à Vittoria. Napoléon lui assigna Burgos. Il ordonna à la division
Heudelet, qui était la seconde de Junot, et qui suivait immédiatement
la première, de s'avancer en toute hâte dans la même direction. Les
dragons de Lorge, qui avaient accompagné le 5e corps, reçurent
également cette destination. Les dragons Millet, un peu en arrière de
ceux-ci, furent attirés sur Madrid. Napoléon prescrivit au maréchal
Soult une marche conforme à ces divers mouvements. Ce maréchal avait
pénétré dans les Asturies, chassé devant lui les débris des Asturiens
revenus d'Espinosa, et poussé jusqu'au camp de Colombres. Il avait
recueilli, à la suite de combats vifs et répétés, un certain nombre
de prisonniers, et beaucoup de munitions et de marchandises accumulées
par les Anglais dans les ports de la Cantabrie. Napoléon lui enjoignit
de repasser les montagnes pour descendre dans le royaume de Léon, où,
réuni au corps de Junot, aux dragons de Lorge et Millet, il devait
tenir tête aux Anglais s'ils s'avançaient sur notre droite, ou les
pousser vivement s'ils se repliaient devant les troupes parties de
Madrid, ou même enfin envahir le Portugal à leur suite. Ainsi, avec
trois corps d'armée, plus la garde impériale et une immense cavalerie
à Madrid, avec deux corps d'armée et beaucoup de cavalerie aussi sur
sa droite en arrière, il était préparé à agir contre les Anglais dans
toutes les directions, et pouvait les poursuivre partout où ils se
retireraient. Il n'attendait que l'arrivée des maréchaux Lefebvre et
Ney pour courir de Madrid à de nouvelles opérations. Du reste le temps
n'avait pas cessé d'être parfaitement beau. Le mois de décembre
ressemblait à un vrai printemps, soit à Madrid, soit dans les
Castilles. Nos corps exécutaient de longues marches sans éprouver
aucun des inconvénients ordinaires de la saison. Napoléon, montant
tous les jours à cheval autour de Madrid, où il n'entrait jamais,
passait ses corps en revue, s'appliquait à les pourvoir de tout ce
qu'ils avaient perdu dans les marches et les combats, s'occupait
surtout d'un grand établissement militaire au Buen-Retiro, d'où il pût
contenir Madrid, et où il fût certain de laisser en sûreté ses
malades, ses dépôts, son matériel. Toujours soigneux d'assurer sa
ligne d'opération, ce qu'il avait ordonné à Miranda, Pancorbo,
Burgos, il venait de l'ordonner à Somo-Sierra, sur le plateau même où
l'on avait combattu, et à Madrid, sur la hauteur du Buen-Retiro, qui
fait face à cette capitale. Il avait voulu qu'on élevât des ouvrages
de campagne autour de ce beau parc, qu'on y joignît un réduit fortifié
vers la fabrique de porcelaine (fabrique où les rois d'Espagne
faisaient imiter la porcelaine de Chine), et que dans ce réduit on
ménageât une place suffisante pour renfermer les blessés de l'armée,
son matériel d'artillerie et ses vivres. Il voulait de plus que cet
établissement fût hérissé de canons, et que, les premiers ouvrages
enlevés, il fallût une attaque régulière pour forcer le réduit.
[En marge: Événements en Aragon et en Catalogne.]
