nous perdîmes trois à quatre cents hommes en morts ou blessés, et les
Anglais environ douze cents, grâce aux effets meurtriers de notre
artillerie. Le général Moore, tandis qu'il menait lui-même ses
régiments au feu, fut atteint d'un boulet qui lui fracassa le bras et
la clavicule. Transporté sur un brancard à la Corogne, il expira en y
entrant, à la suite d'une campagne qui, moins bien dirigée, aurait pu
devenir un désastre pour l'Angleterre. Il mourut glorieusement, fort
regretté de son armée, qui, tout en le critiquant quelquefois, rendait
justice néanmoins à sa prudente fermeté. Le général David Baird avait
aussi reçu une blessure mortelle. Le général Hope prit le commandement
en chef, et le soir même, rentrant dans la place, fit commencer
l'embarquement. Les murs de la Corogne étaient assez forts pour nous
arrêter, et pour donner aux Anglais le temps de mettre à la voile.
[En marge: Résultats de cette campagne pour les Anglais.]
Dans les journées des 17 et 18 ils s'embarquèrent, abandonnant, outre
les blessés recueillis par nous sur le champ de bataille de la
Corogne, quelques malades et prisonniers, et une assez grande quantité
de matériel. Ils avaient perdu dans cette campagne environ 6 mille
hommes, en prisonniers, malades, blessés ou morts, plus de 3 mille
chevaux tués par leurs cavaliers, un immense matériel, rien assurément
de leur honneur militaire, mais beaucoup de leur considération
politique auprès des Espagnols, et ils se retiraient avec la
réputation, pour le moment du moins, d'être impuissants à sauver
l'Espagne.
[En marge: Vraie cause qui empêche la destruction entière de l'armée
britannique.]
Poursuivis plus vivement, ou moins favorisés par la saison, ils ne
seraient jamais sortis de la Péninsule. Depuis, comme il arrive
toujours, quelques historiens imaginant après coup des combinaisons
auxquelles personne n'avait songé lors des événements, ont reporté du
maréchal Soult sur le maréchal Ney le reproche d'avoir laissé
embarquer les Anglais, qui auraient dû être, dit-on, atteints et pris
jusqu'au dernier. D'abord, il est douteux que, vu l'inclémence de la
saison et l'état affreux des chemins, il fût possible de marcher assez
vite pour les atteindre, et que le maréchal Soult lui-même, qui était
continuellement aux prises avec leur arrière-garde, eût pu les joindre
de manière à les envelopper. Quoique la fortune lui eût accordé trois
jours à Lugo, quatre jours à la Corogne, il faudrait, pour assurer que
son hésitation fut une faute, savoir si son infanterie, dont les
cadres arrivaient chaque soir à moitié vides, était assez ralliée, si
son artillerie était assez pourvue, pour combattre avec avantage une
armée anglaise, égale en nombre, et postée, chaque fois qu'on l'avait
rencontrée, dans des positions de l'accès le plus difficile. Mais, si
une telle question peut être élevée relativement au maréchal Soult, on
ne saurait en élever une pareille à l'égard du maréchal Ney, placé à
quelques journées de l'armée britannique. La supposition qu'il aurait
pu prendre la route d'Orense, et tourner la Corogne par Vigo, n'a pas
le moindre fondement. Ni l'Empereur, qui était sur les lieux, ni le
maréchal Soult, auquel on avait laissé la faculté de requérir le
maréchal Ney, s'il en avait besoin, n'imaginèrent alors qu'on pût
faire un tel détour. Il aurait fallu que le maréchal Ney exécutât le
double de chemin par des routes impraticables, et tout à fait
inaccessibles à l'artillerie. Et, en effet, le maréchal Soult ayant
exprimé, vers la fin de la retraite, c'est-à-dire le 9 janvier, le
désir que la division Marchand se dirigeât sur Orense, pour observer
le marquis de La Romana et les trois mille Anglais de Crawfurd, le
maréchal Ney ordonna ce mouvement au général Marchand, qui ne put
l'effectuer qu'avec une partie de son infanterie, et sans un seul
canon. Le maréchal Ney serait certainement resté embourbé sur cette
route s'il avait voulu la prendre avec son corps tout entier.
