Dès la pointe du jour, le général Maison se mettant en marche à la

tête du 16e léger, qui rivalisait d'ardeur avec le 27e léger du

général Villatte, gravit sous un feu plongeant les hauteurs qui

étaient à notre droite, les emporta à la baïonnette, tua aux Espagnols

plusieurs généraux, un grand nombre d'officiers et de soldats, et,

secondé par le 45e les eut bientôt culbutés sur leur centre,

c'est-à-dire sur Espinosa. Au même instant le 63e que commandait le

brave Mouton-Duvernet, et le 8e poussaient les Espagnols de clôture en

clôture, sur le terrain abaissé et étendu qui formait le centre de la

position. Nos soldats, enlevant un mur de jardin après l'autre,

acculèrent enfin les Espagnols sur Espinosa, au moment où le général

Maison les avait déjà refoulés sur le même point, et leur prirent

leurs six pièces de canon. La brigade de gauche, conduite par le

général Labruyère, avait également achevé sa tâche, et resserré dans

un enfoncement de la Trueba la droite des Espagnols, où celle-ci

s'était accumulée en une masse profonde, qui présentait la forme d'un

carré plein, apparemment pour mieux résister au choc de nos troupes.

L'ennemi, repoussé de tous les points à la fois sur Espinosa, finit

par tomber dans une affreuse confusion, fuyant en désordre dans tous

les sens, ici s'accumulant au pont d'Espinosa pour le passer, là se

précipitant dans le lit de la Trueba pour la franchir à gué. Alors, au

lieu d'une retraite, on vit une déroute inouïe de trente mille hommes

épouvantés, se pressant les uns sur les autres, et se sauvant dans le

délire de la terreur. En plaine et avec de la cavalerie, on les aurait

presque tous pris ou sabrés. Nos soldats tirant de haut en bas sur ces

masses épaisses, ou les poussant à coups de baïonnette, tuèrent ou

blessèrent près de trois mille hommes, mais ne firent que quelques

centaines de prisonniers, car ils ne pouvaient joindre à la course des

montagnards aussi agiles. Nous avions perdu en morts ou blessés

environ 1,100 hommes, proportion de perte plus qu'ordinaire en

combattant contre les Espagnols, et qui était due à la nature du

terrain qu'il avait fallu enlever. Mais nous avions fait mieux que de

recueillir des prisonniers, nous avions désorganisé complétement

l'armée de Blake. Celui-ci, désespéré, privé de presque tous ses

généraux qui étaient blessés ou tués, n'avait plus d'armée autour de

lui. Les Asturiens s'étaient répandus confusément sur la route de

Santander. Les débris des troupes de ligne de La Romana et de Galice

s'échappaient par Reinosa sur la route de Léon. Un autre détachement

s'enfuyait par la route de Villarcayo, dans l'espoir de n'y pas

trouver les Français. Le plus grand nombre ayant jeté ses fusils

courait à travers les campagnes, avec la résolution de ne plus

reprendre les armes. Il est vrai que le courage pouvait leur revenir

aussi vite qu'il les abandonnait; mais on en avait fini, sinon pour

toujours, au moins pour long-temps, avec cette armée de Léon et de

Galice, qui avait dû par Mondragon couper la ligne d'opération de

l'armée française.

Pendant ce temps le maréchal Lefebvre, ayant débouché de son côté des

montagnes dans la plaine, par une autre route que celle qu'avait

suivie le maréchal Victor, s'était rapproché au bruit de la fusillade

pour aider son collègue, dont il ne recevait aucune communication. Il

était survenu assez tôt pour couvrir sa gauche; mais, ne voyant pas

que son appui fût nécessaire, il avait pris la route de Villarcayo,

qui lui était indiquée comme la plus facile pour arriver à Reinosa. En

chemin il joignit le détachement de Blake qui se retirait dans cette

direction, le fit charger par la division Sébastiani, le dispersa, lui

prit beaucoup d'armes et de blessés, outre un certain nombre de

prisonniers valides, et parvint le 11 au soir à Villarcayo.

[En marge: Le corps du maréchal Victor, exténué de fatigue, s'arrête à

Espinosa.]

