Napoléon, informé le 19 décembre, ordonna au maréchal Ney de se mettre

en route le 20 avec deux divisions, qui, outre l'avantage d'avoir ce

maréchal à leur tête, étaient au nombre des meilleures de la Grande

Armée. Le maréchal Ney devait être rejoint en route par les dragons de

Lahoussaye, qui allaient se diriger vers lui par Avila. La division

Dessoles et la division Lapisse, celle-ci empruntée au corps du

maréchal Victor, devaient suivre aussi vite que le permettrait leur

emplacement actuel autour de Madrid. Au cas où les renseignements

encore incertains, d'après lesquels on avait résolu ce mouvement

considérable, se confirmeraient, l'Empereur avait le projet de partir

avec toute la garde impériale à pied et à cheval, et une immense

réserve d'artillerie, pour joindre le maréchal Ney, et accabler les

Anglais si on parvenait à les atteindre. Il emmenait ainsi une

quarantaine de mille hommes; le maréchal Soult en pouvait rallier une

vingtaine; c'était plus qu'il n'en fallait pour écraser les Anglais et

les faire tous prisonniers en manoeuvrant bien.

[En marge: Forces laissées à Madrid pour la garde de cette capitale.]

[En marge: Mouvement du maréchal Lefebvre pour se porter sur les

derrières des Anglais.]

Napoléon confia au maréchal Victor le soin de garder Madrid et

Aranjuez avec les divisions Ruffin et Villatte, plus la division

allemande Leval, que le maréchal Lefebvre n'avait pas conduite avec

lui à Talavera. Il lui adjoignit en outre la division des dragons

Latour-Maubourg, la plus nombreuse de l'armée. Quant au maréchal

Lefebvre, qui avait à Talavera la belle division française Sébastiani,

une bonne division polonaise, la cavalerie de Lasalle, et les dragons

de Milhaud, c'est-à-dire 10 mille fantassins et 4 mille cavaliers

excellents, il lui ordonna de partir de Talavera, où il avait eu le

loisir de se reposer, de courir promptement au pont d'Almaraz sur le

Tage, d'enlever ce pont à l'armée d'Estrémadure, de la repousser au

delà de Truxillo, de s'en débarrasser ainsi pour long-temps, et puis

de se dérober par sa droite pour se porter par Plasencia sur la route

de Ciudad-Rodrigo. Il était possible en effet que si les Anglais,

battus, mais non enveloppés, prenaient pour se retirer le chemin du

Portugal, on réussît à leur couper la retraite par Ciudad-Rodrigo. Il

y avait donc beaucoup de chances de leur fermer le retour vers la mer.

Quant à l'ancienne armée de Castaños, retirée à Cuenca, le maréchal

Victor avec les divisions françaises Ruffin et Villatte, avec la

division allemande Leval, avec les dragons Lahoussaye, était bien

assez fort pour lui interdire toute tentative, si par hasard elle

songeait à en faire une. En tout cas, des instructions étaient

laissées pour qu'au premier signal le maréchal Lefebvre fît un

mouvement rétrograde vers Aranjuez et Madrid.

Napoléon ayant ainsi paré à tout, et se confirmant de plus en plus

dans l'opinion qu'il s'était faite de la marche adoptée par les

Anglais, se mit lui-même en route le 22 après avoir acheminé la garde

à la suite des divisions Dessoles et Lapisse. Il réitéra à son frère

l'ordre de rester toujours à la maison royale du Pardo, ne jugeant pas

encore opportun de le rendre aux habitants de Madrid, et de substituer

le gouvernement civil au gouvernement militaire.

[En marge: Passage du Guadarrama.]

