[En marge: Le général Saint-Cyr par ses marches et contre-marches,

réussit à éviter les places de Girone et d'Hostalrich.]

[En marge: Passage du défilé de Trenta-Passos.]

Le général Saint-Cyr ayant en queue les dix mille hommes d'Alvarez et

de Lassan, qu'il avait d'abord en tête, ayant de plus sur sa gauche

les divers détachements qui gardaient la mer, s'avançait comme un

sanglier entouré de chasseurs. Le chemin qu'il avait pris le menait

droit à Hostalrich, et sous le canon de cette place. Grâce à la

légèreté de son équipement, il put parcourir les hauteurs qui

entourent Hostalrich sans passer par la route frayée, en fut quitte

pour quelques boulets qui ne lui firent pas plus de mal que ceux des

canonnières anglaises, fit une halte le 14 dans les environs, se remit

le lendemain 15 en marche pour Barcelone, ayant évité les deux places

fortes qui fermaient la route de terre, et sur cette route n'ayant

maintenant à craindre que la grande armée de don Juan de Vivès

elle-même. Dans l'après-midi du 15, en effet, il rencontra un premier

détachement de cette armée, celui qui était venu de Barcelone sous les

ordres de Milans, et le rencontra à l'entrée du défilé de

Trenta-Passos. Il se hâta de forcer ce défilé, ne voulant pas avoir à

le franchir devant l'armée espagnole qu'il s'attendait à chaque

instant à trouver sur son chemin, car il n'était plus qu'à deux

journées de Barcelone.

[En marge: Don Juan de Vivès quitte enfin le blocus de Barcelone pour

venir avec toutes ses forces à la rencontre du général Saint-Cyr.]

Don Juan de Vivès, averti par le courrier qu'on lui avait envoyé,

avait enfin quitté le blocus de Barcelone pour s'opposer à la marche

du général Saint-Cyr. Il avait dépêché devant lui Milans, avec 4 à 5

mille hommes; il en amenait lui-même 15 mille, desquels faisait partie

la division de Grenade, sous le général Reding. Le reste de la grande

armée de Catalogne était aux environs de Barcelone, sur le Llobregat.

[En marge: Bataille de Cardedeu livrée et gagnée par les Français sans

artillerie.]

Le général don Juan de Vivès vint prendre position à Cardedeu, sur des

hauteurs boisées, que traverse la grande route de Barcelone. Il y

était avec les 15 mille hommes tirés de son camp, et attendait sur sa

droite Milans qui allait le rejoindre avec 5 mille. Une nuée de

miquelets couvraient les environs. C'est cette force régulière, placée

dans une excellente position, suivie d'une nombreuse artillerie, et

secondée par de hardis tirailleurs, que le général français avait à

culbuter pour s'ouvrir le chemin de Barcelone.

Son parti fut bientôt pris. À tâtonner il aurait gagné d'encourager

les Espagnols, de décourager les Français, en éclairant les uns et les

autres sur leur situation, car les uns avaient du canon, et les autres

n'avaient que des fusils; il aurait gagné de laisser à Claros, à

Alvarez, à Lassan, le temps de le joindre, et de l'attaquer par

derrière, tandis que Vivès l'attaquerait de front. Il donna donc à la

division Pino, qui marchait la première, l'ordre de ne pas se

déployer, de ne pas tirer, car c'était perdre du temps et des

munitions, tout ce dont on avait peu à perdre, de gravir tête baissée

la route escarpée de Cardedeu, et de s'ouvrir un chemin à la

baïonnette. Malheureusement, avant que les ordres du général en chef

fussent transmis et compris, la brigade Mazuchelli, de la division

Pino, s'était déployée à gauche de la route de Barcelone, sous le feu

de la division Reding, la meilleure de l'armée espagnole, et elle en

souffrait beaucoup. Le général Saint-Cyr porta sur-le-champ à

l'extrême gauche de cette brigade la division française Souham en

colonne serrée, lui ordonnant de fondre sur l'ennemi à la baïonnette

sans se déployer. Droit devant lui, et sur la grande route elle-même,

il prescrivit un mouvement semblable à la brigade Fontana, la seconde

de Pino, et la dirigea en colonne serrée sur le centre des Espagnols.

