Le 13 au matin, la division Villatte s'avança hardiment sur Uclès. La

position consistait en deux pics assez élevés, entre lesquels était

située la petite ville d'Uclès. Les Espagnols avaient leurs ailes

appuyées à ces pics, et leur centre à la ville. Le général Villatte

les aborda brusquement avec ses vieux régiments, et les chassa de

toutes leurs positions. Tandis qu'à gauche le 27e léger culbutait la

droite des Espagnols, au centre le 63e de ligne prenait d'assaut la

ville d'Uclès, et y passait par les armes près de deux mille ennemis,

avec les moines du couvent d'Uclès, qui avaient fait feu sur nos

troupes. À droite, les 94e et 95e de ligne, manoeuvrant pour tourner

les Espagnols, les obligeaient à se retirer sur Carrascosa, où les

attendait la division Ruffin dans les gorges d'Alcazar. Ces

malheureux, en effet, fuyant en toute hâte vers Alcazar, y trouvèrent

la division Ruffin qui arrivait sur eux par une gorge étroite. Ils

prirent sur-le-champ position pour se défendre en gens déterminés.

Mais attaqués de front par le 9e léger et le 96e de ligne, tournés par

le 24e, ils furent contraints de mettre bas les armes. Une partie

d'entre eux, voulant gagner la gorge même d'Alcazar, d'où avait

débouché la division Ruffin, allaient se sauver par cette issue,

qu'occupait seule actuellement l'artillerie du général Senarmont,

restée en arrière à cause des mauvais chemins. Celui-ci pouvait être

enlevé par les fuyards; mais, toujours aussi résolu et intelligent

qu'à Friedland, il imagina de former son artillerie en carré, et

tirant dans tous les sens, il arrêta la colonne fugitive, qui fut

ainsi rejetée sur les baïonnettes de la division Ruffin. Treize mille

hommes environ déposèrent les armes à la suite de cette opération

brillante, et livrèrent trente drapeaux avec une nombreuse

artillerie.

Sans perdre un instant, le maréchal Victor courut sur Cuenca pour

atteindre le peu qui restait du corps du duc de l'Infantado. Mais

celui-ci s'était enfui précipitamment sur la route de Valence,

laissant encore dans nos mains des blessés, des malades, du matériel.

Nos dragons recueillirent les débris de son corps, et sabrèrent

plusieurs centaines d'hommes.

[En marge: Après les batailles de la Corogne et d'Uclès, Joseph se

décide enfin à entrer dans Madrid.]

[En marge: Entrée de Joseph dans Madrid le 22 janvier.]

Après ce fait d'armes, on devait pour long-temps être en repos à

Madrid, et la victoire d'Uclès prouvait qu'on n'aurait pas beaucoup de

peine à envahir le midi de la Péninsule. Toutefois on ne pouvait pas

encore y songer. Il fallait auparavant que Joseph s'établît à Madrid,

que l'armée française se reposât, et que Saragosse fût pris. Les

événements de la Corogne étaient maintenant tout à fait connus. On

savait que les Anglais s'étaient retirés en désordre, abandonnant tout

leur matériel, et ayant perdu sur les routes ou sur le champ de

bataille un quart de leur effectif, leurs principaux officiers et leur

général en chef. La prise à Uclès d'une armée espagnole tout entière,

vrai pendant de Baylen, si la prise d'une armée espagnole avait pu

produire le même effet que celle d'une armée française, était un

nouveau trophée très-propre à orner l'entrée du roi Joseph à Madrid.

Napoléon avait voulu que cette entrée eût quelque chose de triomphal.

Il avait placé auprès de son frère la division Dessoles, la division

Sébastiani, pour qu'il eût avec lui les plus belles troupes de l'armée

française, et qu'il ne parût au milieu des Espagnols qu'entouré des

vieilles légions qui avaient vaincu l'Europe.--_Je leur avais envoyé

des agneaux_, avait-il dit en parlant des jeunes soldats de Dupont,

_et ils les ont dévorés; je leur enverrai des loups qui les dévoreront

à leur tour_.--C'est à la tête de ces redoutables soldats que Joseph

entra, le 22 janvier, dans Madrid, au bruit des cloches, aux éclats du

canon, et en présence des habitants de la capitale soumis par la

victoire, résignés presque à la nouvelle royauté, et, quoique toujours

blessés au coeur, préférant pour ainsi dire la domination des Français

à celle de la populace sanguinaire, qui peu de temps auparavant

assassinait l'infortuné marquis de Peralès. Celle-ci seule était

irritée et encore à craindre. Mais on venait d'arrêter une centaine de

ses chefs les plus connus par leurs crimes, et au Retiro, vis-à-vis de

Madrid, s'élevait un ouvrage formidable, hérissé de canons, et capable

en quelques heures de réduire en cendres la capitale des Espagnes.

