Huerba, on résolut l'assaut, et quarante voltigeurs polonais, conduits
par des officiers et des soldats du génie, s'élancèrent sur l'ouvrage.
Ils le gravirent rapidement, les uns avec leurs mains, les autres avec
des échelles. Pendant qu'ils y montaient, une mine préparée par
l'ennemi fit tout à coup explosion, mais sans blesser aucun de nos
soldats, qui restèrent en dehors des atteintes de ce volcan. Parvenus
à s'introduire dans la tête de pont, ils en expulsèrent les
défenseurs, lesquels repassèrent la Huerba en faisant sauter le pont.
[En marge: Travaux pour franchir la Huerba aux deux attaques
principales.]
Le couvent de Saint-Joseph, adossé à la Huerba, étant pris à droite,
la tête de pont de la Huerba étant emportée au centre, nous nous
trouvions maîtres de la ligne des ouvrages extérieurs sur une moitié
de leur développement. C'était le plus important, car les opérations
de la gauche n'avaient que la valeur d'une démonstration. Il
s'agissait dès lors de franchir la Huerba sur les deux points par
lesquels on y touchait, de jeter des ponts couverts d'épaulements sur
cette rivière étroite mais profondément encaissée, de battre en brèche
les portions d'enceinte qui s'étendaient au delà, et qui s'appuyaient
au couvent de Santa-Engracia d'un côté, à celui des Augustins de
l'autre. Il fallait enfin élever de nouvelles batteries pour les
opposer à celles de la ville, qui devenaient en approchant plus
nombreuses et plus meurtrières. C'est à quoi on employa l'intervalle
du 16 au 21 janvier.
[En marge: Souffrances chez les assiégés et les assiégeants.]
Pendant ce temps les souffrances s'aggravaient au dedans parmi les
assiégés, au dehors parmi les assiégeants. La masse d'habitants
réfugiés dans la ville, les blessés, les malades accumulés, y avaient
fait naître une épidémie. Tous les jours une grêle de projectiles
augmentait le nombre des victimes du siége, même parmi ceux qui ne
prenaient point part à la défense. Mais une populace furieuse,
fanatisée par les moines, comprimait les habitants paisibles, aux yeux
desquels cette résistance sans espoir n'était qu'une barbarie inutile.
Les potences dressées dans les principales rues prévenaient tout
murmure. On inventait d'ailleurs toutes sortes de nouvelles pour
soutenir le courage des assiégés. On disait Napoléon battu par les
Anglais, le maréchal Soult par le marquis de La Romana, le général
Saint-Cyr par le général Vivès. On promettait de plus l'arrivée d'une
puissante armée de secours, et à ces nouvelles, annoncées au son du
tambour par des crieurs publics, éclataient des vociférations
sauvages, qui venaient retentir jusque dans notre camp.
[En marge: Efforts des frères Palafox pour obliger le pays environnant
à se lever en masse.]
Ce que nous avons raconté des événements généraux de cette guerre
suffit pour qu'on puisse apprécier la véracité de ces bruits,
répandus à dessein par Palafox et les moines dont il suivait les
inspirations. Ces récits, du reste, n'étaient pas complètement faux,
car les deux frères de Joseph Palafox, le marquis de Lassan et
François Palafox, étaient sortis avec des ordres terribles pour faire
lever le pays dans tous les sens, jusqu'à Tudela d'un côté, jusqu'à
Calatayud, Daroca, Teruel et Alcañiz de l'autre. Tous les hommes en
état de porter les armes étaient sommés de les prendre, et, dans la
proportion d'un sur dix, devaient s'avancer sous la conduite
d'officiers choisis, pour former une armée de déblocus. Chaque village
était obligé de payer et de nourrir les hommes qui marcheraient. Ceux
qui ne marcheraient pas devaient détruire nos convois, tuer nos
malades, et affamer notre camp. Ces ordres étaient donnés sous menace
des peines les plus sévères en cas d'inexécution.
[En marge: Cruelles privations des soldats français.]
[En marge: Arrivée du maréchal Lannes au camp des assiégeants.]
