Arrivé à Astorga, il changea tous ses projets. Il ne renonçait pas,

bien entendu, à faire poursuivre les Anglais l'épée dans les reins,

mais il renonçait à les poursuivre lui-même. Il confia ce soin au

maréchal Soult, qui, marchant par la route de Léon, était plus

rapproché d'Astorga que le maréchal Ney, marchant par Benavente. Il

plaça sous ses ordres les divisions Merle, Mermet, qui s'y trouvaient

déjà, les divisions Laborde et Heudelet qui composaient le corps de

Junot, et qui venaient de le rejoindre. La division Bonnet, formée de

régiments provisoires, était restée dans les Asturies. Mais la

division Merle (ancienne division Mouton), et la division Mermet

étaient excellentes. Tout le corps de Junot avait été versé dans les

deux divisions Laborde et Heudelet, et il était fort aguerri par sa

dernière campagne de Portugal. La division Heudelet demeurait encore

en arrière, mais la division Laborde avait rallié le maréchal Soult,

et celui-ci avait ainsi sous la main trois belles divisions

d'infanterie présentant environ 20 mille hommes. Napoléon lui

adjoignit les dragons Lorge et Lahoussaye, qui avec la cavalerie

Franceschi comptaient quatre mille chevaux. Renforcé de la division

Heudelet, le maréchal Soult devait avoir 30 mille soldats, mais

jusque-là il n'en possédait que 24 mille. Le maréchal Ney, à la tête

des divisions Marchand et Maurice-Mathieu, dut l'appuyer au besoin.

Napoléon ordonna au maréchal Soult de poursuivre les Anglais à

outrance, et de ne rien négliger pour les empêcher de s'embarquer.

[En marge: Napoléon laisse la division Lapisse en Vieille-Castille,

envoie la division Dessoles à Madrid, et s'établit de sa personne à

Valladolid.]

Napoléon renvoya ensuite la division Dessoles sur Madrid, pour

demeurer dans cette capitale, et y faire face à toutes les

éventualités. Il garda la division Lapisse dans la Vieille-Castille,

voulant qu'il restât quelques troupes dans cette province. Enfin il

dirigea la garde impériale et se dirigea lui-même sur Benavente, et de

Benavente sur Valladolid, afin de s'y établir de sa personne, et de

gouverner de cette résidence les affaires de l'Espagne et de l'Europe.

Il n'y avait plus en effet grande manoeuvre à exécuter à la suite des

Anglais. Il fallait marcher vite, les pousser rudement, et l'un des

lieutenants de Napoléon était tout aussi propre que lui à cette

opération, surtout si c'eût été le maréchal Ney. Celui-ci, par

malheur, se trouvait trop en arrière pour être principalement chargé

de la poursuite. Quoi qu'il en soit, Napoléon, ne se regardant pas

comme nécessaire à la queue des Anglais, se crut mieux placé à

Valladolid, parce que de ce point il pouvait conduire la guerre

d'Espagne et être sur la route des courriers de France, tandis que

s'il se fût posté à Astorga ou à Lugo, les courriers auraient eu un

détour de plus de cent lieues à faire pour le joindre, et il n'aurait

pas pu, tout en dirigeant les armées d'Espagne, s'occuper de

l'organisation de celles d'Italie et d'Allemagne. Il se rendit donc à

Valladolid avec sa garde, qu'il voulait rapprocher des événements

d'Allemagne autant que lui-même.