À la droite de cette même route il envoya deux bataillons menacer

l'extrémité de la ligne espagnole. Sa cavalerie, prête à charger là où

le terrain le permettrait, s'avançait dans les intervalles d'une

colonne à l'autre.

[En marge: Brillants résultats de la bataille de Cardedeu.]

Ces ordres, exécutés avec précision et une rare vigueur, furent suivis

du résultat le plus prompt et le plus complet. La colonne Souham à

l'extrême gauche de notre ligne, la brigade Fontana au centre,

abordèrent avec tant de résolution la ligne espagnole, qu'elles la

rompirent et la culbutèrent en un clin d'oeil, dégageant ainsi sur

ses deux ailes la brigade Mazuchelli, mal à propos déployée. Les

dragons italiens et le 24e de dragons français, s'élançant au galop,

chargèrent les Espagnols déjà repoussés, et les jetèrent dans un

affreux désordre. L'ennemi s'enfuit dans tous les sens, laissant sur

le champ de bataille 600 morts, 800 blessés, 1,200 prisonniers, toute

son artillerie, sans en excepter un canon, et un parc de munitions,

dont nous avions grand besoin. Les généraux Vivès et Reding, entraînés

dans la déroute générale, se sauvèrent par miracle, l'un vers la mer,

où il s'embarqua pour rejoindre son camp du Llobregat, l'autre vers la

route de Barcelone, qu'il parvint à franchir grâce à la vitesse de son

cheval. Cette bataille gagnée en moins d'une heure nous valut, avec

l'acquisition de tout ce qui nous manquait, la route de Barcelone et

un ascendant irrésistible sur l'ennemi. Lassan, Alvarez, Claros

survinrent à la fin du jour sur nos derrières, mais trop tard pour

prendre part à l'action. Le combat terminé, ils n'avaient plus rien à

faire qu'à regagner Girone, ou à se porter par des détours au camp du

Llobregat.

[En marge: Entrée du général Saint-Cyr à Barcelone, et joie des deux

armées françaises qui se rejoignent.]

Il ne restait qu'une étape à parcourir pour se rendre à Barcelone. Il

importait d'y arriver pour se procurer les moyens de vivre, car le

biscuit de nos soldats était épuisé. Le général Saint-Cyr, plaçant sur

les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie les blessés qui

pouvaient être transportés, et réduit à abandonner à la discrétion des

somathènes ceux qui n'étaient pas capables de supporter le trajet, se

mit en route pour Barcelone, où il arriva le 17, au milieu de

l'étonnement des Espagnols, et de la joie des soldats de Duhesme, que

la vue d'une armée française venant les débloquer remplissait d'une

vive satisfaction. De toutes parts on s'embrassait avec transport, et

on se promettait les plus heureux résultats de cette réunion.

Le général Saint-Cyr, outre l'artillerie prise à Cardedeu, en trouvait

une à Barcelone fort nombreuse, fort belle, et très-facile à atteler

avec les chevaux qu'il amenait. Il avait perdu fort peu de monde, et

comptait au moins 17 mille hommes en état de servir. De son côté, le

général Duhesme en avait encore, indépendamment des malades et des

blessés, 9 mille propres à un service actif. C'était donc un effectif

réel de 26 mille hommes, égaux en nombre et supérieurs de beaucoup en

qualité à tout ce que les Espagnols pouvaient leur opposer. Leur

concentration était le glorieux résultat d'une marche aussi hardie que

savamment conduite.

[En marge: Arrivé à Barcelone, le général Saint-Cyr ne veut pas s'y

renfermer, et se décide à poursuivre l'armée catalane.]

Bien que Barcelone ne fût pas dépourvue de ressources alimentaires

autant que l'avait prétendu le général Duhesme, lequel avait exagéré

sa détresse, pour exciter le zèle de ceux qui étaient chargés de le

débloquer, néanmoins il ne fallait pas s'y enfermer long-temps si on

voulait vivre. Le général Saint-Cyr était en effet résolu à poursuivre

ses avantages, à chercher partout l'armée espagnole, et à l'anéantir

entièrement, pour assiéger ensuite, l'une après l'autre, les places

fortes de la province. Il laissa reposer ses soldats pendant les

journées des 18 et 19 décembre; le 20 il sortit de Barcelone, et se

porta sur le Llobregat.

[En marge: Sortie de Barcelone pour détruire le camp du Llobregat.]