Le maréchal Victor passa à Espinosa la fin de la journée du 11 et la

journée du 12, ne pouvant mener plus loin des soldats qui étaient

épuisés par les marches qu'ils avaient faites dans ces montagnes, qui

avaient leur chaussure usée, presque toutes leurs cartouches brûlées,

et le biscuit porté sur leur dos entièrement consommé. D'ailleurs il y

avait peu d'espoir d'atteindre les cinq ou six mille hommes qui

restaient au général Blake, à cause de leur célérité à marcher, de

leur facilité à se disperser et à se dissoudre. C'était à la cavalerie

française déjà lancée dans les plaines de Castille, ou au maréchal

Soult s'il n'arrivait pas trop tard, à les arrêter et à les prendre.

Le général Blake, parvenu le 12 à Reinosa, où étaient établis tous les

dépôts de l'armée espagnole, n'y séjourna point, et par un chemin de

montagnes s'efforça de gagner la route de Léon.

[En marge: Marche du maréchal Soult de Burgos sur Reinosa, et son

entrée dans les Asturies.]

Le maréchal Soult, parti le 13 au matin de Burgos, et ayant marché par

Huerméce sur Canduela, donna sur une bande fugitive de 2,000 hommes,

qui escortait 42 voitures de fusils avec beaucoup de bagages et de

blessés, laissa le soin de la détruire aux dragons, lesquels firent un

assez grand carnage de cette bande, et alla coucher à mi-chemin de

Reinosa. Il y entra le lendemain 14, y trouva tout le matériel de

l'armée de Blake, 35 bouches à feu, 15 mille fusils, et une grande

quantité de vivres de guerre provenant des Anglais. Il y fut rejoint

par le maréchal Lefebvre, et, après s'être concerté avec lui, il prit

la route de Santander, pour aller, conformément à ses ordres, opérer

la soumission des Asturies.

[En marge: Usage que Napoléon fait de sa cavalerie pour courir à

travers la Vieille-Castille.]

Napoléon, tant les communications étaient difficiles, n'apprit que

dans la nuit du 13 au 14 la bataille décisive livrée le 11, à

Espinosa, contre l'armée de Blake. Il n'avait pas douté un instant du

succès, mais il commençait à s'apercevoir, en le regrettant fort, que

la victoire, toujours certaine avec les Espagnols, n'amenait point,

par la difficulté de les joindre, les résultats qu'on obtenait avec

d'autres. Il était persuadé que le maréchal Soult, arrivât-il à temps

à Reinosa, ne ferait qu'achever une dispersion presque déjà complète,

et recueillerait peu de prisonniers. Il n'y avait rien à attendre que

du sabre des cavaliers. Napoléon envoya donc au général Milhaud

l'ordre de se porter avec ses dragons sur toutes les routes de la

Vieille-Castille, et il prescrivit aux autres divisions de la même

arme de se joindre au général Milhaud, afin de poursuivre en tout sens

et de sabrer impitoyablement tout ce qu'on pourrait atteindre des

fugitifs de l'armée du général Blake.

[En marge: Après avoir détruit la gauche des Espagnols, Napoléon se

retourne contre leur droite.]

La gauche des Espagnols étant ainsi détruite, il fallait songer à se

rabattre sur leur droite, et à traiter celle-ci comme on avait traité

celle-là. Napoléon ordonna au maréchal Victor, après avoir laissé

reposer le 1er corps à Espinosa, et s'être assuré que le maréchal

Soult n'aurait désormais affaire qu'à des fuyards, de prendre la route

de Burgos, pour venir, suivant sa destination première, se réunir au

quartier général. Il enjoignit au maréchal Lefebvre, qui se plaignait

sans cesse de n'être pas assez en nombre, vu qu'il avait laissé deux

mille Allemands à Bilbao, qu'il n'avait plus la division Villatte, et

qu'il n'avait pas encore les Polonais, de s'établir à Carrion avec les

neuf ou dix mille hommes d'infanterie qui lui restaient, de s'y

reposer, d'y rassembler son artillerie, ses traînards, et d'y former

ainsi une liaison, entre le maréchal Soult qui allait parcourir les

Asturies, la cavalerie de Milhaud qui devait battre la plaine de

Castille, et le quartier général qui se disposait à opérer de Burgos

sur Aranda. À Carrion en effet le maréchal Lefebvre était à distance à

peu près égale de Reinosa, de Léon, de Valladolid, de Burgos. Quand le

corps de Junot viendrait le remplacer sur les flancs du maréchal

Soult, Napoléon se proposait de le rapprocher de la route de Madrid,

ou par Aranda, ou par Ségovie.

