Le 10, dès quatre heures du matin, le maréchal Soult ébranla son corps

d'armée, sur la route de Monasterio à Burgos, la cavalerie légère de

Lasalle et la vaillante division Mouton en tête, la division Bonnet et

les dragons de Milhaud en seconde ligne, la division Merle, la plus

éloignée des trois, en arrière-garde. Environ douze mille hommes du

corps d'Estrémadure étaient sortis de Burgos pour se rendre sur le

haut Èbre, et aller à Frias couvrir la droite du général Blake,

conformément aux décisions du conseil de guerre tenu à Tudela. Six

mille hommes de ce corps restaient massés à Aranda, route de Madrid.

Les douze mille, portés en avant de Burgos, se composaient, comme

toutes les troupes espagnoles, d'un mélange d'anciennes troupes de

ligne et de volontaires, paysans, étudiants et autres. Ce corps

comptait à la vérité dans ses rangs quelques bataillons des gardes

wallones et espagnoles, qui étaient les meilleurs soldats de

l'Espagne. Il possédait une nombreuse artillerie, bien attelée et bien

servie; mais il avait pour chef, en l'absence du capitaine général

Galuzzo, le marquis de Belveder, jeune homme sans expérience, qui

s'était avancé contre les Français avec la plus folle présomption.

[En marge: Position de Gamonal en avant de Burgos.]

[En marge: Effroyable déroute des Espagnols.]

[En marge: Occupation de Burgos.]