Il n'était pas fâché, en accordant à ses troupes le temps de se

reposer et de se rallier, de laisser aussi aux Espagnols le temps de

se concentrer dans le camp qu'ils avaient longuement préparé sur le

Llobregat, à quelques lieues de Barcelone. Si on a raison de chercher

à diviser un ennemi redoutable, on a raison au contraire de vouloir

rencontrer en masse, pour le détruire d'un seul coup, un ennemi plus

habile à se dérober qu'à combattre. Le général Saint-Cyr sortit avec

son corps d'armée, et l'une des deux divisions de Duhesme, la division

Chabran. Il préposa l'autre, la division Lechi, à la garde de

Barcelone. Il avait assez d'une vingtaine de mille hommes pour

culbuter tout ce qui se présenterait sur son chemin.

[En marge: Bataille et victoire de Molins-del-Rey.]

Le 20 au soir il arriva devant le Llobregat, dont il borda le cours

depuis Molins-del-Rey jusqu'à San-Feliu. Les Espagnols étaient là, au

nombre de trente et quelques mille hommes, avec une forte artillerie,

établis sur des hauteurs boisées, et couverts par le Llobregat, qui

n'était guéable qu'en quelques points. Le pont de Molins-del-Rey, sur

lequel passe la grande route de Barcelone à Valence, avait été

fortement défendu au moyen d'ouvrages d'un accès très-difficile. Avec

de bonnes troupes, l'ennemi aurait dû compter sur une pareille

position, et s'y croire en sûreté.

Le général Saint-Cyr s'y prit pour l'emporter avec cet art qui faisait

de lui l'un des premiers tacticiens de son siècle. Le 21 décembre au

matin, il posta la division Chabran devant Molins-del-Rey, lui

enjoignant d'y dresser une batterie, comme si on devait agir

sérieusement par cet endroit, et de ne rien négliger pour persuader

aux Espagnols que c'était là le vrai point d'attaque. Il lui

prescrivit ensuite, lorsqu'elle verrait que les autres colonnes

avaient traversé le Llobregat au-dessous, de fondre impétueusement sur

le pont, de l'enlever, et de se placer sur la route de Valence, qui

donnait juste sur les derrières de l'ennemi. Tandis qu'il disposait

ainsi la division Chabran, il porta au-dessous à gauche la division

Pino, avec ordre de passer le Llobregat au gué de Llors, et plus

au-dessous encore la division Souham, avec ordre de le passer au gué

de Saint-Jean Despi. Le Llobregat franchi, ces deux divisions devaient

déborder la position des Espagnols, l'attaquer vigoureusement, et

l'emporter. Ce mouvement devait jeter les Espagnols sur la division

Chabran, si elle avait suivi ses instructions. Il ne pouvait dès lors

s'en sauver qu'un petit nombre.

[En marge: Résultats de la victoire de Molins-del-Rey.]

Les dispositions du général Saint-Cyr s'exécutèrent fidèlement, en

partie du moins. Le général Chabran feignit bien l'attaque prescrite

sur Molins-del-Rey. Les divisions Pino et Souham franchirent bien

aussi le Llobregat aux deux points indiqués, ce qui les conduisit au

pied des positions de l'ennemi, de manière à les déborder. Arrivées

devant ces positions, elles les gravirent avec aplomb, sous un feu

assez sûrement dirigé, et qui prouvait que les Espagnols avaient

acquis déjà quelque instruction. Au moment où nous allions les

joindre, leur seconde ligne passant en colonne à travers les

intervalles de la première, et opérant cette manoeuvre avec une

certaine précision, fit mine de vouloir nous arrêter. Mais elle se

rompit à la vue de nos baïonnettes, et les réserves espagnoles,

n'attendant pas pour tirer qu'elle eût évacué le terrain, lui

causèrent autant de dommage qu'à nous-mêmes. Alors toute la masse

s'enfuit en désordre, abandonnant son artillerie, son parc de

munitions, jetant ses fusils et ses sacs. Si dans cet instant le

général Chabran, faisant succéder à une attaque feinte une attaque

sérieuse, comme il en avait reçu l'ordre, eût enlevé Molins-del-Rey à

temps, et débouché sur les derrières des Espagnols, pas un n'aurait

réussi à se sauver. Le général Chabran enleva à la vérité cette

position, mais trop tard pour que sa présence sur la route de Valence

eût toute l'utilité désirée. Néanmoins cette bataille fut encore pour

les Espagnols une affreuse déroute, qui nous valut la prise de

cinquante bouches à feu, d'une immense quantité de fusils jetés en

fuyant, et de douze ou quinze cents prisonniers ramassés par la

cavalerie. Dans le nombre se trouvait le général espagnol Caldagnès.