Tandis que les choses se passaient autour de Madrid comme on vient de
le voir, d'autres événements s'accomplissaient en Aragon et en
Catalogne. En Aragon, depuis la bataille de Tudela, les allées et
venues de nos divers corps d'armée avaient privé momentanément le
maréchal Moncey des moyens d'agir efficacement contre la ville de
Saragosse. Le lendemain de la bataille on avait dû envoyer des troupes
à la poursuite du corps de Castaños, et, à défaut de celles du
maréchal Ney, qui n'étaient pas encore arrivées, on y avait envoyé les
divisions Musnier et Lagrange sous le général Maurice-Mathieu. Dès
lors, le maréchal Moncey n'était resté qu'avec les divisions Grandjean
et Morlot, qui ne comptaient pas plus de neuf ou dix mille hommes. Le
maréchal Ney était survenu, il est vrai, débouchant de Soria, et
offrant de concourir au siège de Saragosse avec les deux divisions
Dessoles et Marchand. Mais, le jour même où il allait de concert avec
le maréchal Moncey attaquer cette fameuse capitale de l'Aragon, et
s'emparer du Monte-Torrero, l'ordre lui arriva du quartier général de
poursuivre Castaños à outrance, et de revenir en le poursuivant sur
Madrid. Si Napoléon, à la distance où il était de l'Aragon, avait pu
savoir ce qui s'y passait, il aurait laissé au maréchal Ney le soin
d'assiéger Saragosse, et au général Maurice-Mathieu celui de
poursuivre Castaños. Ce dernier, avec les divisions Musnier et
Lagrange, aurait amené à Madrid à peu près autant de monde que le
maréchal Ney avec les divisions Dessoles et Marchand. On eût ainsi
évité un mouvement croisé et inutile du général Maurice-Mathieu
rebroussant chemin pour se reporter sur Saragosse, et du maréchal Ney
s'en éloignant pour marcher sur Madrid par Calatayud. Mais les
accidents, les faux mouvements se multiplient à la guerre avec les
nombres et les distances, et Napoléon ajoutait tous les jours aux
chances d'erreurs par l'étendue prodigieuse de ses opérations. Le
maréchal Ney, comme tous ses lieutenants, trop heureux de servir près
de lui, se hâta d'exécuter ses ordres, quitta le maréchal Moncey, qui
resta ainsi tout à fait isolé, et profondément chagrin de ne pouvoir
rien entreprendre contre Saragosse dans l'état de faiblesse auquel on
le réduisait, d'autant plus que le maréchal Ney reprit en passant
auprès du général Maurice-Mathieu la division Lagrange, et renvoya
seulement la division Musnier. Il emmena même avec lui les fameux
lanciers polonais, si habitués à l'Aragon, et ne laissa au maréchal
Moncey que les régiments de cavalerie provisoire autrefois attachés à
son corps. Le maréchal Moncey ne recouvrant que la division Musnier,
fut obligé de différer l'attaque de Saragosse. Il est vrai que pendant
ce temps la grosse artillerie, par les soins du général Lacoste, était
amenée de Pampelune à Tudela, et de Tudela était transportée à
Saragosse sur le canal d'Aragon. De leur côté aussi les Aragonais se
remettaient de leur défaite, et se fortifiaient dans leur capitale.
Tous ces délais de part et d'autre servaient ainsi à préparer un siége
mémorable.
[En marge: Événements en Catalogne.]
En Catalogne s'étaient passés des événements graves, et non moins
dignes d'être rapportés que ceux dont on a déjà lu le récit. Depuis la
retraite de Joseph sur l'Èbre, le général Duhesme, qui dans le
commencement de son établissement à Barcelone ne cessait de faire des
sorties, tantôt en avant vers le Llobregat, tantôt en arrière vers
Girone, le général Duhesme se trouvait bloqué dans Barcelone sans
pouvoir en dépasser les portes. Les deux divisions Lechi et Chabran,
singulièrement réduites par la guerre et les fatigues, comptaient à
peine 8 mille fantassins, lesquels avec l'artillerie et la cavalerie
montaient tout au plus à 9,500 hommes. Tous les efforts qu'on avait
tentés pour approvisionner Barcelone par mer avaient été infructueux,
les Anglais occupant le golfe de Roses, dont la citadelle était
défendue par trois mille Espagnols de troupes régulières. Le général
Duhesme se voyait donc exposé à manquer bientôt de vivres, tant pour
lui que pour la nombreuse population de cette capitale. C'est par ce
motif que Napoléon avait si souvent pressé le général Saint-Cyr de
hâter ses opérations, et de marcher vivement au secours de Barcelone.
