Dans un moment où les Espagnols prenaient le moindre succès pour un

triomphe, le moindre signe de courage ou d'intelligence pour des

preuves certaines d'héroïsme et de génie, le marquis de La Romana

devait leur apparaître comme un héros accompli, un grand homme digne

de Plutarque. Mais s'ils étaient si prompts en fait d'admiration, ils

ne l'étaient pas moins en fait de jalousie, et Castaños, par exemple,

qui, bien que souvent irrésolu, était cependant le plus intelligent et

le plus sage d'entre leurs généraux, et aurait dû par ce motif être

chargé de la direction générale de la guerre, n'obtint point ce

commandement. Chaque junte avait son héros, qu'elle ne voulait pas

soumettre au héros de la junte voisine; on se borna donc à former un

conseil de guerre, placé à côté de la junte d'Aranjuez, et composé des

principaux généraux, ou de leurs représentants. Tout ce qui fut

proposé de plans ridicules dans ce conseil ne saurait se dire. Mais le

plan qu'on préféra, comme une imitation de Baylen, fut celui qui

consistait à envelopper l'armée française retirée sur l'Èbre, et

concentrée autour de Vittoria, en débordant ses deux ailes par Bilbao

d'un côté, par Pampelune de l'autre. (Voir la carte nº 43.) Il est

vrai que, par suite de cette configuration ordinairement bizarre des

vallées, qui dans les grandes montagnes s'entrelacent les unes dans

les autres, l'armée française tenant la route de Bayonne à Vittoria,

laquelle passe par Tolosa et Mondragon, avait sur sa droite la vallée

dont Bilbao occupe le centre, et qu'on appelle la Biscaye; sur sa

gauche, la vallée dont la place forte de Pampelune occupe l'entrée, et

qu'on appelle la Navarre. De Bilbao par Durango on peut tomber à

Mondragon, sur les derrières de Vittoria, et couper la grande route

qui formait la principale communication de l'armée française. De

Pampelune on peut aussi tomber sur Tolosa, et couper la route de

France, ou même déboucher sur Bayonne par Saint-Jean-Pied-de-Port.

Moyennant qu'on rencontrât des troupes françaises assez lâches pour

reculer devant des bandes indisciplinées, conduites par des généraux

incapables, il est certain qu'on avait l'espérance fondée d'envelopper

l'armée française, de prendre Joseph, sa cour, les cinquante à

soixante mille hommes qui lui restaient sur l'Èbre, et de conduire

prisonnier à Madrid le frère de Napoléon! La vengeance eût été

éclatante assurément, et fort légitime, puisque Ferdinand VII était à

Valençay. Mais le hasard ne se répète pas, et Baylen était un hasard

qui ne devait pas se reproduire, car les armées espagnoles toutes

réunies ne seraient pas venues à bout des soldats et des généraux

retirés sur l'Èbre, encore moins des soldats que Napoléon amenait avec

lui. Pour forcer les passages de Bilbao à Mondragon, de Pampelune à

Tolosa, il fallait passer, d'un côté sur le corps des maréchaux Victor

et Lefebvre, de l'autre, sur celui des maréchaux Ney et Lannes, des

généraux Mouton, Lasalle et Lefebvre-Desnoette, marchant à la tête des

vieux soldats de la grande armée, et il n'y avait pas une troupe en

Europe qui en eût trouvé le secret. Ainsi, sans aucune chance de

tourner les Français, on leur laissait la faculté de déboucher de

Vittoria comme d'un centre, pour se jeter en masse, soit à droite,

soit à gauche, sur l'une ou l'autre des armées espagnoles, qui étaient

séparées par de grandes distances, qui ne pouvaient se secourir, et de

leur infliger de la sorte à elles-mêmes le désastre qu'elles voulaient

faire subir à l'armée française. Mais il n'était pas donné aux

généraux inexpérimentés de l'Espagne de saisir ces aperçus si simples.