Ayant dissous le corps de Junot pour renforcer celui du maréchal

Soult, il résolut de dédommager le général Junot en lui confiant le

commandement des troupes qui assiégeaient Saragosse, et que le

maréchal Moncey à son gré commandait trop mollement. Il destinait plus

tard le maréchal Moncey à opérer sur le royaume de Valence, que ce

maréchal connaissait déjà. Le maréchal Lefebvre, auquel il était

prescrit de repousser les Espagnols du pont d'Almaraz jusqu'à

Truxillo, avait bien, il est vrai, enlevé ce pont, mais il avait eu

l'idée singulière de se porter sur Ciudad-Rodrigo avant d'en avoir

reçu l'ordre, prenant pour une instruction définitive une première

indication de Napoléon. Dans ce mouvement il s'était laissé couper en

deux par la Tietar débordée, et il avait envoyé une partie de son

corps sur Tolède, tandis qu'il emmenait l'autre à Avila. Napoléon,

très-mécontent, plaça sous l'autorité de l'état-major de Joseph le

corps du maréchal Lefebvre, qu'il ne pouvait plus confier à un chef

aussi peu capable, quoique fort brave un jour de bataille. Ce corps

fut réparti entre Madrid, Tolède et Talavera, en attendant que, les

affaires terminées au nord de l'Espagne, on pût songer au midi. Après

avoir pris ces dispositions, Napoléon se transporta, comme nous venons

de le dire, à Valladolid, pour s'y occuper de l'organisation de ses

armées d'Allemagne et d'Italie, autant que de la direction de celles

d'Espagne.

[En marge: Poursuite des Anglais par le maréchal Soult.]

Le maréchal Soult s'était mis, avec les divisions Merle, Mermet,

Laborde, la cavalerie de Franceschi, les dragons Lorge et Lahoussaye,

à la poursuite du général Moore. Malheureusement la route était

devenue presque impraticable par les pluies continuelles et le passage

de deux armées, l'une anglaise, l'autre espagnole. À chaque instant on

rencontrait des convois de munitions, d'armes, de vivres, d'effets de

campement appartenant aux Anglais et conduits par des muletiers

espagnols, qui s'enfuyaient en apercevant le casque de nos dragons. On

ramassait par centaines les soldats anglais exténués de fatigue ou

gorgés de vin, qui se laissaient surprendre dans un état à ne pouvoir

opposer aucune résistance.

Le 31 décembre, le général Moore avait quitté la plaine pour entrer

dans la montagne, à Manzanal, à quelques lieues d'Astorga. (Voir la

carte nº 43.) Il se trouvait le 1er janvier à Bembibre, où il avait

vainement usé de toute son autorité pour arracher ses soldats des

caves et des maisons avant la venue des dragons français. Il était

parti lui-même de Bembibre, formant toujours l'arrière-garde avec la

cavalerie et la réserve, mais sans réussir à se faire suivre de tous

les siens, dont un bon nombre resta dans nos mains. Nos dragons

accourant au galop fondirent sur une longue file de soldats anglais,

ivres pour la plupart, de femmes, d'enfants, de vieillards espagnols,

abandonnant leurs demeures sans savoir où chercher un asile, craignant

leurs alliés qui s'enfuyaient en les pillant, et leurs ennemis qui

arrivaient affamés, le sabre au poing, et dispensés de tout ménagement

envers des populations insurgées. Ceux qui avaient le courage de

demeurer s'en applaudissaient dès qu'ils avaient pu comparer

l'humanité de nos soldats avec la brutalité des soldats anglais,

qu'aucun frein n'arrêtait plus, malgré les honorables efforts de leur

général et de leurs officiers pour maintenir la discipline.

[En marge: Le général Moore, placé entre les routes de Vigo et de la

Corogne, se décide pour celle de la Corogne.]

À Ponferrada, le général Moore avait à choisir entre la route de Vigo

et celle de la Corogne, qui aboutissaient toutes les deux à de fort

belles rades, très-propres à l'embarquement d'une armée nombreuse. Il

préféra celle de la Corogne, parce qu'en la suivant il fallait trois

journées de moins pour atteindre au point d'embarquement. Il avait

obtenu que le marquis de La Romana se dirigerait par la route de Vigo,

qui passe par Orense, et débarrasserait ainsi celle de la Corogne. Il

lui adjoignit trois mille hommes de troupes légères, sous le général

Crawfurd, lesquels devaient occuper la position de Vigo, en supposant

qu'il fallût plus tard s'y replier afin de s'embarquer. Il envoya

courriers sur courriers pour faire arriver à sir Samuel Hood,

commandant la flotte britannique, l'ordre d'expédier tous les

transports de Vigo sur la Corogne.

[En marge: Combat d'arrière-garde à Pietros.]

Le 3 janvier il se porta sur Villafranca. Désirant s'y arrêter, et

donner à tout ce qui marchait avec lui un peu de repos, il résolut de

livrer un combat d'arrière-garde à Pietros, en avant de Villafranca,

dans une position militaire assez belle, et où l'on pouvait se

défendre avantageusement.