Dès la pointe du jour, la cavalerie de Lasalle, marchant en tête du

corps d'armée, rencontra les avant-postes espagnols, échangea quelques

coups de carabine avec eux, et se replia sur la division Mouton, car

on était en présence d'obstacles que l'infanterie seule pouvait

emporter. En suivant la grande route, et en s'approchant de Burgos

même, on avait à gauche un petit cours d'eau qu'on appelle l'Arlanzon,

lequel longe le pied des hauteurs boisées de la Chartreuse; au centre,

le bois de Gamonal, que traverse la grande route, et à droite les

hauteurs du parc de Villimar, dont le sommet est occupé par le château

fortifié de Burgos, et le pied par la ville de Burgos elle-même. Les

Espagnols avaient des tirailleurs sur les hauteurs, à droite et à

gauche de cette position, leur principale infanterie dans le bois de

Gamonal, barrant la grande route, leur cavalerie à la lisière de ce

bois, leur artillerie en avant. À peine le maréchal Soult fut-il

arrivé sur le terrain, qu'il mit en mouvement la division Mouton pour

aborder l'obstacle le plus sérieux, celui du bois de Gamonal. Il

rangea en arrière sa cavalerie, pour courir sur les Espagnols lorsque

l'obstacle du bois serait vaincu, et un peu plus en arrière encore la

division Bonnet, pour enlever les sommets couronnés par l'ennemi s'ils

offraient quelque résistance. L'illustre général Mouton s'avança sans

hésiter avec ses quatre vieux régiments, les 2e et 4e légers, les 15e

et 36e de ligne, sur le bois de Gamonal. L'artillerie espagnole,

tirant vivement, nous emporta d'abord quelques files; mais nos

soldats, marchant baïonnette baissée sur le bois de Gamonal, y

pénétrèrent malgré les gardes wallones et espagnoles, et le

franchirent en un clin d'oeil. À cet aspect, l'armée ennemie tout

entière se débanda avec une promptitude inouïe. Drapeaux, canons, tout

fut abandonné. Les troupes qui suivaient ramassèrent dans le bois plus

de vingt bouches à feu. Toutes les hauteurs environnantes furent

également désertées par les Espagnols, et la masse de leurs fuyards se

jeta, soit dans Burgos, soit au delà de l'Arlanzon, pour se sauver

plus vite. Lasalle et Milhaud passèrent alors l'Arlanzon, partie à

gué, partie sur les ponts qui traversent ce cours d'eau, et

s'élancèrent au galop sur les soldats dispersés de l'Estrémadure, dont

ils sabrèrent un nombre considérable. L'infanterie du général Mouton

entra dans Burgos à la suite des Espagnols, reçut quelques coups de

fusil de plusieurs couvents qu'elle saccagea, et se rendit maîtresse

tant de la ville que du château lui-même, que l'ennemi n'avait pas eu

la précaution de mettre en état de défense. Cette journée, terminée

par un seul choc de la division Mouton, nous valut, avec Burgos et son

château, 12 drapeaux, 30 bouches à feu, environ 900 prisonniers,

indépendamment de tous les fuyards qu'on tua ou prit encore dans la

plaine. On évalua à plus de deux mille les tués ou les blessés

atteints au delà de Burgos par le sabre de nos cavaliers. Il n'y

avait, avec des soldats si agiles dans la fuite, d'autre moyen de

diminuer la force de l'ennemi que de sabrer les fuyards, car il était

impossible de s'y prendre différemment pour faire des prisonniers. Le

maréchal Soult s'attacha à rétablir l'ordre dans Burgos, où il régna

au premier moment une assez grande confusion, par le concours des

vaincus et des vainqueurs, et la disparition de presque tous les

habitants. En quelques jours, cependant, cette ville importante eut

repris son aspect accoutumé.

[En marge: Établissement de Napoléon à Burgos.]

Napoléon, impatient de faire du point central de Burgos le pivot de

ses opérations, s'était hâté, dans la journée du 10, de porter son

quartier général en avant. Il avait couché le 10 à Cubo, et dès le 11

il était entré à Burgos. Pendant son séjour à Vittoria il avait eu

soin d'ordonner à Miranda, à Pancorbo, à Briviesca, la construction de

postes qui étaient des demi-forteresses, capables d'abriter un

hôpital, un magasin, un dépôt de munitions, et dans lesquels les

colonnes en marche pouvaient se reposer, se ravitailler, déposer les

hommes fatigués ou malades hors de l'atteinte des guérillas. Il avait

déjà reconnu, en effet, avec sa promptitude habituelle, que, dans un

pays où la force régulière était si peu redoutable, et où la force

irrégulière causait tant de dommages, on aurait beaucoup à craindre

pour ses communications. Il ne faisait donc pas un seul pas en avant

sans travailler à les assurer.

[En marge: Manière de traiter les autorités et les habitants de

Burgos.]

Napoléon entra la nuit et incognito dans Burgos, persistant à laisser

à Joseph les honneurs royaux, et à se réserver à lui seul l'odieux des

rigueurs de la guerre[24]. Il donna l'ordre de brûler l'étendard qui

avait servi à la proclamation de la royauté de Ferdinand, reçut le

clergé et les autorités avec une extrême sévérité, prit l'attitude

d'un conquérant irrité, ayant acquis tous les droits de la guerre,

voulant les exercer tous, et n'étant disposé à s'en départir qu'autant

que la clémence du roi Joseph pourrait l'obtenir de lui.

[Note 24: Voici à ce sujet une nouvelle lettre de Napoléon qui nous

semble digne d'être rapportée:

_L'Empereur au roi d'Espagne._

«Cubo, le 10 novembre 1808.

»Je pars à une heure du matin pour être rendu incognito demain ayant

le jour à Burgos, où je ferai mes dispositions pour la journée; car

vaincre n'est rien si l'on ne profite pas du succès.

»Je pense que vous devez vous rendre à Briviesca demain.

»Autant je pense devoir faire peu de cérémonie pour moi, autant je

crois qu'il faut en faire pour vous. Pour moi, cela ne marche pas avec

le métier de la guerre; d'ailleurs, je n'en veux pas.

»Il me semble que des députations doivent venir au-devant de vous et

vous recevoir au mieux. À mon arrivée, j'ordonnerai tout pour le

désarmement et pour brûler l'étendard qui a servi à la publication de

Ferdinand. Donnez l'impulsion pour faire sentir que cela n'est pas

pour rire.

»On me mande que l'armée d'Estrémadure est détruite. C'est d'ailleurs

une infâme canaille fanfaronne, qui n'a pas soutenu la charge d'une

brigade du général Mouton.

»Si vous savez quelque chose du côté d'Orduña ou des maréchaux

Lefebvre ou Victor, mandez-le-moi. L'espérance d'avoir quelque

nouvelle de ce côté m'a fait rester ici.

»Le général Dejean, qui commande mille chevaux à Miranda, a eu ordre

de protéger le passage des Espagnols qui sont avec vous, des parcs qui

se dirigent sur Burgos, du trésor, etc.

»NAPOLÉON.»]