Envelopper une armée française, la prendre, était depuis Baylen un

procédé militaire entouré d'un prestige irrésistible. Le plan en

question prévalut donc dans ce conseil, où c'était un prodige que

quelque chose prévalût, tant les contradictions y étaient nombreuses

et véhémentes. En conséquence il fut convenu qu'on s'avancerait à la

fois par les montagnes de la Biscaye et de la Navarre, sur Bilbao d'un

côté, sur Pampelune de l'autre, pour couper Joseph de Vittoria, et le

traiter de la même manière qu'on avait traité le général Dupont. Puis

on fit la distribution des forces dont on disposait, et qui dans les

espérances des Espagnols avaient dû être au moins de 400 mille hommes.

[En marge: Distribution des forces de l'insurrection espagnole,

conformément au plan de campagne adopté.]

[En marge: Armée de gauche sous Blake et La Romana.]

[En marge: Armée du centre sous Castaños.]

[En marge: Armée de droite sous Palafox.]

Il fut formé quatre corps d'armée, un de gauche d'abord sous le

général Blake, comprenant une masse considérable de troupes de ligne,

celles de la division Taranco, de l'arrondissement maritime du Ferrol,

du marquis de La Romana, et avec ces troupes de ligne les volontaires

de la Galice, de Léon, de Castille, des Asturies, parmi lesquels on

voyait surtout des étudiants de Salamanque et des montagnards des

Asturies. On pouvait évaluer cette armée de gauche à 36 mille hommes,

indépendamment de la division de La Romana, à quarante-cinq avec cette

division, dont la cavalerie revenue du Nord sans chevaux était à pied,

et incapable de servir. L'armée du général Blake dut s'avancer le long

du revers méridional des montagnes des Asturies, de Léon à Villarcayo,

essayer ensuite de passer ces montagnes à Espinosa pour pénétrer dans

la vallée de la Biscaye, et descendre sur Bilbao. (Voir la carte nº

43.) En communication avec cette armée de gauche, dut se former une

armée du centre sous le général Castaños, qui comprendrait les troupes

de Castille organisées par la Cuesta, et conduites par Pignatelli, les

troupes d'Estrémadure commandées par Galuzzo et le jeune marquis de

Belveder, les deux divisions d'Andalousie placées sous les ordres de

la Peña, et enfin les troupes de Valence et de Murcie que Llamas avait

amenées à Madrid. Ces troupes, en défalquant celles d'Estrémadure

encore en arrière, pouvaient s'élever à environ 30 mille hommes.

Elles durent border l'Èbre de Logroño à Calahorra. Celles

d'Estrémadure durent venir occuper Burgos, avec les restes des gardes

wallones et espagnoles, troupes les meilleures d'Espagne, au nombre de

12 mille hommes. L'armée de droite formée en Aragon sous Palafox,

composée de Valenciens, de quelques troupes de Grenade, des Aragonais,

forte à peu près de 18 mille hommes, dut passer l'Èbre à Tudela, et,

longeant la rivière d'Aragon, se porter par Sanguesa sur Pampelune.