Parti le 22 au matin de Chamartin, il traversa rapidement l'Escurial,

et arriva au pied du Guadarrama lorsque l'infanterie de sa garde

commençait à le gravir. Le temps, qui jusque-là avait été superbe,

était tout à coup devenu affreux, au moment même où l'on avait des

marches forcées à exécuter. Ainsi déjà la fortune changeait pour

Napoléon; car, après lui avoir envoyé le soleil d'Austerlitz, elle lui

envoyait aujourd'hui l'ouragan du Guadarrama, dans une circonstance où

il lui aurait fallu ne pas perdre un instant pour atteindre les

Anglais. Était-il donc décidé que, toujours heureux contre l'Europe

coalisée, nous ne le serions pas une fois contre l'implacable

Angleterre? Napoléon, voyant l'infanterie de sa garde s'accumuler à

l'entrée de la gorge, où venaient s'encombrer aussi les charrois

d'artillerie, lança son cheval au galop, et gagna la tête de la

colonne, qu'il trouva retenue par l'ouragan. Les paysans disaient

qu'on ne pouvait passer sans s'exposer aux plus grands périls. Il n'y

avait pas là de quoi arrêter le vainqueur des Alpes. Il fit mettre

pied à terre aux chasseurs de la garde, et leur ordonna de s'avancer

les premiers, en colonne serrée, conduits par des guides. Ces hardis

cavaliers marchant en tête de l'armée, et foulant la neige avec leurs

pieds et ceux de leurs chevaux, frayaient la route pour ceux qui les

suivaient. Napoléon gravit lui-même la montagne à pied au milieu des

chasseurs de sa garde, et s'appuyant, quand il se sentait fatigué, sur

le bras du général Savary. Le froid, qui était aussi rigoureux qu'à

Eylau, ne l'empêcha pas de franchir le Guadarrama avec sa garde. Son

projet avait été d'aller coucher à Villa-Castin; mais force fut de

passer la nuit dans le petit village d'Espinar, où il logea dans une

misérable maison de poste, comme il en existe beaucoup en Espagne. On

prit, sur les mulets chargés de son bagage, de quoi lui servir un

repas, qu'il partagea avec ses officiers, s'entretenant gaiement avec

eux de cette suite d'aventures extraordinaires, qui avaient commencé à

l'école de Brienne, pour finir il ne savait où, et se plaignant

quelquefois de ses généraux de cavalerie, qui avaient battu le pays

entre Valladolid, Ségovie et Salamanque pendant plusieurs semaines,

sans l'informer à temps du voisinage de l'armée anglaise. Il fallait

que des déserteurs du corps de Dupont, conduits par le hasard, fussent

venus lui apprendre un fait si important pour ses opérations

ultérieures.

[En marge: Arrivée à Villa-Castin.]

Le lendemain 23, l'Empereur se rendit avec sa garde à Villa-Castin.

Mais, la montagne franchie, à la neige avait succédé la pluie, et au

lieu de gelée on trouva des boues affreuses. On enfonçait dans les

terres inondées de la Vieille-Castille, comme deux ans auparavant dans

les terres de la Pologne. L'infanterie avançait avec peine;

l'artillerie n'avançait pas du tout. Le lendemain 24, on ne put

pousser au delà d'Arevalo. Le maréchal Ney, qui, avec deux divisions

d'infanterie, et les dragons Lahoussaye, formait la tête de la

colonne, bien qu'il eût deux jours d'avance, n'avait pu dépasser

Tordesillas.

[En marge: Arrivée à Tordesillas le 26.]

[En marge: Marche du maréchal Soult à la rencontre des Anglais.]

L'Empereur, fatigué d'attendre, voulut se porter lui-même à

l'avant-garde, afin de diriger les mouvements de ses divers corps, et

laissa la garde impériale, les divisions Dessoles et Lapisse, qu'il

conduisait avec lui, pour se rendre aux avant-postes. Arrivé le 26 à

Tordesillas à la tête de ses chasseurs, il reçut une dépêche du

maréchal Soult, qui lui était parvenue de Carrion en douze heures. Le

maréchal Soult, après avoir quitté les Asturies et s'être porté de

Potes à Saldaña, était ce jour même à Carrion, ayant à sa gauche la

division Laborde à Paredes, et les dragons de Lorge à Frechilla. On

lui avait signalé la présence des Anglais entre Sahagun et Villalon, à

une marche des troupes françaises. (Voir la carte nº 43.) Il avait 20

mille hommes d'infanterie, 3,000 de cavalerie, depuis sa jonction avec

les généraux Laborde et Lorge. Il se trouvait donc en mesure de se

défendre, sans avoir toutefois les moyens d'accabler les Anglais, qui

étaient devant lui au nombre de 29 à 30 mille.

[En marge: Situation critique des Anglais près d'être pris entre le

maréchal Soult et le maréchal Ney.]

