Le combat finit donc à la chute du jour après une action sanglante, où

nous perdîmes trois à quatre cents hommes en morts ou blessés, et les

Anglais environ douze cents, grâce aux effets meurtriers de notre

artillerie. Le général Moore, tandis qu'il menait lui-même ses

régiments au feu, fut atteint d'un boulet qui lui fracassa le bras et

la clavicule. Transporté sur un brancard à la Corogne, il expira en y

entrant, à la suite d'une campagne qui, moins bien dirigée, aurait pu

devenir un désastre pour l'Angleterre. Il mourut glorieusement, fort

regretté de son armée, qui, tout en le critiquant quelquefois, rendait

justice néanmoins à sa prudente fermeté. Le général David Baird avait

aussi reçu une blessure mortelle. Le général Hope prit le commandement

en chef, et le soir même, rentrant dans la place, fit commencer

l'embarquement. Les murs de la Corogne étaient assez forts pour nous

arrêter, et pour donner aux Anglais le temps de mettre à la voile.

[En marge: Résultats de cette campagne pour les Anglais.]

Dans les journées des 17 et 18 ils s'embarquèrent, abandonnant, outre

les blessés recueillis par nous sur le champ de bataille de la

Corogne, quelques malades et prisonniers, et une assez grande quantité

de matériel. Ils avaient perdu dans cette campagne environ 6 mille

hommes, en prisonniers, malades, blessés ou morts, plus de 3 mille

chevaux tués par leurs cavaliers, un immense matériel, rien assurément

de leur honneur militaire, mais beaucoup de leur considération

politique auprès des Espagnols, et ils se retiraient avec la

réputation, pour le moment du moins, d'être impuissants à sauver

l'Espagne.

[En marge: Vraie cause qui empêche la destruction entière de l'armée

britannique.]

Poursuivis plus vivement, ou moins favorisés par la saison, ils ne

seraient jamais sortis de la Péninsule. Depuis, comme il arrive

toujours, quelques historiens imaginant après coup des combinaisons

auxquelles personne n'avait songé lors des événements, ont reporté du

maréchal Soult sur le maréchal Ney le reproche d'avoir laissé

embarquer les Anglais, qui auraient dû être, dit-on, atteints et pris

jusqu'au dernier. D'abord, il est douteux que, vu l'inclémence de la

saison et l'état affreux des chemins, il fût possible de marcher assez

vite pour les atteindre, et que le maréchal Soult lui-même, qui était

continuellement aux prises avec leur arrière-garde, eût pu les joindre

de manière à les envelopper. Quoique la fortune lui eût accordé trois

jours à Lugo, quatre jours à la Corogne, il faudrait, pour assurer que

son hésitation fut une faute, savoir si son infanterie, dont les

cadres arrivaient chaque soir à moitié vides, était assez ralliée, si

son artillerie était assez pourvue, pour combattre avec avantage une

armée anglaise, égale en nombre, et postée, chaque fois qu'on l'avait

rencontrée, dans des positions de l'accès le plus difficile. Mais, si

une telle question peut être élevée relativement au maréchal Soult, on

ne saurait en élever une pareille à l'égard du maréchal Ney, placé à

quelques journées de l'armée britannique. La supposition qu'il aurait

pu prendre la route d'Orense, et tourner la Corogne par Vigo, n'a pas

le moindre fondement. Ni l'Empereur, qui était sur les lieux, ni le

maréchal Soult, auquel on avait laissé la faculté de requérir le

maréchal Ney, s'il en avait besoin, n'imaginèrent alors qu'on pût

faire un tel détour. Il aurait fallu que le maréchal Ney exécutât le

double de chemin par des routes impraticables, et tout à fait

inaccessibles à l'artillerie. Et, en effet, le maréchal Soult ayant

exprimé, vers la fin de la retraite, c'est-à-dire le 9 janvier, le

désir que la division Marchand se dirigeât sur Orense, pour observer

le marquis de La Romana et les trois mille Anglais de Crawfurd, le

maréchal Ney ordonna ce mouvement au général Marchand, qui ne put

l'effectuer qu'avec une partie de son infanterie, et sans un seul

canon. Le maréchal Ney serait certainement resté embourbé sur cette

route s'il avait voulu la prendre avec son corps tout entier.

