Bilbao, où les Espagnols n'essayèrent pas de tenir, et où l'on prit
quelques soldats ennemis, quelques blessés, beaucoup de matériel
apporté par les Anglais. Les habitants tremblants s'étaient enfuis,
les uns dans les montagnes, les autres sur des bâtiments de toute
sorte qui stationnaient dans les eaux de Bilbao. Le maréchal Lefebvre,
poussant ensuite jusqu'à Balmaseda, n'osa pas aller plus loin, car au
delà se trouvait le col qui conduit par Espinosa dans les plaines de
Castille; et ayant déjà combattu sans ordre, c'eût été trop que
d'étendre encore davantage ses opérations. Il établit à Balmaseda la
division Villatte, qui n'était pas à lui, mais au maréchal Victor, et
se replia avec son corps sur Bilbao pour y chercher des vivres, qui
n'abondaient pas dans ces montagnes, où l'on vit de maïs et de
laitage.
[En marge: Déplaisir de Napoléon en voyant les opérations commencées
avant son arrivée.]
Telle était la situation des choses au moment de l'arrivée de
Napoléon. Ses intentions avaient été entièrement méconnues, puisqu'il
aurait voulu qu'on se laissât presque tourner par la droite et par la
gauche, afin d'être plus sûr, en débouchant de Vittoria, de prendre à
revers les deux principales armées espagnoles. (Voir la carte nº 43.)
Le mouvement exécuté par les maréchaux Ney et Moncey sur l'Èbre avait
eu en effet pour résultat d'éloigner un peu Castaños et Palafox, et de
rendre à ceux-ci le service de les dégager. Le mouvement que s'était
permis le maréchal Lefebvre, en repliant Blake de Bilbao sur
Balmaseda, tirait le général espagnol d'une situation d'où il ne
serait jamais sorti si on lui avait donné le temps de s'y engager
complètement. De plus, les troupes françaises étaient disséminées dans
différentes directions, qui n'étaient pas les mieux choisies. Les 1er
et 6e corps, que Napoléon aurait voulu avoir sous sa main dans les
plaines de Vittoria, étaient dispersés dans plusieurs endroits fort
distants les uns des autres. Le 1er corps avait une de ses trois
divisions, celle du général Villatte, en Biscaye. Le 6e avait la
division Bisson à Pampelune, et une autre, la division Marchand, sur
la route de Vittoria avec toute son artillerie.
[En marge: Ordres de Napoléon pour ramener les opérations à son plan
primitif.]
[En marge: Ordres aux maréchaux Victor et Lefebvre.]
Napoléon, arrivé à Vittoria le 5 novembre, après avoir exprimé, là
comme à Bayonne, son déplaisir d'être si mal obéi, donna le 6 tous les
ordres nécessaires pour réparer les fautes commises en son absence.
S'il n'avait pas été contrarié dans l'exécution de ses plans par des
opérations intempestives, il aurait opposé au général Blake, seulement
pour le contenir, le corps du maréchal Lefebvre (4e corps); il aurait
opposé à Palafox et Castaños, toujours et uniquement pour les
contenir, le corps du maréchal Moncey (3e corps); puis, réunissant
sous sa main le corps du maréchal Soult, autrefois Bessières (2e
corps), celui du maréchal Victor (1er corps), celui du maréchal Ney
(6e corps), la garde impériale, les quatorze mille dragons, et
débouchant avec quatre-vingt mille hommes sur Burgos, il eût coupé par
le centre les armées espagnoles, se serait ensuite rabattu sur elles,
et les eût alternativement prises à revers, enveloppées et détruites.
Malheureusement, ce plan, sans être compromis, ne pouvait plus
s'exécuter d'une manière aussi certaine et aussi complète, d'abord,
parce que l'action commencée trop tôt avait un peu arrêté les généraux
espagnols, et les avait empêchés de s'engager à fond, les uns en
Biscaye, les autres en Navarre; secondement, parce que les divers
corps de l'armée française, employés au moment même de leur arrivée,
se trouvaient fort disséminés. Cependant, ni Blake retiré en arrière
de Balmaseda, ni Castaños et Palafox ramenés sur l'Èbre ne
comprenaient jusqu'ici le danger de leur position, et ils ne faisaient
rien pour en sortir. Le plan de Napoléon était encore exécutable. Il
fit donc ses dispositions d'après le même principe, de couper par le
centre la ligne espagnole en deux portions, afin de se rabattre
ensuite sur l'une et sur l'autre. Il ordonna au maréchal Victor (1er
corps), dont une division, celle du général Villatte, avait déjà été
détournée de sa route pour renforcer le maréchal Lefebvre, d'appuyer
celui-ci, s'il en avait besoin, par la route de Vittoria à Orduña, et
de revenir ensuite par Orduña à Vittoria rallier le centre de l'armée
française. On débitait dans le pays de telles choses sur la force des
Espagnols, que Napoléon ne croyait pas trop faire en opposant deux
corps (le 1er et le 4e) à l'armée de Blake, portée par les moindres
évaluations à cinquante mille hommes, et par les plus fortes à
soixante-dix. Ces deux maréchaux toutefois, d'après le plan de
Napoléon, devaient plutôt contenir Blake que le repousser, jusqu'au
moment où partirait du centre de l'armée le signal de se jeter sur
lui.