L'armée du centre sous Castaños devait se joindre à l'armée de droite,

afin d'agir en masse sur Sanguesa quand s'exécuterait définitivement

le projet d'envelopper l'armée française. Derrière ces trois armées on

résolut d'en former une quatrième, destinée à jouer le rôle de

réserve, et composée d'Aragonais, de Valenciens, d'Andalous, qui ne

parurent jamais en ligne, et d'un effectif tout à fait inconnu. Enfin,

à l'extrême droite, c'est-à-dire en Catalogne, se trouvaient en dehors

du plan général, sans évaluation possible de nombre, et isolées comme

cette province elle-même, des troupes de miquelets qui, avec des

régiments venus des Baléares, des soldats espagnols ramenés de

Lisbonne, se chargeaient de disputer cette partie de l'Espagne au

général Duhesme, en le bloquant dans Barcelone. Mais, si l'on se borne

à l'énumération des forces agissant sur le véritable théâtre de la

guerre, celles de gauche sous Blake, celles du centre sous Castaños (y

compris la division d'Estrémadure), celles enfin d'Aragon sous

Palafox, on ne trouve guère que le nombre total de cent mille hommes,

renfermant presque tout ce que l'Espagne comptait de soldats

disciplinés et de volontaires ardents, présentant un mélange confus de

troupes de ligne, assez instruites pour sentir la défectuosité de leur

organisation et en être découragées, de paysans, d'étudiants dépourvus

d'instruction, sans aucune idée de la guerre, prêts à s'enfuir à la

première rencontre sérieuse, le tout mal équipé, mal armé, mal nourri,

conduit par des généraux ou incapables, ou suspects parce qu'ils

étaient sages, jaloux les uns des autres, et profondément divisés. Le

grand courage de la nation espagnole ne pouvait suppléer à tant

d'insuffisances, et si le climat, une armée étrangère, les

circonstances générales de l'Europe, les fautes politiques de

Napoléon, ne venaient pas en aide à l'ancienne dynastie, ce n'était

pas des défenseurs armés pour elle qu'elle devait attendre son

rétablissement.

[En marge: Concours des forces anglaises avec les forces espagnoles.]

[En marge: Raisons qui décident l'Angleterre à envoyer une armée en

Espagne.]

[En marge: La Vieille-Castille choisie pour théâtre des opérations de

l'armée anglaise.]

Toutefois, le principal des moyens de salut se préparait pour

l'Espagne: c'était l'assistance de l'Angleterre. Celle-ci, après avoir

délivré le Portugal de la présence des Français, ne voulait pas s'en

tenir à ce premier effort. Assaillie d'agents espagnols envoyés par

les juntes, apercevant dans le soulèvement de la Péninsule une

diversion puissante qui absorberait une partie des forces françaises,

ne désespérant pas de faire renaître une coalition sur le continent,

et de la jeter sur les bras de Napoléon affaibli, elle était résolue à

fournir aux Espagnols tous les secours possibles. Elle avait expédié à

Santander, à la Corogne, et dans les autres ports de la Péninsule, des

armes, des munitions, des vivres de guerre, et elle préparait même un

envoi d'argent. Ne négligeant pas plus ses intérêts commerciaux que

ses intérêts politiques, elle avait en outre inondé la Péninsule de

ses marchandises. Une dernière raison, si toutes celles que nous

venons d'énumérer n'avaient pas été assez décisives, aurait suffi pour

la déterminer à agir énergiquement: c'était l'éclat produit par la

convention de Cintra, objet en ce moment de toutes les colères du

public britannique. Aussi, bien que l'expédition du Portugal, telle

quelle, fût l'une des expéditions les mieux conduites et les plus

heureuses que l'Angleterre eût encore exécutées sur la terre ferme, il

fallait néanmoins en réparer l'effet, comme il aurait fallu réparer

celui d'un désastre. Soit cette nécessité, soit l'enthousiasme des

Anglais pour la cause espagnole, le cabinet britannique était donc

obligé de déployer les plus grands efforts. En conséquence il résolut

d'envoyer une armée considérable en Espagne. Le midi de la Péninsule,

comme plus sûr, plus éloigné des Français, plus voisin du Portugal,

lui aurait fort convenu pour théâtre de ses entreprises militaires.

Mais lorsque le rendez-vous général était sur l'Èbre, lorsqu'on se

flattait d'accabler définitivement aux portes même de France les

armées découragées, détruites, disait-on, du roi Joseph, c'eût été une

nouvelle honte, pire que celle de Cintra, que de descendre timidement

à Cadix, ou de s'avancer de Lisbonne par Elvas sur Séville. La réunion

d'une armée anglaise dans la Vieille-Castille fut, par ces motifs,

décidée en principe. On s'y prit pour la former de la manière

suivante.

[En marge: Forces composant l'armée anglaise, et leur point de

départ.]

[En marge: Le commandement déféré à sir John Moore.]

Il était resté autour de Lisbonne à peu près 18 mille hommes de

l'expédition de Portugal terminée à Vimeiro. Sir John Moore, venu du

Nord avec 10 mille hommes, après une inutile tentative pour les

employer en Suède, avait débarqué à Lisbonne quelques jours après la

convention de Cintra, et porté à environ 28 mille les forces

britanniques en Portugal. C'était un officier sage, clairvoyant,

irrésolu dans le conseil, quoique très-brave sur le champ de bataille,

plein de loyauté et d'honneur, fort digne de commander à une armée

anglaise. Étranger à la gloire de la dernière expédition, mais aussi

aux préventions qu'elle avait soulevées, puisqu'il était venu après

que tout était fini, il fut chargé du commandement en chef,

qu'assurément il méritait plus qu'aucun autre, si les Anglais

n'avaient eu sir Arthur Wellesley à leur disposition. Mais celui-ci

avait en quelque sorte des comptes à vider avec l'opinion publique, et

son rôle en Espagne fut différé. John Moore eut donc le commandement.

