visage froid et sévère. Il savait que don Thomas de Morla était ce
gouverneur d'Andalousie sous le commandement duquel avait été violée
la capitulation de Baylen. Il se promettait de lui adresser un langage
qui retentît dans l'Europe entière. Thomas de Morla, intimidé par la
présence de l'homme extraordinaire devant lequel il paraissait, et par
le courroux visible, quoique contenu, qui se révélait sur ses traits,
lui dit que tous les hommes sages dans Madrid étaient convaincus de la
nécessité de se rendre, mais qu'il fallait faire retirer les troupes
françaises, et laisser à la junte le temps de calmer le peuple et de
l'amener à déposer les armes.--«Vous employez en vain le nom du
peuple, lui répondit Napoléon d'une voix courroucée. Si vous ne pouvez
parvenir à le calmer, c'est parce que vous-même vous l'avez excité et
égaré par des mensonges. Rassemblez les curés, les chefs des couvents,
les alcades, les principaux propriétaires, et que d'ici à six heures
du matin la ville se rende, ou elle aura cessé d'exister. Je ne veux
ni ne dois retirer mes troupes. Vous avez massacré les malheureux
prisonniers français qui étaient tombés entre vos mains. Vous avez, il
y a peu de jours encore, laissé traîner et mettre à mort dans les rues
deux domestiques de l'ambassadeur de Russie, parce qu'ils étaient nés
Français. L'inhabileté et la lâcheté d'un général avaient mis en vos
mains des troupes qui avaient capitulé sur le champ de bataille de
Baylen, et la capitulation a été violée. Vous, monsieur de Morla,
quelle lettre avez-vous écrite à ce général? Il vous convenait bien de
parler de pillage, vous qui, entré en 1795 en Roussillon, avez enlevé
toutes les femmes, et les avez partagées comme un butin entre vos
soldats! Quel droit aviez-vous d'ailleurs de tenir un pareil langage?
La capitulation de Baylen vous l'interdisait. Voyez quelle a été la
conduite des Anglais, qui sont bien loin de se piquer d'être rigides
observateurs du droit des nations! Ils se sont plaints de la
convention de Cintra, mais ils l'ont exécutée. Violer les traités
militaires, c'est renoncer à toute civilisation, c'est se mettre sur
la même ligne que les Bédouins du désert. Comment donc osez-vous
demander une capitulation, vous qui avez violé celle de Baylen? Voilà
comme l'injustice et la mauvaise foi tournent toujours au préjudice de
ceux qui s'en sont rendus coupables. J'avais une flotte à Cadix, elle
était l'alliée de l'Espagne, et vous avez dirigé contre elle les
mortiers de la ville où vous commandiez. J'avais une armée espagnole
dans mes rangs, j'ai mieux aimé la voir passer sur les vaisseaux
anglais, et être obligé de la précipiter du haut des rochers
d'Espinosa, que de la désarmer. J'ai préféré avoir neuf mille ennemis
de plus à combattre, que de manquer à la bonne foi et à l'honneur.
Retournez à Madrid. Je vous donne jusqu'à demain, 6 heures du matin.
Revenez alors, si vous n'avez à me parler du peuple que pour
m'apprendre qu'il s'est soumis. Sinon, vous et vos troupes, vous serez
tous passés par les armes[26].»
[Note 26: Ces paroles sont textuellement celles de Napoléon,
consignées tout au long dans le _Moniteur_ de cette époque.]
[En marge: Reddition de Madrid.]
[En marge: Entrée des Français dans Madrid, le 4 décembre.]
[En marge: Désarmement général des habitants.]
[En marge: Napoléon n'entre point de sa personne à Madrid, et n'y
laisse point entrer son frère Joseph.]
Ces paroles redoutables et méritées firent frémir d'épouvante Thomas
de Morla. Revenu auprès de la junte, il ne put dissimuler son trouble,
et ce fut don Iriarte qui fut obligé de rendre compte pour lui de la
mission qu'ils avaient remplie en commun au quartier général français.