Cette dépêche remplit Napoléon d'espérance et d'anxiété.--Si les

Anglais, répondit-il au maréchal Soult, sont restés un jour de plus

dans cette position, ils sont perdus, car je vais être sur leur

flanc.--Le maréchal Ney entrait effectivement ce même jour à Medina de

Rio-Seco, et marchait sur Valderas et Benavente. Napoléon ordonna au

maréchal Soult de poursuivre les Anglais l'épée dans les reins, s'ils

se retiraient, mais s'ils l'attaquaient de battre en retraite d'une

marche; _car plus ils s'engageraient_, disait-il, _et mieux cela

vaudrait_.

[En marge: Avis parvenu au général Moore qui le décide à décamper.]

Malheureusement la fortune, qui avait tant servi Napoléon, ne voulait

pas lui donner la satisfaction de prendre une armée anglaise tout

entière, bien qu'il eût mérité ce succès par l'habileté et la hardiesse

de ses opérations. Le général Moore, parvenu le 23 à Sahagun, et se

disposant à faire encore une marche pour rencontrer le maréchal Soult,

qu'il espérait surprendre dans un état de grande infériorité numérique,

avait recueilli un double renseignement. D'une part, il avait appris que

des fourrages en quantité considérable étaient préparés pour la

cavalerie française à Palencia; de l'autre, le marquis de La Romana

avait reçu des environs de l'Escurial, et lui avait communiqué l'avis

que de fortes colonnes se dirigeaient vers le Guadarrama, évidemment

pour repasser du midi au nord, de la Nouvelle dans la Vieille-Castille.

À ce double renseignement, obtenu le 23 au soir, le général Moore avait

contremandé le mouvement ordonné sur Carrion, résolu à attendre avant de

s'engager davantage. Le lendemain 24, le bruit de l'approche de

nombreuses troupes françaises n'ayant fait que s'accroître, il avait

redouté quelque grande manoeuvre de la part de Napoléon, et s'était

décidé aussitôt à opérer sa retraite. Il l'avait, en effet, commencée le

24 au soir pour l'infanterie, et l'avait continuée le lendemain 25 pour

la cavalerie et l'arrière-garde. Sir David Baird s'était retiré sur

l'Esla par le bac de Valencia; le gros de l'armée, sur l'Esla également,

par le pont de Castro-Gonzalo. L'un et l'autre de ces points de passage

aboutissaient à Benavente. Le général Moore avait en même temps supplié

le marquis de La Romana de bien garder le pont de Mansilla, sur la même

rivière, pour que les Français ne pussent pas le tourner; ce qui

revenait à lui demander de se faire écharper pour le salut de l'armée

anglaise. En décampant, le général Moore prit soin d'écrire au

gouvernement espagnol à Séville, au gouvernement anglais à Londres, que,

s'il se retirait, c'était après avoir exécuté une importante manoeuvre,

et rendu un grand service à la cause espagnole; car, en attirant

Napoléon au nord, il avait dégagé le midi, et donné le temps aux forces

des provinces méridionales de s'organiser, et d'arriver en ligne.

[En marge: Retraite du général Moore sur Benavente.]

Cette manière présomptueuse de présenter les événements, peu ordinaire

au général Moore, lui était inspirée par le désir de colorer la triste

campagne qu'on l'avait condamné à faire. Au fond, il n'avait jamais

songé, une fois parvenu sur le théâtre des opérations, et éclairé sur

la valeur des armées espagnoles, qu'à se replier d'abord vers le

Portugal, puis vers la Galice. Son mouvement au nord, donné comme une

manoeuvre importante entreprise dans l'intérêt des Espagnols, n'avait

donc eu d'autre but que de changer sa ligne de retraite, et de la

porter d'Oporto sur la Corogne. Le 26, du reste, il était à Benavente,

échappé du filet dans lequel Napoléon allait le prendre, puisque, d'un

côté, le maréchal Soult n'était ce même jour qu'à Carrion, et que de

l'autre le maréchal Ney n'était qu'à Medina de Rio-Seco. (Voir la

carte nº 43.) Les traînards, les bagages, les derniers corps de

cavalerie ayant passé dans la soirée et dans la matinée du 27, on fit

sauter le pont, qui était une création de l'ancien régime, du temps où

la royauté, conseillée par de sages ministres, exécutait en Espagne de

beaux ouvrages. C'était un dommage et une cause de grand déplaisir

pour les Espagnols.