Vingt mille hommes, sur les vingt-huit déjà rassemblés en Portugal,

durent concourir à la nouvelle expédition vers le nord de l'Espagne.

Douze ou quinze mille, dont une partie en cavalerie, durent être

déposés à la Corogne, sous David Baird, vieil officier de l'armée des

Indes. Cette réunion allait former un total de 35 à 36 mille hommes de

troupes excellentes, valant à elles seules toutes les forces que

l'Espagne avait sur pied. On mit aux ordres de John Moore une immense

flotte de transport, pour suivre le mouvement de ses troupes, les

porter au lieu du rendez-vous s'il préférait la voie de mer, et leur

fournir, quelque route qu'il adoptât, des vivres, des munitions, des

chevaux d'artillerie et de cavalerie. On laissa à sa sagesse le soin

de se conduire comme il voudrait, pourvu qu'il agit dans le nord de la

Péninsule, et se concertât avec les généraux espagnols pour le plus

grand succès de la campagne.

Sir Stuart et lord William Bentinck avaient été envoyés à Madrid pour

faire entendre quelques bons conseils à la junte d'Aranjuez, et amener

un peu d'ensemble dans les opérations militaires des deux nations.

[En marge: Route qu'adopte sir John Moore pour se rendre dans la

Vieille-Castille.]

Sir John Moore, demeuré libre dans son action, pouvait transporter par

mer, de Lisbonne à la Corogne, les 20 mille hommes qu'il devait tirer

de l'armée de Portugal, et les joindre dans ce port aux 15 mille

hommes de sir David Baird; il pouvait aussi traverser le Portugal tout

entier par les chemins que les Français avaient suivis pour s'y

rendre. Après de sages réflexions, il se décida à prendre ce dernier

parti. D'une part, presque tous les bâtiments de la flotte étaient

consacrés en ce moment à ramener en France l'armée de Junot; de

l'autre, un nouvel embarquement ne pouvait manquer de nuire beaucoup à

l'organisation de l'armée anglaise. La route de la Corogne à Léon

était d'ailleurs épuisée par l'armée de Blake, et devait tout au plus

suffire à la division de sir David Baird. En partant avant la saison

des pluies, en s'avançant lentement, par petits détachements, sir John

Moore espérait arriver en bon état dans la Vieille-Castille, et donner

à ses troupes, par ce trajet, ce qui manque aux troupes anglaises, la

patience et la force de marcher. En conséquence, il résolut

d'acheminer son infanterie par les deux routes montagneuses qui

débouchent sur Salamanque, celle de Coimbre à Almeida, celle

d'Abrantès à Alcantara, et son artillerie avec sa cavalerie par le

plat pays de Lisbonne à Elvas, d'Elvas à Badajoz, de Badajoz à

Talavera, de Talavera à Valladolid. (Voir la carte nº 43.) Il se

flattait ainsi d'avoir réuni, dans le courant d'octobre, son

infanterie et sa cavalerie au centre de la Vieille-Castille. Le corps

de sir David Baird, qui était plus considérable en cavalerie, devait

débarquer à la Corogne, de la Corogne se porter par Lugo à Astorga, et

venir se joindre par le Duero à l'armée principale. Ce plan arrêté,

sir John Moore se mit en marche à la fin de septembre, et sir David

Baird, partant des côtes d'Angleterre, fit voile vers la Corogne.

