d'armée, sur la route de Monasterio à Burgos, la cavalerie légère de
Lasalle et la vaillante division Mouton en tête, la division Bonnet et
les dragons de Milhaud en seconde ligne, la division Merle, la plus
éloignée des trois, en arrière-garde. Environ douze mille hommes du
corps d'Estrémadure étaient sortis de Burgos pour se rendre sur le
haut Èbre, et aller à Frias couvrir la droite du général Blake,
conformément aux décisions du conseil de guerre tenu à Tudela. Six
mille hommes de ce corps restaient massés à Aranda, route de Madrid.
Les douze mille, portés en avant de Burgos, se composaient, comme
toutes les troupes espagnoles, d'un mélange d'anciennes troupes de
ligne et de volontaires, paysans, étudiants et autres. Ce corps
comptait à la vérité dans ses rangs quelques bataillons des gardes
wallones et espagnoles, qui étaient les meilleurs soldats de
l'Espagne. Il possédait une nombreuse artillerie, bien attelée et bien
servie; mais il avait pour chef, en l'absence du capitaine général
Galuzzo, le marquis de Belveder, jeune homme sans expérience, qui
s'était avancé contre les Français avec la plus folle présomption.
[En marge: Position de Gamonal en avant de Burgos.]
[En marge: Effroyable déroute des Espagnols.]
[En marge: Occupation de Burgos.]
Dès la pointe du jour, la cavalerie de Lasalle, marchant en tête du
corps d'armée, rencontra les avant-postes espagnols, échangea quelques
coups de carabine avec eux, et se replia sur la division Mouton, car
on était en présence d'obstacles que l'infanterie seule pouvait
emporter. En suivant la grande route, et en s'approchant de Burgos
même, on avait à gauche un petit cours d'eau qu'on appelle l'Arlanzon,
lequel longe le pied des hauteurs boisées de la Chartreuse; au centre,
le bois de Gamonal, que traverse la grande route, et à droite les
hauteurs du parc de Villimar, dont le sommet est occupé par le château
fortifié de Burgos, et le pied par la ville de Burgos elle-même. Les
Espagnols avaient des tirailleurs sur les hauteurs, à droite et à
gauche de cette position, leur principale infanterie dans le bois de
Gamonal, barrant la grande route, leur cavalerie à la lisière de ce
bois, leur artillerie en avant. À peine le maréchal Soult fut-il
arrivé sur le terrain, qu'il mit en mouvement la division Mouton pour
aborder l'obstacle le plus sérieux, celui du bois de Gamonal. Il
rangea en arrière sa cavalerie, pour courir sur les Espagnols lorsque
l'obstacle du bois serait vaincu, et un peu plus en arrière encore la
division Bonnet, pour enlever les sommets couronnés par l'ennemi s'ils
offraient quelque résistance. L'illustre général Mouton s'avança sans
hésiter avec ses quatre vieux régiments, les 2e et 4e légers, les 15e
et 36e de ligne, sur le bois de Gamonal. L'artillerie espagnole,
tirant vivement, nous emporta d'abord quelques files; mais nos
soldats, marchant baïonnette baissée sur le bois de Gamonal, y
pénétrèrent malgré les gardes wallones et espagnoles, et le
franchirent en un clin d'oeil. À cet aspect, l'armée ennemie tout
entière se débanda avec une promptitude inouïe. Drapeaux, canons, tout
fut abandonné. Les troupes qui suivaient ramassèrent dans le bois plus
de vingt bouches à feu. Toutes les hauteurs environnantes furent
également désertées par les Espagnols, et la masse de leurs fuyards se
jeta, soit dans Burgos, soit au delà de l'Arlanzon, pour se sauver
plus vite. Lasalle et Milhaud passèrent alors l'Arlanzon, partie à
gué, partie sur les ponts qui traversent ce cours d'eau, et
s'élancèrent au galop sur les soldats dispersés de l'Estrémadure, dont
ils sabrèrent un nombre considérable. L'infanterie du général Mouton
entra dans Burgos à la suite des Espagnols, reçut quelques coups de
fusil de plusieurs couvents qu'elle saccagea, et se rendit maîtresse
tant de la ville que du château lui-même, que l'ennemi n'avait pas eu
la précaution de mettre en état de défense. Cette journée, terminée
par un seul choc de la division Mouton, nous valut, avec Burgos et son
château, 12 drapeaux, 30 bouches à feu, environ 900 prisonniers,
indépendamment de tous les fuyards qu'on tua ou prit encore dans la
plaine. On évalua à plus de deux mille les tués ou les blessés
atteints au delà de Burgos par le sabre de nos cavaliers. Il n'y
avait, avec des soldats si agiles dans la fuite, d'autre moyen de
diminuer la force de l'ennemi que de sabrer les fuyards, car il était
impossible de s'y prendre différemment pour faire des prisonniers. Le
maréchal Soult s'attacha à rétablir l'ordre dans Burgos, où il régna
au premier moment une assez grande confusion, par le concours des
vaincus et des vainqueurs, et la disparition de presque tous les
habitants. En quelques jours, cependant, cette ville importante eut
repris son aspect accoutumé.
