseurs de Saragosse avaient tant répété
que les armées françaises étaient battues, qu'ils avaient fini par le
croire. Le parlementaire vint donc demander qu'on permît d'expédier un
émissaire au dehors de Saragosse pour savoir si véritablement les
armées espagnoles étaient dispersées, et si la résistance de cette
malheureuse cité était réellement inutile. Lannes répondit qu'il ne
donnait jamais sa parole en vain, même pour une ruse de guerre, et
qu'on devait l'en croire quand il affirmait que les Espagnols étaient
vaincus des Pyrénées à la Sierra-Morena, que les restes de La Romana
étaient pris, les Anglais embarqués, et l'Infantado sans armée. Il
ajouta qu'il fallait se rendre sans conditions, car le lendemain il
ferait sauter tout le centre de la ville.
[En marge: Reddition de Saragosse.]
Le lendemain 20 la junte se transporta au camp, et consentit à la
reddition de la place. Il fut convenu que tout ce qui restait de la
garnison sortirait par la principale porte, celle de Portillo,
déposerait les armes, et serait prisonnière de guerre, à moins
qu'elle ne voulût passer au service du roi Joseph.
[En marge: Affreux état de Saragosse quand elle nous fut livrée.]
[En marge: Pertes cruelles des Français pendant ce siége mémorable.]
Le 21 février, 10 mille fantassins, 2 mille cavaliers, pâles, maigres,
abattus, défilèrent devant nos soldats saisis de pitié. Ceux-ci
entrèrent ensuite dans la cité infortunée, qui ne présentait que des
ruines remplies de cadavres en putréfaction. Sur 100 mille individus,
habitants ou réfugiés dans les murs de Saragosse, 54 mille avaient
péri. Un tiers des bâtiments de la ville était renversé; les deux
autres tiers percés de boulets, souillés de sang, étaient infectés de
miasmes mortels. Le coeur de nos soldats fut profondément ému. Eux
aussi avaient fait des pertes cruelles. Ils avaient eu 3 mille hommes
hors de combat sur 14 mille participant activement au siége.
Vingt-sept officiers du génie sur 40 étaient blessés ou tués, et dans
le nombre des morts se trouvait l'illustre et malheureux Lacoste. La
moitié des soldats du génie avait succombé. Rien dans l'histoire
moderne n'avait ressemblé à ce siége, et il fallait dans l'antiquité
remonter à deux ou trois exemples, comme Numance, Sagonte, ou
Jérusalem, pour retrouver des scènes pareilles. Encore l'horreur de
l'événement moderne dépassait-elle l'horreur des événements anciens de
toute la puissance des moyens de destruction imaginés par la science.
Telles sont les tristes conséquences du choc des grands empires! Les
princes, les peuples se trompent, a dit un ancien, et des milliers de
victimes succombent innocemment pour leur erreur.
La résistance des Espagnols fut prodigieuse surtout par l'obstination,
et attesta chez eux autant de courage naturel, que leur conduite en
rase campagne attestait peu de ce courage acquis, qui fait la force
des armées régulières. Mais le courage des Français, attaquant au
nombre de quinze mille quarante mille ennemis retranchés, était plus
extraordinaire encore; car, sans fanatisme, sans férocité, ils se
battaient pour cet idéal de grandeur dont leurs drapeaux étaient alors
le glorieux emblème.
[En marge: Caractère et résultats de cette seconde campagne
d'Espagne.]
Telle fut la fin de cette seconde campagne d'Espagne, commencée à
Burgos, Espinosa, Tudela, finie à Saragosse, et marquée par la
présence de Napoléon dans la Péninsule, par la retraite précipitée des
Anglais, et une nouvelle soumission apparente des Espagnols au roi
Joseph. Les manoeuvres de Napoléon avaient été admirables, ses troupes
admirables aussi; et pourtant, quoique les résultats fussent grands,
ils n'égalaient pas ceux que nous avions obtenus contre les troupes
savamment organisées de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie. Il
semblait que tant de science, d'expérience, de bravoure, vînt échouer
contre l'inexpérience et la désorganisation des armées espagnoles,
comme l'habileté d'un maître d'armes échoue quelquefois contre la
maladresse d'un homme qui n'a jamais manié une épée. Les Espagnols ne
tenaient pas en rase campagne, fuyaient en livrant leurs fusils, leurs
canons, leurs drapeaux, mais on ne les prenait pas, et il restait à
vaincre leurs vastes plaines, leurs montagnes ardues, leur climat
dévorant, leur haine de l'étranger, leur goût à recommencer un genre
d'aventures qui ne leur avait guère coûté que la peine de fuir, ce qui
était facile à leur agilité et à leur dénûment; et de temps en temps
aussi il restait à vaincre quelque terrible résistance derrière des
murailles, comme celle de Saragosse! Il est vrai cependant que
Saragosse était le dernier effort de ce genre qu'on eût à craindre de
la part des Espagnols. Tout infatigables qu'ils étaient, on pouvait
les fatiguer; tout aveugles qu'ils étaient, on pouvait les éclairer,
et leur faire apprécier les avantages du gouvernement que Napoléon
leur apportait par la main de son frère. Après Espinosa, Tudela,
Somo-Sierra, la Corogne, Uclès, Saragosse, ils étaient effectivement
abattus, découragés, du moins momentanément; et si la politique
générale ne venait pas les aider à force de complications nouvelles,
ils allaient être encore une fois régénérés par une dynastie
étrangère. Mais le secret du destin était alors impénétré et
impénétrable. Napoléon recevant une lettre du prince Cambacérès, qui
lui souhaitait une bonne année, lui avait répondu: Pour que vous
puissiez m'adresser le même souhait encore une trentaine de fois, _il
faut être sage_.--Mais après avoir compris qu'il fallait être sage,
saurait-il l'être? Là, nous le répétons, était la question, l'unique
question. Lui seul après Dieu tenait dans ses mains le destin des
Espagnols, des Allemands, des Polonais, des Italiens, et
malheureusement des Français comme de tous les autres.
Tandis que ses armées, après avoir pris un instant de repos,
s'apprêtaient à s'élancer, celle du maréchal Soult de la Corogne à
Lisbonne, celle du maréchal Victor de Madrid à Séville, celle de
l'Aragon de Saragosse à Valence, il faut le suivre lui-même des
sommets du Guadarrama aux bords du Danube, de Somo-Sierra à Essling et
Wagram. Il lui restait alors quelques beaux jours à espérer, parce
qu'il était encore temps d'être sage, et que les dernières fautes, les
plus irrémédiables, n'avaient pas été commises. Il n'était pas
impossible, en effet, quoique cela devînt douteux à voir la marche
qu'il imprimait aux choses, que l'Espagne fût régénérée par ses mains,
que l'Italie fût affranchie des Autrichiens, que la France demeurât
grande comme il l'avait faite, et que son tombeau se trouvât sur les
bords de la Seine, sans avoir un moment reposé aux extrémités de
l'Océan.