Il faut rendre cette justice aux Espagnols que, soit présomption, soit

patriotisme, et probablement l'un et l'autre de ces sentiments à la

fois, ils traitaient fièrement avec les Anglais, n'acceptant leurs

secours que sous certaines réserves, et à la condition de ne pas leur

livrer leurs grands établissements maritimes. Jamais ils n'avaient

voulu admettre à Cadix les cinq mille hommes que leur offrait sir Hew

Dalrymple; et quand le corps de sir David Baird parut devant la

Corogne, ils lui refusèrent l'entrée de ce grand port. Il fallut

écrire à Madrid pour avoir l'autorisation de le laisser débarquer,

autorisation qui fut enfin accordée sur les instances de sir Stuart et

de lord William Bentinck.

[En marge: Enlèvement d'une dépêche qui révèle aux Espagnols les

dangers qui les menacent par l'arrivée de nombreuses troupes

françaises.]

[En marge: Cette découverte donne une impulsion à la junte, et on

accélère le commencement des opérations.]

Mais tandis que les Anglais avaient peine à faire recevoir à terre les

troupes qu'on leur avait demandées, tandis que les généraux

espagnols, en intrigue avec la junte ou contre elle, en rivalité les

uns avec les autres, opposaient encore des difficultés d'exécution à

un plan qui avait été adopté d'entraînement, et consumaient le temps

dans une incroyable confusion, une lettre de l'état-major français,

interceptée par les nombreux coureurs qui infestaient les routes, leur

apprit que d'octobre à novembre il entrerait en Espagne cent mille

hommes de renfort, sans compter ce qui était arrivé déjà, et qu'en

s'agitant ainsi sans agir, ils laissaient échapper l'occasion de

surprendre l'armée française, telle qu'ils se la figuraient, épuisée,

décimée, abattue par Baylen. Dans ce gouvernement, qui ne marchait que

par secousses, comme marchent tous les gouvernements tumultueux et

faibles, une révélation pareille devait donner une impulsion d'un

moment. On cessa de disputer, on fit partir les généraux, accordés

entre eux ou non; on envoya Castaños sur l'Èbre; on pressa l'arrivée

sur Madrid, et de Madrid sur Burgos, des gens de l'Estrémadure; enfin

on mit en mouvement tout ce qu'on put, et comme on put.

C'était le cas de ne plus perdre de temps; cependant on en perdit

encore beaucoup, et on ne fut en état d'agir sérieusement qu'à la fin

d'octobre. Le général Blake, bien qu'il n'eût pas réuni toutes ses

forces, avait été le premier en ligne; ayant longé le pied des

montagnes des Asturies sans y pénétrer, il les avait franchies à

Espinosa, et avait fait sur Bilbao plusieurs démonstrations. (Voir la

carte nº 43.) Les Castillans, sous Pignatelli, tenaient les bords de

l'Èbre aux environs de Logroño. Les Murciens, les Valenciens sous

Llamas, les deux divisions d'Andalousie sous la Peña, s'étendaient le

long du fleuve, de Tolosa à Calahorra et Alfaro. Les Aragonais, les

Valenciens de Palafox, portés au delà de l'Èbre, et bordant la petite

rivière d'Aragon, avaient leur quartier général à Caparroso.

D'après le plan convenu, il fallait que Castaños et Palafox se

concertassent pour se réunir sur l'extrême gauche des Français, vers

Pampelune; et il y avait urgence, car le général Blake, déjà fort

engagé sur leur droite, pouvait être compromis si on ne se hâtait

d'occuper une partie des forces ennemies. Mais entre Castaños et

Palafox l'accord n'était pas facile, chacun des deux voulant attirer

l'autre à lui. Castaños craignait de trop dégarnir l'Èbre; Palafox

voulait qu'on le mît en mesure d'envahir la Navarre avec des forces

supérieures. Enfin, faisant un mouvement en avant, ils avaient passé

l'Èbre et la rivière d'Aragon, et s'étaient établis à Logroño d'un

côté, à Lerin de l'autre.

[En marge: Engagements imprévus, et contraires aux ordres de Napoléon,

entre les corps déjà arrivés et les insurgés espagnols.]

