en route le 20 avec deux divisions, qui, outre l'avantage d'avoir ce
maréchal à leur tête, étaient au nombre des meilleures de la Grande
Armée. Le maréchal Ney devait être rejoint en route par les dragons de
Lahoussaye, qui allaient se diriger vers lui par Avila. La division
Dessoles et la division Lapisse, celle-ci empruntée au corps du
maréchal Victor, devaient suivre aussi vite que le permettrait leur
emplacement actuel autour de Madrid. Au cas où les renseignements
encore incertains, d'après lesquels on avait résolu ce mouvement
considérable, se confirmeraient, l'Empereur avait le projet de partir
avec toute la garde impériale à pied et à cheval, et une immense
réserve d'artillerie, pour joindre le maréchal Ney, et accabler les
Anglais si on parvenait à les atteindre. Il emmenait ainsi une
quarantaine de mille hommes; le maréchal Soult en pouvait rallier une
vingtaine; c'était plus qu'il n'en fallait pour écraser les Anglais et
les faire tous prisonniers en manoeuvrant bien.
[En marge: Forces laissées à Madrid pour la garde de cette capitale.]
[En marge: Mouvement du maréchal Lefebvre pour se porter sur les
derrières des Anglais.]
Napoléon confia au maréchal Victor le soin de garder Madrid et
Aranjuez avec les divisions Ruffin et Villatte, plus la division
allemande Leval, que le maréchal Lefebvre n'avait pas conduite avec
lui à Talavera. Il lui adjoignit en outre la division des dragons
Latour-Maubourg, la plus nombreuse de l'armée. Quant au maréchal
Lefebvre, qui avait à Talavera la belle division française Sébastiani,
une bonne division polonaise, la cavalerie de Lasalle, et les dragons
de Milhaud, c'est-à-dire 10 mille fantassins et 4 mille cavaliers
excellents, il lui ordonna de partir de Talavera, où il avait eu le
loisir de se reposer, de courir promptement au pont d'Almaraz sur le
Tage, d'enlever ce pont à l'armée d'Estrémadure, de la repousser au
delà de Truxillo, de s'en débarrasser ainsi pour long-temps, et puis
de se dérober par sa droite pour se porter par Plasencia sur la route
de Ciudad-Rodrigo. Il était possible en effet que si les Anglais,
battus, mais non enveloppés, prenaient pour se retirer le chemin du
Portugal, on réussît à leur couper la retraite par Ciudad-Rodrigo. Il
y avait donc beaucoup de chances de leur fermer le retour vers la mer.
Quant à l'ancienne armée de Castaños, retirée à Cuenca, le maréchal
Victor avec les divisions françaises Ruffin et Villatte, avec la
division allemande Leval, avec les dragons Lahoussaye, était bien
assez fort pour lui interdire toute tentative, si par hasard elle
songeait à en faire une. En tout cas, des instructions étaient
laissées pour qu'au premier signal le maréchal Lefebvre fît un
mouvement rétrograde vers Aranjuez et Madrid.
Napoléon ayant ainsi paré à tout, et se confirmant de plus en plus
dans l'opinion qu'il s'était faite de la marche adoptée par les
Anglais, se mit lui-même en route le 22 après avoir acheminé la garde
à la suite des divisions Dessoles et Lapisse. Il réitéra à son frère
l'ordre de rester toujours à la maison royale du Pardo, ne jugeant pas
encore opportun de le rendre aux habitants de Madrid, et de substituer
le gouvernement civil au gouvernement militaire.
[En marge: Passage du Guadarrama.]