Joseph fut donc accueilli avec beaucoup d'égards, et même avec une

certaine satisfaction par la masse des habitants paisibles, mais avec

une rage concentrée par la populace, qui se sentait détrônée à

l'avénement d'un gouvernement régulier, car c'était son règne plus que

celui de Ferdinand VII dont elle déplorait la chute. Joseph se rendit

au palais, où vinrent le visiter les autorités civiles et militaires,

le clergé, et ceux des grands seigneurs de la cour d'Espagne qui

n'avaient pas pu ou n'avaient pas voulu quitter Madrid. Joseph passait

tellement pour protecteur des Espagnols auprès du conquérant qui avait

étendu sur eux son bras terrible, qu'on ne regardait pas comme un

crime de l'aller voir. Mais au fond, tant la gloire soumet les hommes,

on était plus près d'aimer, si on avait aimé quelque chose dans la

cour de France, l'effrayante grandeur de Napoléon que l'indulgente

faiblesse de Joseph; et si celle-ci était le prétexte, celle-là était

le motif vrai qui amenait encore beaucoup d'hommages aux pieds du

nouveau monarque.

Joseph fut donc suffisamment entouré dans son palais pour s'y croire

établi. Le célèbre Thomas de Morla accepta de lui des fonctions. On

vint le solliciter d'alléger le poids de certaines condamnations. Il

lui arriva plus d'un avis de Séville, portant qu'il n'était pas

impossible de traiter avec l'Andalousie; car, indépendamment de ce que

la junte centrale était tombée au dernier degré du mépris par sa

manière de gouverner, elle avait perdu le président qui seul répandait

quelque éclat sur elle, l'illustre Florida Blanca. Pour qui n'avait

pas le secret de la destinée, il était permis de se tromper sur le

sort de la nouvelle dynastie imposée à l'Espagne, et on pouvait croire

qu'elle commençait à s'établir comme celles de Naples, de Hollande et

de Cassel.

Au milieu de ces apparences de soumission, un seul événement, toujours

annoncé, mais trop lent à s'accomplir, celui de la prise de Saragosse,

tenait les esprits en suspens, et laissait encore quelque espoir aux

Espagnols entêtés dans leur résistance. Nous avons vu en plaine les

Espagnols fuir, sans aucun souci de leur honneur militaire et de leur

ancienne gloire: ils effaçaient à Saragosse toutes les humiliations

infligées à leurs armes, en opposant à nos soldats la plus glorieuse

défense qu'une ville assiégée ait jamais opposée à l'invasion

étrangère.

[En marge: Siége de Saragosse.]

[En marge: Première cause des lenteurs de ce siége.]

[En marge: Opérations tendant à resserrer l'ennemi dans la ville.]

[En marge: Inaction du 5e corps pendant les commencements du siége.]