[En marge: Forces confiées au général Saint-Cyr pour la soumission de
la Catalogne.]
Le général Saint-Cyr, pour traverser la Catalogne insurgée tout
entière, et gardée par de nombreux corps de troupes, avait, outre la
division Reille forte d'environ 7 mille hommes, la division française
Souham qui en comptait 6 mille, la division italienne Pino 5 mille, la
division napolitaine Chabot 3 mille, plus un millier d'artilleurs et 2
mille cavaliers, ce qui faisait en tout 23 à 24 mille combattants. Une
fois réuni à Duhesme, s'il parvenait à le débloquer, il devait avoir
de 34 à 36 mille hommes pour soumettre cette importante province, la
plus difficile à conquérir de toutes celles de la Péninsule, soit à
cause de son sol hérissé d'obstacles, soit à cause de ses habitants
très-hardis, très-remuants, et craignant pour leur industrie un
rapprochement trop étroit avec l'empire français.
[En marge: Forces espagnoles employées à la défense de la Catalogne.]
L'armée espagnole qui défendait cette province, et qu'il n'était
possible d'évaluer que très-approximativement, s'élevait à environ 40
mille hommes. Elle se composait des troupes de ligne tirées des îles
Baléares et transportées en Catalogne par la marine anglaise; de
troupes de ligne tirées du Portugal et transportées également par la
marine anglaise en Catalogne; d'une division de Grenade, sous le
général Reding; d'une division d'Aragonais, sous le marquis de Lassan,
frère de Palafox; enfin des troupes régulières de la province. Elle
avait pour général en chef don Juan de Vivès, qui avait servi
autrefois contre la France, pendant la guerre de la Révolution, et se
vantait beaucoup d'y avoir obtenu des succès. Elle était secondée par
des volontaires, appelés miquelets, formés en bataillons nommés
_tercios_, et remplissant l'office de troupes légères. Agiles, braves,
bons tireurs, ces volontaires, courant sur les flancs de l'armée
espagnole, lui rendaient de nombreux services. À ces forces il fallait
joindre les somathènes, espèce de milice composée de tous les
habitants, qui, d'après d'anciennes coutumes, se levaient en masse au
premier son de leurs cloches, devaient défendre les villages et les
villes, occuper et disputer les principaux passages. Ces troupes de
ligne, ces miquelets, ces somathènes, aidés dans leur résistance par
un sol hérissé d'aspérités et dépourvu de denrées alimentaires,
présentaient des difficultés plus graves qu'aucune de celles qu'on
pouvait rencontrer dans les autres provinces. Il faut ajouter que la
Catalogne était couverte de places fortes qui commandaient toutes les
communications de terre et de mer, telles que Figuières que nous
possédions, Roses, Girone, Hostalrich, Tarragone que nous ne
possédions pas.
[En marge: Motifs qui avaient fait choisir le général Saint-Cyr pour
la guerre de Catalogne.]
Son éloignement et sa configuration séparaient cette province du reste
de l'Espagne, et en faisaient un théâtre de guerre distinct. C'est
pourquoi Napoléon avait chargé de la conquérir un général, excellent
quand il était seul, dangereux quand il avait des voisins qu'il
secondait toujours mal, mesquinement jaloux jusqu'à croire que
Napoléon, envieux de sa gloire, l'envoyait en Catalogne afin de le
perdre; mais, ce travers à part, capitaine habile, profond dans ses
combinaisons, et le premier des militaires de son temps pour la guerre
méthodique, Napoléon, bien entendu, demeurant hors de comparaison avec
tous les généraux du siècle.
Les moyens réunis en Catalogne se ressentaient, comme ailleurs, de la
précipitation qu'on avait mise dans les préparatifs de cette guerre.