La route, après avoir franchi un défilé fort étroit, descendait dans

une plaine ouverte, passait à travers le village de Pietros, puis

remontait sur une hauteur plantée de vignes, dont le général Moore

avait fait choix pour y établir solidement 3 mille fantassins, 600

chevaux, et une nombreuse artillerie.

[En marge: Mort du général Colbert.]

Le général Merle avec sa belle division, le général Colbert avec sa

cavalerie légère, abordèrent le premier défilé, l'infanterie en avant,

pour vaincre les résistances qu'on pourrait leur opposer. Mais les

Anglais étaient au delà, à la seconde position, au bout de la plaine.

Nous passâmes sans obstacle, et la cavalerie, prenant la tête de la

colonne, s'élança au galop dans la plaine. Elle y trouva une multitude

de tirailleurs anglais, et fut obligée d'attendre l'infanterie qui,

arrivant bientôt, se dispersa de son côté en troupes de tirailleurs

pour repousser l'ennemi. Le général Colbert, impatient d'amener les

troupes en ligne, était occupé à placer lui-même quelques compagnies

de voltigeurs, lorsqu'il reçut une balle au front, et expira, en

exprimant de touchants regrets d'être enlevé sitôt, non à la vie, mais

à la belle carrière qui s'ouvrait devant lui.

Le général Merle, ayant débouché dans la plaine avec son infanterie,

traversa le village de Pietros, puis assaillit la position des

Anglais, au moyen d'une forte colonne qui les aborda de front, tandis

qu'une nuée de tirailleurs, se glissant dans les vignes, s'efforçaient

de déborder leur droite. Après une fusillade assez vive les Anglais se

retirèrent, nous abandonnant quelques morts, quelques blessés,

quelques prisonniers. Ce combat d'arrière-garde nous coûta une

cinquantaine de blessés ou de morts, et surtout le général Colbert,

officier du plus haut mérite. L'obscurité ne nous permit pas de

pousser plus avant. L'ennemi évacua Villafranca dans la nuit pour se

porter à Lugo, qui offrait, disait-on, une forte position militaire.

En entrant dans Villafranca nous le trouvâmes dévasté par les Anglais,

qui avaient enfoncé les caves, ravagé les maisons, bu tout le vin

qu'ils avaient pu, et qui étaient engouffrés dans tous les recoins de

la ville, malgré les efforts réitérés de leurs chefs pour les rallier.

Nous en prîmes encore plusieurs centaines, avec une grande quantité de

munitions et de bagages.

Le lendemain on continua cette poursuite, ne pouvant guère avancer

plus vite que les Anglais, malgré l'avantage que nos fantassins

avaient sur eux sous le rapport de la marche, à cause de l'état des

routes et de la difficulté des transports d'artillerie. Nos soldats

vivaient de tout ce que laissaient les Anglais après avoir pillé et

réduit au désespoir leurs malheureux alliés.

[En marge: Arrivée des deux armées devant Lugo.]

Toujours marchant ainsi sur les pas de l'ennemi, nous arrivâmes le 5

janvier au soir en vue de Lugo. Nous avions recueilli en chemin

beaucoup d'artillerie et un trésor considérable que les Anglais

avaient jeté dans les précipices. Nos soldats se remplirent les poches

en ne craignant pas de descendre dans les ravins les plus profonds. On

put sauver une somme de piastres valant environ 1,800,000 francs.

[En marge: Le général Moore prend la résolution de s'arrêter à Lugo,

pour y offrir la bataille aux Français.]

[En marge: Avantages de la position de Lugo.]

Le 5 au soir l'armée anglaise se montra en bataille en avant de Lugo.

Le général Moore se sentant vivement pressé par les Français, et

s'attendant chaque jour à les avoir sur les bras, voyant son armée se

dissoudre par une rapidité de marche excessive, prit la résolution

qu'il faut souvent prendre quand on bat en retraite, celle de

s'arrêter dans une bonne position, pour y offrir la bataille à

l'ennemi. Avec des soldats solides comme les soldats anglais, dans une

excellente position défensive, il avait de grandes chances de vaincre.

Vainqueur, il repoussait les Français pour long-temps, illustrait sa

retraite par un fait d'armes éclatant, remontait le moral de ses

soldats, et pouvait achever paisiblement sa marche sur la Corogne.

