réussit à éviter les places de Girone et d'Hostalrich.]
[En marge: Passage du défilé de Trenta-Passos.]
Le général Saint-Cyr ayant en queue les dix mille hommes d'Alvarez et
de Lassan, qu'il avait d'abord en tête, ayant de plus sur sa gauche
les divers détachements qui gardaient la mer, s'avançait comme un
sanglier entouré de chasseurs. Le chemin qu'il avait pris le menait
droit à Hostalrich, et sous le canon de cette place. Grâce à la
légèreté de son équipement, il put parcourir les hauteurs qui
entourent Hostalrich sans passer par la route frayée, en fut quitte
pour quelques boulets qui ne lui firent pas plus de mal que ceux des
canonnières anglaises, fit une halte le 14 dans les environs, se remit
le lendemain 15 en marche pour Barcelone, ayant évité les deux places
fortes qui fermaient la route de terre, et sur cette route n'ayant
maintenant à craindre que la grande armée de don Juan de Vivès
elle-même. Dans l'après-midi du 15, en effet, il rencontra un premier
détachement de cette armée, celui qui était venu de Barcelone sous les
ordres de Milans, et le rencontra à l'entrée du défilé de
Trenta-Passos. Il se hâta de forcer ce défilé, ne voulant pas avoir à
le franchir devant l'armée espagnole qu'il s'attendait à chaque
instant à trouver sur son chemin, car il n'était plus qu'à deux
journées de Barcelone.
[En marge: Don Juan de Vivès quitte enfin le blocus de Barcelone pour
venir avec toutes ses forces à la rencontre du général Saint-Cyr.]
Don Juan de Vivès, averti par le courrier qu'on lui avait envoyé,
avait enfin quitté le blocus de Barcelone pour s'opposer à la marche
du général Saint-Cyr. Il avait dépêché devant lui Milans, avec 4 à 5
mille hommes; il en amenait lui-même 15 mille, desquels faisait partie
la division de Grenade, sous le général Reding. Le reste de la grande
armée de Catalogne était aux environs de Barcelone, sur le Llobregat.
[En marge: Bataille de Cardedeu livrée et gagnée par les Français sans
artillerie.]
Le général don Juan de Vivès vint prendre position à Cardedeu, sur des
hauteurs boisées, que traverse la grande route de Barcelone. Il y
était avec les 15 mille hommes tirés de son camp, et attendait sur sa
droite Milans qui allait le rejoindre avec 5 mille. Une nuée de
miquelets couvraient les environs. C'est cette force régulière, placée
dans une excellente position, suivie d'une nombreuse artillerie, et
secondée par de hardis tirailleurs, que le général français avait à
culbuter pour s'ouvrir le chemin de Barcelone.
Son parti fut bientôt pris. À tâtonner il aurait gagné d'encourager
les Espagnols, de décourager les Français, en éclairant les uns et les
autres sur leur situation, car les uns avaient du canon, et les autres
n'avaient que des fusils; il aurait gagné de laisser à Claros, à
Alvarez, à Lassan, le temps de le joindre, et de l'attaquer par
derrière, tandis que Vivès l'attaquerait de front. Il donna donc à la
division Pino, qui marchait la première, l'ordre de ne pas se
déployer, de ne pas tirer, car c'était perdre du temps et des
munitions, tout ce dont on avait peu à perdre, de gravir tête baissée
la route escarpée de Cardedeu, et de s'ouvrir un chemin à la
baïonnette. Malheureusement, avant que les ordres du général en chef
fussent transmis et compris, la brigade Mazuchelli, de la division
Pino, s'était déployée à gauche de la route de Barcelone, sous le feu
de la division Reding, la meilleure de l'armée espagnole, et elle en
souffrait beaucoup. Le général Saint-Cyr porta sur-le-champ à
l'extrême gauche de cette brigade la division française Souham en
colonne serrée, lui ordonnant de fondre sur l'ennemi à la baïonnette
sans se déployer. Droit devant lui, et sur la grande route elle-même,
il prescrivit un mouvement semblable à la brigade Fontana, la seconde
de Pino, et la dirigea en colonne serrée sur le centre des Espagnols.
À la droite de cette même route il envoya deux bataillons menacer
l'extrémité de la ligne espagnole. Sa cavalerie, prête à charger là où
le terrain le permettrait, s'avançait dans les intervalles d'une
colonne à l'autre.
