bien entendu, à faire poursuivre les Anglais l'épée dans les reins,
mais il renonçait à les poursuivre lui-même. Il confia ce soin au
maréchal Soult, qui, marchant par la route de Léon, était plus
rapproché d'Astorga que le maréchal Ney, marchant par Benavente. Il
plaça sous ses ordres les divisions Merle, Mermet, qui s'y trouvaient
déjà, les divisions Laborde et Heudelet qui composaient le corps de
Junot, et qui venaient de le rejoindre. La division Bonnet, formée de
régiments provisoires, était restée dans les Asturies. Mais la
division Merle (ancienne division Mouton), et la division Mermet
étaient excellentes. Tout le corps de Junot avait été versé dans les
deux divisions Laborde et Heudelet, et il était fort aguerri par sa
dernière campagne de Portugal. La division Heudelet demeurait encore
en arrière, mais la division Laborde avait rallié le maréchal Soult,
et celui-ci avait ainsi sous la main trois belles divisions
d'infanterie présentant environ 20 mille hommes. Napoléon lui
adjoignit les dragons Lorge et Lahoussaye, qui avec la cavalerie
Franceschi comptaient quatre mille chevaux. Renforcé de la division
Heudelet, le maréchal Soult devait avoir 30 mille soldats, mais
jusque-là il n'en possédait que 24 mille. Le maréchal Ney, à la tête
des divisions Marchand et Maurice-Mathieu, dut l'appuyer au besoin.
Napoléon ordonna au maréchal Soult de poursuivre les Anglais à
outrance, et de ne rien négliger pour les empêcher de s'embarquer.
[En marge: Napoléon laisse la division Lapisse en Vieille-Castille,
envoie la division Dessoles à Madrid, et s'établit de sa personne à
Valladolid.]
Napoléon renvoya ensuite la division Dessoles sur Madrid, pour
demeurer dans cette capitale, et y faire face à toutes les
éventualités. Il garda la division Lapisse dans la Vieille-Castille,
voulant qu'il restât quelques troupes dans cette province. Enfin il
dirigea la garde impériale et se dirigea lui-même sur Benavente, et de
Benavente sur Valladolid, afin de s'y établir de sa personne, et de
gouverner de cette résidence les affaires de l'Espagne et de l'Europe.
Il n'y avait plus en effet grande manoeuvre à exécuter à la suite des
Anglais. Il fallait marcher vite, les pousser rudement, et l'un des
lieutenants de Napoléon était tout aussi propre que lui à cette
opération, surtout si c'eût été le maréchal Ney. Celui-ci, par
malheur, se trouvait trop en arrière pour être principalement chargé
de la poursuite. Quoi qu'il en soit, Napoléon, ne se regardant pas
comme nécessaire à la queue des Anglais, se crut mieux placé à
Valladolid, parce que de ce point il pouvait conduire la guerre
d'Espagne et être sur la route des courriers de France, tandis que
s'il se fût posté à Astorga ou à Lugo, les courriers auraient eu un
détour de plus de cent lieues à faire pour le joindre, et il n'aurait
pas pu, tout en dirigeant les armées d'Espagne, s'occuper de
l'organisation de celles d'Italie et d'Allemagne. Il se rendit donc à
Valladolid avec sa garde, qu'il voulait rapprocher des événements
d'Allemagne autant que lui-même.
Ayant dissous le corps de Junot pour renforcer celui du maréchal
Soult, il résolut de dédommager le général Junot en lui confiant le
commandement des troupes qui assiégeaient Saragosse, et que le
maréchal Moncey à son gré commandait trop mollement. Il destinait plus
tard le maréchal Moncey à opérer sur le royaume de Valence, que ce
maréchal connaissait déjà. Le maréchal Lefebvre, auquel il était
prescrit de repousser les Espagnols du pont d'Almaraz jusqu'à
Truxillo, avait bien, il est vrai, enlevé ce pont, mais il avait eu
l'idée singulière de se porter sur Ciudad-Rodrigo avant d'en avoir
reçu l'ordre, prenant pour une instruction définitive une première
indication de Napoléon. Dans ce mouvement il s'était laissé couper en
deux par la Tietar débordée, et il avait envoyé une partie de son
corps sur Tolède, tandis qu'il emmenait l'autre à Avila. Napoléon,
très-mécontent, plaça sous l'autorité de l'état-major de Joseph le
corps du maréchal Lefebvre, qu'il ne pouvait plus confier à un chef
aussi peu capable, quoique fort brave un jour de bataille. Ce corps
fut réparti entre Madrid, Tolède et Talavera, en attendant que, les
affaires terminées au nord de l'Espagne, on pût songer au midi. Après
avoir pris ces dispositions, Napoléon se transporta, comme nous venons
de le dire, à Valladolid, pour s'y occuper de l'organisation de ses
armées d'Allemagne et d'Italie, autant que de la direction de celles
d'Espagne.