Vaincu, il essuyait en une seule fois tout le mal qu'il était exposé à

essuyer en détail par cette retraite précipitée. D'ailleurs à la

guerre, quand la sagesse le conseille, le général doit braver la

défaite, comme le soldat doit braver la mort. Il était impossible, au

surplus, de choisir un meilleur site que celui de Lugo pour

l'exécution d'un tel dessein. La ville, entourée de murailles,

s'élevait au-dessus d'une éminence, laquelle se terminant à pic sur

le lit du Minho d'un côté, était bordée de l'autre par une petite

rivière vers laquelle elle allait en s'abaissant. De nombreuses

clôtures garnissaient cette pente, et en facilitaient la défense. Le

général Moore rangea sur ce champ de bataille, et en deux lignes, les

seize ou dix-sept mille hommes d'infanterie qu'il avait encore. Il

disposa son artillerie sur son front, et remplit de tirailleurs les

nombreuses clôtures qui couvraient le côté abordable de sa position.

Il rappela à lui sa cavalerie qui marchait en tête depuis qu'on était

entré dans la région montagneuse, et nous montra ainsi environ vingt

mille hommes établis de pied ferme en avant de Lugo. C'était tout ce

qui lui restait des vingt-huit ou vingt-neuf mille hommes qu'il avait

à Sahagun. Il en avait envoyé cinq à six mille, les uns sur Vigo, les

autres en avant, et perdu environ trois mille.

[En marge: Le maréchal Soult passe trois jours devant la position de

Lugo sans attaquer.]

Les Français, parvenus le 5 au soir devant Lugo, discernaient à peine

l'ennemi. Ils s'arrêtèrent vis-à-vis, à San-Juan de Corbo, dans une

position également forte, où ils pouvaient, sans perdre de vue les

Anglais, attendre en sûreté le ralliement de tout ce qui était demeuré

en arrière.

Le lendemain 6, les deux divisions Mermet et Laborde, qui suivaient la

division Merle, arrivèrent en ligne, mais elles avaient laissé la

moitié de leur effectif en arrière, et, outre cette masse de

traînards, leur artillerie et leurs convois de munitions. Ce n'était

pas dans cet état qu'on devait songer à attaquer les Anglais, car on

avait à leur égard la triple infériorité du nombre, des ressources

matérielles, et du terrain sur lequel il s'agissait de combattre.

À chaque instant, toutefois, les traînards et les convois d'artillerie

rejoignaient, et le lendemain 7, on était déjà beaucoup plus en mesure

de livrer bataille. Mais devant la forte position des Anglais,

inabordable d'un côté, puisque c'était le bord taillé à pic du Minho,

et très-difficile à emporter de l'autre, à cause des nombreuses

clôtures qui la couvraient, le maréchal Soult hésita, et voulut

remettre au lendemain 8. Ce jour-là, la plupart de nos moyens étaient

réunis, moins toutefois une partie de l'artillerie. Mais, toujours

préoccupé des difficultés que présentait cette position, le maréchal

Soult remit encore au lendemain 9, pour exécuter par sa droite sur le

flanc gauche des Anglais un mouvement de cavalerie qui pût les

ébranler.

[En marge: Le général Moore, après avoir attendu trois jours les

Français dans la position de Lugo, se décide à décamper.]

C'était trop présumer de la patience du général Moore, que d'imaginer

qu'arrivé le 5 à Lugo, y ayant passé les journées du 6, du 7, du 8, il

y resterait encore le 9. Le général Moore, en effet, ayant pris trois

jours entiers pour faire filer ses bagages et ses troupes les plus

fatiguées, pour remonter le moral de son armée, pour recouvrer enfin

l'honneur des armes par l'offre trois fois répétée de la bataille, se

crut dispensé de tenter plus long-temps la fortune. Ayant réalisé une

partie des résultats qu'il se proposait d'obtenir en s'arrêtant, il

décampa secrètement dans la nuit du 8 au 9 janvier. Il eut soin de

laisser après lui beaucoup de feux et une forte arrière-garde, afin de

tromper les Français.

[En marge: Entrée des Français à Lugo.]

[En marge: Arrivée du général Moore à la Corogne.]

[En marge: Chagrin du général Moore en voyant que la flotte anglaise

n'a pu encore arriver à la Corogne.]