[En marge: Brillants résultats de la bataille de Cardedeu.]
Ces ordres, exécutés avec précision et une rare vigueur, furent suivis
du résultat le plus prompt et le plus complet. La colonne Souham à
l'extrême gauche de notre ligne, la brigade Fontana au centre,
abordèrent avec tant de résolution la ligne espagnole, qu'elles la
rompirent et la culbutèrent en un clin d'oeil, dégageant ainsi sur
ses deux ailes la brigade Mazuchelli, mal à propos déployée. Les
dragons italiens et le 24e de dragons français, s'élançant au galop,
chargèrent les Espagnols déjà repoussés, et les jetèrent dans un
affreux désordre. L'ennemi s'enfuit dans tous les sens, laissant sur
le champ de bataille 600 morts, 800 blessés, 1,200 prisonniers, toute
son artillerie, sans en excepter un canon, et un parc de munitions,
dont nous avions grand besoin. Les généraux Vivès et Reding, entraînés
dans la déroute générale, se sauvèrent par miracle, l'un vers la mer,
où il s'embarqua pour rejoindre son camp du Llobregat, l'autre vers la
route de Barcelone, qu'il parvint à franchir grâce à la vitesse de son
cheval. Cette bataille gagnée en moins d'une heure nous valut, avec
l'acquisition de tout ce qui nous manquait, la route de Barcelone et
un ascendant irrésistible sur l'ennemi. Lassan, Alvarez, Claros
survinrent à la fin du jour sur nos derrières, mais trop tard pour
prendre part à l'action. Le combat terminé, ils n'avaient plus rien à
faire qu'à regagner Girone, ou à se porter par des détours au camp du
Llobregat.
[En marge: Entrée du général Saint-Cyr à Barcelone, et joie des deux
armées françaises qui se rejoignent.]
Il ne restait qu'une étape à parcourir pour se rendre à Barcelone. Il
importait d'y arriver pour se procurer les moyens de vivre, car le
biscuit de nos soldats était épuisé. Le général Saint-Cyr, plaçant sur
les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie les blessés qui
pouvaient être transportés, et réduit à abandonner à la discrétion des
somathènes ceux qui n'étaient pas capables de supporter le trajet, se
mit en route pour Barcelone, où il arriva le 17, au milieu de
l'étonnement des Espagnols, et de la joie des soldats de Duhesme, que
la vue d'une armée française venant les débloquer remplissait d'une
vive satisfaction. De toutes parts on s'embrassait avec transport, et
on se promettait les plus heureux résultats de cette réunion.
Le général Saint-Cyr, outre l'artillerie prise à Cardedeu, en trouvait
une à Barcelone fort nombreuse, fort belle, et très-facile à atteler
avec les chevaux qu'il amenait. Il avait perdu fort peu de monde, et
comptait au moins 17 mille hommes en état de servir. De son côté, le
général Duhesme en avait encore, indépendamment des malades et des
blessés, 9 mille propres à un service actif. C'était donc un effectif
réel de 26 mille hommes, égaux en nombre et supérieurs de beaucoup en
qualité à tout ce que les Espagnols pouvaient leur opposer. Leur
concentration était le glorieux résultat d'une marche aussi hardie que
savamment conduite.
[En marge: Arrivé à Barcelone, le général Saint-Cyr ne veut pas s'y
renfermer, et se décide à poursuivre l'armée catalane.]
Bien que Barcelone ne fût pas dépourvue de ressources alimentaires
autant que l'avait prétendu le général Duhesme, lequel avait exagéré
sa détresse, pour exciter le zèle de ceux qui étaient chargés de le
débloquer, néanmoins il ne fallait pas s'y enfermer long-temps si on
voulait vivre. Le général Saint-Cyr était en effet résolu à poursuivre
ses avantages, à chercher partout l'armée espagnole, et à l'anéantir
entièrement, pour assiéger ensuite, l'une après l'autre, les places
fortes de la province. Il laissa reposer ses soldats pendant les
journées des 18 et 19 décembre; le 20 il sortit de Barcelone, et se
porta sur le Llobregat.
[En marge: Sortie de Barcelone pour détruire le camp du Llobregat.]