[En marge: Établissement de Napoléon à Burgos.]
Napoléon, impatient de faire du point central de Burgos le pivot de
ses opérations, s'était hâté, dans la journée du 10, de porter son
quartier général en avant. Il avait couché le 10 à Cubo, et dès le 11
il était entré à Burgos. Pendant son séjour à Vittoria il avait eu
soin d'ordonner à Miranda, à Pancorbo, à Briviesca, la construction de
postes qui étaient des demi-forteresses, capables d'abriter un
hôpital, un magasin, un dépôt de munitions, et dans lesquels les
colonnes en marche pouvaient se reposer, se ravitailler, déposer les
hommes fatigués ou malades hors de l'atteinte des guérillas. Il avait
déjà reconnu, en effet, avec sa promptitude habituelle, que, dans un
pays où la force régulière était si peu redoutable, et où la force
irrégulière causait tant de dommages, on aurait beaucoup à craindre
pour ses communications. Il ne faisait donc pas un seul pas en avant
sans travailler à les assurer.
[En marge: Manière de traiter les autorités et les habitants de
Burgos.]
Napoléon entra la nuit et incognito dans Burgos, persistant à laisser
à Joseph les honneurs royaux, et à se réserver à lui seul l'odieux des
rigueurs de la guerre[24]. Il donna l'ordre de brûler l'étendard qui
avait servi à la proclamation de la royauté de Ferdinand, reçut le
clergé et les autorités avec une extrême sévérité, prit l'attitude
d'un conquérant irrité, ayant acquis tous les droits de la guerre,
voulant les exercer tous, et n'étant disposé à s'en départir qu'autant
que la clémence du roi Joseph pourrait l'obtenir de lui.
[Note 24: Voici à ce sujet une nouvelle lettre de Napoléon qui nous
semble digne d'être rapportée:
_L'Empereur au roi d'Espagne._
«Cubo, le 10 novembre 1808.
»Je pars à une heure du matin pour être rendu incognito demain ayant
le jour à Burgos, où je ferai mes dispositions pour la journée; car
vaincre n'est rien si l'on ne profite pas du succès.
»Je pense que vous devez vous rendre à Briviesca demain.
»Autant je pense devoir faire peu de cérémonie pour moi, autant je
crois qu'il faut en faire pour vous. Pour moi, cela ne marche pas avec
le métier de la guerre; d'ailleurs, je n'en veux pas.
»Il me semble que des députations doivent venir au-devant de vous et
vous recevoir au mieux. À mon arrivée, j'ordonnerai tout pour le
désarmement et pour brûler l'étendard qui a servi à la publication de
Ferdinand. Donnez l'impulsion pour faire sentir que cela n'est pas
pour rire.
»On me mande que l'armée d'Estrémadure est détruite. C'est d'ailleurs
une infâme canaille fanfaronne, qui n'a pas soutenu la charge d'une
brigade du général Mouton.
»Si vous savez quelque chose du côté d'Orduña ou des maréchaux
Lefebvre ou Victor, mandez-le-moi. L'espérance d'avoir quelque
nouvelle de ce côté m'a fait rester ici.
»Le général Dejean, qui commande mille chevaux à Miranda, a eu ordre
de protéger le passage des Espagnols qui sont avec vous, des parcs qui
se dirigent sur Burgos, du trésor, etc.
»NAPOLÉON.»]