Nous avons déjà fait connaître les retards inévitables qu'avait

entraînés dans le siége de Saragosse le mouvement croisé de nos

troupes autour de cette place. Quoique la victoire de Tudela, qui

avait ouvert l'Aragon à nos soldats et supprimé tout obstacle entre

Pampelune et Saragosse, eût été remportée le 23 novembre, le maréchal

Moncey, privé d'abord de la meilleure partie de ses forces par l'envoi

de deux divisions à la poursuite de Castaños, rejoint ensuite par le

maréchal Ney, et abandonné par celui-ci au moment où il allait

attaquer les positions extérieures de Saragosse, n'avait pas pu

s'approcher de cette ville avant le 10 décembre. Renforcé enfin le 19

décembre par le maréchal Mortier, qui avait ordre de couvrir le siége,

de seconder même les troupes assiégeantes dans les occasions graves,

sans fatiguer ses soldats aux travaux et aux attaques, il avait

profité de ce concours fort limité pour resserrer la place, et enlever

les positions extérieures. Le 21 décembre, la division Grandjean

avait, par une manoeuvre hardie et habile, occupé le Monte-Torrero,

qui domine la ville de Saragosse, et sur lequel les Aragonais avaient

élevé un ouvrage, tandis que la division Suchet, du corps de Mortier,

se rendait maîtresse des hauteurs de Saint-Lambert sur la rive droite

de l'Èbre, et que sur la rive gauche la division Gazan, appartenant au

même corps, emportait la position de San Gregorio, rejetait l'ennemi

dans le faubourg, et prenait ou passait par les armes 500 Suisses

restés fidèles à l'Espagne. Cette journée avait décidément renfermé

les Aragonais dans la ville elle-même, et dès lors les travaux

d'approche avaient pu commencer. Ce secours une fois prêté au 3e

corps, le maréchal Mortier était rentré dans son rôle d'auxiliaire,

qui se bornait à couvrir le siége. Laissant la division Gazan sur la

gauche de l'Èbre, pour bloquer le faubourg qui occupe cette rive, il

avait passé sur la rive droite avec la division Suchet, et avait pris

position loin du théâtre des attaques, à Calatayud, afin d'empêcher

toute tentative des Espagnols, qui auraient pu venir soit de Valence,

soit du centre de l'Espagne. C'était assez pour lier les opérations de

Saragosse avec l'ensemble de nos opérations en Espagne; c'était trop

peu pour la marche du siége, car le 3e corps, formé, depuis le départ

de la division Lagrange, des trois divisions Morlot, Musnier et

Grandjean, ne comptait guère plus de 14,000 hommes d'infanterie, 2,000

de cavalerie, 1,000 d'artillerie, 1,000 du génie. Avec les difficultés

qu'on allait avoir à vaincre, il aurait fallu pouvoir se servir des

8,000 hommes de la division Gazan, qui bloquaient sans l'attaquer le

faubourg de la rive gauche, des 9,000 hommes de la division Suchet,

qui étaient postés vers Calatayud, à une vingtaine de lieues. Cette

disposition ordonnée d'en haut et de loin par Napoléon, qui avait

voulu tenir le corps de Mortier toujours frais et disponible pour

l'utiliser ailleurs, avait l'inconvénient des plans conçus à une trop

grande distance des lieux, celui de ne pas cadrer avec l'état vrai des

choses. Ce n'eût pas été trop, nous le répétons, des 36 ou 38,000

hommes qui composaient les deux corps réunis, pour venir à bout de

Saragosse.

[En marge: Préparatifs des assiégés et des assiégeants pour rendre la

lutte terrible.]

Les deux partis avaient mis à profit tous ces retards en préparant de

plus terribles moyens d'attaque et de défense, tant au dedans qu'au

dehors de Saragosse. Les Aragonais, fiers de la résistance qu'ils

avaient opposée l'année précédente, et s'étant aperçus de la valeur de

leurs murailles, étaient résolus à se venger, par la défense de leur

capitale, de tous les échecs essuyés en rase campagne. Après Tudela,

ils s'étaient retirés au nombre de 25 mille dans la place, et avaient

amené avec eux 15 ou 20 mille paysans, à la fois fanatiques et

contrebandiers achevés, tirant bien, capables, du haut d'un toit ou

d'une fenêtre, de tuer un à un ces mêmes soldats devant lesquels ils

fuyaient en plaine. À eux s'étaient joints beaucoup d'habitants de la

campagne, que la terreur forçait à s'éloigner, de façon que la

population de Saragosse, ordinairement de quarante à cinquante mille

âmes, se trouvait être de plus de cent mille en ce moment.

[En marge: Caractère de Joseph Palafox, commandant de Saragosse.]

[En marge: Moyens de résistance accumulés dans Saragosse.]

C'était toujours Palafox qui commandait. Brave, présomptueux, peu

intelligent, mais mené par deux moines habiles, secondé par deux

frères dévoués, le marquis de Lassan et François Palafox, il exerçait

sur la populace aragonaise un empire sans bornes, surtout depuis qu'on

avait su qu'à la prudence de Castaños, qu'on qualifiait de trahison,

il avait toujours opposé son ardeur téméraire, qu'on appelait

héroïsme. La paisible bourgeoisie de Saragosse allait être cruellement

sacrifiée, dans ce siége horrible, à la fureur de la multitude, qui

par deux moines gouvernait Palafox, la ville et l'armée. Des

approvisionnements immenses en blé, vins, bétail avaient été amassés

par la peur même des habitants des environs, lesquels en fuyant

transportaient à Saragosse tout ce qu'ils possédaient. Les Anglais

avaient de plus envoyé d'abondantes munitions de guerre, et on avait

ainsi tous les moyens de prolonger indéfiniment la résistance. Pour la

faire durer davantage, des potences avaient été élevées sur les places

publiques, avec menace d'exécuter immédiatement quiconque parlerait de

se rendre. Rien, en un mot, n'avait été négligé pour ajouter à la

constance naturelle des Espagnols, à leur patriotisme vrai, l'appui

d'un patriotisme barbare et fanatique.