[En marge: Les Français ne peuvent arriver que le 29 à Benavente, où

les Anglais étaient le 27.]

[En marge: Combat d'arrière-garde dans lequel le général

Lefebvre-Desnoette est fait prisonnier.]

Impatient d'atteindre les Anglais, Napoléon, accouru à l'avant-garde

avec ses chasseurs, ne put cependant être que le 28 à Valderas, et que

le 29 aux approches de Benavente. Le général Moore conduisant une armée

solide mais lente, qui ne savait se battre qu'après avoir bien mangé, et

ne pouvait manger qu'à la condition de porter beaucoup de bagage avec

elle, avait perdu la journée du 28 à Benavente, à faire défiler sous ses

yeux tout le matériel qui embarrassait sa marche. Le 29 il en partait

avec une arrière-garde de troupes légères et de cavalerie, lorsque de

Valderas accouraient les chasseurs de la garde impériale, ayant à leur

tête l'impétueux Lefebvre-Desnoette, lequel était habitué à fondre sur

les Espagnols sans les compter, et à leur passer sur le corps quel que

fût leur nombre. Il emmenait quatre escadrons des chasseurs de la garde.

L'Esla, qui coule à quelque distance de Benavente, et dont on avait

détruit le pont, celui de Castro-Gonzalo, était grossie par les pluies

torrentielles de l'hiver. Après avoir cherché un gué et l'avoir trouvé,

Lefebvre-Desnoette franchit la rivière avec ses escadrons, et galopant

sur les derrières des Anglais, se mit à en sabrer quelques-uns. Mais il

n'avait pas vu la cavalerie anglaise réunie en masse à l'arrière-garde,

et en ce moment sortant de Benavente pour couvrir la retraite. Cette

cavalerie, qui était forte de près de trois mille chevaux, se rabattit

presque tout entière, et enveloppa les chasseurs de Lefebvre-Desnoette.

Celui-ci ne perdit pas contenance, chargea tous ceux qui voulaient lui

barrer le chemin pour repasser l'Esla, puis se jeta avec ses hommes à la

nage, afin de regagner l'autre rive, car il lui était impossible,

n'ayant que trois cents chevaux, d'en combattre trois mille. La plupart

de ses cavaliers parvinrent à s'échapper, mais une trentaine furent tués

ou pris, et lui-même, s'étant élancé dans la rivière le dernier, allait

se noyer, vu que son cheval, frappé d'une balle, ne pouvait plus le

soutenir, lorsque deux Anglais le sauvèrent en le faisant prisonnier. Il

fut amené comme un précieux trophée au général Moore. Le général anglais

avait toute la courtoisie naturelle aux grandes nations; il accueillit

avec des égards infinis le brillant général qui commandait la cavalerie

légère de Napoléon, le fit asseoir à sa table, et lui donna un

magnifique sabre indien. Le corps de bataille de l'armée anglaise

continua sa marche sur Astorga, où sir David Baird avait déjà reçu

l'ordre de se diriger.

[En marge: Janv. 1809.]

[En marge: Destruction par le maréchal Soult de l'arrière-garde

laissée au pont de Mansilla par le marquis de La Romana.]