[En marge: Ordres au maréchal Moncey.]
Après avoir réglé ainsi les opérations de sa droite, Napoléon,
s'occupant de sa gauche, prescrivit au maréchal Moncey de se tenir
prêt à agir quand il en recevrait l'ordre, mais jusque-là de se borner
à couvrir l'Èbre, de Logroño à Calahorra. Il lui rendit la division
Morlot, un instant détachée de son corps; il y ajouta un renfort de
dragons; et enfin l'une des deux divisions du 6e corps (maréchal Ney),
la division Bisson, ayant par un faux mouvement pris la route de
Pampelune, il ordonna de la laisser reposer dans cette place, puis de
la diriger sur Logroño, pour y appuyer la droite du maréchal Moncey,
et y rester provisoirement. Cette division changea de commandant, et
s'appela division Lagrange, du nom de son nouveau chef. Elle devait
rejoindre plus tard le maréchal Ney, et contribuer en attendant à
tenir en échec les Espagnols sur l'Èbre.
[En marge: Ordres pour le mouvement du centre.]
Sa droite et sa gauche étant ainsi assurées, mais sans être portées en
avant, Napoléon résolut de déboucher par le centre, avec les corps des
maréchaux Soult et Ney (2e et 6e), avec la garde impériale et la plus
grande partie des dragons. Le corps du maréchal Soult, ancien corps de
Bessières, s'il comptait beaucoup de jeunes soldats, renfermait aussi
la division Mouton, composée de quatre vieux régiments, auxquels rien
ne pouvait résister en Espagne: ils l'avaient prouvé à Rio-Seco. Le
corps de Ney, quoique privé de la division Bisson, dirigée mal à
propos sur Pampelune, et placée passagèrement sur l'Èbre, contenait
cependant la division Marchand, qui lui avait toujours appartenu, et
la division Dessoles, qui venait d'être formée d'anciens régiments
appelés successivement en Espagne. Ces troupes n'avaient pas leurs
pareilles au monde. Avec ces deux corps, avec la garde et la réserve
de cavalerie, Napoléon avait environ cinquante mille hommes à pousser
sur Burgos. C'était plus qu'il n'en fallait pour écraser le centre de
l'armée espagnole.
[En marge: Nouvel incident qui suspend encore l'exécution des plans de
Napoléon.]
Ses dispositions, arrêtées dans les journées du 6 et du 7 novembre,
furent encore suspendues par un nouvel incident. Les généraux
espagnols, quoique fort déconcertés par la vigueur des attaques qu'ils
avaient essuyées, les uns à Zornoza, les autres à Logroño et à Lerin,
ne renonçaient pas à leur plan; mais ils disputaient plus que jamais
sur l'exécution de ce plan, et se demandaient du renfort les uns aux
autres. Blake surtout, le plus rudement abordé, voyant sur ses flancs
les corps de Lefebvre et de Victor, avait invoqué l'appui du centre et
de la droite. Mais il y avait un détour de cinquante à soixante lieues
à faire pour communiquer d'un bout à l'autre de la ligne espagnole,
et, après avoir tenu conseil de guerre à Tudela, Castaños et Palafox
avaient répondu qu'il leur était impossible d'aller au secours de
l'armée des Asturies, et s'étaient bornés à prescrire au corps de
l'Estrémadure de hâter son arrivée en ligne, pour qu'il vînt couvrir
la droite de Blake en prenant position à Frias. Ils avaient promis
aussi d'entrer en action le plus tôt qu'ils pourraient, afin d'attirer
à eux une partie des forces des Français.
[En marge: Blake renforcé se reporte en avant.]
