à suivre, Palafox voulant agir offensivement en Navarre, Castaños au
contraire ne voulant pas franchir l'Èbre, et allant jusqu'à dire qu'il
vaudrait mieux rétrograder et s'enfoncer en Espagne, pour éviter les
affaires générales avec les Français. Ils avaient été surpris dans cet
état de controverse par le mouvement de Lannes, et forcés d'accepter
la bataille par le cri de la populace espagnole, qui les appelait des
traîtres. Les choses en étaient même à ce point que les Aragonais,
sous O'Neil, n'avaient pas encore repassé l'Èbre à Tudela le 23 au
matin, et qu'entre l'aile droite, formée par ceux-ci, et l'extrémité
de l'aile gauche, formée par les Andalous, il y avait près de trois
lieues de distance. Castaños se hâta de ranger les uns et les autres
en bataille sur les hauteurs qui s'élèvent en avant de Tudela, et qui
vont en s'abaissant jusqu'aux environs de Cascante, au milieu de
vastes plaines d'oliviers.
[En marge: Terrain en avant de Tudela, sur lequel les Espagnols
avaient pris position.]
Lannes, parvenu en face de cette position, aperçut à sa gauche, sur
les hauteurs qui précèdent Tudela et près de l'Èbre, une forte masse
d'Espagnols. C'étaient justement les Aragonais achevant leur passage,
et couverts par une nombreuse artillerie. Au centre, il découvrit sur
des hauteurs un peu moindres, et protégée par un bois d'oliviers, une
autre masse: c'était celle des Valenciens, des Murciens et des
Castillans. Plus loin, à droite, mais à une très-grande distance, vers
Cascante, on distinguait dans la plaine un troisième rassemblement:
c'étaient les divisions d'Andalousie sous la Peña et Grimarest, qui
n'étaient pas encore arrivées en ligne. Le total pouvait s'élever à
40,000 hommes.
[En marge: Dispositions d'attaque ordonnées par Lannes.]
Sur-le-champ, Lannes résolut d'enlever les hauteurs à gauche, puis,
quand il serait près d'y réussir, d'enfoncer le centre de l'ennemi, de
se rabattre ensuite à droite sur la portion de l'armée espagnole qu'on
apercevait vers Cascante, et contre laquelle il se proposait de
diriger son arrière-garde, formée par la division Lagrange, qui était
restée assez loin en arrière.
Il porta aussitôt la division Maurice-Mathieu, l'une des mieux
composées et des mieux commandées, sur les hauteurs de gauche qui
s'appuyaient à l'Èbre, et garda en réserve les divisions Musnier,
Grandjean et Morlot, pour agir contre le centre lorsqu'il en serait
temps. La cavalerie était déployée dans la plaine, une partie faisant
face à droite pour contenir la gauche de l'ennemi vers Cascante, et
donner à la division Lagrange le temps de rejoindre.
[En marge: Attaque des hauteurs de gauche par la division
Maurice-Mathieu.]
[En marge: Lannes fait enfoncer le centre des Espagnols.]
Les généraux Maurice-Mathieu et Habert, précédés d'un bataillon de
tirailleurs, s'avancèrent à la tête d'un régiment de la Vistule et du
14e de ligne, vieux régiment d'Eylau, pour lequel des batailles avec
les Espagnols n'étaient pas chose effrayante. Lannes avait donné ordre
de ne pas trop faire le coup de fusil contre un ennemi supérieur en
nombre, et avantageusement placé. Aussi, dès que les tirailleurs
eurent replié les Espagnols sur les hauteurs de gauche, les généraux
Maurice-Mathieu et Habert se formèrent en colonnes d'attaque, et
commencèrent à gravir le terrain. Les Aragonais, plus braves, plus
enthousiastes que le reste de la nation, plus engagés par leurs
démonstrations antérieures, étaient obligés de tenir, et tinrent en
effet avec un certain acharnement. Après s'être bien servis de leur
artillerie contre les Français, ils leur disputèrent chaque mamelon
l'un après l'autre, et leur tuèrent un assez grand nombre d'hommes.
Mais la division Maurice-Mathieu, vigoureusement soutenue, les
contraignit après un combat de deux heures à rétrograder vers Tudela.