L'impossibilité de la résistance était si évidente que la junte
elle-même, quoique divisée, reconnut à la majorité qu'il fallait se
soumettre. Elle envoya de nouveau Thomas de Morla à Napoléon, pour lui
annoncer la reddition de Madrid sous quelques conditions
insignifiantes. Pendant cette nuit du 3 au 4, le marquis de Castellar
voulut avec ses troupes échapper à la clémence comme à la sévérité du
vainqueur. Suivi de ses soldats et de tout ce qu'il y avait de plus
compromis, il sortit par les portes de l'ouest et du sud, que les
Français n'occupaient point. Le lendemain, bien que le peuple furieux
poussât encore des cris de rage, les gens armés ayant reçu et accepté
l'invitation de ne plus résister, les portes de la ville furent
livrées au général Belliard. L'armée française s'empara des principaux
quartiers, et vint s'établir dans les grands bâtiments de Madrid,
particulièrement dans les couvents, aux frais desquels Napoléon exigea
qu'elle fût nourrie. Il ordonna qu'on procédât à un désarmement
général et immédiat. Ensuite, sans daigner entrer lui-même dans
Madrid, il alla se loger au milieu de sa garde à Chamartin, dans une
petite maison de campagne appartenant à la famille du duc de
l'Infantado. Il prescrivit à Joseph de passer le Guadarrama, et de
venir résider, non à Madrid, mais en dehors, à la maison royale du
Pardo, située à deux ou trois lieues. Son intention était de faire
trembler Madrid sous une occupation militaire prolongée, avant de lui
rendre le régime civil avec la nouvelle royauté. Sa conduite en cette
circonstance fut aussi habile qu'énergique.
[En marge: Moyens d'intimidation employés à l'égard des Espagnols.]
Il voulait, sans employer la cruauté, mais seulement l'intimidation,
placer la nation entre les bienfaits qu'il lui apportait et la crainte
de châtiments terribles contre ceux qui s'obstineraient dans la
rébellion. Il avait déjà ordonné la confiscation des biens des ducs de
l'Infantado, d'Ossuna, d'Altamira, de Medina-Celi, de Santa-Cruz, de
Hijar, du prince de Castel-Franco, de M. de Cevallos. Ces deux
derniers étaient punis pour avoir accepté du service sous Joseph, et
l'avoir ensuite abandonné. Napoléon était résolu à user d'une sévérité
toute particulière envers ceux qui passeraient d'un camp dans un
autre, et qui, à la résistance, en soi fort légitime, ajouteraient la
trahison, qui ne l'était pas. Le prince de Castel-Franco, le duc de
l'Infantado n'avaient été que faibles, M. de Cevallos avait agi comme
un traître. Aussi l'ordre était-il donné de l'arrêter partout où on le
trouverait. Mais celui-ci s'étant enfui, Napoléon fit saisir MM. de
Castel-Franco et de Santa-Cruz, qui n'avaient pas eu le temps de se
dérober. Il fit saisir également et déférer à une commission militaire
le duc de Saint-Simon, qui, étant Français d'origine, avait encouru la
peine de ceux qui servent contre leur patrie. Son projet n'était pas
de sévir, mais d'intimider, en envoyant temporairement dans une prison
d'État les hommes qu'il faisait arrêter et condamner. Il fit arrêter
aussi et conduire en France les présidents et procureurs royaux du
conseil de Castille. Il traita de même quelques-uns des meneurs
populaires qui avaient trempé dans l'assassinat des soldats français
et des personnages espagnols victimes des fureurs de la populace. En
même temps il ordonna de nouveau le désarmement le plus complet et le
plus général. Il exigea, comme nous l'avons dit, que les couvents
reçussent une partie de l'armée, et la nourrissent à leurs frais.
[En marge: Aux sévérités envers quelques individus, Napoléon ajoute
des mesures qui doivent être des bienfaits pour la nation entière.]
Tandis qu'il déployait ces rigueurs apparentes, il voulut frapper la
masse de la nation espagnole par l'idée des bienfaits qui devaient
découler de la domination française. En conséquence il décida par une
suite de décrets la suppression des lignes de douanes de province à
province, la destitution de tous les membres du conseil de Castille,
et le remplacement immédiat de ce conseil au moyen de l'organisation
de la cour de cassation, l'abolition du tribunal de l'inquisition, la
défense à tout individu de posséder plus d'une commanderie,
l'abrogation des droits féodaux, et la réduction au tiers des couvents
existant en Espagne.