Tandis que l'armée anglaise s'en tirait en faisant sauter les ponts,

l'armée espagnole de La Romana, qui se conduisait comme on se conduit

chez soi, n'avait pas détruit le pont de Mansilla, jeté sur l'Esla en

avant de Léon, ainsi que celui de Castro-Gonzalo l'est sur la même

rivière en avant de Benavente. La Romana, non moins pressé de s'enfuir

que les Anglais, avait cependant laissé une arrière-garde de trois

mille hommes au pont de Mansilla. Ce pont était sur la route du

maréchal Soult venant de Sahagun. Le 29, jour même de la mésaventure

du général Lefebvre-Desnoette, le général Franceschi, commandant la

cavalerie légère du maréchal Soult, aborda au galop le pont de

Mansilla, qu'on n'avait pas eu soin d'obstruer, culbuta une ligne

d'infanterie qui gardait ce pont, le traversa à la suite des fuyards,

attaqua et culbuta une seconde ligne d'infanterie qui était sur

l'autre rive, lui enleva son artillerie, tua ou blessa quelques

centaines d'hommes, en prit 1,500 avec beaucoup de canons, puis se

porta sur la ville de Léon, qu'il fit évacuer. La rivière de l'Esla

était donc franchie sur tous les points, et, quoique les montagnes de

la Galice, dans lesquelles on pénètre après Astorga, présentassent de

graves et nombreux obstacles, toutefois la vitesse de nos soldats

permettait d'atteindre l'armée anglaise, si le sol ne cédait pas sous

leurs pieds. Mais la pluie continuait, et les routes détruites par le

passage de deux armées, celles de La Romana et de Moore, pouvaient

bien devenir impraticables.

Napoléon, arrivé à Benavente, n'y était malheureusement pas avec le

gros de ses forces, car le maréchal Ney, les généraux Lapisse,

Dessoles, la garde impériale, bien qu'ils se hâtassent tous de le

joindre, ne suivaient ni sa personne ni ses chasseurs à cheval. Le 31

décembre 1808, il se trouvait à Benavente. Le maréchal Soult, qui

avait pris la route de Léon, était bien plus près de l'ennemi.

Napoléon lui avait ordonné de le poursuivre sans relâche. Mais la boue

était profonde, et les soldats enfonçaient jusqu'à mi-jambe.

[En marge: Arrivée à Astorga le 1{er} janvier 1809.]

[En marge: Affreux spectacle offert sur les routes que parcourent les

Anglais.]

[En marge: Mécontentement des Espagnols à l'égard des Anglais.]

Le 1er janvier 1809, année qui ne devait pas être moins féconde en

scènes sanglantes que les années les plus meurtrières du siècle, le

maréchal Bessières, précédant Napoléon, courait avec sept à huit mille

chevaux sur Astorga, tandis que le général Franceschi, précédant le

maréchal Soult, y courait par la route de Léon. On y était le 1er au

soir. Rien ne pourrait donner une idée du désordre que présentait la

route, et surtout la ville d'Astorga elle-même. Malgré les vives

instances que le général Moore avait adressées au marquis de La Romana

pour qu'il lui laissât intact le chemin d'Astorga à la Corogne, et

qu'il allât s'enfermer dans les Asturies afin d'inquiéter le flanc

droit des Français, le général espagnol n'en avait tenu compte, et

avait préféré gagner lui aussi la route de la Corogne, trouvant la

Galice plus sûre que les Asturies, parce qu'elle était plus éloignée,

et mieux protégée par les montagnes. Les deux armées anglaise et

espagnole, si différentes de moeurs, d'esprit, d'aspect, s'étaient

donc rencontrées sur la route d'Astorga, et, s'y faisant obstacle, y

avaient accumulé leurs débris. Partout on voyait des Espagnols en

haillons s'arrêtant, non qu'ils fussent fatigués, mais parce que nos

cavaliers les avaient atteints de coups de sabre, des Anglais ne

pouvant plus marcher, et la plupart ivres, une immensité de charrois

traînés par des boeufs, et chargés ou de guenilles espagnoles, ou du

riche matériel des Anglais. Il y avait là de nombreuses captures à

faire; mais un spectacle pénible frappait plus que tout le reste nos

soldats, c'était celui d'une quantité considérable de beaux chevaux,

morts de coups de feu sur la route. Les Anglais, dès que leurs

chevaux étaient fatigués, s'arrêtaient, leur tiraient un coup de

pistolet dans la tête, et puis s'en allaient à pied. Ils aimaient

mieux tuer leur compagnon de guerre que d'en laisser l'usage à

l'ennemi. On n'eût jamais obtenu de nos cavaliers ce genre de courage.

Toutes les habitations étaient dévastées sur la route. Les Anglais ne

trouvant pas les habitants disposés à leur donner ce qu'ils avaient,

et les appelant des ingrats, pillaient, brûlaient ensuite leurs

maisons, et souvent expiraient eux-mêmes, ivres de vin d'Espagne, au

milieu des incendies qu'ils avaient allumés.--Nous, des ingrats!

répondaient les malheureux Espagnols; ils sont venus pour eux, et ils

partent sans même nous défendre!--Les Espagnols en étaient arrivés à

ce point, qu'ils regardaient presque nos soldats comme des

libérateurs.