Parti le 22 au matin de Chamartin, il traversa rapidement l'Escurial,
et arriva au pied du Guadarrama lorsque l'infanterie de sa garde
commençait à le gravir. Le temps, qui jusque-là avait été superbe,
était tout à coup devenu affreux, au moment même où l'on avait des
marches forcées à exécuter. Ainsi déjà la fortune changeait pour
Napoléon; car, après lui avoir envoyé le soleil d'Austerlitz, elle lui
envoyait aujourd'hui l'ouragan du Guadarrama, dans une circonstance où
il lui aurait fallu ne pas perdre un instant pour atteindre les
Anglais. Était-il donc décidé que, toujours heureux contre l'Europe
coalisée, nous ne le serions pas une fois contre l'implacable
Angleterre? Napoléon, voyant l'infanterie de sa garde s'accumuler à
l'entrée de la gorge, où venaient s'encombrer aussi les charrois
d'artillerie, lança son cheval au galop, et gagna la tête de la
colonne, qu'il trouva retenue par l'ouragan. Les paysans disaient
qu'on ne pouvait passer sans s'exposer aux plus grands périls. Il n'y
avait pas là de quoi arrêter le vainqueur des Alpes. Il fit mettre
pied à terre aux chasseurs de la garde, et leur ordonna de s'avancer
les premiers, en colonne serrée, conduits par des guides. Ces hardis
cavaliers marchant en tête de l'armée, et foulant la neige avec leurs
pieds et ceux de leurs chevaux, frayaient la route pour ceux qui les
suivaient. Napoléon gravit lui-même la montagne à pied au milieu des
chasseurs de sa garde, et s'appuyant, quand il se sentait fatigué, sur
le bras du général Savary. Le froid, qui était aussi rigoureux qu'à
Eylau, ne l'empêcha pas de franchir le Guadarrama avec sa garde. Son
projet avait été d'aller coucher à Villa-Castin; mais force fut de
passer la nuit dans le petit village d'Espinar, où il logea dans une
misérable maison de poste, comme il en existe beaucoup en Espagne. On
prit, sur les mulets chargés de son bagage, de quoi lui servir un
repas, qu'il partagea avec ses officiers, s'entretenant gaiement avec
eux de cette suite d'aventures extraordinaires, qui avaient commencé à
l'école de Brienne, pour finir il ne savait où, et se plaignant
quelquefois de ses généraux de cavalerie, qui avaient battu le pays
entre Valladolid, Ségovie et Salamanque pendant plusieurs semaines,
sans l'informer à temps du voisinage de l'armée anglaise. Il fallait
que des déserteurs du corps de Dupont, conduits par le hasard, fussent
venus lui apprendre un fait si important pour ses opérations
ultérieures.
[En marge: Arrivée à Villa-Castin.]
Le lendemain 23, l'Empereur se rendit avec sa garde à Villa-Castin.
Mais, la montagne franchie, à la neige avait succédé la pluie, et au
lieu de gelée on trouva des boues affreuses. On enfonçait dans les
terres inondées de la Vieille-Castille, comme deux ans auparavant dans
les terres de la Pologne. L'infanterie avançait avec peine;
l'artillerie n'avançait pas du tout. Le lendemain 24, on ne put
pousser au delà d'Arevalo. Le maréchal Ney, qui, avec deux divisions
d'infanterie, et les dragons Lahoussaye, formait la tête de la
colonne, bien qu'il eût deux jours d'avance, n'avait pu dépasser
Tordesillas.
[En marge: Arrivée à Tordesillas le 26.]
[En marge: Marche du maréchal Soult à la rencontre des Anglais.]
L'Empereur, fatigué d'attendre, voulut se porter lui-même à
l'avant-garde, afin de diriger les mouvements de ses divers corps, et
laissa la garde impériale, les divisions Dessoles et Lapisse, qu'il
conduisait avec lui, pour se rendre aux avant-postes. Arrivé le 26 à
Tordesillas à la tête de ses chasseurs, il reçut une dépêche du
maréchal Soult, qui lui était parvenue de Carrion en douze heures. Le
maréchal Soult, après avoir quitté les Asturies et s'être porté de
Potes à Saldaña, était ce jour même à Carrion, ayant à sa gauche la
division Laborde à Paredes, et les dragons de Lorge à Frechilla. On
lui avait signalé la présence des Anglais entre Sahagun et Villalon, à
une marche des troupes françaises. (Voir la carte nº 43.) Il avait 20
mille hommes d'infanterie, 3,000 de cavalerie, depuis sa jonction avec
les généraux Laborde et Lorge. Il se trouvait donc en mesure de se
défendre, sans avoir toutefois les moyens d'accabler les Anglais, qui
étaient devant lui au nombre de 29 à 30 mille.
[En marge: Situation critique des Anglais près d'être pris entre le
maréchal Soult et le maréchal Ney.]