Le matériel d'artillerie était insuffisant; la chaussure, le vêtement
manquaient tout à fait. La division Reille était un ramassis de tous
les corps et de toutes les nations, inconvénient compensé, il est
vrai, par la valeur de son chef. La division Souham, quoique formée de
vieux cadres, fourmillait de conscrits. La division italienne Pino se
composait d'Italiens aguerris et élevés à l'école de la Grande Armée.
Les moyens de transport, indispensables dans un pays où l'on ne
trouvait aucune ressource sur le sol, étaient entièrement nuls. Il n'y
avait là rien qui ne se vît dans les Castilles, où Napoléon commandait
lui-même. Le général Saint-Cyr croyait cependant que tout cela était
malicieusement fait pour lui, et que Napoléon, du faîte de sa gloire,
songeait à lui mesurer les succès, et surtout à les rendre moins
rapides que les siens[27].
[Note 27: On est honteux, en lisant les Mémoires si remarquables
d'ailleurs du maréchal Saint-Cyr sur sa campagne de Catalogne, des
petitesses qui s'y rencontrent, à côté de vues saines et profondes.
J'ai lu toute sa correspondance avec l'état-major impérial, et
j'affirme qu'elle dément complétement ses assertions, sous un seul
rapport, bien entendu, celui du soin qu'aurait mis l'Empereur à lui
marchander les moyens, afin que les succès en Catalogne n'effaçassent
point les succès en Castille. On est affligé, en vérité, de voir un
esprit aussi distingué s'abaisser jusqu'à de si misérables
suppositions. L'Empereur n'aimait pas le caractère insociable du
maréchal Saint-Cyr, mais il rendait justice à ses qualités éminentes,
et n'en était pas jaloux. On voit dans son Histoire de César qu'il
était jaloux peut-être de César ou d'Alexandre, mais en fait de
jalousie il ne descendait pas au-dessous.]
[En marge: Raisons de faire le siége de Roses avant de s'avancer en
Catalogne.]
Les instructions du général Saint-Cyr lui laissaient carte blanche
quant aux opérations à exécuter en Catalogne, et n'étaient
impérieuses que sous un rapport, la nécessité de débloquer Barcelone
le plus tôt possible. Comme on avait Figuières, il restait trois
places à prendre dans la direction de Barcelone, Roses à gauche sur la
route de mer, Girone et Hostalrich à droite sur la route de terre. Ces
places, dans ce pays montueux, étaient situées de manière à être
difficilement évitées, si on voulait suivre les voies praticables à
l'artillerie. Cependant, s'arrêter à faire trois siéges réguliers
avant de débloquer Barcelone, était chose impraticable. Le général
Saint-Cyr se décida à en entreprendre un seul, celui de Roses, par
deux motifs suffisamment fondés pour excuser le retard qui allait en
résulter: le premier, c'est que Figuières sans Roses ne formait pas un
point d'appui suffisant au delà des Pyrénées, car la garnison de Roses
eût sans cesse inquiété Figuières, et rien n'aurait pu entrer dans
cette dernière place ni en sortir, si on n'avait pris la place
voisine; le second, c'est que le golfe de Roses était l'abri ordinaire
des escadres anglaises qui bloquaient Barcelone, et que leur présence
ne permettait pas de ravitailler cette ville. Le général Saint-Cyr,
étant destiné à s'y établir, ne voulait pas y être un jour affamé,
comme le général Duhesme craignait de l'être à cette époque.
[En marge: Passage de la frontière les Pyrénées orientales.]
[En marge: Pluies torrentielles qui retardent les opérations en
Catalogne.]