Dans l'armée d'Aragon retirée à Saragosse, se trouvaient de nombreux

détachements de troupes de ligne, et beaucoup d'officiers du génie

fort capables, et fort dévoués. Chez les vieilles nations militaires

qui ont dégénéré de leur ancienne valeur, les armes savantes sont

toujours celles qui se maintiennent le plus long-temps. Les ingénieurs

espagnols, qui, aux seizième et dix-septième siècles, étaient si

habiles, avaient conservé une partie de leur ancien mérite, et ils

avaient élevé autour de Saragosse des ouvrages nombreux et

redoutables.

[En marge: Configuration de Saragosse.]

Cette place, comme il a été dit précédemment (livre XXXI), n'était pas

régulièrement fortifiée, mais son site, la nature de ses

constructions, pouvaient la rendre très-forte dans les mains d'un

peuple résolu à se défendre jusqu'à la mort. (Voir la carte nº 45.)

Elle était entourée, d'une enceinte qui n'était ni bastionnée ni

terrassée; mais elle avait pour défense, d'un côté l'Èbre, au bord

duquel elle est assise, et dont elle occupe la rive droite, n'ayant

sur la rive gauche qu'un faubourg, de l'autre côté une suite de gros

bâtiments, tels que le château de l'Inquisition, les couvents des

Capucins, de Santa-Engracia, de Saint-Joseph, des Augustins, de

Sainte-Monique, véritables forteresses qu'il fallait battre en brèche

pour y pénétrer, et que couvrait une petite rivière profondément

encaissée, celle de la Huerba, qui longe une moitié de l'enceinte de

Saragosse avant de se jeter dans l'Èbre. À l'intérieur se

rencontraient de vastes couvents, tout aussi solides que ceux du

dehors, et de grandes maisons massives, carrées, prenant leurs jours

en dedans, comme il est d'usage dans les pays méridionaux, peu percées

au dehors, vouées d'avance à la destruction, car il était bien décidé

que, les défenses extérieures forcées, on ferait de toute maison une

citadelle qu'on défendrait jusqu'à la dernière extrémité. Chaque

maison était crénelée, et percée intérieurement pour communiquer de

l'une à l'autre; chaque rue était coupée de barricades avec force

canons. Mais, avant d'en être réduit à cette défense intérieure, on

comptait bien tenir long-temps dans les travaux exécutés au dehors, et

qui avaient une valeur réelle.

En partant de l'Èbre et du château de l'Inquisition, placé au bord de

ce fleuve, en face de la position occupée par notre gauche, on avait

élevé, pour suppléer à l'enceinte fortifiée qui n'existait pas, un mur

en pierre sèche avec terrassement, allant du château de l'Inquisition

au couvent des Capucins, et à celui de Santa-Engracia. En cet endroit,

la ville présentait un angle saillant, et la petite rivière de la

Huerba, venant la joindre, la longeait jusqu'à l'Èbre inférieur,

devant notre extrême droite. Au point où la Huerba joignait la ville,

une tête de pont avait été construite, de forme quadrangulaire et

fortement retranchée. De cet endroit, en suivant la Huerba, on

rencontrait sur la Huerba même, et en avant de son lit, le couvent de

Saint-Joseph, espèce de forteresse à quatre faces qu'on avait entourée

d'un fossé et d'un terrassement. Derrière cette ligne régnait une

partie de mur, terrassé en quelques endroits, et partout hérissé

d'artillerie. Cent cinquante bouches à feu couvraient ces divers

ouvrages. Il fallait par conséquent emporter la ligne des couvents et

de la Huerba, puis le mur terrassé, puis après ce mur les maisons, les

prendre successivement, sous le feu de quarante mille défenseurs, les

uns, il est vrai, soldats médiocres, les autres fanatiques d'une

vaillance rare derrière des murailles, tous pourvus de vivres et de

munitions, et résolus à faire détruire une ville qui n'était pas à

eux, mais à des habitants tremblants et soumis. Enfin la superstition

à une vieille cathédrale très-ancienne, _Notre-Dame del Pilar_, leur

persuadait à tous que les Français échoueraient contre sa protection

miraculeuse.