La dispersion de l'ennemi fut complète, comme après Tudela et

Espinosa.

De toute l'armée du général Vivès, il ne se rallia pas plus de quinze

mille hommes à Tarragone, privés d'armes et fort affaiblis dans leur

moral. Dès ce moment, le général Saint-Cyr était maître de la campagne

en Catalogne, et nul obstacle ne l'empêchait de la parcourir en tous

sens pour y entreprendre les siéges qu'il lui plairait d'exécuter.

Barcelone soumise ne pouvait plus rien tenter.

Une place forte réduite au moyen d'un siége régulier, une marche des

plus hardies et des plus difficiles à travers un pays couvert

d'ennemis, deux batailles gagnées, un ascendant décisif acquis à nos

armes, tels étaient les résultats qu'avait obtenus l'armée du général

Saint-Cyr, du 6 novembre au 21 décembre, et qui compensaient bien

quelques retards reprochés à cet habile général. On aurait pu agir

plus vite, mais non pas mieux.

[En marge: Situation générale des Français en Espagne de décembre

1808.]

Les Français étaient donc, dans la seconde moitié de décembre, libres

de leurs mouvements en Catalogne, occupés en Aragon à préparer le

siége de Saragosse, maîtres des Asturies et de la Vieille-Castille par

le maréchal Soult, en possession de Madrid et de la Nouvelle-Castille

par le gros de l'armée française, et envoyaient des patrouilles de

cavalerie à travers la Manche, jusqu'à la Sierra-Morena. Ils n'avaient

plus qu'un pas à faire pour envahir le midi de la Péninsule; mais

auparavant, Napoléon voulait avoir sous sa main les corps qu'il

attendait, soit pour prendre les Anglais à revers, s'ils s'engageaient

vers le nord de l'Espagne, soit pour percer dans le midi s'ils se

retiraient en Portugal: alternative possible, et à laquelle on pouvait

croire d'après les renseignements contradictoires fournis par les

déserteurs et les prisonniers.

[En marge: Forces dont dispose Napoléon par l'arrivée de tous les

corps appelés à Madrid.]

Mais au moment même où s'accomplissaient en Catalogne les heureux

événements que nous venons de retracer, les corps en marche étaient

arrivés, et des rapports plus circonstanciés éclaircissaient la

situation. Le maréchal Ney était entré à Madrid avec les divisions

Marchand et Lagrange (celle-ci devenue Maurice-Mathieu par suite de la

blessure du général Lagrange). La division Dessoles, restée pendant

quelques jours en arrière pour pacifier la province de Guadalaxara, y

avait laissé le 55e de ligne avec de l'artillerie et un détachement de

dragons, et entrait elle-même à Madrid à la suite du 6e corps. Le

maréchal Lefebvre, rejoint, comme nous l'avons dit, par la division

polonaise Valence, était descendu par le Guadarrama sur l'Escurial, et

avait été envoyé à Talavera, précédé par la cavalerie légère de

Lasalle, et par les dragons de Milhaud. Napoléon avait donc à Madrid

les corps de Victor, de Ney, de Lefebvre, la garde impériale et les

divisions de dragons Latour-Maubourg, Lahoussaye, Milhaud,

représentant environ 75 mille hommes, capables de marcher

immédiatement. Il avait par conséquent de quoi frapper où il voudrait

un coup décisif. En arrière venaient la division Laborde, déjà rendue

à Burgos, la division Loison qui la suivait, les dragons de Lorge

placés au delà de Burgos, les dragons de Millet en deçà, et enfin le

maréchal Soult, repassant des Asturies dans le royaume de Léon avec

les divisions Merle et Mermet, et un détachement de cavalerie.

Napoléon attendait à chaque instant d'être exactement renseigné sur

les Anglais pour prendre définitivement un parti à leur égard.