Il faut reconnaître que les Aragonais avaient mis un zèle tout
patriotique à les exécuter. Déjà vingt ou trente mille hommes se
remuaient du côté d'Alcañiz sur la rive droite de l'Èbre, et du côté
de Zuera, la Perdiguera, Liciñena, sur la rive gauche. Malgré les
efforts de notre cavalerie, la viande n'arrivait pas, vu que les
moutons acheminés sur notre camp étaient arrêtés en route. Nos
soldats, manquant de viande pour faire la soupe, n'ayant souvent
qu'une ration incomplète de pain, supportaient de cruelles privations
sans murmurer, et entrevoyaient sans fléchir un ou deux mois encore
d'un siége atroce. Ils étaient tristes toutefois, en songeant à leur
petit nombre, en considérant que toutes les difficultés du siége
pesaient sur 14 mille d'entre eux, tandis que les 8 mille fantassins
de Gazan se bornaient à bloquer le faubourg de la rive gauche, et que
les 9 mille de Suchet vivaient en repos à Calatayud. Déjà plus de
douze cents avaient succombé aux fatigues ou au feu. On les
transportait, dès qu'ils étaient atteints de blessures ou de maladies,
à l'hôpital d'Alagon, hôpital infect, où il n'y avait que du linge
pourri, sans vivres ni médicaments. Le général Harispe, envoyé pour en
faire l'inspection, et s'y montrant humain comme un héros, punit
sévèrement les administrateurs coupables de tant de négligence,
réorganisa cet établissement avec soin, et procura au moins à nos
soldats la consolation de n'être pas plus mal à l'hôpital qu'à la
tranchée. Le 21, arriva enfin l'illustre maréchal Lannes, qui
approchait alors du terme de sa carrière héroïque, car on était en
janvier 1809, à quelques mois de la terrible journée d'Essling, et sa
présence était propre à soutenir le moral du soldat, et à lui rendre
la confiance s'il l'avait perdue. Le général Junot le charmait par sa
bravoure, mais il fallait un chef qui, prenant sur lui de modifier les
ordres de l'Empereur, fît concourir toutes les forces françaises au
succès du siège. C'est à cela que le maréchal Lannes fut d'abord
utile.
[En marge: Le maréchal Lannes, modifiant les ordres de l'Empereur,
fait concourir le 5e corps à l'attaque de Saragosse, et à la
dispersion des insurgés extérieurs.]
Il commença, grâce à son commandement supérieur, par faire concourir
le 5e corps à la prise de la place, et à la répression des troubles
extérieurs qui contribuaient à affamer notre camp. Il ordonna au
général Gazan, posté avec sa division devant le faubourg de la rive
gauche, d'entreprendre l'attaque en règle de ce faubourg. Cet asile
une fois enlevé aux habitants, ils devaient être refoulés dans
l'intérieur de la ville, et y augmenter l'encombrement, tandis que
nous aurions le moyen de la foudroyer de la rive gauche de l'Èbre. Il
lui donna un excellent officier du génie, le colonel Dode, pour
diriger cette opération.
Le maréchal Lannes prescrivit ensuite au maréchal Mortier de quitter
sa position de Calatayud où il ne rendait pas de services, aucune
force ennemie ne pouvant venir du côté de Valence, et de passer sur la
rive gauche de l'Èbre, pour y dissiper les rassemblements qui nous
inquiétaient.
[En marge: Opérations du maréchal Mortier contre les insurgés
extérieurs.]