[En marge: Enlèvement de toutes les laines appartenant aux grands
propriétaires espagnols.]
[En marge: Don fait au Corps Législatif des drapeaux pris sur les
gardes espagnoles et wallones.]
Il existait, soit dans les magasins de Burgos, soit dans les environs,
des quantités considérables de laines, appartenant aux plus grands
propriétaires d'Espagne, tels que les ducs de Medina-Celi, d'Ossuna,
de l'Infantado, de Castel-Franco, et autres que Napoléon se proposait
de frapper durement, en faisant grâce à tout ce qui était au-dessous
d'eux. Il ordonna la confiscation de ces laines, qui montaient à une
valeur de 12 à 15 millions de francs. Son projet était de les vendre
au commerce de Bayonne à très-bas prix, afin de favoriser la draperie
française, et d'en consacrer ensuite le produit soit à indemniser les
Français qui avaient souffert à Valence, à Cadix et dans les diverses
villes d'Espagne, soit à augmenter le trésor de l'armée. Jusqu'ici il
avait donné au Sénat tous les drapeaux conquis sur les armées
ennemies. Il voulut que le Corps Législatif eût aussi sa part de ces
trophées, et il lui fit don des douze drapeaux pris sur les gardes
espagnoles et wallones, désirant le plus possible atténuer en France
la défaveur qui s'attachait à la guerre d'Espagne.
[En marge: Dispositions militaires de Napoléon après son arrivée à
Burgos.]
[En marge: Mouvement ordonné au maréchal Soult sur Reinosa afin de
prendre Blake à revers.]
[En marge: Vues de Napoléon sur le corps du maréchal Soult.]
Mais ce n'étaient là que des soins tout à fait accessoires pour lui.
La conduite des opérations militaires était, dans ce moment, le
principal et le plus urgent. Arrivé le 11 à Burgos, il lança dans la
journée même le général Lasalle avec sa cavalerie légère sur Lerma et
Aranda, pour pousser les Espagnols jusqu'au pied du Guadarrama,
nettoyer le pays, et préparer les voies aux colonnes qui devaient
prendre à revers les armées espagnoles. Tandis qu'il lançait Lasalle
directement devant lui, il portait à droite les deux mille dragons de
Milhaud sur Valladolid, avec mission de sabrer les fuyards, de faire
des prisonniers, de déposer partout les autorités instituées au nom de
Ferdinand VII, et d'en créer de nouvelles au nom de Joseph. Mais ce
qui pressait le plus pour lui, et ce qu'il exécuta immédiatement, en
donnant un seul jour de repos aux troupes, ce fut d'acheminer de
Burgos vers Reinosa le maréchal Soult, avec le 2e corps, afin de le
jeter sur les derrières de Blake. Une fois, en effet, arrivé à Burgos,
le moment était venu de se rabattre à droite et à gauche sur les
derrières des armées espagnoles, et de commencer par celle que
commandait le général Blake, puisque c'était celle qui se trouvait
actuellement aux prises avec les généraux français, et contre laquelle
il importait de marcher, si on voulait arriver à temps pour la prendre
à revers. Napoléon ordonna au maréchal Soult de partir à marches
forcées de Burgos dès le 12 au matin, et, par un mouvement en arrière
à droite, de se porter par Huermèce et Canduela sur Reinosa. Il était
probable, si l'armée espagnole de Blake avait été battue, que le
maréchal Soult la rencontrerait dans sa retraite, et que, si au lieu
de se retirer en ordre, comme font les armées régulières, elle se
dispersait en nuées de fuyards, il en recueillerait au moins quelques
débris. De Reinosa, le maréchal Soult devait marcher sur Santander
pour soumettre les Asturies. Napoléon trouvait à cette marche du
maréchal Soult un double avantage: c'était d'abord de tourner Blake;
secondement, de rendre le 2e corps, qui était l'ancien corps de
Bessières, à sa destination première, celle d'occuper la
Vieille-Castille et le royaume de Léon, pays qu'il connaissait, et où
il avait l'habitude d'agir. Son projet était, en même temps, dès que
les maréchaux Lefebvre et Victor auraient achevé leur opération en
Biscaye, de les rappeler à lui par Vittoria, où les attendait leur
artillerie, qu'ils n'avaient pu emmener avec eux dans les montagnes,
et de les attirer, par Miranda et Burgos, sur le chemin de Madrid. Le
maréchal Soult partant avec toute son artillerie, qu'il n'avait pas
été obligé de laisser en arrière, parce qu'il avait suivi la grande
route, avait tout ce qu'il lui fallait pour les opérations dont il
était chargé.