[En marge: Force des Français devant Saragosse.]

Si on met à part les 8 mille hommes de la division Gazan, se bornant à

observer le faubourg de la rive gauche, et les 9 mille de la division

Suchet placés à Calatayud, le général Junot, qui venait de prendre le

commandement en chef, avait pour assiéger cette place, gardée par

quarante mille défenseurs, 14 mille fantassins, 2 mille artilleurs ou

soldats du génie, 2 mille cavaliers, tous, jeunes et vieux, Français

et Polonais, tous soldats admirables, conduits par des officiers sans

pareils, comme on va bientôt en juger.

[En marge: Officiers du génie chargés de diriger les travaux du

siége.]

Le commandant du génie était le général Lacoste, aide de camp de

l'Empereur, officier d'un grand mérite, actif, infatigable, plein de

ressources, secondé par le colonel du génie Rogniat, et le chef de

bataillon Haxo, devenu depuis l'illustre général Haxo. Une quarantaine

d'officiers de la même arme, remarquables par la bravoure et

l'instruction, complétaient ce personnel. Le général Lacoste n'avait

pas perdu pour les travaux de son arme le mois écoulé en allées et

venues de troupes, et il avait fait transporter de Pampelune à Tudela

par terre, de Tudela à Saragosse, par le canal d'Aragon, 20 mille

outils, 100 mille sacs à terre, 60 bouches à feu de gros calibre. Il

avait en même temps employé les soldats du génie à construire

plusieurs milliers de gabions et de fascines. Le général d'artillerie

Dedon l'avait parfaitement assisté dans ces diverses opérations.

[En marge: Ouverture de la tranchée dans la nuit du 29 au 30

décembre.]

[En marge: Trois attaques, dont une simulée et deux sérieuses.]

Du 29 au 30 décembre, tandis que Napoléon poursuivait les Anglais au

delà du Guadarrama, tandis que les maréchaux Victor et Lefebvre

rejetaient les Espagnols dans la Manche et l'Estrémadure, et que le

général Saint-Cyr venait de se rendre maître de la campagne en

Catalogne, le général Lacoste, d'accord avec le général Junot, ouvrit

la tranchée à 160 toises de la première ligne de défense, qui

consistait, comme on vient de le voir, en couvents fortifiés, en

portions de muraille terrassée, en une partie du lit de la Huerba.

(Voir la carte nº 45.) Il avait fait adopter le projet de trois

attaques: la première à gauche, devant le château de l'Inquisition,

confiée à la division Morlot, mais celle-là plutôt comme diversion que

comme attaque réelle: la seconde au centre, devant Santa-Engracia et

la tête de pont de la Huerba, confiée à la division Musnier, celle-ci

destinée à être très-sérieuse; la troisième enfin à droite, devant le

formidable couvent de Saint-Joseph, confiée à la division Grandjean,

et la plus sérieuse des trois, parce que, Saint-Joseph pris, elle

devait conduire au delà de la Huerba, sur la partie la moins forte de

la muraille d'enceinte, et sur un quartier par lequel on espérait

atteindre le _Cosso_, vaste voie intérieure qui traverse la ville tout

entière, et qui ressemble fort au boulevard de Paris. La tranchée

hardiment ouverte, on procéda au plus tôt à perfectionner la première

parallèle, et on chemina vers la seconde, dans le but de s'approcher

du couvent de Saint-Joseph à droite, de la tête de pont de la Huerba

au centre.

[En marge: Ouverture de la seconde parallèle, le 2 janvier 1809.]

Le 31 décembre, une sortie tentée par les troupes régulières de la

garnison fut vivement repoussée. Ce n'était pas en rase campagne que

les Espagnols pouvaient retrouver leur vaillance naturelle. Le 2

janvier, on ouvrit la seconde parallèle. Les jours suivants furent

employés à disposer en plusieurs batteries trente bouches à feu déjà

arrivées, afin de ruiner la tête de pont de la Huerba ainsi que le

château de Saint-Joseph, et de contre-battre aussi l'artillerie

ennemie placée en arrière de cette première ligne de défense. Pendant

ces travaux, auxquels concouraient plus de deux mille travailleurs

par jour, sous la direction des soldats du génie, les assiégés

envoyaient dans nos tranchées une grêle de pierres et de grenades,

lancées avec des mortiers. Nous y répondions par le feu de nos

tirailleurs postés derrière des sacs à terre, et tirant avec une

grande justesse sur toutes les embrasures de l'ennemi.