Le maréchal Mortier, exécutant les ordres qu'il avait reçus, franchit
l'Èbre le 23, et laissant le 40e de ligne pour appuyer la division
Morlot, qui était la plus faible du corps de siège, s'avança avec les
34e, 64e, 88e de ligne, le 10e de hussards, le 21e de chasseurs, et
dix bouches à feu, sur la route de la Perdiguera. Il trouva en
position à Liciñena, sur le penchant des montagnes, la plus grande
partie d'un corps de quinze mille hommes, qui arrivait du nord de
l'Aragon au secours de la capitale assiégée. Ce rassemblement se
composait de troupes de ligne et de paysans. On y comptait des
détachements des régiments de Savoie, de Prado et d'Avila, des
bataillons de Jaca, des chasseurs de Palafox, et d'autres troupes
d'ancienne et nouvelle formation. Le maréchal Mortier fit aborder les
Espagnols par le 64e de ligne, qui marcha sur eux de front, avec
l'aplomb et la résolution de nos vieilles bandes, tandis que les 34e
et 88e de ligne, les tournant par les hauteurs, les rabattaient dans
la plaine. Les Espagnols ne tinrent pas devant cette double attaque,
et s'enfuyant à toutes jambes dans la plaine, ils vinrent passer à
portée du 10e de chasseurs, qui fondit au galop sur cette masse de
fuyards, et les sabra impitoyablement. Quinze cents restèrent sur la
place. Nous prîmes six pièces de canon et deux drapeaux. Dans le même
moment, l'adjudant commandant Gasquet s'étant porté, avec trois
bataillons de la division Gazan, sur la route de Zuera, parallèlement
au maréchal Mortier, culbutait environ trois mille Espagnols du même
corps, et leur prenait des hommes et du canon. Le maréchal Mortier,
après avoir repoussé pour tout le reste du siége les levées du nord de
l'Aragon, descendit l'Èbre jusqu'à Pina, avec ordre de balayer les
insurgés, de ménager les villages soumis, de brûler les villages
insoumis, et d'acheminer du bétail sous l'escorte de la cavalerie vers
le camp de l'armée assiégeante.
Tandis que le maréchal Mortier nettoyait la rive gauche, le général
Junot avait envoyé le général Wathier, commandant la cavalerie du 3e
corps, avec 1,200 hommes d'infanterie d'élite et 600 cavaliers, pour
disperser un rassemblement formé des insurgés de quatre-vingts
communes, lesquelles relevaient de la juridiction d'Alcañiz. Ils
étaient retranchés dans la ville d'Alcañiz, qu'ils avaient barricadée
et crénelée. Le général Wathier les chargeant dans cette position,
comme il aurait pu le faire en plaine, à la tête de ses cavaliers, les
aborda si brusquement qu'il entra pêle-mêle avec eux dans la ville
d'Alcañiz, força toutes les barricades, et passa au fil de l'épée plus
de six cents de ces malheureux. Les autres furent poursuivis par nos
cavaliers, et se sauvèrent chez eux. La ville fut pillée, et tout le
bétail ramassé dans les campagnes environnantes dirigé sur Saragosse.
Grâce à ces diverses expéditions, l'armée assiégeante n'eut plus rien
à craindre pour ses derrières. Cependant elle ne reçut de moutons que
ceux qui étaient bien escortés, et la viande resta fort rare dans
notre camp.
[En marge: Continuation des travaux autour de la place.]
Pendant que le maréchal Lannes faisait exécuter ces opérations aux
environs de Saragosse, les travaux du génie, poussés avec une extrême
activité par le général Lacoste, par ses lieutenants Rogniat et Haxo,
permettaient enfin de donner l'assaut général, après lequel on devait
se trouver dans la ville, et en mesure de commencer la terrible guerre
des maisons.
[En marge: Passage de la Huerba au moyen de ponts de chevalets
couverts d'épaulements.]
À l'attaque de droite on avait jeté deux ponts de chevalets, couverts
d'épaulements, sur la Huerba, en avant du couvent de Saint-Joseph,
conquis par l'assaut du 11 janvier. La Huerba franchie sur ce point,
on avait cheminé vers une huilerie, dont le bâtiment isolé était
contigu au mur de la ville. Un peu à gauche, on avait conduit un boyau
de tranchée vers un autre point de ce même mur. Deux assauts devaient
être livrés en ces deux endroits, dès que le canon y aurait fait des
brèches praticables.
À l'attaque du centre, on avait renoncé à se servir de la tête de pont
de la Huerba, enlevée aux assiégés, à cause des feux qui la
flanquaient. On avait passé la Huerba dans un coude au-dessous,
vis-à-vis le couvent de Santa-Engracia, au saillant même de l'angle
que la ville formait de ce côté. Une batterie de brèche, dirigée sur
le couvent, devait rendre ses murailles accessibles à une colonne
d'assaut. Maîtres de ces diverses brèches, deux à droite, une au
centre, nous devions avoir trois issues pour pénétrer dans la ville,
toutes trois aboutissant à de grandes rues qui donnaient
perpendiculairement sur le _Cosso_.