[En marge: Ordres pour accélérer l'entrée en Espagne du corps du
général Junot, afin de l'adjoindre au corps du maréchal Soult contre
les Anglais.]
Napoléon avisa le jour même aux moyens de lui préparer un renfort
considérable. On parlait vaguement des Anglais à Burgos, et plusieurs
prisonniers, questionnés avec soin, avaient annoncé leur présence sur
les routes qui aboutissent du Portugal en Espagne. D'autres avaient
parlé d'Anglais débarqués à la Corogne, et s'acheminant par Astorga
sur Léon. Les lettres interceptées à la poste contenaient les mêmes
indications. Il était évident que, sans savoir l'époque à laquelle on
les rencontrerait, on devait avoir affaire à eux dans les plaines de
la Vieille-Castille, soit qu'établis en Portugal ils vinssent de
Lisbonne sur Salamanque, soit que débarqués en Galice ils vinssent de
la Corogne à Astorga. Napoléon ne les croyait pas aussi rapprochés de
lui qu'ils l'étaient en effet, car le plan britannique s'exécutait
ponctuellement. Les détachements de John Moore avaient déjà dépassé
Badajoz et Almeida; et celui de sir David Baird, reçu enfin à la
Corogne, s'avançait sur Lugo et Astorga. Mais, que les Anglais fussent
plus ou moins rapprochés, la question importait peu à Napoléon, qui au
contraire souhaitait de les voir s'engager dans l'intérieur de la
Péninsule de telle façon qu'ils n'en pussent pas revenir; et dans
cette prévision il disposait tout pour les accabler. Il avait résolu
de joindre au maréchal Soult le corps du général Junot, ramené de
Portugal par mer, conformément à la convention de Cintra, que les
Anglais, tout en la blâmant, avaient loyalement exécutée. Déjà il
avait donné des ordres pour que ce corps fût réarmé, réorganisé, et
bientôt mis en état de reparaître en ligne. Il expédia de Burgos de
nouveaux ordres pour que la première division, celle du général
Laborde, passât la Bidassoa le 1er décembre; que la seconde, celle du
général Loison, marchât immédiatement après, et que la troisième,
qu'il venait de confier au général Heudelet, mais qui était moins
préparée que les deux autres, suivît celles-ci dans le plus court
délai possible. Napoléon ne doutait pas que ce corps déjà bien aguerri
ne se montrât jaloux de venger la journée de Vimeiro, et n'en fût
très-capable. Les corps du maréchal Soult et du général Junot
résistant de front aux Anglais, il pourrait de Madrid, où il se
proposait d'être prochainement, opérer sur leurs flancs et leurs
derrières quelque manoeuvre, d'autant plus décisive qu'on les
laisserait avancer plus loin. Il ne s'occupa donc en ce moment des
Anglais, dont l'apparition était facile à prévoir, que pour préparer
les moyens de les arrêter plus tard dans leur marche.
Après le départ du maréchal Soult, Napoléon, resté seul à Burgos avec
la garde impériale et une partie des dragons, hâta le mouvement des
deux divisions du maréchal Ney sur cette ville, les destinant à opérer
plus tard sur les derrières de Castaños, quand il en aurait fini avec
le général Blake, et qu'il pourrait dégarnir son centre au profit de
sa gauche. Il avait tracé l'itinéraire du maréchal Ney sur Burgos par
Haro, Pancorbo et Briviesca.
[En marge: Marche des maréchaux Lefebvre et Victor contre le général
Blake.]
[En marge: Réunion momentanée de ces deux maréchaux à Balmaseda et
poursuite séparée du général Blake.]
[En marge: Arrivée du maréchal Victor à Espinosa à la suite du général
Blake.]
[En marge: Situation d'Espinosa au centre de toutes les routes.]
Tandis qu'il envoyait le maréchal Soult dans les Asturies, sur les
derrières du général Blake, les maréchaux Lefebvre et Victor
continuaient de poursuivre le général espagnol à travers la Biscaye.