[En marge: Assaut donné le 11 janvier au couvent de Saint-Joseph.]

Le 10, nos batteries étant achevées commencèrent à tirer, les unes

directement, les autres de ricochet, contre la tête de pont de la

Huerba, et le couvent de Saint-Joseph. Quoique l'artillerie espagnole

fût bien servie, la supériorité de la nôtre réussit bientôt à éteindre

son feu, et à ouvrir vers l'attaque de droite une large brèche au

couvent de Saint-Joseph, vers l'attaque du centre un commencement de

brèche à la tête de pont de la Huerba. Celle-ci n'étant pas

praticable, on différa de lui donner l'assaut; mais on ne voulut pas

différer au couvent de Saint-Joseph, parce que c'était possible, et

qu'il devait résulter de la prise de ce couvent une grande

accélération dans les approches. Le feu ayant continué jusqu'au 11

janvier à quatre heures du soir, et à cette heure la brèche étant tout

à fait praticable, on s'avança hardiment pour tenter l'assaut du

couvent. Dans ce moment même, l'ennemi exécutait une sortie qui fut

repoussée au pas de course, et de la défense on passa immédiatement à

l'attaque. Ce furent les voltigeurs et grenadiers de deux vieux

régiments, les 14e et 44e de ligne, qu'on chargea de cette entreprise

difficile, avec deux bataillons des régiments de la Vistule. Un

officier, chef de bataillon dans le 14e, nommé Stahl, et juste objet

de l'admiration de l'armée, les commandait. Le couvent, ouvrage de

forme carrée, s'appuyait à la Huerba. L'ennemi y avait placé trois

mille hommes.

À l'heure dite, pendant que le chef de bataillon Haxo, avec quatre

compagnies d'infanterie et deux pièces de 4, marche à découvert hors

des tranchées, et vient prendre à revers le couvent de Saint-Joseph,

en enfilant de son feu la face qui est adossée au lit de la Huerba, ce

qui épouvante les défenseurs et en décide un bon nombre à repasser la

rivière, le chef de bataillon Stahl s'avance de front jusqu'au bord du

fossé, pour s'élancer ensuite sur la brèche. Mais les décombres de la

muraille n'avaient pas rempli le fossé, qui était profond de 18 pieds,

et taillé à pic, car les terres sèches et solides en Espagne se

soutiennent sans talus ni maçonnerie. L'intrépide Junot, qui assistait

lui-même à l'opération, avait pourvu ses grenadiers de quelques

échelles. Les uns s'en servent pour descendre dans ce fossé, les

autres y sautent sans aucune précaution, puis, guidés par le brave

Stahl, courent à la brèche, sous une pluie de feu. Mais ils ont

beaucoup de peine à la gravir. Tandis qu'ils tentent ce périlleux

effort, un officier du génie, Daguenet, à la tête de quarante

voltigeurs, parcourt le fond du fossé, tourne à gauche le long de la

face latérale, et aperçoit un pont jeté sur le fossé conduisant dans

l'intérieur de l'ouvrage. Il y monte avec ses quarante hommes, et, se

ruant sur la garnison du couvent, facilite au chef de bataillon Stahl

l'entrée par la brèche. On passe par les armes ou l'on noie 300

Espagnols restés les derniers, on en prend 40.

Cette opération, qui avait exigé tout au plus une demi-heure, nous

avait coûté 30 morts et 150 blessés, presque tous grièvement, ce qui

prouvait assez, vu le peu de développement de l'ouvrage attaqué,

l'énergie de l'action.

À peine en possession du couvent, on travailla à s'y loger solidement,

à l'abri des retours offensifs de l'ennemi et des feux nombreux de la

place, qui, à mesure que nous approchions, vomissait avec plus

d'abondance les grenades, les bombes et la mitraille. Chaque journée

nous coûtait de 40 à 50 hommes hors de combat, et atteints en général

de blessures très-graves.

[En marge: Assaut donné le 16 janvier à la tête de pont de la Huerba.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 40 / 43 段