D'abord il prescrivit au maréchal Ney, qu'il voulait avoir sous sa

main pour l'employer dans les occasions difficiles, notamment contre

les Anglais, d'abandonner l'investissement de Saragosse, de marcher

sur Madrid par la même route que Castaños, et de poursuivre celui-ci à

outrance jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un seul homme. Il

enjoignit au général Maurice-Mathieu, qui était à la poursuite de

Castaños avec une partie des troupes du maréchal Moncey, de s'arrêter,

de rendre au maréchal Moncey les troupes qui lui appartenaient, pour

que ce dernier pût reprendre avec toutes ses divisions les travaux du

siége de Saragosse. Il pressa de nouveau le général Saint-Cyr, chargé

de la guerre de Catalogne, d'accélérer les opérations qui devaient le

conduire à Barcelone, et amener le déblocus de cette grande cité. Ces

dispositions prises à sa gauche, Napoléon envoya sur sa droite les

instructions suivantes.

Le maréchal Lefebvre, posté à Carrion pour lier le centre de l'armée

française avec le maréchal Soult, auquel avait été confié le soin de

soumettre les Asturies, dut suivre le mouvement général sur Madrid, et

se porter avec les dragons de Milhaud sur Valladolid et Ségovie, afin

de couvrir la droite du quartier général. Le général Junot, dont la

première division approchait, dut hâter sa marche pour venir remplacer

le maréchal Lefebvre sur le revers méridional des montagnes des

Asturies, où le maréchal Soult allait reparaître bientôt, après avoir

soumis les Asturies elles-mêmes. Ces deux corps, dont l'un sous le

maréchal Bessières avait autrefois conquis la Vieille-Castille, dont

l'autre sous Junot avait autrefois conquis le Portugal, devaient,

réunis sous le maréchal Soult, avoir affaire aux Anglais d'abord en

Vieille-Castille, puis en Portugal, selon les opérations qu'on serait

amené à diriger contre ceux-ci. Enfin, la tête du 5e corps, parti

d'Allemagne le dernier, commençant à se montrer à Bayonne, Napoléon

ordonna à son chef, le maréchal Mortier, de venir prendre à Burgos la

place qui allait se trouver vacante par la translation du quartier

général à Madrid.

Tout étant ainsi réglé sur ses ailes et ses derrières, Napoléon marcha

droit sur Madrid. Il n'avait avec lui que le corps du maréchal Victor,

la garde impériale, et une partie de la réserve de cavalerie,

c'est-à-dire beaucoup moins de quarante mille hommes. C'était plus

qu'il ne lui en fallait, devant l'ennemi qu'il avait à vaincre, pour

s'ouvrir la capitale des Espagnes.

Ayant d'abord porté le maréchal Victor à gauche de la route de Madrid

afin d'appuyer les derrières du maréchal Ney, il le ramena par Ayllon

et Riaza sur cette route, au point même où elle commence à s'élever,

pour franchir le Guadarrama. Déjà il avait envoyé Lasalle, avec la

cavalerie légère, jusqu'au pied du Guadarrama. Il y envoya de plus les

dragons de Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Enfin, il y achemina la

garde, dont les fusiliers sous le général Savary, qui avait pris

l'habitude de les commander en Pologne, s'avancèrent jusqu'à

Bocequillas, pour observer les restes du corps du marquis de Belveder

réfugiés entre Sepulveda et Ségovie. Dès le 23, il était parti

lui-même de Burgos pour Aranda.

[En marge: Mesures prises par la junte d'Aranjuez pour couvrir la

capitale.]

[En marge: Précautions prises par les Espagnols pour rendre

inexpugnable le col de Somo-Sierra.]