Il n'était pas fâché, en accordant à ses troupes le temps de se
reposer et de se rallier, de laisser aussi aux Espagnols le temps de
se concentrer dans le camp qu'ils avaient longuement préparé sur le
Llobregat, à quelques lieues de Barcelone. Si on a raison de chercher
à diviser un ennemi redoutable, on a raison au contraire de vouloir
rencontrer en masse, pour le détruire d'un seul coup, un ennemi plus
habile à se dérober qu'à combattre. Le général Saint-Cyr sortit avec
son corps d'armée, et l'une des deux divisions de Duhesme, la division
Chabran. Il préposa l'autre, la division Lechi, à la garde de
Barcelone. Il avait assez d'une vingtaine de mille hommes pour
culbuter tout ce qui se présenterait sur son chemin.
[En marge: Bataille et victoire de Molins-del-Rey.]
Le 20 au soir il arriva devant le Llobregat, dont il borda le cours
depuis Molins-del-Rey jusqu'à San-Feliu. Les Espagnols étaient là, au
nombre de trente et quelques mille hommes, avec une forte artillerie,
établis sur des hauteurs boisées, et couverts par le Llobregat, qui
n'était guéable qu'en quelques points. Le pont de Molins-del-Rey, sur
lequel passe la grande route de Barcelone à Valence, avait été
fortement défendu au moyen d'ouvrages d'un accès très-difficile. Avec
de bonnes troupes, l'ennemi aurait dû compter sur une pareille
position, et s'y croire en sûreté.
Le général Saint-Cyr s'y prit pour l'emporter avec cet art qui faisait
de lui l'un des premiers tacticiens de son siècle. Le 21 décembre au
matin, il posta la division Chabran devant Molins-del-Rey, lui
enjoignant d'y dresser une batterie, comme si on devait agir
sérieusement par cet endroit, et de ne rien négliger pour persuader
aux Espagnols que c'était là le vrai point d'attaque. Il lui
prescrivit ensuite, lorsqu'elle verrait que les autres colonnes
avaient traversé le Llobregat au-dessous, de fondre impétueusement sur
le pont, de l'enlever, et de se placer sur la route de Valence, qui
donnait juste sur les derrières de l'ennemi. Tandis qu'il disposait
ainsi la division Chabran, il porta au-dessous à gauche la division
Pino, avec ordre de passer le Llobregat au gué de Llors, et plus
au-dessous encore la division Souham, avec ordre de le passer au gué
de Saint-Jean Despi. Le Llobregat franchi, ces deux divisions devaient
déborder la position des Espagnols, l'attaquer vigoureusement, et
l'emporter. Ce mouvement devait jeter les Espagnols sur la division
Chabran, si elle avait suivi ses instructions. Il ne pouvait dès lors
s'en sauver qu'un petit nombre.
[En marge: Résultats de la victoire de Molins-del-Rey.]
Les dispositions du général Saint-Cyr s'exécutèrent fidèlement, en
partie du moins. Le général Chabran feignit bien l'attaque prescrite
sur Molins-del-Rey. Les divisions Pino et Souham franchirent bien
aussi le Llobregat aux deux points indiqués, ce qui les conduisit au
pied des positions de l'ennemi, de manière à les déborder. Arrivées
devant ces positions, elles les gravirent avec aplomb, sous un feu
assez sûrement dirigé, et qui prouvait que les Espagnols avaient
acquis déjà quelque instruction. Au moment où nous allions les
joindre, leur seconde ligne passant en colonne à travers les
intervalles de la première, et opérant cette manoeuvre avec une
certaine précision, fit mine de vouloir nous arrêter. Mais elle se
rompit à la vue de nos baïonnettes, et les réserves espagnoles,
n'attendant pas pour tirer qu'elle eût évacué le terrain, lui
causèrent autant de dommage qu'à nous-mêmes. Alors toute la masse
s'enfuit en désordre, abandonnant son artillerie, son parc de
munitions, jetant ses fusils et ses sacs. Si dans cet instant le
général Chabran, faisant succéder à une attaque feinte une attaque
sérieuse, comme il en avait reçu l'ordre, eût enlevé Molins-del-Rey à
temps, et débouché sur les derrières des Espagnols, pas un n'aurait
réussi à se sauver. Le général Chabran enleva à la vérité cette
position, mais trop tard pour que sa présence sur la route de Valence
eût toute l'utilité désirée. Néanmoins cette bataille fut encore pour
les Espagnols une affreuse déroute, qui nous valut la prise de
cinquante bouches à feu, d'une immense quantité de fusils jetés en
fuyant, et de douze ou quinze cents prisonniers ramassés par la
cavalerie. Dans le nombre se trouvait le général espagnol Caldagnès.