Ce qui se pouvait, ce qui n'eut pas lieu, c'était de faire marcher les
troupes du maréchal Ney immédiatement à la suite du maréchal Soult, de
manière qu'un jour suffît pour réunir les deux corps. Or, à Lugo où
l'on eut trois jours, à la Corogne où l'on en eut quatre, il aurait
été possible de combattre les Anglais avec cinq divisions. Le maréchal
Ney, mis par les ordres du quartier général à la disposition du
maréchal Soult, offrit à celui-ci de le joindre, et ne reçut de sa
part que l'invitation tardive de lui prêter l'une de ses divisions,
lorsqu'il n'était plus temps de faire arriver cette division
utilement[29]; nouvel exemple de la divergence des volontés, du
décousu des efforts, lorsque Napoléon cessait d'être présent. Le vrai
malheur ici, la vraie faute, c'est qu'il ne fût pas de sa personne à
la suite des Anglais, obligeant ses lieutenants à s'unir pour les
détruire. Mais il était retenu ailleurs par la faute, l'irréparable
faute de sa vie, celle d'avoir tenté trop d'entreprises à la fois;
car, tandis qu'il aurait fallu qu'il fût à Lugo pour écraser les
Anglais, il était appelé à Valladolid pour se préparer à faire face
aux Autrichiens[30].
[Note 29: Cette circonstance est prouvée par la correspondance des
maréchaux.]
[Note 30: Voici, en effet, ce qu'il écrivait à ce sujet au ministre de
la guerre et au roi d'Espagne:
_Au ministre de la guerre._
«Valladolid, le 13 janvier 1809.
«Vous verrez par le bulletin que le duc de Dalmatie est entré à Lugo
le 9. Le 10, il a dû être à Betanzos. Les Anglais paraissent vouloir
s'embarquer à la Corogne. Ils ont déjà perdu 3 mille hommes faits
prisonniers, une vingtaine de pièces de canon, 5 à 600 voitures de
bagages et de munitions, une partie de leur trésor et 3 mille chevaux,
qu'ils ont eux-mêmes abattus, selon leur bizarre coutume. Tout me
porte à espérer qu'ils seront atteints avant leur embarquement et
qu'on les battra. _J'ai quelquefois regret de n'y avoir pas été
moi-même, mais il y a d'ici plus de cent lieues; ce qui, avec les
retards que font éprouver aux courriers les brigands qui infestent
toujours les derrières d'une armée, m'aurait mis à vingt jours de
Paris; cela m'a effrayé surtout à l'approche de la belle saison, qui
fait craindre de nouveaux mouvements sur le continent._ Le duc
d'Elchingen est en seconde ligne derrière le duc de Dalmatie; la force
des Anglais est de 18 mille hommes. On peut compter qu'en hommes
fatigués, malades, prisonniers et pendus par les Espagnols, l'armée
anglaise est diminuée d'un tiers; et si à ce tiers on ajoute les
chevaux tués qui rendent inutiles les hommes de cavalerie, je ne pense
pas que les Anglais puissent présenter 15 mille hommes bien portants,
et plus de 1,500 chevaux. Cela est bien loin des 30 mille hommes
qu'avait cette armée.»
_Au roi d'Espagne._
«Valladolid, 11 janvier 1809.
«.....Je suis obligé de me tenir à Valladolid pour recevoir mes
estafettes de Paris en cinq jours. Les événements de Constantinople,
la situation actuelle de l'Europe, la nouvelle formation de nos armées
d'Italie, de Turquie et du Rhin, exigent que je ne m'éloigne pas
davantage. _Ce n'est qu'avec regret que j'ai été forcé de quitter
Astorga._
«Il y a à Madrid un millier d'hommes de ma garde, envoyez-les-moi.»]
[En marge: Projet de Napoléon de retourner à Paris.]
[En marge: Ses vues pour la suite de la guerre d'Espagne.]
Toujours plus sollicité par l'urgence des événements d'Autriche et de
Turquie, qui lui révélaient une nouvelle guerre générale, il se décida
même à partir de Valladolid, pour se rendre à Paris, laissant les
affaires d'Espagne dans un état qui lui permettait d'espérer bientôt
l'entière soumission de la Péninsule. Les Anglais, en effet, étaient
rejetés dans l'Océan; les Français occupaient tout le nord de
l'Espagne jusqu'à Madrid; le siége de Saragosse se poursuivait
activement, le général Saint-Cyr était victorieux en Catalogne.