Cette dépêche remplit Napoléon d'espérance et d'anxiété.--Si les
Anglais, répondit-il au maréchal Soult, sont restés un jour de plus
dans cette position, ils sont perdus, car je vais être sur leur
flanc.--Le maréchal Ney entrait effectivement ce même jour à Medina de
Rio-Seco, et marchait sur Valderas et Benavente. Napoléon ordonna au
maréchal Soult de poursuivre les Anglais l'épée dans les reins, s'ils
se retiraient, mais s'ils l'attaquaient de battre en retraite d'une
marche; _car plus ils s'engageraient_, disait-il, _et mieux cela
vaudrait_.
[En marge: Avis parvenu au général Moore qui le décide à décamper.]
Malheureusement la fortune, qui avait tant servi Napoléon, ne voulait
pas lui donner la satisfaction de prendre une armée anglaise tout
entière, bien qu'il eût mérité ce succès par l'habileté et la hardiesse
de ses opérations. Le général Moore, parvenu le 23 à Sahagun, et se
disposant à faire encore une marche pour rencontrer le maréchal Soult,
qu'il espérait surprendre dans un état de grande infériorité numérique,
avait recueilli un double renseignement. D'une part, il avait appris que
des fourrages en quantité considérable étaient préparés pour la
cavalerie française à Palencia; de l'autre, le marquis de La Romana
avait reçu des environs de l'Escurial, et lui avait communiqué l'avis
que de fortes colonnes se dirigeaient vers le Guadarrama, évidemment
pour repasser du midi au nord, de la Nouvelle dans la Vieille-Castille.
À ce double renseignement, obtenu le 23 au soir, le général Moore avait
contremandé le mouvement ordonné sur Carrion, résolu à attendre avant de
s'engager davantage. Le lendemain 24, le bruit de l'approche de
nombreuses troupes françaises n'ayant fait que s'accroître, il avait
redouté quelque grande manoeuvre de la part de Napoléon, et s'était
décidé aussitôt à opérer sa retraite. Il l'avait, en effet, commencée le
24 au soir pour l'infanterie, et l'avait continuée le lendemain 25 pour
la cavalerie et l'arrière-garde. Sir David Baird s'était retiré sur
l'Esla par le bac de Valencia; le gros de l'armée, sur l'Esla également,
par le pont de Castro-Gonzalo. L'un et l'autre de ces points de passage
aboutissaient à Benavente. Le général Moore avait en même temps supplié
le marquis de La Romana de bien garder le pont de Mansilla, sur la même
rivière, pour que les Français ne pussent pas le tourner; ce qui
revenait à lui demander de se faire écharper pour le salut de l'armée
anglaise. En décampant, le général Moore prit soin d'écrire au
gouvernement espagnol à Séville, au gouvernement anglais à Londres, que,
s'il se retirait, c'était après avoir exécuté une importante manoeuvre,
et rendu un grand service à la cause espagnole; car, en attirant
Napoléon au nord, il avait dégagé le midi, et donné le temps aux forces
des provinces méridionales de s'organiser, et d'arriver en ligne.
[En marge: Retraite du général Moore sur Benavente.]
Cette manière présomptueuse de présenter les événements, peu ordinaire
au général Moore, lui était inspirée par le désir de colorer la triste
campagne qu'on l'avait condamné à faire. Au fond, il n'avait jamais
songé, une fois parvenu sur le théâtre des opérations, et éclairé sur
la valeur des armées espagnoles, qu'à se replier d'abord vers le
Portugal, puis vers la Galice. Son mouvement au nord, donné comme une
manoeuvre importante entreprise dans l'intérêt des Espagnols, n'avait
donc eu d'autre but que de changer sa ligne de retraite, et de la
porter d'Oporto sur la Corogne. Le 26, du reste, il était à Benavente,
échappé du filet dans lequel Napoléon allait le prendre, puisque, d'un
côté, le maréchal Soult n'était ce même jour qu'à Carrion, et que de
l'autre le maréchal Ney n'était qu'à Medina de Rio-Seco. (Voir la
carte nº 43.) Les traînards, les bagages, les derniers corps de
cavalerie ayant passé dans la soirée et dans la matinée du 27, on fit
sauter le pont, qui était une création de l'ancien régime, du temps où
la royauté, conseillée par de sages ministres, exécutait en Espagne de
beaux ouvrages. C'était un dommage et une cause de grand déplaisir
pour les Espagnols.