[En marge: Mouvement prescrit au maréchal Ney afin de le porter sur

les derrières de Castaños.]

Devant être bientôt rejoint par le maréchal Victor, et conservant le

maréchal Lefebvre pour le lier avec le corps du maréchal Soult,

Napoléon n'hésita plus à se priver du maréchal Ney, pour manoeuvrer

sur les derrières de Castaños. Restant à Burgos avec la garde seule et

une partie de la cavalerie, il achemina dès le 14 au matin le vaillant

maréchal, à la tête des divisions Marchand et Dessoles, sur Lerma et

Aranda. Son projet était, une fois le maréchal Ney rendu à Aranda, de

le porter à gauche sur Osma, Soria et Agreda, ce qui le placerait sur

les derrières de Castaños, dont le quartier général était à

Cintrunigo, entre Calahorra et Tudela. Le maréchal Ney devait marcher

sur Aranda sans perte de temps, mais sans précipitation, de manière à

arriver en bon état derrière un immense rideau de cavalerie qui allait

s'étendre dans la plaine jusqu'au pied du Guadarrama, grande chaîne de

montagnes en avant de Madrid, et séparant la Vieille-Castille de la

Nouvelle.

[En marge: Ordres au maréchal Moncey sur la conduite à tenir en

présence de Castaños et Palafox.]

[En marge: Le maréchal Lannes mis à la tête des forces qui doivent

agir contre Castaños et Palafox.]

Napoléon recommanda au maréchal Moncey de n'exécuter aucun mouvement

sur l'Èbre, afin de ne pas donner d'ombrage à Castaños, mais de se

tenir prêt à agir au premier signal. Il avait réuni à Logroño, comme

on l'a vu, celle des divisions de Ney qui était demeurée en arrière,

l'ancienne division Bisson, devenue division Lagrange. Après lui avoir

restitué son artillerie, il lui avait laissé la cavalerie légère de

Colbert, anciennement attachée au 6e corps, et adjoint la brigade de

dragons du général Dijeon. Cette division, complètement rassemblée à

Logroño, où elle s'était reposée, n'avait qu'un pas à faire pour se

rallier au maréchal Moncey, et, jointe à lui, devait présenter une

masse de 30 mille combattants, dont une partie de vieilles troupes,

masse bien suffisante pour pousser Castaños et Palafox sur Ney qui

venait de Soria, les placer entre deux feux, et les accabler. Si cette

belle manoeuvre réussissait, le corps de Castaños devait être pris

tout entier, autant du moins qu'on pouvait prendre un corps en

Espagne, où les soldats parvenaient toujours à se sauver en

abandonnant leurs cadres. Mais pour qu'elle réussît, il fallait que le

maréchal Moncey, se tenant prêt à agir, n'agît pas, et que le maréchal

Ney accélérât sa marche de manière à se trouver sur les derrières de

Castaños avant que celui-ci s'en fût aperçu. Napoléon, tout en

estimant le maréchal Moncey, ne comptait cependant pas assez sur la

résolution de son caractère pour lui confier un grand commandement. Il

avait auprès de lui l'illustre Lannes, commençant à se remettre d'une

chute de cheval fort dangereuse, et il lui destinait le commandement

de toutes les troupes réunies sur l'Èbre. C'était donc entre Lannes et

Ney, entre ces deux mains de fer, que l'armée espagnole de droite

allait se trouver prise, et probablement écrasée. Pour donner ses

derniers ordres, Napoléon attendit que le maréchal Ney, reparti de

Burgos, eût gagné Lerma et Aranda, d'où il lui était prescrit de se

détourner ensuite à droite, par la route de Soria.

[En marge: Conduite de la junte d'Aranjuez envers les généraux

vaincus, et destitution de Blake et Castaños au profit du marquis de

La Romana.]