Ce qui se pouvait, ce qui n'eut pas lieu, c'était de faire marcher les

troupes du maréchal Ney immédiatement à la suite du maréchal Soult, de

manière qu'un jour suffît pour réunir les deux corps. Or, à Lugo où

l'on eut trois jours, à la Corogne où l'on en eut quatre, il aurait

été possible de combattre les Anglais avec cinq divisions. Le maréchal

Ney, mis par les ordres du quartier général à la disposition du

maréchal Soult, offrit à celui-ci de le joindre, et ne reçut de sa

part que l'invitation tardive de lui prêter l'une de ses divisions,

lorsqu'il n'était plus temps de faire arriver cette division

utilement[29]; nouvel exemple de la divergence des volontés, du

décousu des efforts, lorsque Napoléon cessait d'être présent. Le vrai

malheur ici, la vraie faute, c'est qu'il ne fût pas de sa personne à

la suite des Anglais, obligeant ses lieutenants à s'unir pour les

détruire. Mais il était retenu ailleurs par la faute, l'irréparable

faute de sa vie, celle d'avoir tenté trop d'entreprises à la fois;

car, tandis qu'il aurait fallu qu'il fût à Lugo pour écraser les

Anglais, il était appelé à Valladolid pour se préparer à faire face

aux Autrichiens[30].

[Note 29: Cette circonstance est prouvée par la correspondance des

maréchaux.]

[Note 30: Voici, en effet, ce qu'il écrivait à ce sujet au ministre de

la guerre et au roi d'Espagne:

_Au ministre de la guerre._

«Valladolid, le 13 janvier 1809.

«Vous verrez par le bulletin que le duc de Dalmatie est entré à Lugo

le 9. Le 10, il a dû être à Betanzos. Les Anglais paraissent vouloir

s'embarquer à la Corogne. Ils ont déjà perdu 3 mille hommes faits

prisonniers, une vingtaine de pièces de canon, 5 à 600 voitures de

bagages et de munitions, une partie de leur trésor et 3 mille chevaux,

qu'ils ont eux-mêmes abattus, selon leur bizarre coutume. Tout me

porte à espérer qu'ils seront atteints avant leur embarquement et

qu'on les battra. _J'ai quelquefois regret de n'y avoir pas été

moi-même, mais il y a d'ici plus de cent lieues; ce qui, avec les

retards que font éprouver aux courriers les brigands qui infestent

toujours les derrières d'une armée, m'aurait mis à vingt jours de

Paris; cela m'a effrayé surtout à l'approche de la belle saison, qui

fait craindre de nouveaux mouvements sur le continent._ Le duc

d'Elchingen est en seconde ligne derrière le duc de Dalmatie; la force

des Anglais est de 18 mille hommes. On peut compter qu'en hommes

fatigués, malades, prisonniers et pendus par les Espagnols, l'armée

anglaise est diminuée d'un tiers; et si à ce tiers on ajoute les

chevaux tués qui rendent inutiles les hommes de cavalerie, je ne pense

pas que les Anglais puissent présenter 15 mille hommes bien portants,

et plus de 1,500 chevaux. Cela est bien loin des 30 mille hommes

qu'avait cette armée.»

_Au roi d'Espagne._

«Valladolid, 11 janvier 1809.

«.....Je suis obligé de me tenir à Valladolid pour recevoir mes

estafettes de Paris en cinq jours. Les événements de Constantinople,

la situation actuelle de l'Europe, la nouvelle formation de nos armées

d'Italie, de Turquie et du Rhin, exigent que je ne m'éloigne pas

davantage. _Ce n'est qu'avec regret que j'ai été forcé de quitter

Astorga._

«Il y a à Madrid un millier d'hommes de ma garde, envoyez-les-moi.»]

[En marge: Projet de Napoléon de retourner à Paris.]

[En marge: Ses vues pour la suite de la guerre d'Espagne.]

Toujours plus sollicité par l'urgence des événements d'Autriche et de

Turquie, qui lui révélaient une nouvelle guerre générale, il se décida

même à partir de Valladolid, pour se rendre à Paris, laissant les

affaires d'Espagne dans un état qui lui permettait d'espérer bientôt

l'entière soumission de la Péninsule. Les Anglais, en effet, étaient

rejetés dans l'Océan; les Français occupaient tout le nord de

l'Espagne jusqu'à Madrid; le siége de Saragosse se poursuivait

activement, le général Saint-Cyr était victorieux en Catalogne.