[En marge: Les Français ne peuvent arriver que le 29 à Benavente, où
les Anglais étaient le 27.]
[En marge: Combat d'arrière-garde dans lequel le général
Lefebvre-Desnoette est fait prisonnier.]
Impatient d'atteindre les Anglais, Napoléon, accouru à l'avant-garde
avec ses chasseurs, ne put cependant être que le 28 à Valderas, et que
le 29 aux approches de Benavente. Le général Moore conduisant une armée
solide mais lente, qui ne savait se battre qu'après avoir bien mangé, et
ne pouvait manger qu'à la condition de porter beaucoup de bagage avec
elle, avait perdu la journée du 28 à Benavente, à faire défiler sous ses
yeux tout le matériel qui embarrassait sa marche. Le 29 il en partait
avec une arrière-garde de troupes légères et de cavalerie, lorsque de
Valderas accouraient les chasseurs de la garde impériale, ayant à leur
tête l'impétueux Lefebvre-Desnoette, lequel était habitué à fondre sur
les Espagnols sans les compter, et à leur passer sur le corps quel que
fût leur nombre. Il emmenait quatre escadrons des chasseurs de la garde.
L'Esla, qui coule à quelque distance de Benavente, et dont on avait
détruit le pont, celui de Castro-Gonzalo, était grossie par les pluies
torrentielles de l'hiver. Après avoir cherché un gué et l'avoir trouvé,
Lefebvre-Desnoette franchit la rivière avec ses escadrons, et galopant
sur les derrières des Anglais, se mit à en sabrer quelques-uns. Mais il
n'avait pas vu la cavalerie anglaise réunie en masse à l'arrière-garde,
et en ce moment sortant de Benavente pour couvrir la retraite. Cette
cavalerie, qui était forte de près de trois mille chevaux, se rabattit
presque tout entière, et enveloppa les chasseurs de Lefebvre-Desnoette.
Celui-ci ne perdit pas contenance, chargea tous ceux qui voulaient lui
barrer le chemin pour repasser l'Esla, puis se jeta avec ses hommes à la
nage, afin de regagner l'autre rive, car il lui était impossible,
n'ayant que trois cents chevaux, d'en combattre trois mille. La plupart
de ses cavaliers parvinrent à s'échapper, mais une trentaine furent tués
ou pris, et lui-même, s'étant élancé dans la rivière le dernier, allait
se noyer, vu que son cheval, frappé d'une balle, ne pouvait plus le
soutenir, lorsque deux Anglais le sauvèrent en le faisant prisonnier. Il
fut amené comme un précieux trophée au général Moore. Le général anglais
avait toute la courtoisie naturelle aux grandes nations; il accueillit
avec des égards infinis le brillant général qui commandait la cavalerie
légère de Napoléon, le fit asseoir à sa table, et lui donna un
magnifique sabre indien. Le corps de bataille de l'armée anglaise
continua sa marche sur Astorga, où sir David Baird avait déjà reçu
l'ordre de se diriger.
[En marge: Janv. 1809.]
[En marge: Destruction par le maréchal Soult de l'arrière-garde
laissée au pont de Mansilla par le marquis de La Romana.]
Tandis que l'armée anglaise s'en tirait en faisant sauter les ponts,
l'armée espagnole de La Romana, qui se conduisait comme on se conduit
chez soi, n'avait pas détruit le pont de Mansilla, jeté sur l'Esla en
avant de Léon, ainsi que celui de Castro-Gonzalo l'est sur la même
rivière en avant de Benavente. La Romana, non moins pressé de s'enfuir
que les Anglais, avait cependant laissé une arrière-garde de trois
mille hommes au pont de Mansilla. Ce pont était sur la route du
maréchal Soult venant de Sahagun. Le 29, jour même de la mésaventure
du général Lefebvre-Desnoette, le général Franceschi, commandant la
cavalerie légère du maréchal Soult, aborda au galop le pont de
Mansilla, qu'on n'avait pas eu soin d'obstruer, culbuta une ligne
d'infanterie qui gardait ce pont, le traversa à la suite des fuyards,
attaqua et culbuta une seconde ligne d'infanterie qui était sur
l'autre rive, lui enleva son artillerie, tua ou blessa quelques
centaines d'hommes, en prit 1,500 avec beaucoup de canons, puis se
porta sur la ville de Léon, qu'il fit évacuer. La rivière de l'Esla
était donc franchie sur tous les points, et, quoique les montagnes de
la Galice, dans lesquelles on pénètre après Astorga, présentassent de
graves et nombreux obstacles, toutefois la vitesse de nos soldats
permettait d'atteindre l'armée anglaise, si le sol ne cédait pas sous
leurs pieds. Mais la pluie continuait, et les routes détruites par le
passage de deux armées, celles de La Romana et de Moore, pouvaient
bien devenir impraticables.