[En marge: Enlèvement de toutes les laines appartenant aux grands

propriétaires espagnols.]

[En marge: Don fait au Corps Législatif des drapeaux pris sur les

gardes espagnoles et wallones.]

Il existait, soit dans les magasins de Burgos, soit dans les environs,

des quantités considérables de laines, appartenant aux plus grands

propriétaires d'Espagne, tels que les ducs de Medina-Celi, d'Ossuna,

de l'Infantado, de Castel-Franco, et autres que Napoléon se proposait

de frapper durement, en faisant grâce à tout ce qui était au-dessous

d'eux. Il ordonna la confiscation de ces laines, qui montaient à une

valeur de 12 à 15 millions de francs. Son projet était de les vendre

au commerce de Bayonne à très-bas prix, afin de favoriser la draperie

française, et d'en consacrer ensuite le produit soit à indemniser les

Français qui avaient souffert à Valence, à Cadix et dans les diverses

villes d'Espagne, soit à augmenter le trésor de l'armée. Jusqu'ici il

avait donné au Sénat tous les drapeaux conquis sur les armées

ennemies. Il voulut que le Corps Législatif eût aussi sa part de ces

trophées, et il lui fit don des douze drapeaux pris sur les gardes

espagnoles et wallones, désirant le plus possible atténuer en France

la défaveur qui s'attachait à la guerre d'Espagne.

[En marge: Dispositions militaires de Napoléon après son arrivée à

Burgos.]

[En marge: Mouvement ordonné au maréchal Soult sur Reinosa afin de

prendre Blake à revers.]

[En marge: Vues de Napoléon sur le corps du maréchal Soult.]

Mais ce n'étaient là que des soins tout à fait accessoires pour lui.

La conduite des opérations militaires était, dans ce moment, le

principal et le plus urgent. Arrivé le 11 à Burgos, il lança dans la

journée même le général Lasalle avec sa cavalerie légère sur Lerma et

Aranda, pour pousser les Espagnols jusqu'au pied du Guadarrama,

nettoyer le pays, et préparer les voies aux colonnes qui devaient

prendre à revers les armées espagnoles. Tandis qu'il lançait Lasalle

directement devant lui, il portait à droite les deux mille dragons de

Milhaud sur Valladolid, avec mission de sabrer les fuyards, de faire

des prisonniers, de déposer partout les autorités instituées au nom de

Ferdinand VII, et d'en créer de nouvelles au nom de Joseph. Mais ce

qui pressait le plus pour lui, et ce qu'il exécuta immédiatement, en

donnant un seul jour de repos aux troupes, ce fut d'acheminer de

Burgos vers Reinosa le maréchal Soult, avec le 2e corps, afin de le

jeter sur les derrières de Blake. Une fois, en effet, arrivé à Burgos,

le moment était venu de se rabattre à droite et à gauche sur les

derrières des armées espagnoles, et de commencer par celle que

commandait le général Blake, puisque c'était celle qui se trouvait

actuellement aux prises avec les généraux français, et contre laquelle

il importait de marcher, si on voulait arriver à temps pour la prendre

à revers. Napoléon ordonna au maréchal Soult de partir à marches

forcées de Burgos dès le 12 au matin, et, par un mouvement en arrière

à droite, de se porter par Huermèce et Canduela sur Reinosa. Il était

probable, si l'armée espagnole de Blake avait été battue, que le

maréchal Soult la rencontrerait dans sa retraite, et que, si au lieu

de se retirer en ordre, comme font les armées régulières, elle se

dispersait en nuées de fuyards, il en recueillerait au moins quelques

débris. De Reinosa, le maréchal Soult devait marcher sur Santander

pour soumettre les Asturies. Napoléon trouvait à cette marche du

maréchal Soult un double avantage: c'était d'abord de tourner Blake;

secondement, de rendre le 2e corps, qui était l'ancien corps de

Bessières, à sa destination première, celle d'occuper la

Vieille-Castille et le royaume de Léon, pays qu'il connaissait, et où

il avait l'habitude d'agir. Son projet était, en même temps, dès que

les maréchaux Lefebvre et Victor auraient achevé leur opération en

Biscaye, de les rappeler à lui par Vittoria, où les attendait leur

artillerie, qu'ils n'avaient pu emmener avec eux dans les montagnes,

et de les attirer, par Miranda et Burgos, sur le chemin de Madrid. Le

maréchal Soult partant avec toute son artillerie, qu'il n'avait pas

été obligé de laisser en arrière, parce qu'il avait suivi la grande

route, avait tout ce qu'il lui fallait pour les opérations dont il

était chargé.