Napoléon avait le projet d'envoyer le maréchal Soult en Portugal avec
le 2e corps, dans lequel venait d'être fondu le corps du général
Junot, en laissant le maréchal Ney dans les montagnes de la Galice et
des Asturies, pour réduire définitivement à l'obéissance ces contrées
si difficiles et si obstinées; d'établir le maréchal Bessières avec
beaucoup de cavalerie dans les plaines des deux Castilles, et, tandis
que le maréchal Soult marcherait sur Lisbonne, d'acheminer le maréchal
Victor avec trois divisions et douze régiments de cavalerie sur
Séville par l'Estrémadure. Le maréchal Soult, une fois maître de
Lisbonne, pouvait par Elvas expédier l'une de ses divisions au
maréchal Victor, pour l'aider à soumettre l'Andalousie. Saragosse
conquise, les troupes de l'ancien corps de Moncey, qui exécutaient ce
siége, pourraient prendre la route de Valence, et terminer de leur
côté la conquête du midi de l'Espagne. Pendant ces mouvements
savamment combinés, Joseph, placé à Madrid avec la division de
Dessoles (troisième de Ney, rentrée à Madrid), avec le corps du
maréchal Lefebvre, comprenant une division allemande, une division
polonaise, et la division française Sébastiani, aurait une réserve
considérable, pour se faire respecter de la capitale, et pour se
porter partout où besoin serait. D'après ces vues, et en deux mois
d'opérations, si l'intervention de l'Europe ne modifiait pas cette
situation, la Péninsule tout entière, Espagne et Portugal compris,
devait être soumise sans y employer un soldat de plus.
[En marge: Repos d'un mois accordé à l'armée avant d'envahir le midi
de la Péninsule.]
Mais pour le moment Napoléon voulait que son armée se reposât tout un
mois, du milieu de janvier au milieu de février. C'était la durée
qu'il supposait encore au siége de Saragosse. Pendant ce mois le
maréchal Soult rallierait ses troupes, y réunirait les portions du
corps de Junot qui ne l'avaient pas encore rejoint, et préparerait son
artillerie; les divisions Dessoles et Lapisse ramenées vers Madrid
auraient le temps d'y arriver et de s'y reposer; la cavalerie refaite
se trouverait en état de marcher, et on serait ainsi complétement en
mesure d'agir vers le midi de la Péninsule. La seule opération que
Napoléon eût prescrite immédiatement consistait à pousser le maréchal
Victor avec les divisions Ruffin et Villatte sur Cuenca, pour y
culbuter les débris de l'armée de Castaños, qui semblaient méditer
quelque tentative. Les ordres de Napoléon furent donnés conformément à
ces vues. Il achemina vers le maréchal Soult les restes du corps de
Junot; il fit préparer un petit parc d'artillerie de siége pour le
maréchal Victor, afin de pouvoir forcer les portes de Séville, si
cette capitale résistait; il ordonna des dépôts de chevaux pour
remonter l'artillerie, et fit partir de Bayonne, en bataillons de
marche, les conscrits destinés à recruter les corps, pendant le mois
de repos qui leur était accordé. Trouvant que le général Junot, qui
avait remplacé le maréchal Moncey dans le commandement du 3e corps, et
le maréchal Mortier à la tête du 5e, ne concouraient pas assez
activement au siége de Saragosse, il envoya le maréchal Lannes, remis
de sa chute, prendre la direction supérieure de ces deux corps, afin
qu'il y eût à la fois plus de vigueur et plus d'ensemble dans la
conduite de ce siége, qui devenait une opération de guerre aussi
singulière que terrible.
[En marge: Dispositions pour l'entrée de Joseph dans Madrid.]
[En marge: Mesures sévères de Napoléon pour contenir la populace des
villes espagnoles.]
Enfin Napoléon s'occupa de préparer l'entrée de Joseph dans Madrid. Ce
prince était resté jusqu'ici au Pardo, très-impatient de rentrer dans
sa capitale, ne l'osant pas toutefois sans l'autorisation de son
frère, quoique instamment appelé à y venir par la population tout
entière, qui trouvait dans son retour le gage assuré d'un régime plus
doux, et la certitude que le pouvoir civil remplacerait bientôt le
pouvoir militaire. Napoléon, en effet, dans ses profonds calculs,
avait voulu faire désirer son frère, et avait exigé qu'on lui
produisît, sur le registre des paroisses de Madrid, la preuve du
serment de fidélité prêté par tous les chefs de famille, disant, pour
motiver cette exigence, qu'il ne prétendait pas imposer son frère à
l'Espagne, que les Espagnols étaient bien libres de ne pas l'accepter
pour roi, mais qu'alors, n'ayant aucune raison de les ménager, il leur
appliquerait les lois de la guerre, et les traiterait en pays conquis.