La dispersion de l'ennemi fut complète, comme après Tudela et
Espinosa.
De toute l'armée du général Vivès, il ne se rallia pas plus de quinze
mille hommes à Tarragone, privés d'armes et fort affaiblis dans leur
moral. Dès ce moment, le général Saint-Cyr était maître de la campagne
en Catalogne, et nul obstacle ne l'empêchait de la parcourir en tous
sens pour y entreprendre les siéges qu'il lui plairait d'exécuter.
Barcelone soumise ne pouvait plus rien tenter.
Une place forte réduite au moyen d'un siége régulier, une marche des
plus hardies et des plus difficiles à travers un pays couvert
d'ennemis, deux batailles gagnées, un ascendant décisif acquis à nos
armes, tels étaient les résultats qu'avait obtenus l'armée du général
Saint-Cyr, du 6 novembre au 21 décembre, et qui compensaient bien
quelques retards reprochés à cet habile général. On aurait pu agir
plus vite, mais non pas mieux.
[En marge: Situation générale des Français en Espagne de décembre
1808.]
Les Français étaient donc, dans la seconde moitié de décembre, libres
de leurs mouvements en Catalogne, occupés en Aragon à préparer le
siége de Saragosse, maîtres des Asturies et de la Vieille-Castille par
le maréchal Soult, en possession de Madrid et de la Nouvelle-Castille
par le gros de l'armée française, et envoyaient des patrouilles de
cavalerie à travers la Manche, jusqu'à la Sierra-Morena. Ils n'avaient
plus qu'un pas à faire pour envahir le midi de la Péninsule; mais
auparavant, Napoléon voulait avoir sous sa main les corps qu'il
attendait, soit pour prendre les Anglais à revers, s'ils s'engageaient
vers le nord de l'Espagne, soit pour percer dans le midi s'ils se
retiraient en Portugal: alternative possible, et à laquelle on pouvait
croire d'après les renseignements contradictoires fournis par les
déserteurs et les prisonniers.
[En marge: Forces dont dispose Napoléon par l'arrivée de tous les
corps appelés à Madrid.]
Mais au moment même où s'accomplissaient en Catalogne les heureux
événements que nous venons de retracer, les corps en marche étaient
arrivés, et des rapports plus circonstanciés éclaircissaient la
situation. Le maréchal Ney était entré à Madrid avec les divisions
Marchand et Lagrange (celle-ci devenue Maurice-Mathieu par suite de la
blessure du général Lagrange). La division Dessoles, restée pendant
quelques jours en arrière pour pacifier la province de Guadalaxara, y
avait laissé le 55e de ligne avec de l'artillerie et un détachement de
dragons, et entrait elle-même à Madrid à la suite du 6e corps. Le
maréchal Lefebvre, rejoint, comme nous l'avons dit, par la division
polonaise Valence, était descendu par le Guadarrama sur l'Escurial, et
avait été envoyé à Talavera, précédé par la cavalerie légère de
Lasalle, et par les dragons de Milhaud. Napoléon avait donc à Madrid
les corps de Victor, de Ney, de Lefebvre, la garde impériale et les
divisions de dragons Latour-Maubourg, Lahoussaye, Milhaud,
représentant environ 75 mille hommes, capables de marcher
immédiatement. Il avait par conséquent de quoi frapper où il voudrait
un coup décisif. En arrière venaient la division Laborde, déjà rendue
à Burgos, la division Loison qui la suivait, les dragons de Lorge
placés au delà de Burgos, les dragons de Millet en deçà, et enfin le
maréchal Soult, repassant des Asturies dans le royaume de Léon avec
les divisions Merle et Mermet, et un détachement de cavalerie.
Napoléon attendait à chaque instant d'être exactement renseigné sur
les Anglais pour prendre définitivement un parti à leur égard.