Pendant que Napoléon déployait tant d'activité, car, à peine arrivé à

Vittoria et rassuré sur l'incident de la division Villatte à

Balmaseda, il avait porté le maréchal Soult à Burgos; à peine maître

de Burgos, il avait reporté ce même maréchal sur Blake, et à peine

Blake détruit, il jetait le maréchal Ney sur Castaños; pendant que

Napoléon déployait, disons-nous, tant d'activité, tant de science

manoeuvrière contre des armées qu'il suffisait d'aborder de front pour

les vaincre, la junte centrale d'Aranjuez et la cour de généraux, de

royalistes démagogues qui l'entouraient, apprenaient la ruine de

l'armée de Blake et du marquis de Belveder avec une surprise, une

émotion extraordinaires, comme si aucun de ces événements n'eût été à

prévoir. La junte n'imitait pas tout à fait ces lâches soldats, qui en

fuyant assassinent leurs officiers, qu'ils accusent de trahison (ce

dont on verra bientôt de nouveaux et atroces exemples), mais elle

obéissait à un sentiment à peu près semblable, en destituant sans

pitié les généraux vaincus. Au milieu de la confusion habituelle de

ses conseils, elle déclarait Blake, le meilleur cependant des

officiers de l'armée de Galice, indigne de commander, et elle le

payait de son dévouement par une destitution. Elle faisait de même

envers l'heureux vainqueur de Baylen, envers Castaños, le plus sensé,

le plus intelligent des généraux espagnols, sous prétexte

d'irrésolution, parce qu'il résistait à toutes les folles propositions

des frères Palafox. Castaños n'était certainement pas le plus hardi

des généraux espagnols, mais il avait le sentiment éclairé de la

situation, et pensait qu'à s'avancer sur l'Èbre comme on s'y était

décidé, on ne pouvait recueillir que des désastres. Ayant aperçu

combien les Français, faibles sur le Guadalquivir, étaient puissants

sur l'Èbre, il aurait voulu qu'on cherchât à leur opposer, soit dans

les provinces méridionales, soit dans les provinces maritimes,

l'obstacle du climat, des distances, des secours britanniques, et il

blâmait fort la guerre qu'on l'obligeait à faire avec deux divisions

d'Andalousie, du reste assez bonnes, et un ramassis de paysans et

d'étudiants indisciplinés, contre les premières armées de l'Europe. À

tous les plans de la junte centrale, fondés sur la plus aveugle

présomption, il avait des objections parfaitement raisonnables, et cet

incommode contradicteur, pour vouloir être plus sage que ses

concitoyens, avait déjà perdu sa gloire et sa faveur. On disait dans

l'armée, on répétait à Aranjuez, que les rangs espagnols contenaient

une foule de traîtres, et que Castaños était de tous celui qui

méritait le plus d'être surveillé. Les lettres interceptées par nos

corps avancés étaient remplies de ces absurdes jugements. Aussi le

commandement fut-il retiré aux généraux Castaños et Blake à la fois,

et donné enfin à un seul, à l'heureux favori de la démagogie

espagnole, au marquis de La Romana, le fugitif du Danemark. Un

commandement unique aurait été une excellente institution, s'il y

avait eu un militaire espagnol capable de ce rôle, et, en tout cas,

dans l'état actuel des armées insurgées, Castaños aurait été le seul à

essayer. Mais on le jalousait pour Baylen, on le détestait pour son

bon sens, et le bizarre marquis de La Romana, formant tous les jours

des plans extravagants, plaisant par une sorte d'exaltation

romanesque, recommandé par une évasion qui avait quelque chose de

merveilleux, agréable à tous les jaloux parce qu'il n'avait pas encore

remporté de victoire, étranger à toutes les haines parce qu'il avait

vécu éloigné, le marquis de La Romana était élu commandant de l'armée

de Blake et de celle de Castaños. Il était pourtant dans

l'impossibilité absolue de prendre ces deux commandements, puisqu'il

avait été obligé, par la plus longue, la plus pénible des marches à

travers des montagnes couvertes de neiges, de se retirer à Léon, avec

sept ou huit mille fuyards, qu'il espérait du reste rallier, et

reporter au nombre de quinze ou vingt mille. Étant à Léon, à plus de

cent lieues de Tudela, il se trouvait hors d'état de commander le

centre et la droite. Castaños dut, en attendant, conserver le

commandement. Thomas de Morla, le perfide et arrogant capitaine

général de Cadix, dont les Français avaient eu tant à se plaindre

après Baylen, avait été nommé directeur des affaires militaires auprès

de la junte. Il était appelé à mettre l'accord entre les généraux

espagnols, et surtout entre les généraux espagnols et les Anglais qui

allaient entrer en ligne.