Mus par cette crainte, et délivrés des influences hostiles qui les
excitaient contre la nouvelle royauté, les habitants de Madrid avaient
afflué dans leurs paroisses pour prêter sur les Évangiles serment de
fidélité à Joseph. Cette formalité, remplie en décembre, ne leur avait
pas encore procuré en janvier le roi qu'ils désiraient sans l'aimer.
Napoléon consentit enfin à ce que Joseph fit son entrée dans la
capitale de l'Espagne, et voulut auparavant recevoir à Valladolid même
une députation qui lui apportait le registre des serments prêtés dans
les paroisses. Il accueillit cette députation avec moins de sévérité
qu'il n'avait accueilli celle que Madrid lui avait envoyée à ses
portes en décembre, mais il lui déclara encore d'une manière fort
nette que, si Joseph était une seconde fois obligé de quitter sa
capitale, celle-ci subirait la plus cruelle et la plus terrible
exécution militaire. Napoléon avait très-distinctement aperçu, dans le
prétendu dévouement du peuple espagnol à la maison de Bourbon, les
passions démagogiques qui l'agitaient, et qui pour se produire
adoptaient cette forme étrange, car c'était de la démagogie la plus
violente sous les apparences du plus pur royalisme. Ce peuple extrême
avait en effet recommencé à égorger, pour se venger des revers des
armées espagnoles. Depuis l'assassinat du malheureux marquis de
Peralès à Madrid, de don Juan San Benito à Talavera, il avait massacré
à Ciudad-Real don Juan Duro, chanoine de Tolède et ami du prince de la
Paix, à Malagon l'ancien ministre des finances don Soler. Partout où
ne se trouvaient pas les armées françaises, les honnêtes gens
tremblaient pour leurs biens et pour leurs personnes. Napoléon,
voulant faire un exemple sévère des assassins, avait ordonné à
Valladolid l'arrestation d'une douzaine de scélérats, connus pour
avoir contribué à tous les massacres, notamment à celui du malheureux
gouverneur de Ségovie, don Miguel Cevallos, et les avait fait
exécuter, malgré les instances apparentes des principaux habitants de
Valladolid[31].--Il faut, avait-il écrit plusieurs fois à son frère,
vous faire craindre d'abord, et aimer ensuite. Ici on m'a demandé la
grâce des quelques bandits qui ont égorgé et pillé, mais on a été
charmé de ne pas l'obtenir, et depuis tout est rentré dans l'ordre.
Soyez à la fois juste et fort, et autant l'un que l'autre, si vous
voulez gouverner.--Napoléon avait exigé de plus que l'on arrêtât à
Madrid une centaine d'égorgeurs, qui assassinaient les Français sous
prétexte qu'ils étaient des étrangers, les Espagnols sous prétexte
qu'ils étaient des traîtres; et il avait prescrit qu'on en fusillât
quelques-uns, voulant, de plus, que ces actes lui fussent imputés à
lui seul, pour qu'au-dessus de la douceur connue du nouveau roi,
planât sur les scélérats la terreur inspirée par le vainqueur de
l'Europe.
[Note 31: _Au roi d'Espagne._
«Valladolid, le 12 janvier 1809, à midi.
«L'opération qu'a faite Belliard est excellente. Il faut faire pendre
une vingtaine de mauvais sujets. Demain j'en fais pendre ici sept,
connus pour avoir commis tous les excès, et dont la présence
affligeait les honnêtes gens qui les ont secrètement dénoncés, et qui
reprennent courage depuis qu'ils s'en voient débarrassés. Il faut
faire de même à Madrid. Si on ne s'y débarrasse pas d'une centaine de
boute-feux et de brigands, on n'a rien fait. Sur ces cent, faites-en
fusiller ou pendre douze ou quinze, et envoyez les autres en France
aux galères. Je n'ai eu de tranquillité en France qu'en faisant
arrêter 200 boute-feux, assassins de septembre et brigands que j'ai
envoyés aux colonies. Depuis ce temps l'esprit de la capitale a changé
comme par un coup de sifflet.»