Le désir de ménager le clergé et la noblesse l'avait d'abord porté à
hésiter sur l'opportunité de ces grandes mesures, quand il était
encore à Bayonne, occupé de préparer la Constitution espagnole. Mais
depuis l'insurrection générale, la difficulté étant devenue aussi
grave qu'on pouvait l'imaginer, il n'avait plus de ménagements à
garder avec telle ou telle classe, et il ne devait plus songer qu'à
conquérir par de sages institutions la partie saine et intelligente de
la nation, laissant au temps et à la force le soin de lui en ramener
le reste.
[En marge: Moyens employés par Napoléon pour faire désirer Joseph
avant de le rendre aux Espagnols.]
Ces décrets promulgués, il déclara aux diverses députations qui lui
furent présentées, qu'il n'avait pas, quant à lui, à entrer dans
Madrid, n'étant en Espagne qu'un général étranger, commandant une
armée auxiliaire de la nouvelle dynastie; que, quant au roi Joseph, il
ne le rendrait aux Espagnols que lorsqu'il les croirait dignes de le
posséder par un retour sincère vers lui; qu'il ne le replacerait pas
dans le palais des rois d'Espagne pour l'en voir expulsé une seconde
fois; que si les habitants de Madrid étaient résolus à s'attacher à ce
prince par l'appréciation plus éclairée de tout le bien que leur
promettait une royauté nouvelle, il le leur rendrait, mais après que
tous les chefs de famille, rassemblés dans les paroisses de Madrid,
lui auraient prêté sur les saints Évangiles serment de fidélité; que
sinon, il renoncerait à imposer aux Espagnols une royauté dont ils ne
voulaient pas; mais que, les ayant conquis, il userait à leur égard
des droits de la conquête, qu'il disposerait de leur pays comme il lui
conviendrait, et probablement le démembrerait, en prenant pour
lui-même ce qu'il croirait bon d'ajouter au territoire de la France.
[En marge: Napoléon commence à organiser une armée espagnole pour le
compte de Joseph.]
Il s'occupa en outre de former un commencement d'armée à son frère
Joseph. Il lui ordonna de réunir en un régiment de plusieurs
bataillons tous les Allemands, Napolitains et autres étrangers qui
servaient depuis long-temps en Espagne, et qui ne demandaient pas
mieux que de retrouver une solde. Ce régiment devait s'appeler
Royal-Étranger, et s'élever à environ 3,200 hommes. Il ordonna de
réunir les Suisses espagnols qui étaient restés fidèles, ou qui
étaient portés à revenir à Joseph, en un régiment qui s'appellerait
_Reding_, parce qu'il y avait un officier de ce nom qui s'était bien
conduit. On pouvait espérer que ce régiment serait de 4,800 hommes. Il
prescrivit de réunir sous le nom de Royal-Napoléon tous les soldats
espagnols qui avaient embrassé la cause de Joseph, au nombre présumé
de 4,800, et enfin, sous le nom de garde royale, les Français qui
après Baylen avaient pris du service sous Castaños pour échapper à la
captivité. On supposait que, joints à des conscrits tirés de Bayonne,
ils présenteraient un effectif de 3,200 hommes. C'était un premier
noyau de 16 mille soldats qui pourraient avoir de la valeur, si on les
payait bien, et si on s'occupait de leur organisation.
Après avoir pris ces mesures, Napoléon en attendit l'effet, persistant
à demeurer de sa personne à Chamartin, et à laisser Joseph dans la
maison de plaisance du Pardo, où celui-ci vivait séparé, et entouré de
toute l'étiquette royale, sans avoir à s'incliner devant la
souveraineté supérieure de l'empereur des Français. En attendant que
les Espagnols le comprissent, Napoléon continua à faire ses
dispositions militaires pour l'entière conquête de la Péninsule.
[En marge: Opérations militaires de Napoléon à la suite de
l'occupation de Madrid.]
[En marge: Le corps de Castaños, passé sous le commandement du duc de
l'Infantado, est définitivement rejeté sur Cuenca.]