Blake, en attendant, repoussé de Bilbao et de Balmaseda vers les
gorges qui forment l'entrée de la Biscaye, s'y était arrêté, et avait
été rejoint par les douze ou quinze mille hommes placés à Villaro et
Orozco, pendant qu'il combattait à Zornoza, et par le corps de La
Romana. Avec ce qu'il avait perdu en morts et blessés, surtout en
hommes dispersés, perte qui montait à six ou sept mille hommes, il lui
restait environ trente-six mille hommes à mettre en ligne. Il se
reporta donc en avant, dans la journée du 5 novembre, sur Balmaseda,
où le maréchal Lefebvre avait laissé la division Villatte, pour se
replier lui-même sur Bilbao, afin d'y vivre plus à son aise.
[En marge: Faute des maréchaux Lefebvre et Victor, et danger de la
division Villatte.]
Après la faute de s'être porté trop tôt en avant, le maréchal Lefebvre
n'en pouvait pas commettre une plus grave que de rétrograder tout à
coup sur Bilbao, laissant la division Villatte seule à Balmaseda. Il
fallait des soldats aussi fermes que les nôtres, et un ennemi aussi
peu redoutable que les insurgés espagnols, pour qu'il ne résultât pas
quelque malheur de si fausses dispositions.
De son côté, le maréchal Victor n'avait pas fait mieux. Envoyé par
Orduña à Amurrio, afin de flanquer le maréchal Lefebvre, il avait
expédié vers Oquendo le général Labruyère avec une brigade, et
l'avait retenu dans cette position, sans que l'idée lui vînt de s'y
rendre lui-même pour le diriger. Le général Labruyère, au milieu de
ces montagnes escarpées, où l'on avait peine à se reconnaître, où les
brouillards de l'hiver ajoutaient à l'obscurité des lieux, privé de
toute direction, ne sachant ce qu'il pouvait avoir d'ennemis en sa
présence, n'avait pas voulu s'engager, et avait laissé passer devant
lui les corps qui flanquaient Blake pendant le combat de Zornoza,
n'osant rien faire pour arrêter leur retraite. Les jours suivants il
était resté en position, voyant Balmaseda de loin, apercevant la
division Villatte sans songer à la rejoindre, apercevant aussi la
division Sébastiani qui de Bilbao exécutait des reconnaissances sur la
route d'Orduña; de manière que nos troupes, au lieu de se réunir pour
accabler Blake, seule opération qui fût raisonnable dès qu'on avait eu
le tort de combattre avant les ordres du quartier général, étaient
dispersées entre Bilbao, Balmaseda et Oquendo, exposées dans leur
isolement à de graves échecs.
Le maréchal Victor n'avait pas borné là ses fautes. Pressé de
rejoindre le quartier général afin de servir sous les yeux même de
l'Empereur, et trouvant dans ses instructions qu'il pourrait reprendre
la route de Vittoria dès que sa présence ne serait plus nécessaire en
Biscaye, il avait rappelé le général Labruyère à lui, pour repasser
les montagnes et redescendre dans la plaine de Vittoria, abandonnant
la division Villatte, qui restait toute seule à Balmaseda. Ainsi
commençait cette suite de fautes dues à l'égoïsme, à la rivalité de
nos généraux, et qui, en perdant la cause de la France en Espagne,
l'ont perdue dans l'Europe entière.
[En marge: Attaque du général Blake sur Balmaseda et belle défense de
la division Villatte.]
Tandis que le maréchal Victor exécutait ce mouvement rétrograde, le
général Blake, renforcé, comme nous l'avons dit, par les troupes de sa
gauche et par celles de La Romana, avait résolu de se porter en avant,
et de disputer Balmaseda à la division Villatte, qu'il savait y être
toute seule. Le séjour du maréchal Lefebvre à Bilbao, la retraite du
maréchal Victor sur Vittoria, lui offraient toute facilité pour une
tentative de cette nature. Le 5 novembre, en effet, il s'avança à la
tête de trente et quelques mille hommes, couronna les hauteurs autour
de Balmaseda, pour envelopper la ville avant de l'attaquer, et y faire
prisonniers les Français qui la gardaient. Mais le général Villatte, à
la tête d'une superbe division de quatre vieux régiments, avait vu
d'autres ennemis et d'autres dangers que ceux qui le menaçaient en
Biscaye. Il avait autant de sang-froid que d'intelligence. Voulant
s'assurer des hauteurs de Gueñes, qui sont en arrière de Balmaseda, et
qui commandent la communication avec Bilbao, il y échelonna trois de
ses régiments, puis il laissa le 27e léger dans Balmaseda même, pour
disputer la ville le plus long-temps possible. Ces dispositions
prises, il laissa approcher les Espagnols, et les reçut avec un feu
auquel ils n'étaient guère habitués. Ceux qui tentèrent d'aborder
Balmaseda furent horriblement maltraités par le 27e, et couvrirent les
environs de la ville de morts et de blessés. Cependant les hauteurs
environnantes se couronnant d'ennemis, et le maréchal Lefebvre
n'arrivant pas de Bilbao, le général Villatte crut devoir se retirer.