_Au roi d'Espagne._
«Valladolid, 16 janvier 1809.
«La cour des alcades de Madrid a acquitté ou seulement condamné à la
prison les trente coquins que le général Belliard avait fait arrêter.
Il faut les faire juger de nouveau par une commission militaire, et
faire fusiller les coupables. Donnez ordre sur-le-champ que les
membres de l'inquisition et ceux du conseil de Castille, qui sont
détenus au Retiro, soient transférés à Burgos, ainsi que les cent
coquins que Belliard a fait arrêter.
«Les cinq sixièmes de Madrid sont bons; mais les honnêtes gens ont
besoin d'être encouragés, et ils ne peuvent l'être qu'en maintenant la
canaille. Ici ils ont fait l'impossible pour obtenir la grâce des
bandits qu'on a condamnés; j'ai refusé; j'ai fait pendre, et j'ai su
depuis que, dans le fond du coeur, on a été bien aise de n'avoir pas
été écouté. Je crois nécessaire que, surtout dans les premiers
moments, votre gouvernement montre un peu de vigueur contre la
canaille. La canaille n'aime et n'estime que ceux qu'elle craint, et
la crainte de la canaille peut seule vous faire aimer et estimer de
toute la nation.»]
[En marge: Napoléon quitte Valladolid le 17 janvier.]
[En marge: Ses paroles à Joseph sur l'année 1809.]
Ces ordres expédiés, Napoléon quitta Valladolid, résolu de franchir la
route de Valladolid à Bayonne à franc étrier, afin de gagner du temps,
tant il était pressé d'arriver à Paris. Son frère l'ayant félicité à
l'occasion des fêtes du premier de l'an, dans les termes suivants: «Je
prie Votre Majesté d'agréer mes voeux pour que dans le cours de cette
année l'Europe pacifiée par vos soins rende justice à vos
intentions[32]...,» il lui répondit: «Je vous remercie de ce que vous
me dites relativement à la bonne année. Je n'espère pas que l'Europe
puisse être encore pacifiée cette année. Je l'espère si peu que je
viens de rendre un décret pour lever cent mille hommes. La haine de
l'Angleterre, les événements de Constantinople, tout fait présager que
l'heure du repos et de la tranquillité n'est pas encore sonnée!» Les
terribles journées d'Essling et de Wagram étaient comme annoncées dans
ces rudes et mélancoliques paroles. Napoléon partit de Valladolid le
17 janvier au matin avec quelques aides de camp, escorté par des
piquets de la garde impériale, qui avaient été échelonnés de
Valladolid à Bayonne. Il fit à cheval ce trajet tout entier. Il
répandit partout qu'il reviendrait dans une vingtaine de jours, et il
le dit même à Joseph, lui promettant d'être de retour avant un mois
s'il n'avait pas la guerre avec l'Autriche.
[Note 32: Lettres de Joseph et de Napoléon déposées aux Archives de
l'ancienne Secrétairerie d'État.]
[En marge: Joseph, autorisé par Napoléon à rentrer dans Madrid, attend
le résultat des opérations du maréchal Victor contre le corps de
Castaños retiré à Cuenca.]
Joseph, ayant la permission de s'établir à Madrid, fit les apprêts de
son entrée solennelle dans cette capitale. Il aimait l'appareil, comme
tous les frères de l'Empereur, réduits qu'ils étaient à chercher dans
la pompe extérieure ce qu'il trouvait, lui, dans sa gloire. Joseph
manquait d'argent, et il avait obtenu de Napoléon deux millions en
numéraire à imputer sur le prix des laines confisquées, dont le trésor
espagnol devait avoir sa part. Napoléon s'était procuré ces deux
millions en faisant frapper au coin du nouveau roi beaucoup
d'argenterie saisie chez les principaux grands seigneurs, dont il
avait séquestré les biens pour cause de trahison. Joseph, toutefois,
désirait reparaître dans sa capitale sous les auspices de quelque
succès brillant. L'expulsion des Anglais du sol espagnol à la suite de
la bataille de la Corogne, qu'on représentait comme ayant été
désastreuse pour eux, était déjà un fait d'armes qui avait beaucoup
d'éclat, et qui tendait à ôter toute confiance dans l'appui de la
Grande-Bretagne. Mais d'un jour à l'autre on attendait un exploit du
maréchal Victor contre les restes de l'armée de Castaños retirés à
Cuenca, et Joseph disposa tout pour entrer à Madrid après la
connaissance acquise de ce qui aurait eu lieu de ce côté. La prise de
Saragosse eût été le plus heureux des événements de cette nature, mais
l'étrange obstination de cette ville ne permettait pas de l'espérer
encore.