[En marge: Derniers ordres de Napoléon aux maréchaux Ney et Lannes

pour la destruction des armées espagnoles du centre et de droite.]

Napoléon, ayant employé les 15, 16, 17 novembre à recueillir les

nouvelles de ses divers corps, et certain d'après ces nouvelles que le

maréchal Soult était entré à Santander sans aucune difficulté, que le

maréchal Lefebvre était établi à Carrion, que le maréchal Victor était

en marche sur Burgos, et que le maréchal Ney enfin venait d'arriver à

Aranda derrière le rideau de la cavalerie française, Napoléon donna

ordre à ce dernier de partir le 18 d'Aranda, de se porter à

San-Estevan, et de San-Estevan à Almazan. Il lui prescrivit, une fois

rendu là, d'avoir l'oeil et l'oreille sur Soria et Calatayud, pour

savoir si Castaños rétrogradait, et si c'était sur la route de

Pampelune à Madrid qui passe par Soria, ou celle de Saragosse à Madrid

qui passe par Calatayud, qu'il fallait se placer pour être le 22 ou le

23 sur les derrières de l'armée espagnole; car, le 22 ou le 23, Lannes

avec trente mille hommes devait la pousser violemment, comme il avait

coutume de pousser l'ennemi, dans l'une ou l'autre de ces directions.

(Voir la carte nº 43.) Vu les lieux et les circonstances, les

instructions étaient aussi précises que possible. Le même jour,

Napoléon fit partir Lannes, qui pouvait à peine se tenir à cheval,

avec ordre de se rendre à Logroño, d'y réunir l'infanterie de la

division Lagrange, la cavalerie des généraux Colbert et Dijeon aux

troupes du maréchal Moncey, de se jeter avec 24 mille fantassins, 2

mille artilleurs, 4 mille cavaliers, sur Castaños et Palafox, et de

les refouler sur les baïonnettes du maréchal Ney.

[En marge: Marche du maréchal Ney sur Soria.]

Les deux maréchaux commencèrent immédiatement l'exécution du mouvement

qui leur était prescrit. Le maréchal Ney, parti d'Aranda le 19, arriva

le 19 au soir à San-Estevan, le 20 à Berlanga. S'il était toujours

difficile d'éclairer sa marche en Espagne, la difficulté augmentait

encore en quittant la grande route de Madrid, et en s'enfonçant dans

le pays montagneux de Soria, à travers cette chaîne qui s'élève

intermédiairement entre les Pyrénées et le Guadarrama. (Voir la carte

nº 43.) Il fallait prendre ces montagnes à revers pour venir tomber

sur l'Èbre, et saisir Castaños par derrière. En avançant dans ce pays

moins fréquenté, et où naturellement dominaient avec plus de force

les vieilles moeurs de l'Espagne, le maréchal Ney devait rencontrer un

peuple plus hostile, moins communicatif, et être exposé plus

qu'ailleurs aux faux renseignements. Les habitants fuyaient à son

approche, et laissaient l'armée française vivre de ce qu'elle

enlevait, sans songer à demeurer sur les lieux, pour diminuer le

dommage en lui fournissant ce dont elle aurait besoin. Ceux qui

restaient, fort peu nombreux, parlaient avec emphase des armées de

Castaños et de Palafox, que les uns portaient à 60, les autres à 80

mille hommes. Chacun dans ses récits leur assignait un quartier

général différent. On ne disait pas si Castaños se retirait sur

Madrid, et si, au cas où il se retirerait sur cette capitale, il

passerait par Soria, ou par Calatayud. Napoléon, dans ses

instructions, avait admis comme possible l'une ou l'autre hypothèse,

et le maréchal Ney était en proie à une extrême incertitude. Avec les

divisions Marchand et Dessoles, il ne comptait guère que 13 à 14 mille

hommes, et, tout intrépide qu'il était, ayant à Guttstadt tenu tête à

60 mille Russes avec 15 mille Français, il se demandait d'abord s'il

se trouvait sur la véritable route de retraite de Castaños, et

secondement s'il n'était pas à craindre que Castaños et Palafox, se

repliant ensemble avant d'avoir été battus, ne s'offrissent à lui avec

60 ou 80 mille hommes, ce qui aurait rendu sa position grave. Il

marchait donc à pas comptés, écoutant, regardant autour de lui,

réclamant du quartier général les renseignements qu'il ne pouvait

obtenir sur les lieux. Il était le 21 à Soria avec une de ses

divisions, attendant le lendemain la seconde, à laquelle il avait

prescrit un détour à droite, afin d'avoir des nouvelles de Calatayud.