Lorsque Lannes aperçut que de ce côté le combat ne présentait aucun
doute, il ébranla la division Morlot qui venait d'arriver, et, la
faisant appuyer par la division Grandjean, il les poussa toutes deux
sur le centre des Espagnols, composé, avons-nous dit, des Valenciens,
des Murciens et des Castillans. Les obstacles du terrain, qui étaient
nombreux, présentèrent à la division Morlot plus d'une difficulté à
vaincre. Remplie de troupes jeunes et ardentes, elle les surmonta, en
perdant toutefois trois ou quatre cents hommes, et rejeta les
Espagnols sur Tudela, où le général Maurice-Mathieu avait ordre de
pénétrer de son côté.
[En marge: Déroute de la gauche et du centre des Espagnols.]
Ce fut dès lors une déroute générale, car les Espagnols, culbutés par
les divisions Maurice-Mathieu et Morlot des hauteurs qui entourent
Tudela sur la ville même, et au milieu d'une vaste plaine d'oliviers
qui s'étend au delà, s'enfuirent dans un affreux désordre, laissant
beaucoup de morts et de blessés, un nombre de prisonniers plus
considérable que de coutume, toute leur artillerie, ainsi qu'un
immense parc de munitions et de voitures de bagages.
[En marge: Poursuite des fuyards par la cavalerie.]
[En marge: Lannes avec la division Musnier et les dragons fait tête à
la gauche des Espagnols, qui n'est pas encore entrée en action.]
Il était trois heures de l'après-midi. Lannes ordonna au maréchal Moncey
de les poursuivre sur la route de Saragosse avec les divisions
Maurice-Mathieu, Morlot et Grandjean, la cavalerie légère de Colbert, et
les lanciers polonais sous les ordres du général Lefebvre-Desnoette.
Cette cavalerie passant par la trouée du centre, entre Tudela et
Cascante, s'élança au galop sur les fuyards par toutes les routes
pratiquées à travers les champs d'oliviers qui environnent Saragosse.
Lannes resta avec la division Musnier et les dragons pour tenir tête à
la gauche des Espagnols, composée des troupes de la Peña qu'on voyait au
loin du coté de Cascante.
[En marge: Attaque vigoureuse de la division Lagrange, et déroute du
seul corps espagnol gui fût resté entier.]
Castaños, emporté par la déroute, n'avait pu rejoindre sa gauche. La
Peña s'y trouvait seul avec une masse imposante d'infanterie, celle
qui avait pris Dupont par derrière à Baylen, et qui avait tout
l'orgueil de cette journée sans en avoir le mérite. La Peña l'amena en
ligne de Cascante vers Tudela, dans une plaine où la cavalerie pouvait
se déployer. Lannes lança sur elle les dragons de la brigade Dijeon,
qui, par plusieurs charges répétées, la continrent en attendant la
division Lagrange, laquelle n'était pas encore entrée en action.
Celle-ci arriva enfin à une heure fort avancée. Le général Lagrange,
la disposant en échelons très-rapprochés les uns des autres, se porta
sur-le-champ à l'attaque de Cascante. Il conduisait lui-même le 25e
léger, formant le premier échelon. Ces vieux régiments de Friedland ne
regardaient pas comme une difficulté d'avoir affaire aux prétendus
vainqueurs de Baylen. Le 25e marcha baïonnettes baissées sur Cascante,
culbuta la division de la Peña et la rejeta sur Borja, à droite de la
route de Saragosse. Le général Lagrange, chargeant à la tête de sa
division, reçut une balle au bras.
[En marge: Retraite désordonnée des Espagnols, les uns sur Saragosse,
les autres sur Calatayud.]
La nuit mit fin à la bataille, qui à la droite comme à la gauche ne
présentait plus qu'une immense déroute. Les Aragonais étaient rejetés
sur Saragosse, les Andalous sur Borja, et par Borja sur la route de
Calatayud. La retraite devait être divergente, quand même les
sentiments des généraux ne les auraient pas disposés à se séparer les
uns des autres après un échec commun. Cette journée nous valut environ
quarante bouches à feu, trois mille prisonniers, presque tous blessés,
parce que la cavalerie ne parvenait à les arrêter qu'en les sabrant,
indépendamment de deux mille morts ou mourants restés sur le champ de
bataille. La dispersion, ici comme à Espinosa, était toujours le
résultat principal. Les jours suivants devaient nous procurer encore
beaucoup de prisonniers faits comme les autres par le sabre de nos
cavaliers.
[En marge: Lannes, retombé malade, laisse au maréchal Moncey et au
général Maurice-Mathieu le soin de poursuivre l'ennemi.]