Malgré les instances de l'état-major général, lui recommandant sans
cesse la célérité dans ses opérations, le général Saint-Cyr résolut
d'exécuter le siége de Roses avant de pénétrer en Catalogne. Il passa
la frontière dans les premiers jours de novembre, au moment même où
les principales masses de l'armée française commençaient, comme on l'a
vu, à agir en Castille, au moment où les maréchaux Lefebvre, Victor,
Soult, étaient aux prises avec Blake et le marquis de Belveder. La
division Reille, placée dès l'origine à La Jonquère, se porta le 6
devant Roses. La division Pino la suivit immédiatement, escortant les
convois de grosse artillerie. La division Souham, venant la troisième,
alla s'établir en arrière de la Fluvia, petit cours d'eau qui arrose
la plaine du Lampourdan. (Voir la carte nº 43.) Cette dernière
division avait pour mission de couvrir le siége de Roses contre les
troupes espagnoles qui pourraient être tentées de le troubler. Tandis
que nos armées de Castille et d'Aragon jouissaient d'un temps superbe,
celle de Catalogne eut à essuyer des pluies diluviennes, qui pendant
plusieurs jours inondèrent le pays, et rendirent tout mouvement
impossible. Nos soldats supportèrent patiemment ces souffrances. Ils
avaient pour chef un général qui dans les rangs de l'armée du Rhin
avait appris à tout endurer, et à exiger qu'autour de lui on endurât
tout sans murmure.
[En marge: Configuration de la citadelle de Roses.]
Jusqu'au 12 novembre on fut dans l'impossibilité de se mouvoir. La
pluie ayant cessé, on s'approcha de Roses, et on resserra la garnison
dans ses murs. Elle était forte de près de 3 mille hommes, commandée
par un bon officier, et pourvue d'ingénieurs savants, dont au reste
l'Espagne n'a jamais manqué. La place de Roses est un pentagone, situé
entre la mer et un terrain sablonneux, au centre d'un golfe spacieux,
profond, et garanti des mauvais vents. À l'entrée de ce golfe se
trouve un fort, dit le fort du Bouton, construit sur une hauteur, et
protégeant de son canon la meilleure partie du mouillage. La brigade
Mazuchelli envoya deux bataillons pour commencer l'attaque de ce fort.
Là, comme devant la place principale, il fallut refouler dans
l'intérieur des murs la garnison soutenue par le feu de l'escadre
anglaise, qui était composée de six vaisseaux de ligne et de plusieurs
petits bâtiments.
[En marge: Ouverture de la tranchée devant Roses, dans la nuit du 18
au 19 novembre.]
Après diverses sorties vigoureusement repoussées, la tranchée fut
ouverte devant Roses dans la nuit du 18 au 19 novembre, sur deux
fronts opposés, à l'est et à l'ouest, de manière à interdire par les
feux des tranchées la communication avec la mer. En peu de jours, une
batterie établie près du rivage rendit le mouillage tellement
dangereux pour les Anglais, qu'ils furent contraints de s'éloigner, et
d'abandonner la garnison à elle-même.
La petite ville de Roses, formée de quelques maisons de pêcheurs et de
commerçants, était située à l'est, en dehors même de l'enceinte
fortifiée. On l'attaqua dans la nuit du 26 au 27. Les Espagnols, qui,
de tant de faiblesse en rase campagne, passaient subitement à une
extrême énergie derrière leurs murailles, se défendirent
vigoureusement, et ne se retirèrent qu'après avoir perdu 300 hommes,
et nous avoir laissé 200 prisonniers. Cette action nous coûta 45
hommes tués ou blessés. Dès cet instant, la garnison n'avait plus
aucun appui extérieur.
[En marge: Prise du fort du Bouton.]
[En marge: Reddition de Roses, après seize jours de tranchée ouverte.]
Pendant ce temps, on poussait les opérations contre le fort du Bouton.
On avait hissé à force de bras quelques pièces de gros calibre sur les
hauteurs, et, après avoir démantelé le fort, on avait obligé la
garnison à l'évacuer. Le 3 décembre, on ouvrit la troisième parallèle
devant Roses. Le 4, on disposa la batterie de brèche, et il ne
restait plus que l'assaut à livrer, lorsque la garnison, après seize
jours de tranchée ouverte, consentit à se rendre prisonnière de
guerre. La résistance avait été honorable et conforme à toutes les
règles. Nous y prîmes 2,800 hommes, beaucoup de blessés, et un
matériel considérable apporté par les Anglais. Grâce à cette
importante conquête, les communications par mer avec Barcelone
devenaient, sinon certaines, au moins très-praticables, et notre ligne
d'opération, appuyée sur Figuières et Roses, était assurée à la fois
par terre et par mer.