Napoléon avait le projet d'envoyer le maréchal Soult en Portugal avec

le 2e corps, dans lequel venait d'être fondu le corps du général

Junot, en laissant le maréchal Ney dans les montagnes de la Galice et

des Asturies, pour réduire définitivement à l'obéissance ces contrées

si difficiles et si obstinées; d'établir le maréchal Bessières avec

beaucoup de cavalerie dans les plaines des deux Castilles, et, tandis

que le maréchal Soult marcherait sur Lisbonne, d'acheminer le maréchal

Victor avec trois divisions et douze régiments de cavalerie sur

Séville par l'Estrémadure. Le maréchal Soult, une fois maître de

Lisbonne, pouvait par Elvas expédier l'une de ses divisions au

maréchal Victor, pour l'aider à soumettre l'Andalousie. Saragosse

conquise, les troupes de l'ancien corps de Moncey, qui exécutaient ce

siége, pourraient prendre la route de Valence, et terminer de leur

côté la conquête du midi de l'Espagne. Pendant ces mouvements

savamment combinés, Joseph, placé à Madrid avec la division de

Dessoles (troisième de Ney, rentrée à Madrid), avec le corps du

maréchal Lefebvre, comprenant une division allemande, une division

polonaise, et la division française Sébastiani, aurait une réserve

considérable, pour se faire respecter de la capitale, et pour se

porter partout où besoin serait. D'après ces vues, et en deux mois

d'opérations, si l'intervention de l'Europe ne modifiait pas cette

situation, la Péninsule tout entière, Espagne et Portugal compris,

devait être soumise sans y employer un soldat de plus.

[En marge: Repos d'un mois accordé à l'armée avant d'envahir le midi

de la Péninsule.]

Mais pour le moment Napoléon voulait que son armée se reposât tout un

mois, du milieu de janvier au milieu de février. C'était la durée

qu'il supposait encore au siége de Saragosse. Pendant ce mois le

maréchal Soult rallierait ses troupes, y réunirait les portions du

corps de Junot qui ne l'avaient pas encore rejoint, et préparerait son

artillerie; les divisions Dessoles et Lapisse ramenées vers Madrid

auraient le temps d'y arriver et de s'y reposer; la cavalerie refaite

se trouverait en état de marcher, et on serait ainsi complétement en

mesure d'agir vers le midi de la Péninsule. La seule opération que

Napoléon eût prescrite immédiatement consistait à pousser le maréchal

Victor avec les divisions Ruffin et Villatte sur Cuenca, pour y

culbuter les débris de l'armée de Castaños, qui semblaient méditer

quelque tentative. Les ordres de Napoléon furent donnés conformément à

ces vues. Il achemina vers le maréchal Soult les restes du corps de

Junot; il fit préparer un petit parc d'artillerie de siége pour le

maréchal Victor, afin de pouvoir forcer les portes de Séville, si

cette capitale résistait; il ordonna des dépôts de chevaux pour

remonter l'artillerie, et fit partir de Bayonne, en bataillons de

marche, les conscrits destinés à recruter les corps, pendant le mois

de repos qui leur était accordé. Trouvant que le général Junot, qui

avait remplacé le maréchal Moncey dans le commandement du 3e corps, et

le maréchal Mortier à la tête du 5e, ne concouraient pas assez

activement au siége de Saragosse, il envoya le maréchal Lannes, remis

de sa chute, prendre la direction supérieure de ces deux corps, afin

qu'il y eût à la fois plus de vigueur et plus d'ensemble dans la

conduite de ce siége, qui devenait une opération de guerre aussi

singulière que terrible.

[En marge: Dispositions pour l'entrée de Joseph dans Madrid.]

[En marge: Mesures sévères de Napoléon pour contenir la populace des

villes espagnoles.]