[En marge: Précautions des Anglais pour se défendre dans la Corogne.]

Le lendemain 9, les Français trouvèrent la position de Lugo évacuée,

et ils y firent encore de nombreuses captures en vivres et matériel.

On recueillit aux environs et dans Lugo même sept à huit cents

prisonniers, qui, malgré les ordres réitérés de leurs chefs, n'avaient

pas su se retirer à temps. Le retour à la discipline obtenu par le

général Moore fut de courte durée; car de Lugo à Betanzos, dans les

journées du 9, du 10, du 11, des corps entiers se débandèrent, et nos

dragons purent enlever près de deux mille Anglais et une quantité

considérable de bagages. Le 11, le général Moore atteignit Betanzos,

et, franchissant enfin la ceinture des hauteurs qui enveloppent la

Corogne, descendit sur les bords du beau et vaste golfe dont cette

ville occupe un enfoncement. Par malheur, au lieu d'apercevoir la

multitude de voiles qu'on espérait y trouver, on vit à peine quelques

vaisseaux de guerre, bons tout au plus pour escorter une armée, mais

non pour la transporter. Les vents contraires avaient jusqu'ici

empêché la grande masse des transports de remonter de Vigo à la

Corogne. À cette vue, le général Moore fut rempli d'anxiété, l'armée

anglaise de tristesse. Toutefois, on prit des précaution pour se

défendre dans la Corogne, en attendant l'apparition de la flotte. Une

rivière large et marécageuse à son embouchure coulait entre la Corogne

et les hauteurs par lesquelles on y arrivait: c'était la rivière de

Mero. Un pont, celui de Burgo, servait à la traverser. On le fit

sauter. On fit sauter également, avec un fracas effroyable qui agita

le golfe comme un coup de vent, une masse immense de poudre que les

Anglais avaient réunie dans une poudrière située à quelque distance

des murs. On prit enfin position avec les meilleures troupes sur le

cercle des hauteurs qui environnent la Corogne. La première ligne de

ces hauteurs, fort élevée et fort avantageuse à défendre, mais trop

éloignée de la ville, pouvait, par ce motif, être tournée. On la

laissa aux Français qui accouraient. On se posta sur des hauteurs plus

rapprochées et moins dominantes, qui s'appuyaient à la Corogne même.

On réunit sur le rivage tous les malades, les blessés, les écloppés,

le matériel, pour les embarquer immédiatement sur quelques vaisseaux

de guerre et de transport mouillés antérieurement dans le golfe. Le

général Moore attendit de la sorte, et dans de cruelles perplexités,

le changement des vents, sans lequel il allait être réduit à

capituler.

[En marge: Arrivée du maréchal Soult devant la Corogne.]

Ce n'était qu'une avant-garde qui, le 11 au soir, avait suivi les

Anglais au pont de Burgo sur le Mero, et qui en avait vu sauter les

débris dans les airs. Le lendemain 12 seulement, parurent d'abord la

division Merle, puis successivement les divisions Mermet et Laborde.

Le maréchal Soult, arrêté devant le Mero, expédia au loin sur sa

gauche la cavalerie de Franceschi, pour chercher des passages qu'elle

parvint à découvrir, mais dont aucun n'était propre à l'artillerie. Il

fit vers sa droite border la mer par des détachements, tâchant de

disposer des batteries qui pussent envoyer des boulets au fond du

golfe, jusqu'aux quais de la Corogne; ce qui était très-difficile à la

distance où l'on était placé.

Obligé de réparer le pont de Burgo, le maréchal Soult y employa les

journées du 12 et du 13, opération qui devait donner aux traînards et

au matériel le temps de rejoindre. Le 14, avant réussi à rendre

praticable le pont de Burgo, il fit passer une partie de ses troupes

au delà du Mero, franchit la ligne des hauteurs dominantes qu'on lui

avait abandonnées, et vint s'établir sur leur versant, vis-à-vis des

hauteurs moins élevées et plus rapprochées de la Corogne,

qu'occupaient les Anglais. La division Mermet formait l'extrême

gauche, la division Merle le centre, la division Laborde la droite,

contre le golfe même de la Corogne. Il fut possible à cette distance

de dresser quelques batteries qui avaient un commencement d'action sur

le golfe.

[En marge: Nouveau retard du maréchal Soult avant de livrer bataille

aux Anglais.]