[En marge: Les Anglais, après de longues hésitations, prennent enfin

leur parti et marchent sur Valladolid.]

[En marge: Une dépêche interceptée par les Anglais, les décide à

marcher contre le maréchal Soult.]

Le général Moore, tout aussi embarrassé que lui pour savoir la vérité

dans un pays où l'on ne disait rien aux Français, par haine, et guère

plus aux Anglais, par répugnance pour les étrangers, même quand ces

étrangers étaient des auxiliaires, le général Moore avait fini, après

de longues hésitations, par adopter un plan de campagne. Alarmé de sa

situation au milieu des armées françaises, dégoûté de ses alliés,

qu'il avait crus ardents, dévoués, empressés à le seconder, et qu'il

trouvait abattus, consternés, ne livrant rien qu'à prix d'argent, il

aurait voulu se retirer, et se serait retiré en effet, si les

supplications de la junte centrale, réfugiée à Séville, ne l'en

avaient empêché, et surtout si le ministre anglais, M. Frère, n'avait

appuyé les supplications de la junte par des sommations

impérieuses[28]. Le sage général Moore, qui déjà, comme on l'a vu,

avait abandonné sa ligne de communication avec le Portugal pour s'en

créer une sur la Galice, et s'était acheminé vers le Duero, pour y

rallier sir David Baird, venait d'ajouter quelque chose à cette

résolution: c'était de se porter à Valladolid, ce qui lui donnait

encore mieux l'apparence de menacer les communications des Français,

et de servir de quelque manière la cause des Espagnols, sans

compromettre ni sa jonction avec David Baird, ni sa retraite sur la

Corogne. Le général anglais, une fois cette résolution prise, avait

marché de Salamanque sur Valladolid, prescrivant à sir David Baird de

le rejoindre par Benavente. Mais à peine commençait-il ce mouvement,

que les Espagnols ayant assassiné un officier français qui portait au

maréchal Soult des ordres de l'Empereur, et ayant vendu pour quelques

louis ses dépêches à la cavalerie anglaise, il apprit que le maréchal

Soult passait des Asturies dans le royaume de Léon, qu'il allait y

être en force inférieure à l'armée britannique; car il était dit dans

les dépêches interceptées que le maréchal n'avait en ce moment que

deux divisions d'infanterie, ce qui ne pouvait faire avec la

cavalerie plus de 15 mille hommes, tandis que les Anglais en devaient

avoir 29 ou 30, après la réunion du corps principal avec David Baird.

Le général Moore dans cette situation, ayant plutôt à désirer une

rencontre qu'à l'éviter, n'en résolut pas moins, en accélérant sa

jonction avec sir David Baird, de l'opérer plus en arrière qu'il

n'avait projeté d'abord, et, au lieu de l'effectuer vers Valladolid,

de l'effectuer par Toro sur Benavente, où il avait appelé sir David

Baird. Ce mouvement exécuté comme il l'avait conçu, il arriva le 18 à

Castronuevo, et sir David Baird à Benavente. Le 20 décembre ils

étaient réunis l'un et l'autre à Mayorga, ayant environ 29 mille

hommes, dont 24 mille fantassins, 3 mille cavaliers, 2 mille

artilleurs, et 50 bouches à feu, armée du reste excellente, et ayant

déjà pris en Portugal l'habitude de se mesurer avec les Français. Le

général Moore se hâta d'écrire au marquis de La Romana, qui venait de

quitter Léon avec les restes de l'armée de Blake pour chercher un abri

en Galice, de ne point le laisser seul en présence des Français,

devant lesquels il allait se trouver. Le marquis de La Romana, devenu

à cette époque généralissime espagnol, et commandant spécial des

armées de Vieille-Castille, Léon, Asturies et Galice, avait rallié une

vingtaine de mille hommes, dans un état de dénûment absolu, incapables

d'être présentés à l'ennemi, et le pensant eux-mêmes, car ils

n'avaient plus aucun désir de rencontrer les Français. C'est pourquoi

le marquis de La Romana les conduisait par Léon et Astorga en Galice,

où il espérait les réorganiser sous la protection des montagnes,

protection que l'hiver rendait plus rassurante. Le général Moore,

regrettant moins son appui qu'alarmé de voir encombrer les routes de

la Galice, seule ligne de retraite désormais de l'armée anglaise,

obtint à force d'instances qu'il retournerait à Léon. Le marquis de La

Romana y ramena en effet près de 10 mille hommes, les moins dépourvus,

les moins désorganisés de cette armée de Blake, dont on s'était promis

tant de merveilles. Le général espagnol envoya même une avant-garde de

5 à 6 mille hommes à Mansilla, sur la rivière de l'Esla.