Le 26 janvier, cinquante bouches à feu de gros calibre tonnèrent à la
fois contre Saragosse, les unes pour ouvrir les brèches de droite et
du centre, les autres pour accabler la ville de bombes, d'obus et de
boulets. La ville supporta bravement cette pluie de feu: car les
Espagnols enduraient tout derrière leurs murailles, pourvu qu'ils ne
vissent pas l'ennemi en face; et quant à la population inoffensive,
ils ne s'en inquiétaient pas plus que du vil bétail qu'ils abattaient
chaque jour pour vivre. Le feu ayant duré toute la journée du 26 et la
moitié de celle du 27, les trois brèches parurent praticables, et on
résolut de livrer immédiatement l'assaut général.
[En marge: Assaut général donné le 26 janvier.]
Tout le 3e corps était sous les armes, Junot et Lannes en tête. (Voir
la carte nº 45.) À droite, la division Grandjean, principalement
composée des 14e et 44e de ligne, se trouvait dans les ouvrages,
attendant le signal. Au centre, la division Musnier, forte surtout en
Polonais, attendait le même signal avec impatience. Elle était appuyée
par la division Morlot, qui s'était massée sur sa droite pour seconder
l'assaut du centre. Le 40e de ligne et le 13e de cuirassiers
occupaient à gauche la place qu'avait abandonnée la division Morlot,
et avaient pour mission de contenir les sorties qui pourraient venir
par le château de l'Inquisition, sur lequel on n'avait dirigé
jusqu'ici qu'une fausse attaque.
[En marge: Enlèvement de la première brèche à l'attaque de droite.]
À midi, Lannes donne le signal vivement désiré, et aussitôt les
colonnes d'assaut sortent des ouvrages. Un détachement de voltigeurs
des 14e et 44e ayant en tête un détachement de sapeurs, et commandé
par le chef de bataillon Stahl, débouche de l'huilerie isolée dont il
a été parlé tout à l'heure, et s'élance sur la brèche qui était le
plus à droite. L'ennemi, prévoyant qu'on partirait de ce bâtiment pour
monter à l'assaut, avait pratiqué une mine sous l'espace que nos
soldats avaient à parcourir. Deux fourneaux éclatent tout à coup avec
un fracas horrible, mais heureusement sur les derrières de notre
première colonne d'assaut, et sans enlever un seul homme. La colonne
se précipite sur la brèche et s'en empare. Mais lorsqu'elle veut
pousser au delà, elle est arrêtée par un feu de mousqueterie et de
mitraille qui part des maisons situées en arrière, ainsi que de
plusieurs batteries dressées à la tête des rues. Ce feu est tel qu'il
est impossible d'y tenir, et qu'on est obligé, après avoir eu beaucoup
d'hommes hors de combat, notamment le brave Stahl, grièvement blessé,
de se borner à se loger sur la brèche, et à y établir une
communication avec l'huilerie qui a servi de point de départ. Les
terres remuées par la mine de l'ennemi contribuent à faciliter ce
travail.
[En marge: Enlèvement de la seconde brèche à l'attaque de droite.]
À la seconde brèche, ouverte tout près de celle-là, mais un peu à
gauche, trente-six grenadiers du 44e, conduits par un vaillant
officier nommé Guettemann, s'élancent de leur côté à l'assaut. Ils
pénètrent malgré une pluie de balles, franchissent la brèche, et se
logent dans les maisons voisines du mur. Une colonne les suit, et on
essaie de déboucher de ces maisons dans les rues voisines. Mais à
peine se montre-t-on à une porte ou à une fenêtre, qu'un effroyable
feu de mousqueterie, partant de mille ouvertures, abat ceux qui ont la
témérité de se faire voir. Toutefois, on s'empare des maisons
contiguës en passant de l'une à l'autre par des percements intérieurs,
et on gagne ainsi en appuyant à gauche jusqu'à l'une des principales
rues de la ville, la rue Quemada, qui va droit de l'enceinte au
_Cosso_. Mais la mitraille des barricades ne permet pas de s'y
avancer. À cette seconde brèche, quoique plus heureux qu'à la
première, il faut s'en tenir à une douzaine de maisons conquises.