Le lendemain matin Lannes ne pouvait plus supporter la fatigue du
cheval, pour avoir voulu s'y exposer trop tôt. Il chargea le maréchal
Moncey de continuer la poursuite des Aragonais sur Saragosse avec les
divisions Maurice-Mathieu, Morlot, Grandjean et une partie de la
cavalerie. Il confia la division Lagrange, dont le chef venait d'être
blessé, au brave Maurice-Mathieu, lui adjoignit la division Musnier,
les dragons, les lanciers polonais, et ordonna à ces troupes, placées
sous le commandement supérieur du général Maurice-Mathieu, de
poursuivre Castaños l'épée dans les reins sur Calatayud et Siguenza,
route de Saragosse à Madrid. Il espérait, quoiqu'il n'eût rien appris
de la marche du maréchal Ney, que les Andalous le trouveraient sur
leur chemin, et expieraient sous ses coups la journée de Baylen.
[En marge: Motifs qui avaient retardé le maréchal Ney dans sa marche à
travers la province de Soria.]
Malheureusement, au milieu de l'incertitude où il était, le maréchal
Ney, ne sachant par quelle route s'avancer, celle de Soria à Tudela,
ou celle de Soria à Calatayud, attendant du quartier général des
ordres ultérieurs qui n'arrivaient pas, avait non-seulement passé à
Soria la journée du 22 pour rallier ses deux divisions, mais celles du
23 et du 24 pour avoir des nouvelles, et ne s'était décidé que le 25 à
marcher sur Agreda, point où il était à une journée de Cascante. S'il
fût parti seulement le 23 au matin, il pouvait être le soir même ou le
lendemain sur les derrières de Castaños. Mais les instructions du
quartier général, quoique très-claires, avaient laissé trop de
latitude au maréchal. Les derniers renseignements recueillis à Soria
sur la force de Castaños l'avaient jeté dans une véritable confusion
d'esprit. On lui avait dit[25] que Castaños avait 80 mille hommes, que
Lannes même avait été battu, et, abusé par de semblables bruits,
l'audacieux maréchal avait craint cette fois d'être trop téméraire. Le
25 novembre, après avoir passé à Soria le 23 et le 24, il s'était mis
en marche sur les instances réitérées du quartier général, était
parvenu le 25 au soir à Agreda, le 26 à Tarazona, où il avait appris
enfin avec grand regret l'erreur dans laquelle il était tombé, et
l'occasion manquée d'immenses résultats. Ce qui lui arrivait là était
arrivé à tous nos généraux, qui se laissaient imposer par
l'exagération des Espagnols, exagération contre laquelle Napoléon
s'efforçait en vain de les mettre en garde, en leur répétant que les
troupes de l'insurrection étaient de la _canaille_ sur le ventre de
laquelle il fallait passer. Il en donna lui-même peu de jours après un
exemple mémorable.
[Note 25: Nous citerons ici, sur ce fait important de la carrière de
l'illustre maréchal, diverses lettres du quartier général, qui
prouvent le cas que Napoléon faisait de ce grand homme de guerre, et
la manière dont il jugea les motifs de son hésitation. On y verra
d'abord que les instructions furent très-claires, très-positives, que
les dates furent indiquées avec une grande précision; que s'il y eut
de l'incertitude d'abord sur les deux routes de Soria et de Calatayud,
le 21 toute incertitude avait cessé au quartier général, et qu'Agreda,
route de Soria, fut indiqué. Évidemment les faux bruits recueillis à
Soria firent seuls hésiter le maréchal Ney. Au surplus, on jugera
mieux ce fait important par les documents originaux. Nous ajouterons
que, quant au reproche adressé au maréchal Ney, d'avoir perdu son
temps par jalousie pour le maréchal Lannes, il n'y a pas le moindre
fondement à un tel reproche, quoiqu'il ait été souvent mérité en
Espagne par nos généraux. La meilleure part du triomphe fût revenue au
maréchal Ney s'il eût réussi, car c'est lui qui aurait pris Castaños.
La cause véritable est celle que Napoléon assigna lui-même à la
conduite du maréchal, et que j'ai indiquée dans mon récit. On peut
s'en rapporter à un juge tel que Napoléon, surtout quand il ne jugeait
pas sous l'impression d'un mouvement d'humeur; car, outre son
infaillibilité en cette matière, il avait l'avantage d'être près des
événements, il savait tous les faits, et ne se laissait influencer par
aucune considération. Du reste, voici les documents jusqu'ici inédits;
le lecteur prononcera lui-même en les lisant:
_Le major général au maréchal Ney, à Aranda._
«Burgos, le 18 novembre 1808, à midi.