[En marge: Ordres pour accélérer l'entrée en Espagne du corps du

général Junot, afin de l'adjoindre au corps du maréchal Soult contre

les Anglais.]

Napoléon avisa le jour même aux moyens de lui préparer un renfort

considérable. On parlait vaguement des Anglais à Burgos, et plusieurs

prisonniers, questionnés avec soin, avaient annoncé leur présence sur

les routes qui aboutissent du Portugal en Espagne. D'autres avaient

parlé d'Anglais débarqués à la Corogne, et s'acheminant par Astorga

sur Léon. Les lettres interceptées à la poste contenaient les mêmes

indications. Il était évident que, sans savoir l'époque à laquelle on

les rencontrerait, on devait avoir affaire à eux dans les plaines de

la Vieille-Castille, soit qu'établis en Portugal ils vinssent de

Lisbonne sur Salamanque, soit que débarqués en Galice ils vinssent de

la Corogne à Astorga. Napoléon ne les croyait pas aussi rapprochés de

lui qu'ils l'étaient en effet, car le plan britannique s'exécutait

ponctuellement. Les détachements de John Moore avaient déjà dépassé

Badajoz et Almeida; et celui de sir David Baird, reçu enfin à la

Corogne, s'avançait sur Lugo et Astorga. Mais, que les Anglais fussent

plus ou moins rapprochés, la question importait peu à Napoléon, qui au

contraire souhaitait de les voir s'engager dans l'intérieur de la

Péninsule de telle façon qu'ils n'en pussent pas revenir; et dans

cette prévision il disposait tout pour les accabler. Il avait résolu

de joindre au maréchal Soult le corps du général Junot, ramené de

Portugal par mer, conformément à la convention de Cintra, que les

Anglais, tout en la blâmant, avaient loyalement exécutée. Déjà il

avait donné des ordres pour que ce corps fût réarmé, réorganisé, et

bientôt mis en état de reparaître en ligne. Il expédia de Burgos de

nouveaux ordres pour que la première division, celle du général

Laborde, passât la Bidassoa le 1er décembre; que la seconde, celle du

général Loison, marchât immédiatement après, et que la troisième,

qu'il venait de confier au général Heudelet, mais qui était moins

préparée que les deux autres, suivît celles-ci dans le plus court

délai possible. Napoléon ne doutait pas que ce corps déjà bien aguerri

ne se montrât jaloux de venger la journée de Vimeiro, et n'en fût

très-capable. Les corps du maréchal Soult et du général Junot

résistant de front aux Anglais, il pourrait de Madrid, où il se

proposait d'être prochainement, opérer sur leurs flancs et leurs

derrières quelque manoeuvre, d'autant plus décisive qu'on les

laisserait avancer plus loin. Il ne s'occupa donc en ce moment des

Anglais, dont l'apparition était facile à prévoir, que pour préparer

les moyens de les arrêter plus tard dans leur marche.

Après le départ du maréchal Soult, Napoléon, resté seul à Burgos avec

la garde impériale et une partie des dragons, hâta le mouvement des

deux divisions du maréchal Ney sur cette ville, les destinant à opérer

plus tard sur les derrières de Castaños, quand il en aurait fini avec

le général Blake, et qu'il pourrait dégarnir son centre au profit de

sa gauche. Il avait tracé l'itinéraire du maréchal Ney sur Burgos par

Haro, Pancorbo et Briviesca.

[En marge: Marche des maréchaux Lefebvre et Victor contre le général

Blake.]

[En marge: Réunion momentanée de ces deux maréchaux à Balmaseda et

poursuite séparée du général Blake.]

[En marge: Arrivée du maréchal Victor à Espinosa à la suite du général

Blake.]

[En marge: Situation d'Espinosa au centre de toutes les routes.]

Tandis qu'il envoyait le maréchal Soult dans les Asturies, sur les

derrières du général Blake, les maréchaux Lefebvre et Victor

continuaient de poursuivre le général espagnol à travers la Biscaye.