Après la déroute de Burgos, la capitale se trouvait découverte; mais

la junte d'Aranjuez ne se figurant pas encore, dans sa présomptueuse

ignorance, que Napoléon pût y marcher prochainement, s'était contentée

d'expédier aux gorges du Guadarrama ce qui restait de forces

disponibles à Madrid. On avait donc réuni au sommet du Guadarrama,

vers le col resserré qui donne passage de l'un à l'autre versant, les

débris de l'armée de l'Estrémadure, et ce qui était demeuré à Madrid

des divisions d'Andalousie. C'était une force d'environ 12 à 13 mille

hommes, placée sous les ordres d'un habile et vaillant officier,

appelé don Benito San-Juan. Celui-ci avait établi au delà du

Guadarrama, au pied même du versant qu'il nous fallait aborder, et un

peu à notre droite, dans la petite ville de Sepulveda, une

avant-garde de trois mille hommes. Il avait ensuite distribué les neuf

mille autres au col de Somo-Sierra, dans le fond de la gorge que nous

avions à franchir. Une partie de son monde, postée à droite et à

gauche de la route qui s'élevait en formant de nombreuses sinuosités,

devait arrêter nos soldats par un double feu de mousqueterie. Les

autres barraient la chaussée elle-même vers le passage le plus

difficile du col, avec 16 pièces de canon en batterie. L'obstacle

pouvait être considéré comme l'un des plus sérieux qu'on fût exposé à

rencontrer à la guerre. Les Espagnols s'imaginaient être invincibles

dans la position de Somo-Sierra, et la junte elle-même comptait assez

sur la résistance qu'on y avait préparée pour ne pas quitter Aranjuez.

Elle espérait d'ailleurs que Castaños, qu'elle s'obstinait à ne pas

croire détruit, aurait le temps de venir par la route de Guadalaxara

se placer derrière le Guadarrama, entre Somo-Sierra et Madrid, et que

les Anglais, opérant un mouvement correspondant à celui de Castaños,

s'empresseraient, les uns par Avila, les autres par Talavera, de

couvrir la capitale des Espagnes. On vient de voir ce qu'il y avait de

fondé dans de pareilles espérances.

Les ordres donnés le 26 pour la marche sur Madrid étant complétement

exécutés le 29, Napoléon se rendit lui-même le 29 au pied du

Guadarrama, et établit son quartier général à Bocequillas. Le général

Savary avait poussé une reconnaissance sur Sepulveda, non pour

disperser le corps qui s'y trouvait, mais pour connaître sa force et

son intention. Après avoir fait quelques prisonniers, il s'était

retiré, n'ayant pas ordre de s'avancer plus loin. Les Espagnols,

surpris de conserver le terrain, avaient envoyé à Madrid la nouvelle

d'un avantage considérable remporté sur la garde impériale.

[En marge: Napoléon, arrivé au pied du Guadarrama, fait lui-même une

reconnaissance de la position de Somo-Sierra.]

Napoléon, arrivé le 29 à midi à Bocequillas, monta à cheval, s'engagea

dans la gorge de Somo-Sierra, la reconnut de ses propres yeux, et

arrêta toutes ses dispositions pour le lendemain matin. Il prescrivit

à la division Lapisse de se porter à la droite de la chaussée, pour

enlever à la pointe du jour le poste de Sepulveda, et à la division

Ruffin de partir au même instant pour gravir les rampes du Guadarrama,

jusqu'au col même de Somo-Sierra. Le 9e léger devait suivre de hauteur

en hauteur la berge droite, le 24e de ligne la berge gauche, de

manière à faire tomber les défenses établies sur les deux flancs de la

route. Le 96e devait marcher en colonne sur la route même. Puis devait

venir la cavalerie de la garde, et Napoléon avec son état-major. Les

fusiliers de la garde étaient chargés d'appuyer ce mouvement.

[Illustration: Les Lanciers Polonais au Combat de Somo-Sierra.]

À cette époque de la saison, le temps devenu superbe ne donnait

cependant du soleil que vers le milieu de la journée. De six heures à

neuf heures du matin un épais brouillard couvrait le pays, surtout

dans sa partie montagneuse; puis après cette heure un soleil

étincelant procurait à l'armée de vraies journées de printemps.

Napoléon, faisant attaquer Sepulveda à six heures du matin, comptait

s'être rendu maître de cette position accessoire à neuf heures, moment

où la colonne qui marchait vers Somo-Sierra serait parvenue au sommet

du col. On devait donc, grâce au brouillard, y arriver sans être

vu, et commencer le feu sur la montagne quand il aurait fini au pied.

Le lendemain 30, la colonne envoyée contre Sepulveda eut à peine le

temps de s'y montrer. Les trois mille hommes préposés à sa défense

s'enfuirent en désordre, et coururent vers Ségovie se joindre aux

autres fuyards du marquis de Belveder.