Il ramena le 27e de Balmaseda sur les hauteurs de Gueñes, et se replia
en masse avec ses quatre régiments bien entiers sur la route de
Bilbao. Les Espagnols qui voulurent approcher de lui furent
vigoureusement accueillis, et payèrent chèrement leur imprudente
hardiesse. La division Villatte eut cependant deux cents hommes hors
de combat, après en avoir abattu sept ou huit cents à l'ennemi. Si le
maréchal Lefebvre avait été à sa portée, et si le maréchal Victor, au
lieu de retirer la brigade Labruyère de la position qu'elle occupait,
et d'où elle aurait pu fondre sur Balmaseda, avait agi avec tout son
corps sur ce point, l'armée de Blake pouvait être enveloppée et prise
dans cette même journée.
[En marge: Ordres de Napoléon pour réparer le nouvel incident survenu
en Biscaye.]
L'affaire de Balmaseda, qui n'avait d'autre importance que celle d'un
danger inutilement couru, transmise de proche en proche au quartier
général, avec l'ordinaire exagération des rapports ainsi communiqués,
causa à Napoléon un redoublement d'humeur contre des généraux qui
comprenaient et exécutaient si mal ses conceptions[23]. Il leur fit
adresser par le major général Berthier une réprimande sévère, ordonna
au maréchal Lefebvre de revenir sur Balmaseda, au maréchal Victor de
rebrousser chemin vers la Biscaye, et de pousser Blake avec la plus
grande vigueur, de l'accabler même si on en trouvait l'occasion.
Malgré son projet de percer le centre de la ligne ennemie avant d'agir
contre ses extrémités, il ne voulait pas se mettre en mouvement sans
être assuré qu'une faute sur ses ailes ne viendrait pas compromettre
la base de ses opérations.
[Note 23: Je cite des dépêches qui expliquent clairement la situation,
et prouvent ce que pensa de la conduite de ces deux maréchaux un juge
infaillible, Napoléon lui-même, qui ordinairement avait plutôt de la
faiblesse que de la sévérité pour les deux lieutenants dont il s'agit
ici.
_Le major général au maréchal Lefebvre._
«Vittoria, 6 novembre 1808, à midi.
»L'Empereur est très-fâché du faux mouvement de retraite de Bilbao. Sa
Majesté ne s'attendait pas à cette faute capitale de la part d'un
maréchal aussi zélé pour son service. Sa Majesté ne doute pas que si
vous eussiez placé votre quartier général à Balmaseda et campé avec
vos trois divisions pour agir suivant les circonstances, vous
n'eussiez déjà fait plus de huit à dix mille prisonniers à l'ennemi,
mais que la conduite tenue dernièrement est d'autant plus
extraordinaire qu'en parlant des grands inconvénients des mouvements
rétrogrades, vous en avez commencé un de cinq lieues.
»L'Empereur ordonne que vous vous réunissiez à la division Villatte
afin de pousser vivement l'ennemi. Si, le 31, monsieur le maréchal,
vous n'aviez pas attaqué, et aviez laissé le temps de faire les
dispositions nécessaires, la campagne d'Espagne aujourd'hui serait
bien avancée. L'Empereur trouve dans votre conduite que trop de zèle
vous a fait manquer aux règlements militaires en attaquant sans
ordres, mais Sa Majesté ne conçoit pas que l'ennemi puisse rester
entier quand on a obtenu sur lui un succès. L'Empereur peut avoir
besoin de ses troupes, et quand elles sont engagées on ne peut laisser
une division isolée devant l'ennemi, quand d'un autre côté on fait un
mouvement rétrograde. Sa Majesté trouve que c'est avec de pareilles
dispositions que l'on perd l'avantage de ses succès. L'Empereur pense
que, pendant le temps où les troupes des généraux Villatte, Labruyère
et Ruffin sont devant l'ennemi, et manoeuvrent pour le couper, ce
n'était pas celui de vous retirer, et dans une pareille circonstance
Sa Majesté trouve déplacé que les troupes du 4e corps restent
inactives à Bilbao.