Le maréchal Lefebvre, n'ayant trouvé aucune résistance sérieuse à

Gueñes le 7, était entré le 8 à Balmaseda, et avait porté en avant,

jusqu'aux environs de Barcena, la division Villatte, qu'on lui avait

prêtée pour quelques jours. De son côté le maréchal Victor, réprimandé

pour avoir songé à s'éloigner de la Biscaye, était revenu par Orduña,

Amurrio, Oquendo, sur Balmaseda, et, le 9, avait fait sa jonction

auprès de cette ville avec le corps du maréchal Lefebvre, dédommagé de

la nouvelle direction qui lui était donnée par l'avantage de recouvrer

la division Villatte, et de pouvoir rencontrer et battre un ennemi

déjà démoralisé. Il vit le maréchal Lefebvre dans la journée du 9, et

promit de concerter sa marche avec la sienne. Mais, le lendemain 10,

craignant un voisinage qui pourrait le priver encore de la division

Villatte, il se hâta de pousser à outrance l'armée de Blake jusqu'à

l'entrée des gorges de la Biscaye, les franchit à sa suite sans perdre

un instant, et vers la seconde moitié du même jour arriva de l'autre

côté des monts, près d'Espinosa, petite ville qui était importante par

sa position, car elle se trouvait placée au point d'intersection de

toutes les routes de la plaine et de la montagne. (Voir la carte nº

43.) D'Espinosa, en effet, on peut se rendre par une grande route soit

à Bilbao, soit à Santander, si on veut aller de la plaine à la

montagne; et si au contraire on veut descendre de la montagne dans la

plaine, on peut encore se rendre par une grande route soit à

Villarcayo, soit à Reinosa, et gagner ainsi ou Burgos ou Léon. C'était

donc la peine pour le général Blake de s'arrêter à ce point et de le

disputer opiniâtrement. C'était aussi la peine pour le maréchal Victor

d'y combattre afin de s'en emparer; il comptait d'ailleurs être

rejoint, s'il en avait besoin, par le maréchal Lefebvre, quoiqu'il

l'eût quitté sans le voir et sans le prévenir. Le maréchal Lefebvre

l'avait suivi dans la même vallée, tenant une route parallèle, mais un

peu à gauche et en arrière, et fort blessé de ce que son collègue,

parti à l'improviste, ne lui avait rien dit ni fait dire au sujet des

opérations à exécuter en commun. Heureusement, un seul des deux corps

français, lancés à la suite de Blake, suffisait pour l'accabler, tant

étaient mal organisées les troupes espagnoles, et irrésistibles celles

que Napoléon venait de faire entrer en Espagne.

[En marge: Bataille d'Espinosa.]

[En marge: Première journée.]

Le maréchal Victor, arrivé devant Espinosa de los Monteros vers le

milieu de la journée du 10, y trouva le général Blake en position sur

des hauteurs d'un accès difficile, et que celui-ci avait occupées avec

assez d'intelligence. Il lui restait environ 30 ou 32 mille hommes sur

les 36 qu'il possédait en remarchant vers Balmaseda, et 6 pièces de

canon qu'il avait, non pas amenées avec lui, mais reçues de Reinosa,

car il était impossible d'en traîner dans ces montagnes. Aucune des

deux armées n'en avait avec elle, et on se battait sans artillerie et

sans cavalerie, avec le fusil et la baïonnette. À peine pouvait-on se

faire suivre par quelques mulets afin de porter du biscuit et des

cartouches.

Le général Blake avait à sa gauche des hauteurs escarpées et boisées,

vers son centre un terrain accessible, mais couvert de clôtures, à sa

droite un plateau assez élevé, moins toutefois que les hauteurs de

gauche, boisé aussi, et adossé de plus à une petite rivière, celle de

la Trueba, qui, sortant des montagnes, longeait tout le derrière de

cette position. La ville d'Espinosa, traversée par la Trueba, était

justement placée derrière le centre de l'armée espagnole. Le but à

atteindre était donc d'enlever l'une ou l'autre des ailes de l'armée

espagnole, de la pousser sur son centre, et de jeter le tout dans

Espinosa, où un seul pont ne suffirait pas au passage d'une armée en

fuite. L'heure avancée, et les courtes journées de novembre, ne

donnaient guère l'espérance d'exécuter tout cela en un jour.