Napoléon, arrivé à Benavente, n'y était malheureusement pas avec le
gros de ses forces, car le maréchal Ney, les généraux Lapisse,
Dessoles, la garde impériale, bien qu'ils se hâtassent tous de le
joindre, ne suivaient ni sa personne ni ses chasseurs à cheval. Le 31
décembre 1808, il se trouvait à Benavente. Le maréchal Soult, qui
avait pris la route de Léon, était bien plus près de l'ennemi.
Napoléon lui avait ordonné de le poursuivre sans relâche. Mais la boue
était profonde, et les soldats enfonçaient jusqu'à mi-jambe.
[En marge: Arrivée à Astorga le 1{er} janvier 1809.]
[En marge: Affreux spectacle offert sur les routes que parcourent les
Anglais.]
[En marge: Mécontentement des Espagnols à l'égard des Anglais.]
Le 1er janvier 1809, année qui ne devait pas être moins féconde en
scènes sanglantes que les années les plus meurtrières du siècle, le
maréchal Bessières, précédant Napoléon, courait avec sept à huit mille
chevaux sur Astorga, tandis que le général Franceschi, précédant le
maréchal Soult, y courait par la route de Léon. On y était le 1er au
soir. Rien ne pourrait donner une idée du désordre que présentait la
route, et surtout la ville d'Astorga elle-même. Malgré les vives
instances que le général Moore avait adressées au marquis de La Romana
pour qu'il lui laissât intact le chemin d'Astorga à la Corogne, et
qu'il allât s'enfermer dans les Asturies afin d'inquiéter le flanc
droit des Français, le général espagnol n'en avait tenu compte, et
avait préféré gagner lui aussi la route de la Corogne, trouvant la
Galice plus sûre que les Asturies, parce qu'elle était plus éloignée,
et mieux protégée par les montagnes. Les deux armées anglaise et
espagnole, si différentes de moeurs, d'esprit, d'aspect, s'étaient
donc rencontrées sur la route d'Astorga, et, s'y faisant obstacle, y
avaient accumulé leurs débris. Partout on voyait des Espagnols en
haillons s'arrêtant, non qu'ils fussent fatigués, mais parce que nos
cavaliers les avaient atteints de coups de sabre, des Anglais ne
pouvant plus marcher, et la plupart ivres, une immensité de charrois
traînés par des boeufs, et chargés ou de guenilles espagnoles, ou du
riche matériel des Anglais. Il y avait là de nombreuses captures à
faire; mais un spectacle pénible frappait plus que tout le reste nos
soldats, c'était celui d'une quantité considérable de beaux chevaux,
morts de coups de feu sur la route. Les Anglais, dès que leurs
chevaux étaient fatigués, s'arrêtaient, leur tiraient un coup de
pistolet dans la tête, et puis s'en allaient à pied. Ils aimaient
mieux tuer leur compagnon de guerre que d'en laisser l'usage à
l'ennemi. On n'eût jamais obtenu de nos cavaliers ce genre de courage.
Toutes les habitations étaient dévastées sur la route. Les Anglais ne
trouvant pas les habitants disposés à leur donner ce qu'ils avaient,
et les appelant des ingrats, pillaient, brûlaient ensuite leurs
maisons, et souvent expiraient eux-mêmes, ivres de vin d'Espagne, au
milieu des incendies qu'ils avaient allumés.--Nous, des ingrats!
répondaient les malheureux Espagnols; ils sont venus pour eux, et ils
partent sans même nous défendre!--Les Espagnols en étaient arrivés à
ce point, qu'ils regardaient presque nos soldats comme des
libérateurs.