Mais il était trop tard: les Français, avant d'être renforcés,

n'auraient pas souffert plus long-temps l'audace fort irréfléchie de

leurs adversaires, bien moins encore depuis que les plus belles

troupes du monde venaient les rejoindre chaque jour. On se souvient

que, même avant la mise en mouvement de quatre corps de la Grande

Armée, Napoléon avait successivement détaché de France et d'Allemagne

une suite de vieux régiments, et qu'avec les derniers arrivés on avait

composé d'abord la division Godinot, puis la division Dessoles, qui

devait être la troisième du corps du maréchal Ney. C'est avec

celle-ci que se trouvait l'intrépide maréchal sur l'Èbre, en

attendant l'arrivée de son corps d'armée.

[En marge: Combats de Logroño et de Lerin.]

Quoique Napoléon eût interdit toute opération avant qu'il fût présent,

dans le désir qu'il avait de laisser les Espagnols gagner du terrain

sur ses ailes, et s'engager au point de ne pouvoir revenir en arrière,

l'état-major de Joseph, ne tenant pas au spectacle de leurs

mouvements, avait voulu les repousser. Il avait donc ordonné aux

maréchaux Ney et Moncey de reprendre la ligne de l'Èbre et de

l'Aragon. En conséquence, le 25 octobre, Ney avait marché sur Logroño,

et, y entrant à la baïonnette, avait chassé devant lui les Castillans

de Pignatelli. Il avait même passé l'Èbre, et forcé les insurgés à se

replier jusqu'à Nalda, au pied des montagnes qui séparent le pays de

Logroño de celui de Soria. (Voir la carte nº 43.) Le maréchal Moncey,

de son côté, avait envoyé sur Lerin les généraux Wathier et

Maurice-Mathieu avec un régiment de la Vistule et le 44e de ligne. Ces

généraux avaient refoulé les Espagnols, d'abord dans la ville et le

château de Lerin; puis, en les isolant de tout secours, les avaient

faits prisonniers au nombre d'un millier d'hommes. Partout les

Espagnols avaient été culbutés avec une vigueur, une promptitude, qui

prouvaient que devant l'armée française, conduite comme elle avait

l'habitude de l'être, les levées insurrectionnelles de l'Espagne ne

pouvaient opposer de résistance sérieuse.

Dans ce même moment arrivaient le 1er corps, sous le maréchal Victor,

le 4e, sous le maréchal Lefebvre, et le 6e, destiné au maréchal Ney,

comprenant ses deux divisions Bisson et Marchand, avec lesquelles il

s'était tant signalé en tout pays.

Joseph venait à peine de passer en revue la belle division Sébastiani,

du corps de Lefebvre, dans les plaines de Vittoria, qu'oubliant les

instructions de son frère, il l'avait acheminée sur sa droite, par la

route de Durango, dans la vallée de la Biscaye, afin de contenir le

général Blake, qui lui donnait des inquiétudes du côté de Bilbao. Il

ne s'en tint pas là. Croyant sur parole les paysans espagnols, qui,

lorsqu'il y avait vingt mille hommes, en annonçaient quatre-vingt

mille par forfanterie ou par crédulité, il n'avait pas jugé que ce fût

assez du corps de Lefebvre, et, pour mieux garder ses derrières, il

avait envoyé par Mondragon sur Durango l'une des divisions du maréchal

Victor, celle du général Villatte. Enfin, la tête du 6e corps ayant

paru à Bayonne, il s'était hâté de diriger la division Bisson par

Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, afin d'assurer sa gauche comme

il venait d'assurer sa droite par la position qu'il faisait prendre au

maréchal Lefebvre. Au même instant la garde, arrivée au nombre de dix

mille hommes, s'échelonnait entre Bayonne et Vittoria.

[En marge: Rencontre prématurée du général Blake avec le maréchal

Lefebvre.]

Ces dispositions intempestives amenèrent un nouvel engagement imprévu

sur la droite, entre le général Blake et le maréchal Lefebvre, comme

il y en avait eu un sur la gauche, entre Pignatelli et les maréchaux

Ney et Moncey. Le général Blake, ainsi que nous l'avons dit, après

avoir passé les montagnes des Asturies à Espinosa, et occupé Bilbao,

s'était porté en avant de Zornoza sur des hauteurs qui font face à

Durango. N'ayant pas encore été rejoint par la division de La Romana,

il était là avec environ 20 ou 22,000 hommes, moitié troupes de ligne,

moitié paysans et étudiants. Il avait laissé en arrière, sur sa

droite, environ 15,000 hommes dans les vallées adjacentes, entre

Villaro, Orozco, Amurrio, Balmaseda (voir la carte nº 43), pour garder

les débouchés qui communiquaient avec les plaines de Vittoria, et par

où auraient pu paraître d'autres colonnes françaises.