»L'Empereur ordonne que vous partiez demain avant le jour, avec vos
deux divisions, toute votre artillerie, le 26e régiment de chasseurs à
cheval et la brigade de cavalerie du général Beaumont, que le maréchal
Bessières mettra à vos ordres, et que vous vous rendiez sur San
Estevan de Gormaz, pour de là vous diriger sur Almazan ou sur Soria, à
votre choix, selon les renseignements que vous recevrez. Vous
intercepterez à Almazan la route de Madrid à Pampelune, et vous vous
trouverez dès lors sur les derrières du général Castaños. En route, et
surtout à Almazan, vous aurez les renseignements les plus précis. Si
vous apprenez, ou que le général Castaños se soit retiré sur Madrid,
ou qu'il se soit retiré de Calahorra ou d'Alfaro, et que sa ligne de
communication avec Madrid fût celle de Saragosse par Calatayud ou
Daroca, votre expédition aurait pour premier but alors de soumettre la
ville de Soria, qu'il est important de réduire avant de marcher outre.
À cet effet, vous vous dirigerez sur cette ville, vous la désarmerez
et ferez sauter les vieilles murailles; vous y ferez arrêter les
comités d'insurrection; vous formerez un gouvernement composé des plus
honnêtes gens, et vous direz à la ville d'envoyer une députation au
roi. Vous vous mettrez en communication avec le maréchal Lannes, qui
marche avec la division Lagrange, la brigade Colbert, et tout le corps
du maréchal Moncey, sur Calahorra, Alfaro et Tudela. Le maréchal
Lannes se portera sur Lodosa le 21, il y sera le 22, où il se réunira
au corps du maréchal Moncey, marchera sur Calahorra, et le 23 sur
Tudela. Vous, monsieur le duc, vous serez le 21 au soir à Almazan, et
le 22 à Soria. L'Empereur sera le 21 à Aranda. Ainsi, le 22 la gauche
sera à Calahorra, le centre, que vous formez, sera à Almazan ou Soria,
la droite sur Aranda.»
_Le major général au maréchal Ney, à Almazan._
«Burgos, le 21 novembre 1808, à quatre heures du soir.
»Les maréchaux Lannes et Moncey attaquent, le 22, l'ennemi à
Calahorra; vous devez donc continuer votre mouvement sur Agreda pour
vous trouver sur les flancs de l'ennemi, et faire votre jonction avec
le maréchal Lannes, si cela est nécessaire.»
_Le major général au maréchal Ney, par Agreda._
«Aranda, le 27 novembre 1808, à dix heures du matin.
»Il paraît qu'après la bataille de Tudela, l'armée d'Aragon s'est
retirée dans Saragosse, et que l'armée de Castaños s'est retirée sur
Tarazona, et si vous vous fussiez trouvé le 23 à Agreda, elle aurait
été prise.
»Sa Majesté me charge de vous réitérer l'ordre de poursuivre Castaños;
ne le quittez pas, et poursuivez-le la baïonnette dans les reins.
Point de repos que votre armée n'ait aussi un morceau de l'armée de
Castaños.
»N'écoutez pas les bruits du pays. On disait qu'à Tudela il y avait au
delà de 80 mille hommes, et il n'y en avait pas 40 mille, y compris
les paysans, et ils ont fui aussitôt qu'on a marché sur eux,
abandonnant drapeaux et canons. Cette canaille n'est pas faite pour
tenir devant vous, et rien en Espagne ne peut résister à vos deux
divisions quand vous êtes à leur tête. Ne quittez donc pas Castaños,
et ayez-en votre part. Voilà votre but.»
_Le major général au maréchal Ney, par Agreda._
«Aranda, le 28 novembre 1808, à sept heures du soir.