[En marge: Combat de Somo-Sierra.]

La colonne qui gravissait les pentes de Somo-Sierra arriva, sans être

aperçue, très-près du point que l'ennemi occupait en force. Le

brouillard se dissipant tout à coup, les Espagnols ne furent pas peu

surpris de se voir attaquer sur les hauteurs de droite et de gauche,

par le 9e léger et le 24e de ligne. Délogés de poste en poste, ils

défendirent assez mal l'une et l'autre berge. Mais le gros du

rassemblement se trouvait sur la route même, derrière seize pièces

d'artillerie, et faisait un feu meurtrier sur la colonne qui suivait

la chaussée. Napoléon, voulant apprendre à ses soldats qu'il fallait

avec les Espagnols ne pas regarder au danger, et leur passer sur le

corps quand on les rencontrait, ordonna à la cavalerie de la garde

d'enlever au galop tout ce qu'il y avait devant elle. Un brillant

officier de cavalerie, le général Montbrun, s'avança à la tête des

chevaux-légers polonais, jeune troupe d'élite, que Napoléon avait

formée à Varsovie, pour qu'il y eût de toutes les nations et de tous

les costumes dans sa garde. Le général Montbrun, avec ces valeureux

jeunes gens, se précipita au galop sur les seize pièces de canon des

Espagnols, bravant un horrible feu de mousqueterie et de mitraille.

Les chevaux-légers essuyèrent une décharge qui les mit en désordre en

abattant trente ou quarante cavaliers dans le rang. Mais bientôt

ralliés, et passant par-dessus leurs blessés, ils retournèrent à la

charge, arrivèrent jusqu'aux pièces, sabrèrent les canonniers, et

prirent les seize bouches à feu. Le reste de la cavalerie s'élança à

la poursuite des Espagnols au delà du col, et descendit avec eux sur

le revers du Guadarrama. Le brave San-Juan, atteint de plusieurs

blessures, et tout couvert de sang, voulut en vain retenir ses

soldats. Ce fut, comme à Espinosa, comme à Tudela, une affreuse

déroute. Les drapeaux, l'artillerie, deux cents caissons de munitions,

presque tous les officiers restèrent dans nos mains. Les soldats se

dispersèrent à droite et à gauche dans les montagnes, et gagnèrent

surtout à droite pour se réfugier à Ségovie.

[En marge: Résultat du combat de Somo-Sierra.]

Le soir, toute la cavalerie était à Buytrago, avec le quartier

général. Ce furent les Français qui apprirent aux Espagnols le

désastre de ce qu'on appelait l'armée de Somo-Sierra. Napoléon fut

enchanté d'avoir prouvé à ses généraux ce qu'étaient les insurgés

espagnols, ce qu'étaient ses soldats, le cas qu'il fallait faire des

uns et des autres, et d'avoir franchi un obstacle qu'on avait paru

croire très-redoutable. Les Polonais avaient eu une cinquantaine

d'hommes tués ou blessés sur les pièces. Napoléon les combla de

récompenses, et comprit dans la distribution de ses faveurs M.

Philippe de Ségur, qui avait reçu plusieurs coups de feu dans cette

charge. Il le destina à porter au Corps législatif les drapeaux pris à

Burgos et à Somo-Sierra.

Napoléon se hâta de répandre sa cavalerie de Buytrago jusqu'aux

portes de Madrid, et de s'y porter de sa personne, pour essayer

d'enlever cette grande capitale par un mélange de persuasion et de

force, désirant lui épargner les horreurs d'une prise d'assaut.

Heureusement elle n'était pas en mesure de se défendre; et d'ailleurs

le tumulte qui y régnait aurait rendu la défense impossible, quand

même elle aurait eu des murailles capables de résister au formidable

ennemi qui la menaçait.

[En marge: Déc. 1808.]

[En marge: À la nouvelle du combat de Somo-Sierra, la junte centrale

quitte Aranjuez pour Badajoz.]

[En marge: Moyens employés pour disputer Madrid aux Français.]

[En marge: Madrid, tombé au pouvoir de la populace, est livré aux plus

affreux désordres.]

[En marge: Massacre du marquis de Péralès.]