[En marge: Poursuite des Anglais par le maréchal Soult.]
Le maréchal Soult s'était mis, avec les divisions Merle, Mermet,
Laborde, la cavalerie de Franceschi, les dragons Lorge et Lahoussaye,
à la poursuite du général Moore. Malheureusement la route était
devenue presque impraticable par les pluies continuelles et le passage
de deux armées, l'une anglaise, l'autre espagnole. À chaque instant on
rencontrait des convois de munitions, d'armes, de vivres, d'effets de
campement appartenant aux Anglais et conduits par des muletiers
espagnols, qui s'enfuyaient en apercevant le casque de nos dragons. On
ramassait par centaines les soldats anglais exténués de fatigue ou
gorgés de vin, qui se laissaient surprendre dans un état à ne pouvoir
opposer aucune résistance.
Le 31 décembre, le général Moore avait quitté la plaine pour entrer
dans la montagne, à Manzanal, à quelques lieues d'Astorga. (Voir la
carte nº 43.) Il se trouvait le 1er janvier à Bembibre, où il avait
vainement usé de toute son autorité pour arracher ses soldats des
caves et des maisons avant la venue des dragons français. Il était
parti lui-même de Bembibre, formant toujours l'arrière-garde avec la
cavalerie et la réserve, mais sans réussir à se faire suivre de tous
les siens, dont un bon nombre resta dans nos mains. Nos dragons
accourant au galop fondirent sur une longue file de soldats anglais,
ivres pour la plupart, de femmes, d'enfants, de vieillards espagnols,
abandonnant leurs demeures sans savoir où chercher un asile, craignant
leurs alliés qui s'enfuyaient en les pillant, et leurs ennemis qui
arrivaient affamés, le sabre au poing, et dispensés de tout ménagement
envers des populations insurgées. Ceux qui avaient le courage de
demeurer s'en applaudissaient dès qu'ils avaient pu comparer
l'humanité de nos soldats avec la brutalité des soldats anglais,
qu'aucun frein n'arrêtait plus, malgré les honorables efforts de leur
général et de leurs officiers pour maintenir la discipline.
[En marge: Le général Moore, placé entre les routes de Vigo et de la
Corogne, se décide pour celle de la Corogne.]
À Ponferrada, le général Moore avait à choisir entre la route de Vigo
et celle de la Corogne, qui aboutissaient toutes les deux à de fort
belles rades, très-propres à l'embarquement d'une armée nombreuse. Il
préféra celle de la Corogne, parce qu'en la suivant il fallait trois
journées de moins pour atteindre au point d'embarquement. Il avait
obtenu que le marquis de La Romana se dirigerait par la route de Vigo,
qui passe par Orense, et débarrasserait ainsi celle de la Corogne. Il
lui adjoignit trois mille hommes de troupes légères, sous le général
Crawfurd, lesquels devaient occuper la position de Vigo, en supposant
qu'il fallût plus tard s'y replier afin de s'embarquer. Il envoya
courriers sur courriers pour faire arriver à sir Samuel Hood,
commandant la flotte britannique, l'ordre d'expédier tous les
transports de Vigo sur la Corogne.
[En marge: Combat d'arrière-garde à Pietros.]
Le 3 janvier il se porta sur Villafranca. Désirant s'y arrêter, et
donner à tout ce qui marchait avec lui un peu de repos, il résolut de
livrer un combat d'arrière-garde à Pietros, en avant de Villafranca,
dans une position militaire assez belle, et où l'on pouvait se
défendre avantageusement.