»L'Empereur me charge de vous donner l'ordre de poursuivre Castaños
l'épée dans les reins. S'il va sur Madrid, vous le suivrez. Soyez
toujours sur sa piste. L'Empereur passe demain la Somo-Sierra, et son
projet est de faire couper, s'il est possible, Castaños sur
Guadalaxara. Mais il est essentiel que vous, monsieur le maréchal,
vous le poursuiviez et que vous ne le laissiez point se jeter sur le
corps français qui marche à Madrid, et qui pourrait avoir en même
temps à lutter contre les efforts des Anglais, qui, suivant les
nouvelles, se mettent en mouvement. Le quartier général de l'Empereur
sera demain à Bocequillas, et après-demain à Buytrago. Ainsi, monsieur
le duc, le but que vous avez à remplir n'est ni la défense, ni la
conquête, ni l'occupation d'un territoire, mais bien de suivre,
d'attaquer et de combattre l'armée de Castaños, surtout si elle se
portait sur Madrid.»
_Le major général au maréchal Ney, à Guadalaxara._
«Chamartin, le 8 décembre 1808.
»Les Anglais se sauvent à toutes jambes; mais nous avons été ici un
moment dans une situation sérieuse. C'est une faute d'être arrivé ici
trop tard, c'en est une de n'avoir pas suivi l'esprit de vos premières
instructions: elles vous faisaient connaître que le maréchal Lannes
attaquait l'ennemi le 23, que vous étiez destiné à couper et
poursuivie Castaños, et par conséquent à vous porter rapidement sur
Agreda, sans vous arrêter deux jours comme vous avez fait en pure
perte à Soria.
»Sa Majesté n'approuve pas que vous ayez mêlé votre corps avec celui
du maréchal Moncey; il fallait suivre Castaños et laisser le duc de
Conegliano faire le siége de Saragosse. L'Empereur ne peut comprendre
comment, quand vous avez quitté le 2 Saragosse, vous n'avez pas laissé
la division Dessoles au maréchal Moncey, l'exposant par là à faire un
mouvement rétrograde. Enfin, ce qui est passé est passé; Sa Majesté
connaît trop bien votre zèle pour vous en vouloir, elle vous mettra à
même de réparer tout cela. L'Empereur a hésité de donner l'ordre à la
division Dessoles et aux Polonais de retourner sur Saragosse, afin de
ménager la fatigue de ses troupes. Sa Majesté a préféré faire des
changements à ses projets ultérieurs. Elle vient d'ordonner au
maréchal Mortier de se diriger sur Saragosse.»
_L'Empereur au maréchal Lannes._
«Aranda, le 27 novembre 1808.
»Votre aide de camp est arrivé le 26, à huit heures du matin, et m'a
annoncé la brillante affaire de Tudela. Je vous en fais mon
compliment. Le maréchal Ney n'a pas, dans cette circonstance, rempli
mon but. Arrivé le 22, à midi, à Soria, il devait, selon les ordres
qu'il avait reçus, être le 23, de bonne heure, à Agreda. Mais, s'étant
laissé imposer par les habitants, et ajoutant foi à un tas de bêtises
qu'ils lui débitaient, croyant sur leur parole qu'il y avait 80 mille
hommes de troupes de ligne, etc., il a eu peur de se compromettre, et
il est resté le 23 et le 24 à Soria. Je lui ai donné l'ordre de partir
sur-le-champ et de ne rien craindre. Il a dû être le 25 à Agreda. Il
avait entendu votre canonnade le 23 et le 24, et il avait cru que vous
aviez été battu, sans raison et sans aucun indice raisonnable. Je lui
ai donné l'ordre depuis de pousser Castaños l'épée dans les reins. Je
m'occupe de rappeler le corps du maréchal Victor, que j'avais envoyé
du côté de l'Aragon, afin de pouvoir enfin marcher sur Madrid.»]
[En marge: Jonction du maréchal Ney avec le maréchal Moncey devant
Saragosse.]
Le maréchal Ney opéra sa jonction avec le maréchal Moncey, qui était
fort affaibli par le départ des divisions Lagrange et Musnier,
envoyées à la poursuite de Castaños. Le maréchal Ney, voulant au
moins rendre utile sa présence sur les lieux, convint avec le maréchal
Moncey de l'aider à l'investissement de Saragosse, où s'étaient
enfermés les frères Palafox et les fuyards aragonais. Pendant ce temps
le général Maurice-Mathieu poussait avec autant de rapidité que de
vigueur les débris de Castaños, qui se retiraient en désordre sur
Calatayud. Lannes resta malade à Tudela, offrant cependant à Napoléon
de remonter encore à cheval, même avant d'être rétabli, s'il fallait
quelque part tenir tête aux Anglais, et les jeter à la mer. Plût au
ciel, en effet, que Napoléon eût confié à un tel chef le soin de
poursuivre ces redoutables ennemis de l'Empire!