Le maréchal Lefebvre, n'ayant trouvé aucune résistance sérieuse à
Gueñes le 7, était entré le 8 à Balmaseda, et avait porté en avant,
jusqu'aux environs de Barcena, la division Villatte, qu'on lui avait
prêtée pour quelques jours. De son côté le maréchal Victor, réprimandé
pour avoir songé à s'éloigner de la Biscaye, était revenu par Orduña,
Amurrio, Oquendo, sur Balmaseda, et, le 9, avait fait sa jonction
auprès de cette ville avec le corps du maréchal Lefebvre, dédommagé de
la nouvelle direction qui lui était donnée par l'avantage de recouvrer
la division Villatte, et de pouvoir rencontrer et battre un ennemi
déjà démoralisé. Il vit le maréchal Lefebvre dans la journée du 9, et
promit de concerter sa marche avec la sienne. Mais, le lendemain 10,
craignant un voisinage qui pourrait le priver encore de la division
Villatte, il se hâta de pousser à outrance l'armée de Blake jusqu'à
l'entrée des gorges de la Biscaye, les franchit à sa suite sans perdre
un instant, et vers la seconde moitié du même jour arriva de l'autre
côté des monts, près d'Espinosa, petite ville qui était importante par
sa position, car elle se trouvait placée au point d'intersection de
toutes les routes de la plaine et de la montagne. (Voir la carte nº
43.) D'Espinosa, en effet, on peut se rendre par une grande route soit
à Bilbao, soit à Santander, si on veut aller de la plaine à la
montagne; et si au contraire on veut descendre de la montagne dans la
plaine, on peut encore se rendre par une grande route soit à
Villarcayo, soit à Reinosa, et gagner ainsi ou Burgos ou Léon. C'était
donc la peine pour le général Blake de s'arrêter à ce point et de le
disputer opiniâtrement. C'était aussi la peine pour le maréchal Victor
d'y combattre afin de s'en emparer; il comptait d'ailleurs être
rejoint, s'il en avait besoin, par le maréchal Lefebvre, quoiqu'il
l'eût quitté sans le voir et sans le prévenir. Le maréchal Lefebvre
l'avait suivi dans la même vallée, tenant une route parallèle, mais un
peu à gauche et en arrière, et fort blessé de ce que son collègue,
parti à l'improviste, ne lui avait rien dit ni fait dire au sujet des
opérations à exécuter en commun. Heureusement, un seul des deux corps
français, lancés à la suite de Blake, suffisait pour l'accabler, tant
étaient mal organisées les troupes espagnoles, et irrésistibles celles
que Napoléon venait de faire entrer en Espagne.
[En marge: Bataille d'Espinosa.]
[En marge: Première journée.]
Le maréchal Victor, arrivé devant Espinosa de los Monteros vers le
milieu de la journée du 10, y trouva le général Blake en position sur
des hauteurs d'un accès difficile, et que celui-ci avait occupées avec
assez d'intelligence. Il lui restait environ 30 ou 32 mille hommes sur
les 36 qu'il possédait en remarchant vers Balmaseda, et 6 pièces de
canon qu'il avait, non pas amenées avec lui, mais reçues de Reinosa,
car il était impossible d'en traîner dans ces montagnes. Aucune des
deux armées n'en avait avec elle, et on se battait sans artillerie et
sans cavalerie, avec le fusil et la baïonnette. À peine pouvait-on se
faire suivre par quelques mulets afin de porter du biscuit et des
cartouches.
Le général Blake avait à sa gauche des hauteurs escarpées et boisées,
vers son centre un terrain accessible, mais couvert de clôtures, à sa
droite un plateau assez élevé, moins toutefois que les hauteurs de
gauche, boisé aussi, et adossé de plus à une petite rivière, celle de
la Trueba, qui, sortant des montagnes, longeait tout le derrière de
cette position. La ville d'Espinosa, traversée par la Trueba, était
justement placée derrière le centre de l'armée espagnole. Le but à
atteindre était donc d'enlever l'une ou l'autre des ailes de l'armée
espagnole, de la pousser sur son centre, et de jeter le tout dans
Espinosa, où un seul pont ne suffirait pas au passage d'une armée en
fuite. L'heure avancée, et les courtes journées de novembre, ne
donnaient guère l'espérance d'exécuter tout cela en un jour.