La route, après avoir franchi un défilé fort étroit, descendait dans
une plaine ouverte, passait à travers le village de Pietros, puis
remontait sur une hauteur plantée de vignes, dont le général Moore
avait fait choix pour y établir solidement 3 mille fantassins, 600
chevaux, et une nombreuse artillerie.
[En marge: Mort du général Colbert.]
Le général Merle avec sa belle division, le général Colbert avec sa
cavalerie légère, abordèrent le premier défilé, l'infanterie en avant,
pour vaincre les résistances qu'on pourrait leur opposer. Mais les
Anglais étaient au delà, à la seconde position, au bout de la plaine.
Nous passâmes sans obstacle, et la cavalerie, prenant la tête de la
colonne, s'élança au galop dans la plaine. Elle y trouva une multitude
de tirailleurs anglais, et fut obligée d'attendre l'infanterie qui,
arrivant bientôt, se dispersa de son côté en troupes de tirailleurs
pour repousser l'ennemi. Le général Colbert, impatient d'amener les
troupes en ligne, était occupé à placer lui-même quelques compagnies
de voltigeurs, lorsqu'il reçut une balle au front, et expira, en
exprimant de touchants regrets d'être enlevé sitôt, non à la vie, mais
à la belle carrière qui s'ouvrait devant lui.
Le général Merle, ayant débouché dans la plaine avec son infanterie,
traversa le village de Pietros, puis assaillit la position des
Anglais, au moyen d'une forte colonne qui les aborda de front, tandis
qu'une nuée de tirailleurs, se glissant dans les vignes, s'efforçaient
de déborder leur droite. Après une fusillade assez vive les Anglais se
retirèrent, nous abandonnant quelques morts, quelques blessés,
quelques prisonniers. Ce combat d'arrière-garde nous coûta une
cinquantaine de blessés ou de morts, et surtout le général Colbert,
officier du plus haut mérite. L'obscurité ne nous permit pas de
pousser plus avant. L'ennemi évacua Villafranca dans la nuit pour se
porter à Lugo, qui offrait, disait-on, une forte position militaire.
En entrant dans Villafranca nous le trouvâmes dévasté par les Anglais,
qui avaient enfoncé les caves, ravagé les maisons, bu tout le vin
qu'ils avaient pu, et qui étaient engouffrés dans tous les recoins de
la ville, malgré les efforts réitérés de leurs chefs pour les rallier.
Nous en prîmes encore plusieurs centaines, avec une grande quantité de
munitions et de bagages.
Le lendemain on continua cette poursuite, ne pouvant guère avancer
plus vite que les Anglais, malgré l'avantage que nos fantassins
avaient sur eux sous le rapport de la marche, à cause de l'état des
routes et de la difficulté des transports d'artillerie. Nos soldats
vivaient de tout ce que laissaient les Anglais après avoir pillé et
réduit au désespoir leurs malheureux alliés.
[En marge: Arrivée des deux armées devant Lugo.]
Toujours marchant ainsi sur les pas de l'ennemi, nous arrivâmes le 5
janvier au soir en vue de Lugo. Nous avions recueilli en chemin
beaucoup d'artillerie et un trésor considérable que les Anglais
avaient jeté dans les précipices. Nos soldats se remplirent les poches
en ne craignant pas de descendre dans les ravins les plus profonds. On
put sauver une somme de piastres valant environ 1,800,000 francs.
[En marge: Le général Moore prend la résolution de s'arrêter à Lugo,
pour y offrir la bataille aux Français.]
[En marge: Avantages de la position de Lugo.]
Le 5 au soir l'armée anglaise se montra en bataille en avant de Lugo.
Le général Moore se sentant vivement pressé par les Français, et
s'attendant chaque jour à les avoir sur les bras, voyant son armée se
dissoudre par une rapidité de marche excessive, prit la résolution
qu'il faut souvent prendre quand on bat en retraite, celle de
s'arrêter dans une bonne position, pour y offrir la bataille à
l'ennemi. Avec des soldats solides comme les soldats anglais, dans une
excellente position défensive, il avait de grandes chances de vaincre.
Vainqueur, il repoussait les Français pour long-temps, illustrait sa
retraite par un fait d'armes éclatant, remontait le moral de ses
soldats, et pouvait achever paisiblement sa marche sur la Corogne.