»Le maréchal Soult marche demain sur Burgos, d'où il se portera sur
Reinosa et Santander. Marchez donc vivement, monsieur le maréchal. Le
but de l'Empereur est qu'il n'y ait pas un moment de repos jusqu'à ce
qu'on ait détruit le corps de Blake et qu'il soit repoussé dans les
Asturies.
»L'ennemi s'étant retiré par Balmaseda, Villarcayo et Santander, vous
devez le talonner sur les corps qui vont le barrer à Reinosa.
»ALEXANDRE.»
_Le major général au maréchal Victor._
«Vittoria, 6 novembre 1808, à minuit.
«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur votre lettre du 6, que votre
aide de camp a dit avoir été écrite à midi. Sa Majesté a été
très-mécontente de ce qu'au lieu d'avoir soutenu le général Villatte,
vous l'ayez laissé aux prises avec l'ennemi; faute d'autant plus
grave, que vous savez que le maréchal Lefebvre a commis celle de
laisser exposée une division de votre corps d'armée en reployant ses
deux autres divisions sur Bilbao. Vous saviez que cette division était
exposée à Balmaseda, puisque le général Labruyère avait communiqué
avec elle le 5 au matin. Comment, au lieu de vous porter en personne à
la tête de vos troupes, pour secourir une de vos divisions, avez-vous
laissé cette opération importante à un général de brigade, qui n'avait
pas votre confiance, et qui n'avait avec lui que le tiers de vos
forces? Comment, après que vous avez eu la nouvelle que, pendant la
journée du 5, la division Villatte se fusillait avec les Espagnols,
avez-vous pu, au lieu de marcher à son secours, supposer gratuitement
que ce général était victorieux? Sa Majesté demande depuis quand la
fusillade et l'attaque est une preuve de la retraite de l'ennemi?
Cependant les instructions du maréchal Jourdan étaient précises de ne
vous porter sur Miranda que quand vous seriez assuré que l'ennemi
était en retraite; et au lieu de cela, monsieur le maréchal, vous êtes
parti lorsque vous aviez la preuve certaine que l'ennemi se battait.
Vous savez que le premier principe de la guerre veut que dans le doute
du succès on se porte au secours d'un de ses corps attaqué, puisque de
là peut dépendre son salut. Dans l'autre supposition, votre mouvement
ne pouvait avoir d'inconvénient, puisque votre instruction de vous
porter sur Miranda n'était qu'hypothétique, et qu'ainsi sa
non-exécution ne pouvait influer sur aucuns projets du général en
chef.
»Voici ce qui est arrivé, monsieur le maréchal: la colonne devant
laquelle le général Labruyère s'est ployé a trouvé le général
Villatte, qui, attaqué de front et en queue, n'a dû son salut qu'à son
intrépidité, et après avoir fait un grand carnage de l'ennemi; de son
côté il a peu perdu, et s'est retiré sur Bilbao deux lieues en avant
de cette ville le 5 au soir.
»La volonté de l'Empereur est que vous partiez sans délai pour vous
porter sur Orduña, que vous marchiez à la tête de vos troupes, que
vous teniez votre corps réuni, et que vous manoeuvriez pour vous
mettre en communication avec le maréchal Lefebvre, qui doit être à
Bilbao.
»ALEXANDRE.»]
[En marge: Retour du maréchal Lefebvre sur Balmaseda.]
En recevant ces remontrances de l'Empereur, et en apprenant le danger
du général Villatte, le maréchal Lefebvre se hâta de marcher sur
Balmaseda. Il employa la journée du 6 à rallier les détachements
envoyés aux environs de Bilbao pour chasser les Anglais du littoral,
et le 7 au matin il se dirigea sur Balmaseda par Sodupe et Gueñes,
avec les divisions Villatte, Sébastiani et Leval, les deux premières
françaises, la troisième allemande, présentant à elles trois une masse
d'environ 18 mille hommes, presque sans artillerie ni cavalerie, car
on ne pouvait en conduire dans ces vallées étroites, où l'on trouvait
à peine des transports pour les munitions de l'infanterie.
[En marge: Combat de Gueñes.]