Enfin Napoléon s'occupa de préparer l'entrée de Joseph dans Madrid. Ce

prince était resté jusqu'ici au Pardo, très-impatient de rentrer dans

sa capitale, ne l'osant pas toutefois sans l'autorisation de son

frère, quoique instamment appelé à y venir par la population tout

entière, qui trouvait dans son retour le gage assuré d'un régime plus

doux, et la certitude que le pouvoir civil remplacerait bientôt le

pouvoir militaire. Napoléon, en effet, dans ses profonds calculs,

avait voulu faire désirer son frère, et avait exigé qu'on lui

produisît, sur le registre des paroisses de Madrid, la preuve du

serment de fidélité prêté par tous les chefs de famille, disant, pour

motiver cette exigence, qu'il ne prétendait pas imposer son frère à

l'Espagne, que les Espagnols étaient bien libres de ne pas l'accepter

pour roi, mais qu'alors, n'ayant aucune raison de les ménager, il leur

appliquerait les lois de la guerre, et les traiterait en pays conquis.

Mus par cette crainte, et délivrés des influences hostiles qui les

excitaient contre la nouvelle royauté, les habitants de Madrid avaient

afflué dans leurs paroisses pour prêter sur les Évangiles serment de

fidélité à Joseph. Cette formalité, remplie en décembre, ne leur avait

pas encore procuré en janvier le roi qu'ils désiraient sans l'aimer.

Napoléon consentit enfin à ce que Joseph fit son entrée dans la

capitale de l'Espagne, et voulut auparavant recevoir à Valladolid même

une députation qui lui apportait le registre des serments prêtés dans

les paroisses. Il accueillit cette députation avec moins de sévérité

qu'il n'avait accueilli celle que Madrid lui avait envoyée à ses

portes en décembre, mais il lui déclara encore d'une manière fort

nette que, si Joseph était une seconde fois obligé de quitter sa

capitale, celle-ci subirait la plus cruelle et la plus terrible

exécution militaire. Napoléon avait très-distinctement aperçu, dans le

prétendu dévouement du peuple espagnol à la maison de Bourbon, les

passions démagogiques qui l'agitaient, et qui pour se produire

adoptaient cette forme étrange, car c'était de la démagogie la plus

violente sous les apparences du plus pur royalisme. Ce peuple extrême

avait en effet recommencé à égorger, pour se venger des revers des

armées espagnoles. Depuis l'assassinat du malheureux marquis de

Peralès à Madrid, de don Juan San Benito à Talavera, il avait massacré

à Ciudad-Real don Juan Duro, chanoine de Tolède et ami du prince de la

Paix, à Malagon l'ancien ministre des finances don Soler. Partout où

ne se trouvaient pas les armées françaises, les honnêtes gens

tremblaient pour leurs biens et pour leurs personnes. Napoléon,

voulant faire un exemple sévère des assassins, avait ordonné à

Valladolid l'arrestation d'une douzaine de scélérats, connus pour

avoir contribué à tous les massacres, notamment à celui du malheureux

gouverneur de Ségovie, don Miguel Cevallos, et les avait fait

exécuter, malgré les instances apparentes des principaux habitants de

Valladolid[31].--Il faut, avait-il écrit plusieurs fois à son frère,

vous faire craindre d'abord, et aimer ensuite. Ici on m'a demandé la

grâce des quelques bandits qui ont égorgé et pillé, mais on a été

charmé de ne pas l'obtenir, et depuis tout est rentré dans l'ordre.

Soyez à la fois juste et fort, et autant l'un que l'autre, si vous

voulez gouverner.--Napoléon avait exigé de plus que l'on arrêtât à

Madrid une centaine d'égorgeurs, qui assassinaient les Français sous

prétexte qu'ils étaient des étrangers, les Espagnols sous prétexte

qu'ils étaient des traîtres; et il avait prescrit qu'on en fusillât

quelques-uns, voulant, de plus, que ces actes lui fussent imputés à

lui seul, pour qu'au-dessus de la douceur connue du nouveau roi,

planât sur les scélérats la terreur inspirée par le vainqueur de

l'Europe.

[Note 31: _Au roi d'Espagne._

«Valladolid, le 12 janvier 1809, à midi.

«L'opération qu'a faite Belliard est excellente. Il faut faire pendre

une vingtaine de mauvais sujets. Demain j'en fais pendre ici sept,

connus pour avoir commis tous les excès, et dont la présence

affligeait les honnêtes gens qui les ont secrètement dénoncés, et qui

reprennent courage depuis qu'ils s'en voient débarrassés. Il faut

faire de même à Madrid. Si on ne s'y débarrasse pas d'une centaine de

boute-feux et de brigands, on n'a rien fait. Sur ces cent, faites-en

fusiller ou pendre douze ou quinze, et envoyez les autres en France

aux galères. Je n'ai eu de tranquillité en France qu'en faisant

arrêter 200 boute-feux, assassins de septembre et brigands que j'ai

envoyés aux colonies. Depuis ce temps l'esprit de la capitale a changé

comme par un coup de sifflet.»