Vaincu, il essuyait en une seule fois tout le mal qu'il était exposé à
essuyer en détail par cette retraite précipitée. D'ailleurs à la
guerre, quand la sagesse le conseille, le général doit braver la
défaite, comme le soldat doit braver la mort. Il était impossible, au
surplus, de choisir un meilleur site que celui de Lugo pour
l'exécution d'un tel dessein. La ville, entourée de murailles,
s'élevait au-dessus d'une éminence, laquelle se terminant à pic sur
le lit du Minho d'un côté, était bordée de l'autre par une petite
rivière vers laquelle elle allait en s'abaissant. De nombreuses
clôtures garnissaient cette pente, et en facilitaient la défense. Le
général Moore rangea sur ce champ de bataille, et en deux lignes, les
seize ou dix-sept mille hommes d'infanterie qu'il avait encore. Il
disposa son artillerie sur son front, et remplit de tirailleurs les
nombreuses clôtures qui couvraient le côté abordable de sa position.
Il rappela à lui sa cavalerie qui marchait en tête depuis qu'on était
entré dans la région montagneuse, et nous montra ainsi environ vingt
mille hommes établis de pied ferme en avant de Lugo. C'était tout ce
qui lui restait des vingt-huit ou vingt-neuf mille hommes qu'il avait
à Sahagun. Il en avait envoyé cinq à six mille, les uns sur Vigo, les
autres en avant, et perdu environ trois mille.
[En marge: Le maréchal Soult passe trois jours devant la position de
Lugo sans attaquer.]
Les Français, parvenus le 5 au soir devant Lugo, discernaient à peine
l'ennemi. Ils s'arrêtèrent vis-à-vis, à San-Juan de Corbo, dans une
position également forte, où ils pouvaient, sans perdre de vue les
Anglais, attendre en sûreté le ralliement de tout ce qui était demeuré
en arrière.
Le lendemain 6, les deux divisions Mermet et Laborde, qui suivaient la
division Merle, arrivèrent en ligne, mais elles avaient laissé la
moitié de leur effectif en arrière, et, outre cette masse de
traînards, leur artillerie et leurs convois de munitions. Ce n'était
pas dans cet état qu'on devait songer à attaquer les Anglais, car on
avait à leur égard la triple infériorité du nombre, des ressources
matérielles, et du terrain sur lequel il s'agissait de combattre.
À chaque instant, toutefois, les traînards et les convois d'artillerie
rejoignaient, et le lendemain 7, on était déjà beaucoup plus en mesure
de livrer bataille. Mais devant la forte position des Anglais,
inabordable d'un côté, puisque c'était le bord taillé à pic du Minho,
et très-difficile à emporter de l'autre, à cause des nombreuses
clôtures qui la couvraient, le maréchal Soult hésita, et voulut
remettre au lendemain 8. Ce jour-là, la plupart de nos moyens étaient
réunis, moins toutefois une partie de l'artillerie. Mais, toujours
préoccupé des difficultés que présentait cette position, le maréchal
Soult remit encore au lendemain 9, pour exécuter par sa droite sur le
flanc gauche des Anglais un mouvement de cavalerie qui pût les
ébranler.
[En marge: Le général Moore, après avoir attendu trois jours les
Français dans la position de Lugo, se décide à décamper.]
C'était trop présumer de la patience du général Moore, que d'imaginer
qu'arrivé le 5 à Lugo, y ayant passé les journées du 6, du 7, du 8, il
y resterait encore le 9. Le général Moore, en effet, ayant pris trois
jours entiers pour faire filer ses bagages et ses troupes les plus
fatiguées, pour remonter le moral de son armée, pour recouvrer enfin
l'honneur des armes par l'offre trois fois répétée de la bataille, se
crut dispensé de tenter plus long-temps la fortune. Ayant réalisé une
partie des résultats qu'il se proposait d'obtenir en s'arrêtant, il
décampa secrètement dans la nuit du 8 au 9 janvier. Il eut soin de
laisser après lui beaucoup de feux et une forte arrière-garde, afin de
tromper les Français.
[En marge: Entrée des Français à Lugo.]
[En marge: Arrivée du général Moore à la Corogne.]
[En marge: Chagrin du général Moore en voyant que la flotte anglaise
n'a pu encore arriver à la Corogne.]
[En marge: Précautions des Anglais pour se défendre dans la Corogne.]