Le général Villatte, qui tenait la tête du corps du maréchal Victor,
débouchant par la route d'Edesa, aperçut l'armée espagnole dans cette
redoutable position avec ses six bouches à feu au centre de sa ligne.
Cette armée ne paraissait pas dépourvue d'assurance, quoique toujours
vaincue depuis le commencement des opérations. Le général porta en
avant la brigade Pacthod, composée du 27e léger et du 63e de ligne,
ordonna au 27e léger de replier les Espagnols sur les hauteurs
auxquelles s'appuyait leur gauche, et prescrivit au 63e de ligne de se
présenter en bataille devant leur centre pour le contenir. Avec la
seconde brigade, composée du 94e et du 95e de ligne, et commandée par
le général Puthod, il aborda le plateau boisé auquel s'appuyait la
droite des Espagnols. Il fallait s'avancer sans artillerie contre une
armée qui en avait, quoiqu'elle en eût peu, et enlever toutes les
positions à coups de fusil ou de baïonnette. Heureusement le terrain
boisé qu'on avait devant soi ne se prêtait guère à l'emploi d'autres
armes que celles dont disposaient en ce moment les Français. Les
soldats de La Romana, placés sur ce plateau, se défendirent assez
vaillamment, et à la faveur des bois firent un feu meurtrier sur nos
troupes. Mais le général Puthod avec le 94e et le 95e franchit tous
les obstacles, envahit le plateau, pénétra dans les bois, et en
délogea les Espagnols, dont il culbuta quelques-uns dans la Trueba.
Les autres se replièrent sans trop de désordre sur leur centre, adossé
à la ville d'Espinosa. Tandis que notre brigade de gauche soutenait ce
combat très-vif contre la droite de l'ennemi, le 27e léger de la
brigade de droite avait tiraillé toute la journée avec les Espagnols
au pied des hauteurs de leur gauche, et le 63e avait eu besoin de
charger plusieurs fois à la baïonnette pour contenir leur centre. Ce
combat ne laissait pas d'être difficile, et aurait pu être chanceux
avec d'autres troupes, car six à sept mille hommes en combattaient
plus de trente. Mais le maréchal Victor, arrivé avec les divisions
Ruffin et Lapisse, s'était hâté d'appuyer à droite et à gauche la
division Villatte, et allait même engager la bataille à fond, lorsque
le brouillard s'élevant vers cinq heures empêcha les deux armées de se
voir, et les obligea de remettre au lendemain la fin de cette lutte.
Les Espagnols, selon leur coutume, croyant être victorieux, parce
qu'ils n'avaient pas été entièrement vaincus, allumèrent des feux en
poussant des cris de joie, et en proclamant leur victoire. Leur
satisfaction devait être de courte durée.
[En marge: Seconde journée.]
Le maréchal Victor, le lendemain 11, dès la pointe du jour, recommença
la bataille pour la rendre cette fois décisive. Il comptait dans ses
trois divisions dix-sept ou dix-huit mille hommes d'infanterie
présents sous les armes, et c'était plus qu'il ne lui en fallait
contre les trente et quelques mille Espagnols qui lui étaient opposés.
Dès la veille il avait fait remplacer les 94e et 95e de ligne, qui
s'étaient battus toute la journée, par le 9e léger et le 24e de ligne
de la division Ruffin, appuyés en arrière par le 96e de ligne. Ces
trois régiments du général Ruffin, remplaçant la brigade Puthod,
devaient achever la victoire à notre gauche sur le plateau adossé à la
Trueba. Le général en chef avait chargé la première brigade de la
division Lapisse, commandée par le général Maison, l'un des officiers
les plus intrépides et les plus intelligents de l'armée française,
d'appuyer à notre droite le 27e, de déloger les Espagnols des hauteurs
escarpées et boisées sur lesquelles était établie leur gauche, et de
les en précipiter sur Espinosa, où il ne leur resterait pour fuir que
le pont de cette ville. Au centre il avait fait soutenir le 63e du
général Villatte par le 8e de ligne, de la division Lapisse. Il avait
gardé en réserve le 54e dernier régiment de la division Lapisse, pour
le porter où besoin serait.
[En marge: Affreuse déroute des Espagnols, et entière dispersion de
l'armée du général Blake.]