[En marge: Indiscipline et désorganisation de l'armée britannique dans
sa retraite.]
À Astorga ce spectacle paraissait encore plus attristant qu'ailleurs.
Le matériel abandonné par les Anglais était immense. Le nombre de
leurs malades, de leurs traînards, s'était accru en proportion des
distances parcourues. Une proclamation ferme et honnête du général
Moore, pour leur interdire la maraude, le pillage, l'ivrognerie,
n'avait produit aucun résultat; car cette armée, qui ne se soutient
que par la discipline, en la perdant par la fatigue et la
précipitation, perdait tout ce qui la rend respectable. Après la
satisfaction qu'on aurait eue à la faire prisonnière, on ne pouvait
pas en goûter une plus vive que de la voir passée de tant de
régularité et d'aplomb, à tant de désordre, d'abattement, de misère et
de mauvaise conduite.
[En marge: Napoléon reçoit sur la route d'Astorga des dépêches de
France qui l'obligent à s'arrêter.]
Napoléon, suivant de près son avant-garde, entra lui-même à Astorga
le lendemain 2 janvier. En route il avait été joint par un courrier
venant de France, et avait voulu sur le chemin même prendre
connaissance des dépêches qu'il lui apportait. On avait allumé un
grand feu de bivouac, et il s était mis à lire le contenu de ces
dépêches. Elles lui annonçaient ce dont il n'avait jamais douté, la
probabilité d'une grande guerre avec l'Autriche pour le commencement
du printemps. L'accord de cette puissance avec l'Angleterre, dissimulé
d'abord quand elle avait craint de dévoiler ce qu'elle projetait, ses
armements niés et même ralentis quand elle avait craint un brusque
retour sur le Danube des troupes de la grande armée, n'étaient plus
cachés, maintenant qu'elle croyait retenue dans le fond de la
péninsule espagnole la plus considérable et la meilleure partie des
forces de Napoléon. Elle se trompait en supposant que ce qui restait
entre l'Elbe et le Rhin ne suffisait pas pour l'accabler, et elle en
devait faire une nouvelle et terrible expérience. Mais après avoir
laissé passer l'occasion où les Français étaient engagés sur la
Vistule, elle ne voulait pas encore laisser passer celle où ils
étaient engagés sur le Tage, et elle armait avec une évidence qui ne
permettait plus de doute sur ses desseins. En même temps l'Orient
s'obscurcissait. Ce n'était point au moyen de négociations pacifiques
qu'on pouvait se flatter d'obtenir des Turcs ce qu'on avait promis aux
Russes. De plus, la Russie, toujours fidèle à l'alliance au prix
convenu des provinces du Danube, toujours insistant auprès de
l'Autriche pour que celle-ci n'exposât pas l'Europe à une nouvelle
secousse, ne montrait plus cependant le même enthousiasme pour
l'alliance française, depuis que le merveilleux avait disparu, et
qu'au lieu de Constantinople il s'agissait de Bucharest et de Jassy.
Cette dernière acquisition était déjà fort belle assurément, car,
après quarante ans écoulés, la Russie n'est pas encore dans ces deux
capitales; mais c'était de la simple réalité (du moins à ce qu'elle
croyait alors), et ce n'était pas du prodige. Elle répétait toujours
que si l'Autriche devenait agressive, elle se joindrait aux Français
pour l'en faire repentir; mais la chaleur de ses démonstrations avait
perdu de sa vivacité; en tout cas elle serait trop occupée elle-même
sur le bas Danube pour ne pas laisser exclusivement aux Français le
Danube supérieur, et Napoléon devait s'attendre à ce que la tâche
d'accabler l'Autriche, l'Allemagne, l'Angleterre, pèserait sur lui
seul comme par le passé. Il fallait donc qu'il employât janvier,
février, mars à préparer ses armées d'Allemagne et d'Italie. C'était
assez pour sa merveilleuse puissance d'organisation, quoique ce ne fût
pas trop. Il reprit tout pensif le chemin d'Astorga. Sa préoccupation
avait été visible au point de frapper ceux qui l'entouraient.
[En marge: Napoléon renonce à poursuivre les Anglais lui-même, et
laisse ce soin au maréchal Soult, appuyé par le maréchal Ney.]