Parvenu en présence du corps du maréchal Lefebvre, non loin de

Durango, sur la route de Mondragon, et se trouvant ainsi près du but

qu'il était chargé d'atteindre pour tourner l'armée française, il

hésitait comme on hésite au moment décisif, quand on a entrepris une

tâche au-dessus de ses forces.

Plus audacieux que lui parce qu'ils étaient plus ignorants, ses

soldats montraient une assurance que lui-même n'avait pas, et du haut

de leur position poussaient des cris, insultaient nos troupes, les

menaçaient du geste. L'impatience de nos soldats, peu habitués à

souffrir l'insulte de l'ennemi, portée au comble, avait excité celle

du vieux Lefebvre, qui n'était pas fâché, dans sa grossière finesse,

de faire quelque bon coup de main sur l'armée espagnole avant

l'arrivée de l'Empereur. Le maréchal avait avec lui la division

Sébastiani, composée de quatre vieux régiments d'infanterie (les 32e,

58e, 28e, 75e de ligne) et d'un régiment de dragons, formant un

effectif d'environ 6,000 hommes; la division Leval, composée de 7,000

Hessois, Badois, Hollandais, et enfin, seulement comme auxiliaire, la

division Villatte, forte de quatre vieux régiments d'un effectif d'à

peu près 8,000 hommes, des meilleurs de l'armée française. C'était

plus qu'il n'en fallait pour battre l'armée espagnole, quoiqu'une

partie des hommes, à la suite d'une longue marche, n'eût pas encore

rejoint.

[En marge: Combat de Zornoza.]

Les Espagnols étaient en avant de Durango sur une ligne de hauteurs,

dont la droite moins fortement appuyée pouvait être tournée. Le

maréchal Lefebvre plaça au centre de sa ligne la division Sébastiani,

et à ses deux ailes les Allemands mêlés avec la division Villatte,

pour leur donner l'exemple. Il fit commencer l'attaque par sa gauche,

afin de tourner la droite des Espagnols, qui était, comme nous venons

de le dire, moins solidement établie. Le 31 octobre au matin, par un

brouillard épais, le général Villatte avec deux de ses régiments, les

94e et 95e de ligne, et une portion des Allemands, se porta si

vigoureusement sur la position, que les Espagnols surpris tinrent à

peine. Bien qu'ils eussent beaucoup d'obstacles de terrain à opposer

aux Français, ils se laissèrent culbuter de poste en poste, dans le

fond de la vallée. Un feu allumé par le général Villatte devait servir

de signal au centre et à la droite, qui ne marchèrent pas avec moins

de vigueur que la gauche. Une grêle d'obus lancés à travers le

brouillard avait déjà fort ébranlé les Espagnols. On les aborda

ensuite vivement, et on les refoula si promptement sur le revers des

hauteurs qu'ils occupaient, qu'on eut à peine le temps de les joindre.

Leur manière de combattre consistait à faire feu sur nos colonnes en

marche, puis à se jeter à la débandade dans le fond des vallées. En

plaine, la cavalerie les aurait sabrés par milliers. Tout ce que

pouvait notre infanterie dans ces montagnes escarpées, c'était de les

fusiller dans leur fuite, en ajustant ses coups beaucoup mieux qu'ils

ne savaient ajuster les leurs. On leur blessa ou tua ainsi 15 ou 1,800

hommes, pour 200 qu'ils mirent hors de combat de notre côté. Mais

plusieurs milliers d'entre eux saisis de terreur se dispersèrent à

cette première rencontre, commençant à comprendre, et à moins aimer la

guerre avec les Français. Ce n'était pas le courage naturel qui leur

manquait assurément; mais, privés de la discipline, les hommes ne

conservent jamais dans le danger la tenue qui convient, et sans

laquelle toute opération de guerre est impossible.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 28 / 43 段