[En marge: Les Anglais, après de longues hésitations, prennent enfin
leur parti et marchent sur Valladolid.]
[En marge: Une dépêche interceptée par les Anglais, les décide à
marcher contre le maréchal Soult.]
Le général Moore, tout aussi embarrassé que lui pour savoir la vérité
dans un pays où l'on ne disait rien aux Français, par haine, et guère
plus aux Anglais, par répugnance pour les étrangers, même quand ces
étrangers étaient des auxiliaires, le général Moore avait fini, après
de longues hésitations, par adopter un plan de campagne. Alarmé de sa
situation au milieu des armées françaises, dégoûté de ses alliés,
qu'il avait crus ardents, dévoués, empressés à le seconder, et qu'il
trouvait abattus, consternés, ne livrant rien qu'à prix d'argent, il
aurait voulu se retirer, et se serait retiré en effet, si les
supplications de la junte centrale, réfugiée à Séville, ne l'en
avaient empêché, et surtout si le ministre anglais, M. Frère, n'avait
appuyé les supplications de la junte par des sommations
impérieuses[28]. Le sage général Moore, qui déjà, comme on l'a vu,
avait abandonné sa ligne de communication avec le Portugal pour s'en
créer une sur la Galice, et s'était acheminé vers le Duero, pour y
rallier sir David Baird, venait d'ajouter quelque chose à cette
résolution: c'était de se porter à Valladolid, ce qui lui donnait
encore mieux l'apparence de menacer les communications des Français,
et de servir de quelque manière la cause des Espagnols, sans
compromettre ni sa jonction avec David Baird, ni sa retraite sur la
Corogne. Le général anglais, une fois cette résolution prise, avait
marché de Salamanque sur Valladolid, prescrivant à sir David Baird de
le rejoindre par Benavente. Mais à peine commençait-il ce mouvement,
que les Espagnols ayant assassiné un officier français qui portait au
maréchal Soult des ordres de l'Empereur, et ayant vendu pour quelques
louis ses dépêches à la cavalerie anglaise, il apprit que le maréchal
Soult passait des Asturies dans le royaume de Léon, qu'il allait y
être en force inférieure à l'armée britannique; car il était dit dans
les dépêches interceptées que le maréchal n'avait en ce moment que
deux divisions d'infanterie, ce qui ne pouvait faire avec la
cavalerie plus de 15 mille hommes, tandis que les Anglais en devaient
avoir 29 ou 30, après la réunion du corps principal avec David Baird.
Le général Moore dans cette situation, ayant plutôt à désirer une
rencontre qu'à l'éviter, n'en résolut pas moins, en accélérant sa
jonction avec sir David Baird, de l'opérer plus en arrière qu'il
n'avait projeté d'abord, et, au lieu de l'effectuer vers Valladolid,
de l'effectuer par Toro sur Benavente, où il avait appelé sir David
Baird. Ce mouvement exécuté comme il l'avait conçu, il arriva le 18 à
Castronuevo, et sir David Baird à Benavente. Le 20 décembre ils
étaient réunis l'un et l'autre à Mayorga, ayant environ 29 mille
hommes, dont 24 mille fantassins, 3 mille cavaliers, 2 mille
artilleurs, et 50 bouches à feu, armée du reste excellente, et ayant
déjà pris en Portugal l'habitude de se mesurer avec les Français. Le
général Moore se hâta d'écrire au marquis de La Romana, qui venait de
quitter Léon avec les restes de l'armée de Blake pour chercher un abri
en Galice, de ne point le laisser seul en présence des Français,
devant lesquels il allait se trouver. Le marquis de La Romana, devenu
à cette époque généralissime espagnol, et commandant spécial des
armées de Vieille-Castille, Léon, Asturies et Galice, avait rallié une
vingtaine de mille hommes, dans un état de dénûment absolu, incapables
d'être présentés à l'ennemi, et le pensant eux-mêmes, car ils
n'avaient plus aucun désir de rencontrer les Français. C'est pourquoi
le marquis de La Romana les conduisait par Léon et Astorga en Galice,
où il espérait les réorganiser sous la protection des montagnes,
protection que l'hiver rendait plus rassurante. Le général Moore,
regrettant moins son appui qu'alarmé de voir encombrer les routes de
la Galice, seule ligne de retraite désormais de l'armée anglaise,
obtint à force d'instances qu'il retournerait à Léon. Le marquis de La
Romana y ramena en effet près de 10 mille hommes, les moins dépourvus,
les moins désorganisés de cette armée de Blake, dont on s'était promis
tant de merveilles. Le général espagnol envoya même une avant-garde de
5 à 6 mille hommes à Mansilla, sur la rivière de l'Esla.