_Au roi d'Espagne._

«Valladolid, 16 janvier 1809.

«La cour des alcades de Madrid a acquitté ou seulement condamné à la

prison les trente coquins que le général Belliard avait fait arrêter.

Il faut les faire juger de nouveau par une commission militaire, et

faire fusiller les coupables. Donnez ordre sur-le-champ que les

membres de l'inquisition et ceux du conseil de Castille, qui sont

détenus au Retiro, soient transférés à Burgos, ainsi que les cent

coquins que Belliard a fait arrêter.

«Les cinq sixièmes de Madrid sont bons; mais les honnêtes gens ont

besoin d'être encouragés, et ils ne peuvent l'être qu'en maintenant la

canaille. Ici ils ont fait l'impossible pour obtenir la grâce des

bandits qu'on a condamnés; j'ai refusé; j'ai fait pendre, et j'ai su

depuis que, dans le fond du coeur, on a été bien aise de n'avoir pas

été écouté. Je crois nécessaire que, surtout dans les premiers

moments, votre gouvernement montre un peu de vigueur contre la

canaille. La canaille n'aime et n'estime que ceux qu'elle craint, et

la crainte de la canaille peut seule vous faire aimer et estimer de

toute la nation.»]

[En marge: Napoléon quitte Valladolid le 17 janvier.]

[En marge: Ses paroles à Joseph sur l'année 1809.]

Ces ordres expédiés, Napoléon quitta Valladolid, résolu de franchir la

route de Valladolid à Bayonne à franc étrier, afin de gagner du temps,

tant il était pressé d'arriver à Paris. Son frère l'ayant félicité à

l'occasion des fêtes du premier de l'an, dans les termes suivants: «Je

prie Votre Majesté d'agréer mes voeux pour que dans le cours de cette

année l'Europe pacifiée par vos soins rende justice à vos

intentions[32]...,» il lui répondit: «Je vous remercie de ce que vous

me dites relativement à la bonne année. Je n'espère pas que l'Europe

puisse être encore pacifiée cette année. Je l'espère si peu que je

viens de rendre un décret pour lever cent mille hommes. La haine de

l'Angleterre, les événements de Constantinople, tout fait présager que

l'heure du repos et de la tranquillité n'est pas encore sonnée!» Les

terribles journées d'Essling et de Wagram étaient comme annoncées dans

ces rudes et mélancoliques paroles. Napoléon partit de Valladolid le

17 janvier au matin avec quelques aides de camp, escorté par des

piquets de la garde impériale, qui avaient été échelonnés de

Valladolid à Bayonne. Il fit à cheval ce trajet tout entier. Il

répandit partout qu'il reviendrait dans une vingtaine de jours, et il

le dit même à Joseph, lui promettant d'être de retour avant un mois

s'il n'avait pas la guerre avec l'Autriche.

[Note 32: Lettres de Joseph et de Napoléon déposées aux Archives de

l'ancienne Secrétairerie d'État.]

[En marge: Joseph, autorisé par Napoléon à rentrer dans Madrid, attend

le résultat des opérations du maréchal Victor contre le corps de

Castaños retiré à Cuenca.]

Joseph, ayant la permission de s'établir à Madrid, fit les apprêts de

son entrée solennelle dans cette capitale. Il aimait l'appareil, comme

tous les frères de l'Empereur, réduits qu'ils étaient à chercher dans

la pompe extérieure ce qu'il trouvait, lui, dans sa gloire. Joseph

manquait d'argent, et il avait obtenu de Napoléon deux millions en

numéraire à imputer sur le prix des laines confisquées, dont le trésor

espagnol devait avoir sa part. Napoléon s'était procuré ces deux

millions en faisant frapper au coin du nouveau roi beaucoup

d'argenterie saisie chez les principaux grands seigneurs, dont il

avait séquestré les biens pour cause de trahison. Joseph, toutefois,

désirait reparaître dans sa capitale sous les auspices de quelque

succès brillant. L'expulsion des Anglais du sol espagnol à la suite de

la bataille de la Corogne, qu'on représentait comme ayant été

désastreuse pour eux, était déjà un fait d'armes qui avait beaucoup

d'éclat, et qui tendait à ôter toute confiance dans l'appui de la

Grande-Bretagne. Mais d'un jour à l'autre on attendait un exploit du

maréchal Victor contre les restes de l'armée de Castaños retirés à

Cuenca, et Joseph disposa tout pour entrer à Madrid après la

connaissance acquise de ce qui aurait eu lieu de ce côté. La prise de

Saragosse eût été le plus heureux des événements de cette nature, mais

l'étrange obstination de cette ville ne permettait pas de l'espérer

encore.