[Illustration: Siège de Saragosse.]
[En marge: Enlèvement de tous les ouvrages de l'ennemi à l'attaque du
centre.]
Au centre, l'action n'est pas moins vive. Des voltigeurs de la
Vistule, dirigés par un détachement de soldats et d'officiers du
génie, s'élancent, eux aussi, sur la brèche pratiquée dans le couvent
de Santa-Engracia. Ils ont à parcourir à découvert, de la Huerba au
mur du couvent, un espace de 120 toises, qu'ils franchissent au pas de
course sous le feu le plus violent. Ils arrivent sans trop de pertes
sur la brèche, et l'escaladent sans autre difficulté que la
mousqueterie; car le rare courage des Espagnols derrière leurs
murailles n'allait pas jusqu'à nous attendre avec leurs baïonnettes
sur le sommet de chaque brèche. Les braves Polonais, mêlés à nos
sapeurs, entrent dans le couvent, chassent ceux qui l'occupaient,
débouchent sur la place de Santa-Engracia, pénètrent même dans les
maisons qui l'entourent, et vont jusqu'à un petit couvent voisin,
qu'ils emportent également. Maîtres de la place Santa-Engracia, ils le
sont aussi de la grande rue de ce nom, tombant perpendiculairement
comme celle de Quemada sur le _Cosso_. Mais de nombreuses barricades
hérissées d'artillerie, et vomissant la mitraille, ne permettent pas
de pousser au delà, à moins de pertes énormes. Il faudrait la sape et
la mine pour aller plus loin.
Du couvent de Santa-Engracia, on court par un terrain découvert
jusqu'au saillant de l'angle que l'enceinte de la ville forme vers le
milieu de son étendue. Nos soldats traversent rapidement cet espace
qui est miné, et, par un inconcevable bonheur, plusieurs fourneaux de
mine, éclatant à la fois, ouvrent de vastes entonnoirs sans qu'un seul
de nos hommes soit atteint. À partir de cet angle, et en tirant à
gauche, règne une ligne de murailles en pierres sèches, avec fossé et
terrassement, laquelle aboutit au couvent des Capucins, et plus loin
au château de l'Inquisition. Quoiqu'il n'entre pas dans le plan
d'attaque d'enlever cette ligne d'ouvrages, qui n'a pas été battue en
brèche, un accident imprévu excitant l'ardeur des divisions Morlot et
Musnier, on s'y précipite avec une témérité inouïe. En effet, une
batterie placée au couvent des Capucins incommodant de son feu la
division Morlot, quelques carabiniers du 5e léger se jettent au pas de
course sur cette batterie pour s'en débarrasser. Le régiment les suit
et prend la batterie. À ce spectacle, le 115e de ligne, l'un des
régiments de nouvelle formation, ne peut tenir dans les tranchées. Il
s'élance sur le long mur d'enceinte qui s'étend de Santa-Engracia au
couvent des Capucins, descend dans le fossé, escalade l'escarpe par
les embrasures, s'empare de l'enceinte, de toute l'artillerie, et ose
s'engager dans l'intérieur de la ville. Alors une populace furieuse,
du haut des maisons environnantes, fusille nos soldats presque à coup
sûr. Les Espagnols, plus hardis sur ce point que sur les autres,
s'avancent même hors de leurs retranchements pour reprendre le couvent
des Capucins. Des moines les dirigent, des femmes les excitent. Mais
on les repousse à la baïonnette, et on reste maître du couvent, en y
essuyant toutefois un horrible feu d'artillerie qui perce les
murailles en plusieurs endroits. On tâche de se couvrir avec des sacs
à terre. Mais, ne pouvant tenir à découvert le long de la muraille, on
est obligé de la repasser, sans l'abandonner néanmoins et en essayant
de s'y loger.
[En marge: Résultats de l'assaut général du 26 janvier.]
Dans cette sanglante journée, on s'était donc emparé de tout le
pourtour de l'enceinte. Si c'eût été un siége ordinaire, consistant à
enlever la partie fortifiée de la place, Saragosse eût été à nous.