[En marge: Roses pris, le général Saint-Cyr se décide à marcher sur
Barcelone.]
Pendant ce siége, le général Saint-Cyr avait reçu, soit du général
Duhesme, soit du quartier général impérial, de vives instances pour
qu'il se dirigeât enfin sur Barcelone. Il s'y était refusé avec son
obstination ordinaire, jusqu'à ce que Roses fût en son pouvoir; mais
maintenant que cette place venait de capituler, il n'avait plus aucun
motif de différer. En effet, quand le général Duhesme bloqué avait à
peine de quoi vivre, quand Napoléon s'était avancé jusqu'à Madrid (il
y entrait le jour où le général Saint-Cyr entrait dans Roses), il
devenait urgent de porter la gauche des armées françaises à la même
hauteur que leur droite, et de déborder ainsi Saragosse des deux
côtés. Roses pris, le général Saint-Cyr n'hésita plus à marcher sur
Barcelone.
[En marge: Le général Saint-Cyr prend la résolution audacieuse de
marcher sans son artillerie.]
Il avait envoyé dans le Roussillon sa cavalerie, qu'il ne pouvait
nourrir dans le Lampourdan. Il la fit revenir pour la conduire avec
lui à Barcelone. Son artillerie, quoique fort désirable dans les
rencontres qu'il allait avoir avec l'armée espagnole, était un
fardeau bien embarrassant à traîner à travers la Catalogne, surtout
lorsqu'il fallait éviter la grande route, qui était fermée par les
places de Girone et d'Hostalrich, dont on n'était pas maître. Le
général Saint-Cyr prit un parti d'une extrême hardiesse, ce fut de
laisser son artillerie à Figuières, en conduisant à la main les
chevaux de trait destinés à la traîner. Le général Duhesme lui avait
écrit de Barcelone qu'il avait un matériel immense dans l'arsenal de
cette place, et que, moyennant qu'on amenât des chevaux, on trouverait
de quoi former un train complet d'artillerie. En conséquence, il se
décida à ne conduire avec lui que des chevaux, des mulets, des
fantassins, et pas une voiture. Il donna à chaque soldat quatre jours
de vivres et cinquante cartouches, plaça en outre sur des mulets
quelque biscuit et quelques cartouches, et se disposa à partir équipé
ainsi à la légère. Si dans la marche audacieuse qu'il allait
entreprendre il rencontrait l'armée espagnole, il était résolu à se
faire jour à la baïonnette; car pour lui la vraie victoire, c'était
d'arriver à Barcelone, où l'attendait une armée française qui était
largement pourvue du matériel nécessaire, et qui, jointe à la sienne,
le mettrait au-dessus de tous les événements.
[En marge: Passage de la Fluvia le 9 décembre.]
[En marge: Le général Saint-Cyr dérobe sa route à l'ennemi, et réussit
à le tromper complétement.]
Tout étant réglé de la sorte, il s'avança sur la Fluvia le 9 décembre,
laissant sur ses derrières la division Reille, qui était indispensable
à Roses et Figuières pour garder notre base d'opération, et se porta
en avant avec 15,000 fantassins, 1,500 cavaliers, 1,000 artilleurs,
c'est-à-dire avec 17 ou 18,000 hommes. Déjà une forte avant-garde,
composée d'un corps aragonais sous le marquis de Lassan, et d'un
détachement de l'armée de Vivès, sous le général Alvarez, avait fait
contre la division Souham diverses tentatives victorieusement
repoussées. Le général Saint-Cyr rejeta cette avant-garde des bords de
la Fluvia sur ceux du Ter, et l'obligea à se retirer précipitamment.