Il avait amené à Madrid le corps du maréchal Victor, composé des
divisions Lapisse, Villatte et Ruffin, la garde impériale, et la plus
grande masse des dragons. Sur le bruit que le corps de Castaños se
retirait par Calatayud, Siguenza et Guadalaxara vers Madrid, il avait
envoyé au pont d'Alcala la division Ruffin avec une brigade de
dragons. Ce corps de Castaños, en effet, poursuivi à outrance par le
général Maurice-Mathieu à la tête des divisions Musnier et Lagrange et
des lanciers polonais, abordé vivement à Bubierca, où il avait essuyé
des pertes considérables, se repliait en désordre sur Guadalaxara, ne
comptant pas plus de 9 à 10 mille hommes, au lieu de 24 qu'il comptait
à Tudela. Il avait passé du commandement de Castaños, destitué par la
junte, au commandement du général de la Peña. Ballotté ainsi de chefs
en chefs, aigri par la défaite et la souffrance, il s'était révolté,
et avait pris définitivement pour général le duc de l'Infantado, sorti
secrètement, comme on l'a vu, de Madrid, afin d'amener des renforts
aux défenseurs de la capitale. L'entrée des Français à Madrid, et la
présence de la division Ruffin avec les dragons au pont d'Alcala, ne
laissaient pas d'autre ressource à cette ancienne armée du centre que
la retraite sur Cuenca. Elle ne courait risque d'y être inquiétée que
lorsque les Français prendraient la résolution de marcher sur Valence,
ce qui ne pouvait être immédiat.
[En marge: Les restes de l'armée d'Estrémadure sont rejetés au delà de
Talavera.]
[En marge: Massacre par ses soldats du brave don Benito San Juan.]
Napoléon voyant s'éloigner l'armée du centre aux trois quarts
dispersée, avait abandonné aux dragons le soin de ramasser les
traînards, et avait ramené à lui la division Ruffin, du corps de
Victor, destinant ce corps à marcher sur Aranjuez et Tolède, à la
poursuite de l'armée de l'Estrémadure. Il voulait, après avoir assuré
sa gauche en rejetant sur Cuenca l'ancienne armée de Castaños,
assurer sa droite en poussant au delà de Talavera les débris de
l'armée d'Estrémadure, qui avaient combattu à Burgos et à Somo-Sierra.
Il fit partir les divisions Ruffin et Villatte, précédées par la
cavalerie légère de Lasalle et les dragons de Lahoussaye, et conserva
dans Madrid la division Lapisse et la garde impériale. Lasalle courut
sur Aranjuez et Tolède, les dragons coururent sur l'Escurial pour
refouler les restes désordonnés de l'armée d'Estrémadure. Cette armée
était déjà en déroute en commençant sa retraite. Ce fut bien pis
encore lorsqu'elle sentit la pointe des sabres de nos cavaliers. Elle
ne présentait plus que des bandes confuses qui, à l'exemple de toutes
les troupes incapables de se battre, se vengèrent sur leurs chefs de
leur propre lâcheté. L'infortuné don Benito San Juan, qui n'avait
quitté que le dernier, et tout sanglant, le champ de bataille de
Somo-Sierra, fut leur première victime. Il avait, avec les fugitifs de
Somo-Sierra, rejoint à Ségovie ce qui subsistait encore du détachement
de Sepulveda et des troupes battues à Burgos par le maréchal Soult.
Ces divers rassemblements, après s'être un moment rapprochés de Madrid
par la route de Ségovie à l'Escurial, s'enfuirent sur Tolède en
apprenant la reddition de la capitale. La garnison de Madrid, sortie
avec le marquis de Castellar, se réunit à eux. Leur indiscipline
passait toute croyance. Ils pillaient, ravageaient, beaucoup plus que
les vainqueurs, ce pays qui était le leur, et qu'ils avaient mission
de défendre. Les chefs, saisis de honte et de douleur à un tel
spectacle, voulurent mettre quelque ordre dans cette retraite, et
épargner aux habitants les horribles traitements auxquels ils étaient
exposés. Mais les misérables qu'on cherchait à contenir se mirent à
accuser leurs officiers de les avoir trahis. Le brave don Benito San
Juan, le plus sévère, parce qu'il était le plus brave, devint l'objet
de leur fureur. Ayant voulu à Talavera les réprimer, il fut assailli
dans une modeste cellule qui lui servait de logement, traîné sur la
voie publique, pendu à un arbre, où, durant plusieurs heures, ces
monstres, qui ne l'avaient pas suivi au combat, le criblèrent de leurs
balles. Tels étaient les hommes auxquels l'Espagne, dans son
aveuglement patriotique, confiait sa défense contre une royauté qui
avait à ses yeux le tort d'être étrangère.