[En marge: Napoléon, débarrassé des armées espagnoles de droite et de
gauche, se décide à marcher immédiatement sur Madrid.]
C'est le 26 seulement, toujours par suite de la difficulté des
communications, que Napoléon reçut la nouvelle de la vigoureuse
conduite de Lannes à Tudela, de la dispersion des armées espagnoles du
centre et de droite, et de l'inexécution du mouvement prescrit au
maréchal Ney. Tenant ce maréchal pour l'un des premiers hommes de
guerre de son temps, il n'attribua son erreur qu'aux fausses idées
que les généraux français se faisaient de l'Espagne et des Espagnols,
et, bien que la belle manoeuvre qu'il avait ordonnée par Soria n'eût
point réussi, il n'en considéra pas moins les armées régulières de
l'Espagne comme anéanties, et la route de Madrid comme désormais
ouverte pour lui. Effectivement, les Aragonais sous Palafox étaient
tout au plus capables de défendre Saragosse. Les Andalous conduits par
Castaños se retiraient au nombre de 8 ou 9 mille sur Calatayud, et ne
pouvaient faire autre chose que d'augmenter la garnison de Madrid, en
se repliant sur cette capitale par Siguenza et Guadalaxara, si on leur
en laissait le temps. Le marquis de La Romana, avec 6 ou 7 mille
fuyards dénués de tout, gagnait péniblement le royaume de Léon à
travers des montagnes neigeuses. Enfin, sur la route même de Madrid,
il ne restait que les débris de l'armée d'Estrémadure, déjà si
rudement traitée en avant de Burgos.
Un seul obstacle aurait pu arrêter Napoléon, c'était l'armée anglaise,
dont il n'avait que les nouvelles les plus vagues et les plus
incertaines. Mais cette armée elle-même n'était encore en état de rien
entreprendre. Sir John Moore, conduisant ses deux principales colonnes
d'infanterie à travers le nord du Portugal, était arrivé à Salamanque
avec 13 ou 14 mille hommes d'infanterie, exténués de la longue marche
qu'ils avaient faite, et fort éprouvés par des privations auxquelles
les soldats anglais n'étaient guère habitués. Le général Moore n'avait
avec lui ni un cheval ni un canon, sa cavalerie et son artillerie
ayant suivi la route de Badajoz à Talavera, sous l'escorte d'une
division d'infanterie. Enfin sir David Baird, débarqué à la Corogne
avec 11 ou 12 mille hommes, s'avançait timidement vers Astorga, se
trouvant encore à soixante ou soixante-dix lieues de son général en
chef. Ces trois colonnes ne savaient comment elles s'y prendraient
pour se rejoindre, et, dans leur isolement, n'étaient ni capables ni
désireuses d'entrer en action. Elles se sentaient même fort peu
encouragées par ce qu'elles voyaient autour d'elles, car, au lieu de
les recevoir avec enthousiasme, les Espagnols de la Vieille-Castille,
épouvantés de la défaite de Blake, et se soumettant à un simple
escadron de cavalerie française, les accueillaient froidement, ne
voulaient rien leur donner qu'en échange de souverains d'or ou de
piastres d'argent, livrés en même temps que les fournitures
elles-mêmes. Aussi le sage Moore avait-il écrit à son gouvernement
pour le détromper sur l'insurrection espagnole, et lui montrer qu'on
avait engagé l'armée anglaise dans une fort périlleuse aventure.
Napoléon ignorait ces circonstances, et savait seulement qu'il
arrivait des Anglais par le Portugal et la Galice; mais il persistait
dans son plan de les attirer dans l'intérieur de la Péninsule, afin de
les envelopper au moyen de quelque grande manoeuvre, tandis que le
maréchal Soult et le général Junot, laissés sur ses derrières, les
contiendraient de front. Pour en agir ainsi, Madrid, d'où l'on
pourrait opérer par la droite sur le Portugal ou la Galice, devenait
le meilleur centre d'opérations, et c'était un nouveau motif d'y
marcher sans retard. Napoléon donna ses ordres en conséquence, dès que
l'affaire de Tudela lui fut connue.
[En marge: Ordres aux maréchaux Ney, Moncey, Soult, Lefebvre et
Mortier en conséquence de la marche sur Madrid.]