[En marge: Quelques travaux de défense aux portes de Madrid.]

À la nouvelle de la prise de Somo-Sierra, la folle présomption des

Espagnols s'était subitement évanouie, et la junte s'était hâtée de

quitter Aranjuez pour Badajoz. En s'éloignant elle avait annoncé la

résolution d'aller préparer dans le midi de la Péninsule des moyens de

résistance, dont Baylen, disait-elle, révélait assez la puissance.

Mais il n'en avait pas moins été résolu de disputer Madrid au

conquérant de l'Occident. La partie violente et anarchique de la

population le voulait ainsi, et parlait d'égorger quiconque

proposerait de capituler. Thomas de Morla et le marquis de Castellar

avaient été chargés de la défense, de concert avec une junte réunie à

l'hôtel des postes, dans laquelle siégeaient des gens de toute sorte.

Il restait à Madrid trois à quatre mille hommes de troupes de ligne,

de fort médiocre qualité; mais il s'était joint à cette garnison un

peuple frénétique, tant de la ville que de la campagne, lequel avait

exigé et obtenu des armes, inutiles dans ses mains pour le salut de la

capitale, et redoutables seulement aux honnêtes gens. Quelques

furieux, ayant cru remarquer dans les cartouches qu'on leur avait

distribuées une poussière noirâtre qu'ils disaient être du sable et

non de la poudre, s'en étaient pris au marquis de Péralès, corrégidor

de Madrid, personnage long-temps favori de la multitude, parce que,

dans ses goûts licencieux, il s'était publiquement attaché à

rechercher les plus belles femmes du peuple. L'une d'elles, délaissée

par lui, l'ayant accusé d'avoir préparé ces munitions frauduleuses, et

d'être complice d'une trahison ourdie contre la sûreté de Madrid, la

troupe des égorgeurs s'empara de ce malheureux, et le massacra comme

elle en avait déjà massacré tant d'autres depuis la fatale révolution

d'Aranjuez, et puis elle traîna son corps dans les rues. Après s'être

donné cette satisfaction à eux-mêmes, les barbares dominateurs de

Madrid exécutèrent à la hâte quelques préparatifs de défense, sous la

direction des gens du métier. Madrid n'est point fortifié; il est

comme Paris l'était il y a quelques années, avant les immenses travaux

qui l'ont rendu invincible, entouré d'un simple mur qui n'est ni

bastionné ni terrassé. On crénela ce mur, on en barricada les portes,

et on y plaça du canon. On prit ce soin particulièrement pour les

portes d'Alcala et d'Atocha, qui aboutissent vers la grande route par

laquelle devaient se présenter les Français. En arrière des portes, on

pratiqua des coupures, on éleva des barricades dans les rues

correspondantes, pour que, la première résistance vaincue, il en

restât une autre en arrière.

Vis-à-vis des portes d'Alcala et d'Atocha, s'élèvent sur un terrain

dominant, en face de Madrid, le château et le parc du Buen-Retiro,

séparés de Madrid par la fameuse promenade du Prado. On crénela le

mur d'enceinte du Retiro, on y fit quelques levées de terre, on y

traîna du canon, on y logea en guise de garnison une multitude

fanatique, capable de le ravager, mais bien peu de le défendre. Les

femmes, joignant leurs efforts à ceux des hommes, se mirent à dépaver

les rues, et à monter les pavés sur le toit des maisons, pour en

accabler les assaillants. On sonna les cloches jour et nuit, afin de

tenir la population en haleine. Le duc de l'Infantado avait été

secrètement envoyé hors de Madrid, pour aller chercher l'armée de

Castaños, et l'amener sous Madrid.

[En marge: L'armée française paraît le 2 décembre aux portes de

Madrid.]

[En marge: Napoléon fait sommer la ville.]