Deux routes se présentaient à lui, et toutes deux fort difficiles à
parcourir. La route de terre, qui se présentait à droite, lui offrait
Girone et Hostalrich, sous le canon desquelles il était, sinon
impossible, du moins très-périlleux de passer. La route de mer, qui se
présentait à gauche, lui offrait le danger des flottilles anglaises
canonnant tous les passages vus de la mer, et celui des miquelets
joignant leur mousqueterie à l'artillerie des Anglais. Il résolut de
suivre alternativement chacune de ces routes, au moyen de chemins de
traverse qui communiquaient de l'une à l'autre. Pour le moment, il
chercha à persuader aux Espagnols qu'il se dirigeait sur Girone, avec
l'intention d'en exécuter le siége après celui de Roses. Le 11, en
effet, il s'avança dans la direction de cette place; et quand il vit
l'avant-garde espagnole y courir en toute hâte, il se déroba en
prenant à gauche, et se dirigea vers la Bisbal, chemin qui devait le
mener à Palamos, le long de la mer. Il arriva le 11 au soir à la
Bisbal, en repartit le 12 pour Palamos, après avoir rencontré au col
de Calonja des miquelets et des somathènes, qui tiraillèrent beaucoup
sur ses ailes. Le soldat, bien conduit, encouragé par les succès qu'il
avait déjà obtenus, n'ayant aucun embarras à traîner, était alerte
quoique très-chargé, fort dispos, et préparé à tout entreprendre.
Toutefois, si les Espagnols avaient eu quelque habitude de la guerre,
ils auraient dû choisir l'instant où le général Saint-Cyr était séparé
de la division Reille sans avoir encore rejoint le corps de Duhesme,
et où il se hasardait sans artillerie contre un ennemi qui en avait
beaucoup, pour l'arrêter avec l'ensemble de leurs forces. Il est vrai
qu'aucun plan n'est bon quand on n'a pas de troupes capables de tenir
en ligne; il est vrai aussi que les officiers espagnols ignoraient les
particularités de la marche du général Saint-Cyr, et qu'aucun d'eux
n'avait assez de génie pour les deviner. Toutefois il est
incontestable que le moment où ce général devait être le plus faible
était celui où il s'éloignait des Pyrénées sans avoir encore touché à
Barcelone, et qu'à le rencontrer dans une occasion, c'était cette
occasion qu'il fallait choisir, en se réunissant en masse pour
l'attendre à tous les passages qui mènent à Barcelone. Mais les
insurgés avaient détaché environ une dizaine de mille hommes sur la
Fluvia, et le reste était employé à bloquer Duhesme dans Barcelone. Le
général Claros, qui commandait à Girone, s'était contenté, en voyant
déboucher le général Saint-Cyr sur cette place, de dépêcher un
courrier à don Juan de Vivès.
Le général Saint-Cyr, ferme dans l'accomplissement de son dessein,
repartit le 12 au matin de Palamos, essuya le long de la mer le feu
peu meurtrier de quelques canonnières anglaises, et se dirigea sur
Vidreras, regagnant cette fois la grande route de terre, parce qu'il
supposait que les Espagnols, trompés par la direction qu'il avait
prise de la Bisbal sur Palamos, se jetteraient en masse vers la mer.
Ce qu'il avait prévu arriva effectivement. Un corps envoyé de
Barcelone, sous Milans, se porta par Mataro le long de la mer;
quelques détachements sortis d'Hostalrich, des miquelets, des
somathènes accoururent vers le littoral pour en défendre, avec les
Anglais, les principaux passages où ils croyaient rencontrer les
Français.
Le général Saint-Cyr, prenant des chemins de traverse, se dirigea de
Palamos sur Vidreras, vit les troupes de Lassan et d'Alvarez, qu'il
avait trompées en les induisant à se jeter sur Girone, réduites à le
suivre de loin, au lieu de pouvoir lui barrer le chemin, et camper sur
ses derrières à une distance qui rendait toute attaque impossible.
Elles n'étaient pas de force à se mesurer avec 17 ou 18 mille Français
habilement et énergiquement conduits.