[Note 28: Les dépêches de John Moore, publiées par sa famille, ne

peuvent laisser aucun doute sur tous ces points.]

[En marge: Le général Moore s'avance sur Sahagun à la rencontre du

maréchal Soult.]

Le général Moore réuni à son lieutenant sir David Baird, et comptant

29 mille hommes de bonnes troupes, avec environ 10 mille Espagnols,

utiles au moins comme troupes légères, commença à s'avancer à pas de

loup vers le maréchal Soult, désirant, craignant tout à la fois de le

rencontrer, le désirant quand il songeait au petit nombre des soldats

du maréchal, le craignant quand il songeait à la masse des Français

répandus en Espagne, et à la rapidité avec laquelle Napoléon savait

les mouvoir. Le 21, il se porta à Sahagun, où le général Paget enleva

quelques hommes à un détachement des dragons de Lorge. (Voir la carte

nº 43.)

[En marge: Napoléon est averti le 19 décembre, par des déserteurs, de

la marche des Anglais.]

[En marge: Promptitude et sûreté de ses déterminations.]

C'est le 19 décembre que Napoléon apprit d'une manière certaine, par

des déserteurs du général Dupont, que l'armée anglaise, forte,

disaient ces déserteurs, de 15 à 20 mille hommes, avait quitté

Salamanque pour se rendre à Valladolid. Des rapports de cavalerie

l'informèrent en même temps de la prise de quelques Anglais en avant

de Ségovie, lesquels appartenaient probablement au corps qui, sous le

général Hope, avait eu tant de détours à faire pour rejoindre le

général Moore à Salamanque. Napoléon savait de plus avec certitude

qu'un autre corps était venu par la Corogne à Astorga. Il supposait

donc que l'armée anglaise pourrait s'élever à trente mille hommes, et

il eut d'abord un peu de peine à s'expliquer ses mouvements, car

jusque-là il l'avait crue plutôt disposée à s'enfuir en Portugal, qu'à

courir sur les derrières des Français. Mais bientôt il devina la

vérité en concluant de sa marche au nord qu'elle voulait changer sa

ligne de retraite, et la placer sur la route de la Corogne. Son parti

fut pris à l'instant avec cette promptitude de détermination et cette

sûreté de coup d'oeil qui ne l'abandonnaient jamais.

[En marge: Manoeuvre de Napoléon pour envelopper les Anglais.]

Loin d'être inquiet de trouver les Anglais sur sa ligne d'opération,

il souhaita de les y voir engagés plus encore qu'ils ne l'étaient,

pour se porter lui-même sur leurs derrières. Il prescrivit au maréchal

Soult et à tous les corps qui étaient en marche sur Burgos, ou au

delà, tels que la division Laborde du corps de Junot, et les dragons

de Lorge, de se concentrer entre Carrion et Palencia, et d'employer le

temps, non pas à marcher en avant, mais à se rallier, car il aimait

mieux attirer les Anglais que les repousser. Quant à lui, par un

mouvement en arrière vivement exécuté, il songea à passer le

Guadarrama entre l'Escurial et Ségovie, c'est-à-dire à la droite de

Madrid, et à se jeter dans le flanc des Anglais, si par bonheur ils

s'engageaient assez avant dans la Vieille-Castille pour rencontrer le

maréchal Soult. S'ils avaient, comme on le disait, paru à Valladolid,

il était possible en s'avançant rapidement par l'Escurial sur

Villa-Castin, Arevalo, et Tordesillas, de les envelopper, et de les

prendre jusqu'au dernier. Mais il fallait se porter en toute hâte dans

cette direction, et profiter du temps, qui était superbe encore autour

de Madrid, pour exécuter cette marche décisive.

[En marge: Départ du maréchal Ney pour passer le Guadarrama avec les

divisions Marchand et Maurice-Mathieu.]

[En marge: Départ de Napoléon avec la division Dessoles, la division

Lapisse et la garde impériale.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 36 / 43 段