Toute cette agitation n'était pas un moyen de résistance bien sérieux

à opposer à Napoléon. Il arriva le 2 décembre au matin sous les murs

de Madrid, à la tête de la cavalerie de la garde, des dragons de

Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Ce jour était l'anniversaire du

couronnement, celui aussi de la bataille d'Austerlitz, et, pour

Napoléon comme pour ses soldats, une sorte de superstition s'attachait

à cette date mémorable. Le temps était d'une sérénité parfaite. Cette

belle cavalerie, en apercevant son glorieux chef, poussa des

acclamations unanimes, qui allèrent se mêler aux cris de rage que

proféraient les Espagnols en nous voyant. Le maréchal Bessières, duc

d'Istrie, commandait la cavalerie impériale. L'empereur, après avoir

considéré un instant la capitale des Espagnes, ordonna à Bessières de

dépêcher un officier de son état-major pour la sommer d'ouvrir ses

portes. Ce jeune officier eut la plus grande peine à pénétrer. Un

boucher de l'Estrémadure, préposé à la garde de l'une des portes,

prétendait qu'il ne fallait pas moins que le duc d'Istrie lui-même

pour remplir une telle mission. Le général Montbrun qui était présent,

ayant voulu repousser cette ridicule prétention, fut obligé de tirer

son sabre pour se défendre. L'officier parlementaire, admis dans

l'intérieur de la ville, se vit assailli par le peuple, et allait être

massacré, lorsque la troupe de ligne, sentant son honneur intéressé à

faire respecter les lois de la guerre, lui sauva la vie en l'arrachant

aux mains des assassins. La junte chargea un général espagnol de

porter sa réponse négative. Mais les chefs de la populace exigèrent

que trente hommes du peuple escortassent ce général pour le

surveiller, encore plus que pour le protéger, car cette multitude

furieuse apercevait des trahisons partout. L'envoyé espagnol, ainsi

entouré, parut devant l'état-major impérial, et il fut aisé de

deviner, par son attitude embarrassée, sous quelle tyrannie lui et les

honnêtes gens de Madrid étaient placés en ce moment. Sur l'observation

réitérée que la ville de Madrid ne pourrait pas tenir contre l'armée

française, qu'on ne ferait en résistant qu'exposer à être égorgée, à

la suite d'un assaut, une population de femmes, d'enfants, de

vieillards, le malheureux se taisait en baissant les yeux, car il

n'osait, devant les témoins qui l'observaient, laisser percer les

sentiments dont il était plein. On le renvoya avec sa triste escorte,

en lui déclarant que le feu allait commencer.

[En marge: Sur le refus de la junte de rendre Madrid, Napoléon fait

préparer une première attaque.]

Napoléon n'avait encore avec lui que sa cavalerie, et il attendait son

infanterie vers la fin du jour. Il fit lui-même à cheval une

reconnaissance autour de Madrid, et prépara un plan d'attaque qui pût

se diviser en plusieurs actes successifs, de manière à sommer la

place entre chacun d'eux, et à la réduire par l'intimidation plutôt

que par l'emploi des redoutables moyens de la guerre.

Vers la fin du jour, les divisions Villatte et Lapisse, du corps du

maréchal Victor, étant arrivées, il fit ses dispositions pour enlever

le Buen-Retiro, qui domine Madrid à l'est, et les portes de los Pozos,

de Fuencarral, del Duque, qui le dominent au nord. Le clair de lune

était superbe. Dans la soirée, on prit position. Le général Senarmont

prépara l'artillerie afin de battre les murs du Buen-Retiro, et tout

fut disposé pour un premier acte de vigueur. Préalablement, le général

Maison, chargé des portes de los Pozos, de Fuencarral et del Duque,

enleva toutes les constructions extérieures sous un feu violent et des

mieux ajustés. Mais, parvenu près des portes, il s'y arrêta, attendant

le signal des attaques.

[En marge: Attaque sur le Buen-Retiro et les portes d'Alcala et

D'Atocha.]

Napoléon, avant de commencer, dépêcha encore un officier, celui-ci

espagnol et pris à Somo-Sierra. Cet officier était porteur d'une

lettre de Berthier, à la fois menaçante et douce, pour le marquis de

Castellar, commandant de Madrid. La réponse ne tarda pas à venir: elle

était négative, et consistait à dire qu'il fallait, avant de se

résoudre, avoir le temps de consulter les autorités et le peuple.