Cet intrépide maréchal hésitait pour la première fois de sa vie,

surpris, embarrassé des bruits divers qu'il recueillait dans ce pays

d'ignorance, d'exagération et d'aventures. Cependant le temps

pressait, car c'était le 22 ou le 23 que les troupes françaises de

l'Èbre devaient être aux prises avec Castaños et Palafox.

[En marge: Mouvement du maréchal Lannes sur Tudela.]

De son côté, le maréchal Lannes, montant à cheval avant d'être

complétement remis, était parti le 19 de Burgos, et se trouvait le 19

au soir à Logroño. Il avait donné ordre à la division Lagrange, à la

cavalerie du général Colbert, à la brigade de dragons du général

Dijeon, d'employer la journée du 20 à se concentrer autour de Logroño,

de franchir l'Èbre le 21 au matin, et de descendre, en suivant la rive

droite de ce fleuve, jusqu'en face de Lodosa, par où devait déboucher

le maréchal Moncey. (Voir la carte nº 43.) Reparti le 20 pour Lodosa,

il avait vu le maréchal Moncey, qui était momentanément placé sous ses

ordres, et lui avait enjoint de se tenir prêt le 21 au soir à passer

le pont de Lodosa, pour opérer sa jonction avec les troupes du général

Lagrange.

Les instructions du maréchal Lannes s'étaient ponctuellement

exécutées, et, le 21 au soir, le général Lagrange, ayant descendu la

rive droite de l'Èbre, arrivait devant Lodosa, d'où débouchait le

corps du maréchal Moncey. C'était une masse totale de 28 à 29,000

hommes en infanterie et cavalerie. Le maréchal Lannes avait mis sous

le commandement du brave Lefebvre-Desnoette toute sa cavalerie, qui

était composée des lanciers polonais, des cuirassiers et dragons

provisoires, des chevaux-légers qu'avait amenés le général Colbert, et

des vieux dragons qu'amenait du fond de l'Allemagne le général Dijeon.

L'infanterie se composait de la division Lagrange, ancienne division

Bisson, des jeunes troupes du corps du maréchal Moncey, auxquelles on

avait joint plus tard les 14e et 44e de ligne, ainsi que les légions

de la Vistule. Les jeunes soldats étaient devenus presque dignes des

vieux, sauf qu'ils manquaient de bons officiers, comme tous les corps

de récente création, dont on a formé les cadres avec des officiers

pris à la retraite. Lannes les fit tous bivouaquer, pour se mettre en

route dès le lendemain matin. Chaque soldat avait dans son sac du pain

pour quatre jours.

Effectivement, le lendemain 22 novembre, on se mit en route en

descendant la rive droite de l'Èbre vers Calahorra. Lannes marchait en

tête avec Lefebvre-Desnoette suivi des lanciers polonais, qui

s'étaient rendus la terreur des Espagnols. Arrivé en vue de Calahorra,

on aperçut les Espagnols qui se retiraient sur Alfaro et Tudela, où il

fallait s'attendre à les trouver en position le lendemain. Lannes fit

hâter le pas, et le soir même alla coucher à Alfaro. Il n'était pas

possible d'exécuter un plus long trajet dans la même journée. On

pouvait du reste, en partant le lendemain d'Alfaro à la pointe du

jour, être d'assez bonne heure à Tudela pour y livrer bataille. Les

divisions Maurice-Mathieu, Musnier, Grandjean tenaient la gauche le

long de l'Èbre. Les divisions Morlot et Lagrange tenaient la droite,

et couchèrent à Corella. La cavalerie précédait l'infanterie pendant

cette marche.

[En marge: Bataille de Tudela.]

Le lendemain 23, Lannes donna l'ordre de s'acheminer dès trois heures

du matin vers Tudela. Afin de ne pas perdre de temps, il partit au

galop avec Lefebvre et les lanciers polonais, désirant devancer ses

troupes, et reconnaître la position dans le cas où l'ennemi

s'arrêterait pour combattre.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 31 / 43 段