[Note 28: Les dépêches de John Moore, publiées par sa famille, ne
peuvent laisser aucun doute sur tous ces points.]
[En marge: Le général Moore s'avance sur Sahagun à la rencontre du
maréchal Soult.]
Le général Moore réuni à son lieutenant sir David Baird, et comptant
29 mille hommes de bonnes troupes, avec environ 10 mille Espagnols,
utiles au moins comme troupes légères, commença à s'avancer à pas de
loup vers le maréchal Soult, désirant, craignant tout à la fois de le
rencontrer, le désirant quand il songeait au petit nombre des soldats
du maréchal, le craignant quand il songeait à la masse des Français
répandus en Espagne, et à la rapidité avec laquelle Napoléon savait
les mouvoir. Le 21, il se porta à Sahagun, où le général Paget enleva
quelques hommes à un détachement des dragons de Lorge. (Voir la carte
nº 43.)
[En marge: Napoléon est averti le 19 décembre, par des déserteurs, de
la marche des Anglais.]
[En marge: Promptitude et sûreté de ses déterminations.]
C'est le 19 décembre que Napoléon apprit d'une manière certaine, par
des déserteurs du général Dupont, que l'armée anglaise, forte,
disaient ces déserteurs, de 15 à 20 mille hommes, avait quitté
Salamanque pour se rendre à Valladolid. Des rapports de cavalerie
l'informèrent en même temps de la prise de quelques Anglais en avant
de Ségovie, lesquels appartenaient probablement au corps qui, sous le
général Hope, avait eu tant de détours à faire pour rejoindre le
général Moore à Salamanque. Napoléon savait de plus avec certitude
qu'un autre corps était venu par la Corogne à Astorga. Il supposait
donc que l'armée anglaise pourrait s'élever à trente mille hommes, et
il eut d'abord un peu de peine à s'expliquer ses mouvements, car
jusque-là il l'avait crue plutôt disposée à s'enfuir en Portugal, qu'à
courir sur les derrières des Français. Mais bientôt il devina la
vérité en concluant de sa marche au nord qu'elle voulait changer sa
ligne de retraite, et la placer sur la route de la Corogne. Son parti
fut pris à l'instant avec cette promptitude de détermination et cette
sûreté de coup d'oeil qui ne l'abandonnaient jamais.
[En marge: Manoeuvre de Napoléon pour envelopper les Anglais.]
Loin d'être inquiet de trouver les Anglais sur sa ligne d'opération,
il souhaita de les y voir engagés plus encore qu'ils ne l'étaient,
pour se porter lui-même sur leurs derrières. Il prescrivit au maréchal
Soult et à tous les corps qui étaient en marche sur Burgos, ou au
delà, tels que la division Laborde du corps de Junot, et les dragons
de Lorge, de se concentrer entre Carrion et Palencia, et d'employer le
temps, non pas à marcher en avant, mais à se rallier, car il aimait
mieux attirer les Anglais que les repousser. Quant à lui, par un
mouvement en arrière vivement exécuté, il songea à passer le
Guadarrama entre l'Escurial et Ségovie, c'est-à-dire à la droite de
Madrid, et à se jeter dans le flanc des Anglais, si par bonheur ils
s'engageaient assez avant dans la Vieille-Castille pour rencontrer le
maréchal Soult. S'ils avaient, comme on le disait, paru à Valladolid,
il était possible en s'avançant rapidement par l'Escurial sur
Villa-Castin, Arevalo, et Tordesillas, de les envelopper, et de les
prendre jusqu'au dernier. Mais il fallait se porter en toute hâte dans
cette direction, et profiter du temps, qui était superbe encore autour
de Madrid, pour exécuter cette marche décisive.
[En marge: Départ du maréchal Ney pour passer le Guadarrama avec les
divisions Marchand et Maurice-Mathieu.]
[En marge: Départ de Napoléon avec la division Dessoles, la division
Lapisse et la garde impériale.]