Le lendemain 9, les Français trouvèrent la position de Lugo évacuée,
et ils y firent encore de nombreuses captures en vivres et matériel.
On recueillit aux environs et dans Lugo même sept à huit cents
prisonniers, qui, malgré les ordres réitérés de leurs chefs, n'avaient
pas su se retirer à temps. Le retour à la discipline obtenu par le
général Moore fut de courte durée; car de Lugo à Betanzos, dans les
journées du 9, du 10, du 11, des corps entiers se débandèrent, et nos
dragons purent enlever près de deux mille Anglais et une quantité
considérable de bagages. Le 11, le général Moore atteignit Betanzos,
et, franchissant enfin la ceinture des hauteurs qui enveloppent la
Corogne, descendit sur les bords du beau et vaste golfe dont cette
ville occupe un enfoncement. Par malheur, au lieu d'apercevoir la
multitude de voiles qu'on espérait y trouver, on vit à peine quelques
vaisseaux de guerre, bons tout au plus pour escorter une armée, mais
non pour la transporter. Les vents contraires avaient jusqu'ici
empêché la grande masse des transports de remonter de Vigo à la
Corogne. À cette vue, le général Moore fut rempli d'anxiété, l'armée
anglaise de tristesse. Toutefois, on prit des précaution pour se
défendre dans la Corogne, en attendant l'apparition de la flotte. Une
rivière large et marécageuse à son embouchure coulait entre la Corogne
et les hauteurs par lesquelles on y arrivait: c'était la rivière de
Mero. Un pont, celui de Burgo, servait à la traverser. On le fit
sauter. On fit sauter également, avec un fracas effroyable qui agita
le golfe comme un coup de vent, une masse immense de poudre que les
Anglais avaient réunie dans une poudrière située à quelque distance
des murs. On prit enfin position avec les meilleures troupes sur le
cercle des hauteurs qui environnent la Corogne. La première ligne de
ces hauteurs, fort élevée et fort avantageuse à défendre, mais trop
éloignée de la ville, pouvait, par ce motif, être tournée. On la
laissa aux Français qui accouraient. On se posta sur des hauteurs plus
rapprochées et moins dominantes, qui s'appuyaient à la Corogne même.
On réunit sur le rivage tous les malades, les blessés, les écloppés,
le matériel, pour les embarquer immédiatement sur quelques vaisseaux
de guerre et de transport mouillés antérieurement dans le golfe. Le
général Moore attendit de la sorte, et dans de cruelles perplexités,
le changement des vents, sans lequel il allait être réduit à
capituler.
[En marge: Arrivée du maréchal Soult devant la Corogne.]
Ce n'était qu'une avant-garde qui, le 11 au soir, avait suivi les
Anglais au pont de Burgo sur le Mero, et qui en avait vu sauter les
débris dans les airs. Le lendemain 12 seulement, parurent d'abord la
division Merle, puis successivement les divisions Mermet et Laborde.
Le maréchal Soult, arrêté devant le Mero, expédia au loin sur sa
gauche la cavalerie de Franceschi, pour chercher des passages qu'elle
parvint à découvrir, mais dont aucun n'était propre à l'artillerie. Il
fit vers sa droite border la mer par des détachements, tâchant de
disposer des batteries qui pussent envoyer des boulets au fond du
golfe, jusqu'aux quais de la Corogne; ce qui était très-difficile à la
distance où l'on était placé.
Obligé de réparer le pont de Burgo, le maréchal Soult y employa les
journées du 12 et du 13, opération qui devait donner aux traînards et
au matériel le temps de rejoindre. Le 14, avant réussi à rendre
praticable le pont de Burgo, il fit passer une partie de ses troupes
au delà du Mero, franchit la ligne des hauteurs dominantes qu'on lui
avait abandonnées, et vint s'établir sur leur versant, vis-à-vis des
hauteurs moins élevées et plus rapprochées de la Corogne,
qu'occupaient les Anglais. La division Mermet formait l'extrême
gauche, la division Merle le centre, la division Laborde la droite,
contre le golfe même de la Corogne. Il fut possible à cette distance
de dresser quelques batteries qui avaient un commencement d'action sur
le golfe.
[En marge: Nouveau retard du maréchal Soult avant de livrer bataille
aux Anglais.]