La route suivait le fond de la vallée. Le maréchal Lefebvre s'avança
ayant la division Villatte à gauche de cette route, la division Leval
sur la route elle-même, la division Sébastiani à droite, celle-ci un
peu en avant des deux autres. La division Sébastiani força d'abord le
village de Sodupe, puis, se portant au delà, rencontra sur les
hauteurs de Gueñes Blake avec vingt et quelques mille hommes et trois
pièces de canon. Les troupes de la division Sébastiani gravirent
sur-le-champ ces hauteurs, malgré le feu très-peu inquiétant des
Espagnols, qui tiraient de loin pour s'enfuir plus vite. Arrivées au
sommet, elles ne purent faire de prisonniers; car les Espagnols, bien
autrement agiles que nos soldats, quoique ceux-ci le fussent
extrêmement, couraient à toutes jambes sur le revers de leurs
montagnes. Pendant qu'on enlevait ainsi ces positions de droite, on
renversait tous les obstacles sur la route elle-même, et dix mille
Espagnols, débordés par ce mouvement rapide, restaient en arrière sur
les hauteurs de gauche, séparés de leur corps de bataille. Le maréchal
fit passer la rivière qui forme le fond de la vallée à l'un des
régiments de la division Sébastiani, au 28e de ligne, lequel se
trouvait ainsi sur les derrières de ce corps espagnol, en même temps
que le général Villatte allait l'aborder de front. Mais nos troupes,
trouvant les insurgés toujours prompts à tirer hors de portée, ne
purent les joindre nulle part, et reçurent aussi peu de mal qu'elles
en firent. Toutefois on tua ou blessa quelques centaines d'hommes à
l'ennemi. On en dispersa et dégoûta du métier des armes un bien plus
grand nombre.
Revenu avec 36 mille hommes environ sur Balmaseda, Blake n'en amenait
pas autant en se retirant de nouveau vers les gorges. Mais s'il eût
rencontré le corps du maréchal Victor sur ses derrières, toute
l'agilité de ses soldats ne les aurait pas empêchés d'être enveloppés
et pris en majeure partie. Le lendemain 8, le maréchal Victor, de son
côté, s'était remis en route vers le but qu'il n'aurait pas du perdre
de vue, tandis que le maréchal Lefebvre entrait dans Balmaseda. Ils
étaient réunis désormais, et en mesure de tout entreprendre contre
l'armée espagnole. La seule difficulté était celle de vivre. Au milieu
de ces montagnes escarpées, où la culture est rare, nos soldats
manquaient de tout. Les Espagnols n'étaient pas moins dénués. Dans
cette disette réciproque, on pillait et ravageait le pays. Balmaseda
et tous les villages avaient été dévastés, et quelquefois brûlés, pour
fournir au chauffage des deux armées.
[En marge: Napoléon exécute enfin son projet de couper par le milieu
la ligne espagnole.]
[En marge: Mouvement sur Burgos.]
Napoléon sut, le 9 au matin, que ses troupes, ayant repris
l'offensive, n'avaient qu'à se montrer pour que l'ennemi disparût
devant elles. Quoiqu'il ne crût guère à la valeur des insurgés,
cependant, avant d'avoir acquis l'expérience complète de ce qu'ils
étaient, il avait mis dans ses mouvements plus de précaution qu'il
n'aurait fallu. Mais il n'hésita plus, dès le 9 au matin, à ordonner
au maréchal Soult de percer sur Burgos, avec le 2e corps et une forte
portion de cavalerie. Le brillant Lasalle commandait la cavalerie
légère de ce corps, composée de chasseurs et de Polonais de la garde.
On lui adjoignit la division Milhaud, consistant en quatre beaux
régiments de dragons. C'était un total d'environ 17 ou 18 mille
fantassins et de 4 mille chevaux. Napoléon venait d'apprendre que les
troupes d'Estrémadure avaient paru à Burgos. Il prescrivit au maréchal
Soult, sans attendre le maréchal Ney ni la garde, de pousser en avant,
de passer sur le corps de ces troupes espagnoles, qui avaient la
hardiesse de se placer si près de lui, et de leur enlever Burgos.
[En marge: Combat de Burgos.]
Le maréchal Soult, rendu depuis la veille à Briviesca, avait
sur-le-champ donné aux trois divisions Mouton, Merle et Bonnet,
l'ordre de se réunir sur la route de Briviesca à Burgos, aux environs
de Monasterio. (Voir la carte nº 43.) Il avait en avant la cavalerie
de Lasalle, et celle de Milhaud avec son corps de bataille. C'est au
delà de Burgos que commencent les plaines de Castille, et c'était pour
les parcourir au galop et y poursuivre les fuyards espagnols, que
Napoléon avait amené avec lui une si grande masse de dragons.