[En marge: Marche du maréchal Victor sur Cuenca.]
Effectivement, le maréchal Victor avait marché avec les divisions
Villatte et Ruffin sur le Tage, dès que l'arrivée de la division
Dessoles à Madrid avait permis de distraire de cette capitale
quelques-uns des corps qui s'y trouvaient. Il s'était dirigé par sa
gauche sur Tarancon, afin de marcher à la rencontre des troupes
sorties de Cuenca. Voici quel était le motif de cette espèce de
mouvement offensif de l'ancienne armée de Castaños, passée après sa
disgrâce aux ordres du général la Peña, et récemment à ceux du duc de
l'Infantado.
[En marge: Motifs du mouvement offensif des troupes espagnoles
réfugiées à Cuenca.]
Lorsque le général Moore, tout effrayé de ce qu'il allait tenter,
s'était avancé sur la route de Burgos pour menacer, disait-il, les
communications de l'ennemi, mais en réalité pour se rapprocher de la
route de la Corogne, il avait craint de voir bientôt toutes les forces
de Napoléon se tourner contre lui, et il avait demandé que les armées
du midi fissent une démonstration sur Madrid, dans le but d'y attirer
l'attention des Français. La junte centrale, incapable de commander,
et ne sachant que transmettre les demandes de secours que les corps
insurgés s'adressaient les uns aux autres, avait vivement pressé
l'armée de Cuenca d'opérer quelque mouvement dans le sens indiqué par
le général Moore. Le duc de l'Infantado, toujours malheureux en guerre
comme en politique, s'était empressé de porter en avant de Cuenca, sur
la route d'Aranjuez, une partie de ses troupes. Réduit primitivement à
huit ou neuf mille soldats, fort indociles et fort démoralisés, qu'il
avait reçus de la main de la Peña, il était parvenu à rétablir un peu
d'ordre parmi eux, et il les avait successivement augmentés, d'abord
des traînards qui avaient rejoint, puis de quelques détachements
venus de Grenade, de Murcie et de Valence, ce qui avait enfin élevé
ses forces à une vingtaine de mille hommes. Excité par les dépêches de
la junte centrale, il avait dirigé quatorze à quinze mille hommes
environ sur Uclès, route de Tarancon. (Voir la carte nº 43.) Il avait
confié ce détachement, formant le gros de son armée, au général
Vénégas, qui, dans la retraite de Calatayud, avait montré une certaine
énergie. Il s'était proposé de le suivre avec une arrière-garde de 5 à
6 mille hommes.
Le maréchal Victor, pouvant disposer de la division Ruffin depuis le
retour à Madrid de la division Dessoles, l'avait immédiatement
acheminée sur Aranjuez, pour la joindre à la division Villatte, qui
était déjà sur les bords du Tage, avec les dragons de Latour-Maubourg.
Le 12 janvier, il porta ses deux divisions d'infanterie et ses dragons
sur Tarancon, le tout présentant une force d'une douzaine de mille
hommes des meilleures troupes de l'Europe, capables de culbuter trois
ou quatre fois plus d'Espagnols qu'il n'allait en rencontrer.
[En marge: Manoeuvre du maréchal Victor pour tourner la position des
Espagnols à Uclès.]
Sachant que les Espagnols l'attendaient à Uclès, dans une position
assez forte, il eut l'idée de ne leur opposer que les dragons de
Latour-Maubourg et la division Villatte, gui suffisaient bien pour les
débusquer, et, en faisant par sa gauche avec la division Ruffin un
détour à travers les montagnes d'Alcazar, d'aller leur couper la
retraite, de manière qu'ils ne pussent pas s'échapper.
[En marge: Bataille d'Uclès.]
[En marge: Brillants résultats de la bataille d'Uclès.]