Cependant, ne se sentant pas assez fort, car il comptait au plus

dix-huit mille hommes, tandis que les Anglais, même après tout ce

qu'ils avaient perdu, détaché ou déjà embarqué, étaient encore 17 ou

18 mille en bataille, le maréchal Soult voulut attendre que ses rangs

se remplissent des hommes restés en arrière, et surtout que toute son

artillerie fût amenée en ligne. Les Anglais attendaient de leur côté

l'apparition du convoi qui tardait toujours à se montrer, et ils

étaient plongés dans les plus cruelles angoisses. Les principaux

officiers de leur armée proposèrent même à sir John Moore d'ouvrir une

négociation qui leur permît, comme celle de Cintra l'avait permis aux

Français, de se retirer honorablement. N'ayant toutefois aucune chance

de se sauver si les transports ne paraissaient pas très-promptement,

il était douteux qu'ils obtinssent des conditions satisfaisantes pour

eux. Aussi le général Moore repoussa-t-il toute idée de traiter, et

résolut-il de se fier à la fortune, qui, en effet, lui accorda, comme

on va le voir, le salut de son armée, mais non de sa personne, et lui

donna la gloire au prix de la vie.

Les 14, 15, 16 janvier, les vents ayant varié, plusieurs centaines de

voiles parurent successivement dans le golfe, et vinrent s'accumuler

sur les quais de la Corogne, hors de la portée des boulets français.

On pouvait les apercevoir des hauteurs que nous occupions, et à cet

aspect l'ardeur de nos soldats devint extrême. Ils demandèrent à

grands cris qu'on profitât pour combattre du temps qui restait, car

l'armée anglaise allait leur échapper. Le maréchal Soult, arrivé en

présence de l'ennemi dès le 12, avait employé les journées du 13, du

14 et du 15 à rectifier sa position, à attendre ses derniers

retardataires, et surtout à placer vers son extrême gauche, sur un

point des plus avantageux, une batterie de douze pièces, qui, prenant

par le travers la ligne anglaise, l'enfilait tout entière.

[En marge: Le maréchal Soult se décide enfin à attaquer les Anglais.]

[En marge: Bataille de la Corogne.]

Le 16 au matin, ayant définitivement reconnu la position des Anglais,

il résolut de faire une tentative, de manière à déborder leur ligne,

et à la tourner. Un petit village, celui d'Elvina, situé à notre

extrême gauche, et à l'extrême droite des Anglais, dans le terrain

creux qui séparait les deux armées, était gardé par beaucoup de

tirailleurs de la division de sir David Baird. Vers le milieu de la

journée du 16, la division française Mermet, s'ébranlant sur l'ordre

du maréchal Soult, marcha vers le village d'Elvina, pendant que notre

batterie de gauche, tirant par derrière nos soldats, causait le plus

grand ravage sur toute l'étendue de la ligne ennemie. La division

Mermet, vigoureusement conduite, enleva aux Anglais le village

d'Elvina, et les obligea à rétrograder. Dans ce moment, le général

Moore, accouru sur le champ de bataille avec la résolution de

combattre énergiquement avant de se rembarquer, porta le centre de sa

ligne, composé de la division Hope, sur le village d'Elvina, afin de

secourir sir David Baird, et détacha vers son extrême droite une

partie de la division Fraser, pour empêcher la cavalerie française de

tourner sa position.

[En marge: Le maréchal Soult laisse la bataille indécise.]

La division Mermet, ayant affaire ainsi à des forces supérieures, fut

ramenée. Alors le général Merle, qui formait notre centre, entra en

action avec ses vieux régiments. La lutte devint acharnée. On prit et

on reprit plusieurs fois le village d'Elvina. Le 2e léger se couvrit

de gloire dans ces attaques répétées, mais la journée s'acheva sans

avantage prononcé de part ni d'autre. Le maréchal Soult, qui avait à

sa droite la division Laborde, laquelle, rabattue sur le centre des

Anglais, les aurait sans doute accablés, fit néanmoins cesser le

combat, ne voulant point apparemment engager ce qui lui restait de

troupes, et hésitant à demander à la fortune de trop grandes faveurs

contre un ennemi qui était prêt à se retirer.

[En marge: Mort du général Moore.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 38 / 43 段