Mais il fallait emporter chaque île de maisons, l'une après l'autre,
contre une populace frénétique, et les grandes horreurs de la lutte ne
faisaient que commencer. Les Espagnols avaient perdu cinq à six cents
hommes passés au fil de l'épée, et deux cents prisonniers, avec toute
la ligne de leurs murailles extérieures. Les Français avaient eu 186
tués et 593 blessés[33], c'est-à-dire près de 800 hommes hors de
combat, perte considérable, due à l'ardeur excessive de nos troupes et
à leur héroïque témérité.
[Note 33: Nous donnons ici des nombres précis, parce qu'ils sont
fournis cette fois avec détail dans les rapports existant au dépôt de
la guerre.]
Le maréchal Lannes lui-même, saisi de cet affreux spectacle, ordonna
aux officiers du génie de ne plus souffrir que les soldats
s'avançassent à découvert, aimant mieux perdre du temps que des
hommes. Il prescrivit de cheminer avec la sape et la mine, et de faire
sauter en l'air les édifices, mais avant tout de ménager le sang de
son armée. Ce grand homme de guerre, aussi humain que brave, avait
ressenti de ce qu'il avait vu une impression profonde[34].
[Note 34: Ses dépêches à l'Empereur font foi du sentiment qu'il avait
éprouvé. On y lit les passages suivants: «Jamais, Sire, je n'ai vu
autant d'acharnement comme en mettent nos ennemis à la défense de
cette place. J'ai vu des femmes venir se faire tuer devant la brèche.
Il faut faire le siége de chaque maison. Si on ne prenait pas de
grandes précautions, nous y perdrions beaucoup de monde, l'ennemi
ayant dans la ville 30 à 40 mille hommes, non compris les habitants.
Nous occupons depuis Santa-Engracia jusqu'aux Capucins, où nous avons
pris quinze bouches à feu.
«Malgré tous les ordres que j'avais donnés pour empêcher que le soldat
ne se lançât trop, on n'a pas pu être maître de son ardeur. C'est ce
qui nous a donné 200 blessés de plus que nous ne devions avoir. (Au
quartier-général devant Saragosse, le 28 janvier 1809.)»
..... «Le siége de Saragosse ne ressemble en rien à la guerre que nous
avons faite jusqu'à présent. C'est un métier où il faut une grande
prudence et une grande vigueur. Nous sommes obligés de prendre avec la
mine ou d'assaut toutes les maisons. Ces malheureux s'y défendent avec
un acharnement dont on ne peut se faire une idée. _Enfin, Sire, c'est
une guerre qui fait horreur._ Le feu est dans ce moment sur trois ou
quatre points de la ville, elle est écrasée de bombes: mais tout cela
n'intimide pas nos ennemis. On travaille à force à s'approcher du
faubourg. C'est un point très-important. J'espère que, quand nous nous
en serons rendus maîtres, la ville ne tiendra pas long-temps.
..... «Un rassemblement de quelques mille paysans est venu attaquer
hier les 400 hommes laissés à El Amurria. J'ai donné ordre au général
Dumoustier de partir hier, dans la nuit, avec une colonne de 1,000
hommes, 200 chevaux et deux pièces de 4. Je suis sûr qu'il aura tué ou
dispersé toute cette canaille. Autant ils sont bons derrière leurs
murailles, autant ils sont misérables en plaine.»]
L'occupation de trois points sur l'enceinte dispensait de pousser une
nouvelle attaque à l'extrême gauche vers le château de l'Inquisition,
car il s'agissait maintenant de forcer les Espagnols dans leurs
maisons, et peu importait dès lors une enceinte dans laquelle ne
consistait plus la force de leur défense. On laissa la division Morlot
en observation sur la gauche, et avec les divisions Musnier et
Grandjean, fortes à elles deux de 9 mille hommes, on se mit à procéder
par la sape et la mine à la conquête de chaque maison, tandis que
devant le faubourg de la rive gauche le général Gazan pousserait ses
travaux de manière à enlever ce dernier asile à la population. On lui
envoya même une partie de l'artillerie de siége qui ne trouvait plus
d'emploi à la rive droite, depuis qu'on avait ouvert l'enceinte en y
faisant brèche, et qu'on devait surtout se battre de rue à rue.
[En marge: Commencement de la guerre de maison à maison dans
l'intérieur de la ville.]