Cependant, ne se sentant pas assez fort, car il comptait au plus
dix-huit mille hommes, tandis que les Anglais, même après tout ce
qu'ils avaient perdu, détaché ou déjà embarqué, étaient encore 17 ou
18 mille en bataille, le maréchal Soult voulut attendre que ses rangs
se remplissent des hommes restés en arrière, et surtout que toute son
artillerie fût amenée en ligne. Les Anglais attendaient de leur côté
l'apparition du convoi qui tardait toujours à se montrer, et ils
étaient plongés dans les plus cruelles angoisses. Les principaux
officiers de leur armée proposèrent même à sir John Moore d'ouvrir une
négociation qui leur permît, comme celle de Cintra l'avait permis aux
Français, de se retirer honorablement. N'ayant toutefois aucune chance
de se sauver si les transports ne paraissaient pas très-promptement,
il était douteux qu'ils obtinssent des conditions satisfaisantes pour
eux. Aussi le général Moore repoussa-t-il toute idée de traiter, et
résolut-il de se fier à la fortune, qui, en effet, lui accorda, comme
on va le voir, le salut de son armée, mais non de sa personne, et lui
donna la gloire au prix de la vie.
Les 14, 15, 16 janvier, les vents ayant varié, plusieurs centaines de
voiles parurent successivement dans le golfe, et vinrent s'accumuler
sur les quais de la Corogne, hors de la portée des boulets français.
On pouvait les apercevoir des hauteurs que nous occupions, et à cet
aspect l'ardeur de nos soldats devint extrême. Ils demandèrent à
grands cris qu'on profitât pour combattre du temps qui restait, car
l'armée anglaise allait leur échapper. Le maréchal Soult, arrivé en
présence de l'ennemi dès le 12, avait employé les journées du 13, du
14 et du 15 à rectifier sa position, à attendre ses derniers
retardataires, et surtout à placer vers son extrême gauche, sur un
point des plus avantageux, une batterie de douze pièces, qui, prenant
par le travers la ligne anglaise, l'enfilait tout entière.
[En marge: Le maréchal Soult se décide enfin à attaquer les Anglais.]
[En marge: Bataille de la Corogne.]
Le 16 au matin, ayant définitivement reconnu la position des Anglais,
il résolut de faire une tentative, de manière à déborder leur ligne,
et à la tourner. Un petit village, celui d'Elvina, situé à notre
extrême gauche, et à l'extrême droite des Anglais, dans le terrain
creux qui séparait les deux armées, était gardé par beaucoup de
tirailleurs de la division de sir David Baird. Vers le milieu de la
journée du 16, la division française Mermet, s'ébranlant sur l'ordre
du maréchal Soult, marcha vers le village d'Elvina, pendant que notre
batterie de gauche, tirant par derrière nos soldats, causait le plus
grand ravage sur toute l'étendue de la ligne ennemie. La division
Mermet, vigoureusement conduite, enleva aux Anglais le village
d'Elvina, et les obligea à rétrograder. Dans ce moment, le général
Moore, accouru sur le champ de bataille avec la résolution de
combattre énergiquement avant de se rembarquer, porta le centre de sa
ligne, composé de la division Hope, sur le village d'Elvina, afin de
secourir sir David Baird, et détacha vers son extrême droite une
partie de la division Fraser, pour empêcher la cavalerie française de
tourner sa position.
[En marge: Le maréchal Soult laisse la bataille indécise.]
La division Mermet, ayant affaire ainsi à des forces supérieures, fut
ramenée. Alors le général Merle, qui formait notre centre, entra en
action avec ses vieux régiments. La lutte devint acharnée. On prit et
on reprit plusieurs fois le village d'Elvina. Le 2e léger se couvrit
de gloire dans ces attaques répétées, mais la journée s'acheva sans
avantage prononcé de part ni d'autre. Le maréchal Soult, qui avait à
sa droite la division Laborde, laquelle, rabattue sur le centre des
Anglais, les aurait sans doute accablés, fit néanmoins cesser le
combat, ne voulant point apparemment engager ce qui lui restait de
troupes, et hésitant à demander à la fortune de trop grandes faveurs
contre un ennemi qui était prêt à se retirer.
[En marge: Mort du général Moore.]