Le général Lasalle, toujours au galop à la tête de ses escadrons,
arrivé bientôt à Talavera, rejeta jusqu'au pont d'Almaraz sur le Tage
ces bandes indisciplinées. Ce pont, autour duquel les Espagnols
avaient élevé quelques ouvrages, ne pouvait être emporté que par de
l'infanterie. Le général Lasalle s'y arrêta, en attendant que les
ordres de l'Empereur prescrivissent de nouvelles opérations dans le
midi de la Péninsule.
[En marge: Embarras de l'armée anglaise depuis l'entrée de Napoléon
dans Madrid.]
Tandis que les armées espagnoles étaient refoulées de la sorte, celle
de Palafox sur Saragosse, celle de Castaños sur Cuenca, celle
d'Estrémadure sur Almaraz, celle de Blake sur Léon et les Asturies, et
que nous étions ainsi en quelques jours redevenus maîtres d'une moitié
de l'Espagne, les Anglais, auxquels on avait promis qu'ils ne
viendraient que pour recueillir des trophées, et compléter tout au
plus une victoire assurée, se trouvaient dans le plus cruel embarras,
car ils n'avaient pu réussir jusqu'ici à rassembler leurs divers
détachements en un seul corps d'armée. L'unique progrès qu'ils eussent
fait sous ce rapport, c'était de réunir à l'infanterie, amenée par
Ciudad-Rodrigo et Salamanque, l'artillerie et la cavalerie venues par
Badajoz et Talavera, sous la conduite du général Hope. Celui-ci avait
même un moment failli tomber au milieu des escadrons de Lasalle,
s'était dérobé par une marche habile dans les montagnes, et avait
enfin, par Avila, rejoint son général en chef vers Salamanque. Après
cette jonction le général Moore comptait environ 19 mille hommes. Mais
il lui restait une dernière jonction à opérer: c'était celle de David
Baird, arrivé par la Corogne à Astorga, avec environ 11,000 hommes.
Plus que jamais le général anglais songeait à se retirer, car ce
n'était pas avec 30,000 hommes qu'il pouvait tenir tête aux Français,
les armées espagnoles étant partout anéanties. Le désir de se
soustraire au danger, et de rallier sir David Baird, lui avait inspiré
la salutaire pensée d'abandonner la ligne de retraite du Portugal pour
adopter celle de la Galice, ce qui lui procurait le double avantage
d'augmenter sa force d'un tiers, et de se rapprocher d'un bon port
d'embarquement. Il inclinait donc à marcher par Toro sur Benavente, en
ordonnant à David Baird d'y marcher par Astorga. (Voir la carte nº
43.) Il se donnait de plus, en agissant ainsi, l'apparence de menacer
les communications des Français, puisqu'il n'avait qu'un pas à faire
pour être à Valladolid, même à Burgos, tandis qu'en réalité il était
sur la route de la Corogne, c'est-à-dire de la mer, son refuge le
plus sûr. Grâce à ce mouvement, il assurait sa retraite, il semblait
en même temps faire quelque chose pour la cause espagnole, et se
ménageait une réponse aux instances de M. Frère, qui, devenu le séide
du gouvernement insurrectionnel, reprochait sans cesse à l'armée
anglaise de ne point agir. Le malheureux John Moore, qui était sage et
brave, qui avait l'habitude de la guerre méthodique, auquel on avait
promis un accueil enthousiaste, des ressources de tout genre, des
victoires faciles, et qui trouvait les Espagnols abattus, fuyant en
tous sens, pouvant à peine se nourrir eux-mêmes, était dans un état de
surprise, de mécontentement, de dégoût, impossible à décrire, et ne
voyait de sûreté qu'à battre en retraite par la route la plus courte.
Du reste, il ne dissimulait à son gouvernement aucune de ces fâcheuses
vérités.