[En marge: Marche du maréchal Victor sur Cuenca.]

Effectivement, le maréchal Victor avait marché avec les divisions

Villatte et Ruffin sur le Tage, dès que l'arrivée de la division

Dessoles à Madrid avait permis de distraire de cette capitale

quelques-uns des corps qui s'y trouvaient. Il s'était dirigé par sa

gauche sur Tarancon, afin de marcher à la rencontre des troupes

sorties de Cuenca. Voici quel était le motif de cette espèce de

mouvement offensif de l'ancienne armée de Castaños, passée après sa

disgrâce aux ordres du général la Peña, et récemment à ceux du duc de

l'Infantado.

[En marge: Motifs du mouvement offensif des troupes espagnoles

réfugiées à Cuenca.]

Lorsque le général Moore, tout effrayé de ce qu'il allait tenter,

s'était avancé sur la route de Burgos pour menacer, disait-il, les

communications de l'ennemi, mais en réalité pour se rapprocher de la

route de la Corogne, il avait craint de voir bientôt toutes les forces

de Napoléon se tourner contre lui, et il avait demandé que les armées

du midi fissent une démonstration sur Madrid, dans le but d'y attirer

l'attention des Français. La junte centrale, incapable de commander,

et ne sachant que transmettre les demandes de secours que les corps

insurgés s'adressaient les uns aux autres, avait vivement pressé

l'armée de Cuenca d'opérer quelque mouvement dans le sens indiqué par

le général Moore. Le duc de l'Infantado, toujours malheureux en guerre

comme en politique, s'était empressé de porter en avant de Cuenca, sur

la route d'Aranjuez, une partie de ses troupes. Réduit primitivement à

huit ou neuf mille soldats, fort indociles et fort démoralisés, qu'il

avait reçus de la main de la Peña, il était parvenu à rétablir un peu

d'ordre parmi eux, et il les avait successivement augmentés, d'abord

des traînards qui avaient rejoint, puis de quelques détachements

venus de Grenade, de Murcie et de Valence, ce qui avait enfin élevé

ses forces à une vingtaine de mille hommes. Excité par les dépêches de

la junte centrale, il avait dirigé quatorze à quinze mille hommes

environ sur Uclès, route de Tarancon. (Voir la carte nº 43.) Il avait

confié ce détachement, formant le gros de son armée, au général

Vénégas, qui, dans la retraite de Calatayud, avait montré une certaine

énergie. Il s'était proposé de le suivre avec une arrière-garde de 5 à

6 mille hommes.

Le maréchal Victor, pouvant disposer de la division Ruffin depuis le

retour à Madrid de la division Dessoles, l'avait immédiatement

acheminée sur Aranjuez, pour la joindre à la division Villatte, qui

était déjà sur les bords du Tage, avec les dragons de Latour-Maubourg.

Le 12 janvier, il porta ses deux divisions d'infanterie et ses dragons

sur Tarancon, le tout présentant une force d'une douzaine de mille

hommes des meilleures troupes de l'Europe, capables de culbuter trois

ou quatre fois plus d'Espagnols qu'il n'allait en rencontrer.

[En marge: Manoeuvre du maréchal Victor pour tourner la position des

Espagnols à Uclès.]

Sachant que les Espagnols l'attendaient à Uclès, dans une position

assez forte, il eut l'idée de ne leur opposer que les dragons de

Latour-Maubourg et la division Villatte, gui suffisaient bien pour les

débusquer, et, en faisant par sa gauche avec la division Ruffin un

détour à travers les montagnes d'Alcazar, d'aller leur couper la

retraite, de manière qu'ils ne pussent pas s'échapper.

[En marge: Bataille d'Uclès.]

[En marge: Brillants résultats de la bataille d'Uclès.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 39 / 43 段