[En marge: Indiscipline et désorganisation de l'armée britannique dans

sa retraite.]

À Astorga ce spectacle paraissait encore plus attristant qu'ailleurs.

Le matériel abandonné par les Anglais était immense. Le nombre de

leurs malades, de leurs traînards, s'était accru en proportion des

distances parcourues. Une proclamation ferme et honnête du général

Moore, pour leur interdire la maraude, le pillage, l'ivrognerie,

n'avait produit aucun résultat; car cette armée, qui ne se soutient

que par la discipline, en la perdant par la fatigue et la

précipitation, perdait tout ce qui la rend respectable. Après la

satisfaction qu'on aurait eue à la faire prisonnière, on ne pouvait

pas en goûter une plus vive que de la voir passée de tant de

régularité et d'aplomb, à tant de désordre, d'abattement, de misère et

de mauvaise conduite.

[En marge: Napoléon reçoit sur la route d'Astorga des dépêches de

France qui l'obligent à s'arrêter.]

Napoléon, suivant de près son avant-garde, entra lui-même à Astorga

le lendemain 2 janvier. En route il avait été joint par un courrier

venant de France, et avait voulu sur le chemin même prendre

connaissance des dépêches qu'il lui apportait. On avait allumé un

grand feu de bivouac, et il s était mis à lire le contenu de ces

dépêches. Elles lui annonçaient ce dont il n'avait jamais douté, la

probabilité d'une grande guerre avec l'Autriche pour le commencement

du printemps. L'accord de cette puissance avec l'Angleterre, dissimulé

d'abord quand elle avait craint de dévoiler ce qu'elle projetait, ses

armements niés et même ralentis quand elle avait craint un brusque

retour sur le Danube des troupes de la grande armée, n'étaient plus

cachés, maintenant qu'elle croyait retenue dans le fond de la

péninsule espagnole la plus considérable et la meilleure partie des

forces de Napoléon. Elle se trompait en supposant que ce qui restait

entre l'Elbe et le Rhin ne suffisait pas pour l'accabler, et elle en

devait faire une nouvelle et terrible expérience. Mais après avoir

laissé passer l'occasion où les Français étaient engagés sur la

Vistule, elle ne voulait pas encore laisser passer celle où ils

étaient engagés sur le Tage, et elle armait avec une évidence qui ne

permettait plus de doute sur ses desseins. En même temps l'Orient

s'obscurcissait. Ce n'était point au moyen de négociations pacifiques

qu'on pouvait se flatter d'obtenir des Turcs ce qu'on avait promis aux

Russes. De plus, la Russie, toujours fidèle à l'alliance au prix

convenu des provinces du Danube, toujours insistant auprès de

l'Autriche pour que celle-ci n'exposât pas l'Europe à une nouvelle

secousse, ne montrait plus cependant le même enthousiasme pour

l'alliance française, depuis que le merveilleux avait disparu, et

qu'au lieu de Constantinople il s'agissait de Bucharest et de Jassy.

Cette dernière acquisition était déjà fort belle assurément, car,

après quarante ans écoulés, la Russie n'est pas encore dans ces deux

capitales; mais c'était de la simple réalité (du moins à ce qu'elle

croyait alors), et ce n'était pas du prodige. Elle répétait toujours

que si l'Autriche devenait agressive, elle se joindrait aux Français

pour l'en faire repentir; mais la chaleur de ses démonstrations avait

perdu de sa vivacité; en tout cas elle serait trop occupée elle-même

sur le bas Danube pour ne pas laisser exclusivement aux Français le

Danube supérieur, et Napoléon devait s'attendre à ce que la tâche

d'accabler l'Autriche, l'Allemagne, l'Angleterre, pèserait sur lui

seul comme par le passé. Il fallait donc qu'il employât janvier,

février, mars à préparer ses armées d'Allemagne et d'Italie. C'était

assez pour sa merveilleuse puissance d'organisation, quoique ce ne fût

pas trop. Il reprit tout pensif le chemin d'Astorga. Sa préoccupation

avait été visible au point de frapper ceux qui l'entouraient.

[En marge: Napoléon renonce à poursuivre les Anglais lui-même, et

laisse ce soin au maréchal Soult, appuyé par le maréchal Ney.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 37 / 43 段