[En marge: Napoléon s'occupe enfin des Anglais, et amène à Madrid les
forces nécessaires pour opérer contre eux.]
Napoléon dans le commencement ne s'était pas occupé des Anglais,
quoiqu'il sût bien qu'il en venait un certain nombre de Lisbonne et de
la Corogne, parce qu'il voulait d'abord anéantir les armées
espagnoles, parce qu'il voulait ensuite laisser l'armée britannique
s'enfoncer dans l'intérieur de la Péninsule, pour être plus assuré de
l'envelopper et de la prendre. Cependant, quelque bien conçue que fût
cette pensée, s'il avait pu connaître à quel point l'armée anglaise
était dispersée et décontenancée, il aurait mieux fait encore de
fondre sur elle, et de détruire Moore à Salamanque, Hope dans les
montagnes d'Avila. Mais on ne sait pas tout à la guerre, on ne sait
que ce qu'on devine d'après certains indices, et Napoléon en avait
trop peu ici pour conjecturer avec exactitude la situation des
Anglais; ce qui n'avait rien d'étonnant, puisque Moore, au milieu d'un
peuple ami, ignorait complétement lui-même les mouvements de l'armée
française. Napoléon toutefois, ayant appris, par les courses de sa
cavalerie sur Talavera, que les Anglais étaient entre Talavera, Avila,
Salamanque, et que du Tage ils s'élevaient à la hauteur du Duero,
sentit que le moment était venu d'agir contre eux, et il disposa tout
pour réunir les forces nécessaires à leur complète destruction.
[En marge: Le maréchal Lefebvre porté de Valladolid à Talavera.]
Il ordonna au maréchal Lefebvre de se porter de Valladolid sur
Ségovie, et de descendre de Ségovie sur l'Escurial, ce qui le plaçait
presque à Madrid. Son intention était de lui faire prendre la position
de l'Escurial, Tolède et Talavera, afin de ramener à Madrid le corps
du maréchal Victor. Le maréchal Lefebvre venait enfin de recevoir la
division polonaise, restée jusque-là en arrière, et les Hollandais
laissés quelque temps sur le rivage de la Biscaye. Avec les dragons
Milhaud et la cavalerie de Lasalle, il allait former la droite de
l'armée sur Talavera. Il comptait alors environ 15 mille hommes.
[En marge: Le maréchal Ney amené à Madrid.]
Napoléon, en se préparant à aborder l'armée anglaise, dont il
connaissait la solidité, voulait avoir sous la main l'un de ses
meilleurs corps, conduit par l'un de ses lieutenants les plus
énergiques. Ce corps, c'était le 6e; ce chef, c'était le maréchal Ney.
Il avait reproché au maréchal Ney la lenteur de sa marche sur Soria,
et tenait à le dédommager de ce reproche en lui donnant les Anglais à
battre. Il l'avait déjà rappelé de Saragosse sur Madrid, et lui avait
confié la mission de pousser, chemin faisant, Castaños l'épée dans
les reins. Il lui prescrivit de hâter sa marche, afin qu'il pût se
reposer un instant à Madrid, avant de se reporter à droite sur le Tage
ou le Duero.
[En marge: Le 5e corps envoyé devant Saragosse.]
Napoléon allait donc réunir à Madrid même les corps de Victor,
Lefebvre, Ney, la garde impériale, une masse de cavalerie
considérable; ce qui le mettrait bientôt en mesure de frapper un coup
décisif. L'appel du maréchal Ney avec le 6e corps tout entier, y
compris la division Lagrange, qui avait été jointe passagèrement au
maréchal Moncey pour la journée de Tudela, réduisait ce dernier à
l'impossibilité de continuer le siége de Saragosse, car il n'avait
plus assez de forces pour tenir la campagne en attaquant la ville.
Napoléon donna l'ordre au maréchal Mortier de se détourner avec le 5e
corps, et d'aller prendre position sur l'Èbre, afin de couvrir le
siège de Saragosse, en laissant toutefois au maréchal Moncey le soin
exclusif des attaques.
[En marge: Les troupes du général Junot dirigées sur Burgos.]
[En marge: Le maréchal Soult définitivement ramené vers la
Vieille-Castille.]