Le général Villatte, qui tenait la tête du corps du maréchal Victor,

débouchant par la route d'Edesa, aperçut l'armée espagnole dans cette

redoutable position avec ses six bouches à feu au centre de sa ligne.

Cette armée ne paraissait pas dépourvue d'assurance, quoique toujours

vaincue depuis le commencement des opérations. Le général porta en

avant la brigade Pacthod, composée du 27e léger et du 63e de ligne,

ordonna au 27e léger de replier les Espagnols sur les hauteurs

auxquelles s'appuyait leur gauche, et prescrivit au 63e de ligne de se

présenter en bataille devant leur centre pour le contenir. Avec la

seconde brigade, composée du 94e et du 95e de ligne, et commandée par

le général Puthod, il aborda le plateau boisé auquel s'appuyait la

droite des Espagnols. Il fallait s'avancer sans artillerie contre une

armée qui en avait, quoiqu'elle en eût peu, et enlever toutes les

positions à coups de fusil ou de baïonnette. Heureusement le terrain

boisé qu'on avait devant soi ne se prêtait guère à l'emploi d'autres

armes que celles dont disposaient en ce moment les Français. Les

soldats de La Romana, placés sur ce plateau, se défendirent assez

vaillamment, et à la faveur des bois firent un feu meurtrier sur nos

troupes. Mais le général Puthod avec le 94e et le 95e franchit tous

les obstacles, envahit le plateau, pénétra dans les bois, et en

délogea les Espagnols, dont il culbuta quelques-uns dans la Trueba.

Les autres se replièrent sans trop de désordre sur leur centre, adossé

à la ville d'Espinosa. Tandis que notre brigade de gauche soutenait ce

combat très-vif contre la droite de l'ennemi, le 27e léger de la

brigade de droite avait tiraillé toute la journée avec les Espagnols

au pied des hauteurs de leur gauche, et le 63e avait eu besoin de

charger plusieurs fois à la baïonnette pour contenir leur centre. Ce

combat ne laissait pas d'être difficile, et aurait pu être chanceux

avec d'autres troupes, car six à sept mille hommes en combattaient

plus de trente. Mais le maréchal Victor, arrivé avec les divisions

Ruffin et Lapisse, s'était hâté d'appuyer à droite et à gauche la

division Villatte, et allait même engager la bataille à fond, lorsque

le brouillard s'élevant vers cinq heures empêcha les deux armées de se

voir, et les obligea de remettre au lendemain la fin de cette lutte.

Les Espagnols, selon leur coutume, croyant être victorieux, parce

qu'ils n'avaient pas été entièrement vaincus, allumèrent des feux en

poussant des cris de joie, et en proclamant leur victoire. Leur

satisfaction devait être de courte durée.

[En marge: Seconde journée.]

Le maréchal Victor, le lendemain 11, dès la pointe du jour, recommença

la bataille pour la rendre cette fois décisive. Il comptait dans ses

trois divisions dix-sept ou dix-huit mille hommes d'infanterie

présents sous les armes, et c'était plus qu'il ne lui en fallait

contre les trente et quelques mille Espagnols qui lui étaient opposés.

Dès la veille il avait fait remplacer les 94e et 95e de ligne, qui

s'étaient battus toute la journée, par le 9e léger et le 24e de ligne

de la division Ruffin, appuyés en arrière par le 96e de ligne. Ces

trois régiments du général Ruffin, remplaçant la brigade Puthod,

devaient achever la victoire à notre gauche sur le plateau adossé à la

Trueba. Le général en chef avait chargé la première brigade de la

division Lapisse, commandée par le général Maison, l'un des officiers

les plus intrépides et les plus intelligents de l'armée française,

d'appuyer à notre droite le 27e, de déloger les Espagnols des hauteurs

escarpées et boisées sur lesquelles était établie leur gauche, et de

les en précipiter sur Espinosa, où il ne leur resterait pour fuir que

le pont de cette ville. Au centre il avait fait soutenir le 63e du

général Villatte par le 8e de ligne, de la division Lapisse. Il avait

gardé en réserve le 54e dernier régiment de la division Lapisse, pour

le porter où besoin serait.

[En marge: Affreuse déroute des Espagnols, et entière dispersion de

l'armée du général Blake.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 30 / 43 段