Napoléon alors, à la pointe du jour, se plaça de sa personne sur les

hauteurs, ayant le Buen-Retiro à gauche, les portes de los Pozos, de

Fuencarral, del Duque à droite, et ordonna lui-même l'attaque. Une

batterie espagnole bien dirigée ayant couvert de boulets le point où

il se trouvait, il fut obligé de s'éloigner un peu. Ce n'était pas en

effet sous de tels boulets qu'un tel homme devait tomber. Dès que le

brouillard matinal eut fait place au soleil étincelant qui, depuis

quelque temps, ne cessait de briller, le général Villatte, chargé

d'agir à la gauche, s'avança avec sa division sur le Buen-Retiro. Le

général Senarmont ayant renversé à coups de canon les murs de ce beau

parc, l'infanterie y entra à la baïonnette, et en eut bientôt délogé

quatre mille hommes, bourgeois et gens du peuple, qui avaient eu la

prétention de le défendre. La résistance fut presque nulle, et nos

colonnes, traversant le Buen-Retiro sans difficulté, débouchèrent

immédiatement sur le Prado. Cette superbe promenade s'étend de la

porte d'Atocha à celle d'Alcala, et les prend en quelque sorte à

revers. Nos troupes s'emparèrent de ces portes et de l'artillerie dont

on les avait armées. Puis des compagnies d'élite s'élancèrent sur les

premières barricades des rues d'Atocha, de San-Jeronimo, d'Alcala, et

les enlevèrent malgré une fusillade des plus vives. Il fallut emporter

d'assaut plusieurs palais situés dans ces rues, et passer par les

armes les défenseurs qui les occupaient.

[En marge: Attaque par le général Maison des portes de Fuencarral, del

Duque et de San-Bernardino.]

[En marge: Nouvelle sommation adressée à la junte de défense.]

À droite, le général Maison, qui avait dû rester toute la nuit sous un

feu meurtrier pour conserver des maisons des faubourgs, attaqua les

portes de Fuencarral, del Duque, et de San-Bernardino, afin de

pénétrer jusqu'à un vaste bâtiment qui servait de quartier aux gardes

du corps, et dont les murs, solides comme ceux d'une forteresse,

étaient capables de résister au canon. Il réussit à s'introduire dans

l'intérieur de la ville, et à entourer de toutes parts le bâtiment

des gardes du corps, en essuyant un feu épouvantable. L'artillerie de

campagne n'ayant pu faire brèche dans les murs, le général Maison

s'avança à la tête d'un détachement de sapeurs pour enfoncer les

portes à coups de hache. Mais les matériaux amassés derrière ces

portes rendaient impossible de les forcer. Alors le général fit

diriger de toutes les maisons voisines une violente fusillade sur ce

bâtiment. Il était depuis vingt et une heures au feu, lorsqu'il fut

atteint d'une balle qui lui fracassa le pied. Déjà deux cents hommes,

morts ou blessés, avaient été abattus devant ce redoutable bâtiment,

quand l'empereur ordonna de s'arrêter avant de livrer un assaut

général. Il était maître des portes de Fuencarral, del Duque, de

San-Jeronimo, attaquées par le général Maison, de celles d'Alcala,

d'Atocha, attaquées par le général Villatte, et son artillerie, des

hauteurs du Buen-Retiro, suffisait pour réduire bientôt cette

malheureuse cité. Cependant, à 11 heures du matin, il suspendit

l'action, et envoya une nouvelle sommation à la junte de défense,

annonçant que tout était prêt pour foudroyer la ville si elle

résistait plus long-temps, mais que, prêt à donner un exemple terrible

aux villes d'Espagne qui voudraient lui fermer leurs portes, il aimait

mieux cependant devoir la reddition de Madrid à la raison et à

l'humanité de ceux qui s'en étaient faits les dominateurs.

[En marge: Réponse plus favorable de la junte à cette dernière

sommation.]

La prise du Buen-Retiro et des portes de l'est et du nord avait déjà

produit une vive sensation sur les défenseurs de Madrid. Pas un homme

raisonnable ne doutait des conséquences d'une prise d'assaut. La

populace elle-même avait éprouvé aux portes d'Atocha et d'Alcala ce

qu'on gagnait à tirer du haut des maisons sur les Français, et la

violence des esprits commençait à s'apaiser un peu. La junte de

défense en profita pour envoyer Thomas de Morla et don Bernardo

Iriarte au quartier général.

[En marge: Accueil que fait Napoléon à Thomas de Morla, envoyé auprès

de lui par la junte de défense.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 33 / 43 段