remarquables par ses vues sur la régie et les marchés.
_Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre._
«Bayonne, 4 novembre 1808.
»Vous trouverez ci-joint un rapport de l'ordonnateur. Vous y verrez
comme je suis indignement servi. Je n'ai encore eu que 1,400 habits,
que 7,000 capotes au lieu de 50,000; 15,000 paires de souliers au lieu
de 129,000. Je manque de tout; l'habillement va au plus mal; mon armée
qui va entrer en campagne est nue, elle n'a rien. Les conscrits ne
sont pas habillés; vos rapports ne sont que du papier. Ce sont des
convois qui m'étaient nécessaires; il fallait les faire partir en
règle, et y mettre à la tête un officier ou un commis, et alors on eût
été sûr de leur arrivée.
»Vous trouverez ci-joint des lettres du préfet de la Gironde et un
rapport de l'inspecteur aux revues Dufresne; vous y verrez que tout
est vol et dilapidation. Mon armée est nue, et cependant elle entre en
campagne. Je n'en ai pas moins dépensé beaucoup d'argent, mais c'est
autant de jeté dans l'eau.»
_Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre._
«Tolosa, le 5 novembre 1808.
»Les vivres qui sont à Bayonne ne seront pas consommés. Il ne manque
pas de vivres en Espagne, surtout des bestiaux et du vin. Je viens
d'ordonner que la réserve de boeufs soit contremandée; elle est
inutile, ce sera une économie de 2 millions.
»Ce qu'il me faut ce sont des capotes et des souliers. Je ne
manquerais de rien si mes ordres avaient été exécutés. Aucun de mes
ordres n'a été exécuté parce que l'ordonnateur n'est pas sûr, et qu'on
ne traite qu'avec des fripons. Il faut envoyer à Bayonne un
ordonnateur au-dessus du soupçon. Je ne veux point de marchés. Vous
savez que les marchés ne produisent que des friponneries.
»J'ai cassé le marché de l'habillement de Bordeaux. Envoyez-y un
directeur qui fasse confectionner pour mon compte, qui sera aidé du
préfet, qui requerra le local et les ouvriers. Partez bien du principe
qu'on ne fait des marchés que pour voler; que quand on paye, il n'y a
pas besoin de marchés, et que le système de la régie est toujours
meilleur.
»Comment faut-il donc faire pour cet atelier de confection? Comme on
fait dans les régiments: mettre un commissaire des guerres probe à la
tête de cet établissement, y joindre trois ou quatre maîtres tailleurs
sous ses ordres, comme employés de l'atelier, et charger trois
officiers supérieurs, de ceux qui se trouvent à Bordeaux, de
surveiller la réception, de ne recevoir que de bons habits. Il n'y a
pas besoin de marché pour tout cela, en mettant de l'argent à la
disposition dudit commissaire.
»Par le décret, vous verrez qu'il n'est question que d'avoir un bon
adjoint au commissaire des guerres, qui veuille mettre sa réputation à
bien faire aller cet atelier, et d'avoir deux bons garde-magasins et
deux maîtres tailleurs sortant des corps, honnêtes et experts.
Moyennant ces cinq individus, cet atelier marchera parfaitement, et je
veux avoir des habits aussi bien confectionnés que ceux de la garde.
»Quant à l'activité, si on veut confectionner 10,000 habits par jour,
on les confectionnera, parce qu'il ne sera question que de requérir
des ouvriers dans toute la France. Si vous aviez agi d'après ces
principes, tout marcherait parfaitement. Mieux vaut tard que jamais.
Pour votre règle, je ne veux plus de marché; et quand je ne ferai pas
confectionner par les corps, il faudra suivre cette méthode.»]
[En marge: Arrivée de Napoléon à Vittoria.]
À peine rendu à Vittoria, et arraché aux embrassements de son frère,
qui lui était fort attaché, il fit appeler auprès de lui son
état-major, et particulièrement les officiers français ou espagnols
qui connaissaient le mieux les routes de la contrée, afin de commencer
sur-le-champ les opérations décisives qu'il avait projetées.
Pour comprendre les remarquables opérations qu'il ordonna en cette
circonstance, et qui ne furent pas au nombre des moins belles de sa
vie militaire, il faut savoir ce qui s'était passé en Espagne pendant
les mois de septembre et d'octobre, mois employés tant à Paris qu'à
Erfurt en négociations, en préparatifs de guerre, en mouvements de
troupes.
[En marge: Ce qui s'était passé en Espagne pendant les mois de
septembre et d'octobre.]
[En marge: Exaltation produite chez les Espagnols par le triomphe de
Baylen.]
Les Espagnols, doublement enthousiasmés du triomphe inespéré de Baylen
et de la retraite du roi Joseph sur l'Èbre, étaient dans le délire de
la joie et de l'orgueil. Ce n'étaient pas quelques conscrits, accablés
par la chaleur, mal conduits par un général malheureux, qu'ils
croyaient avoir vaincus, mais la grande armée, et Napoléon lui-même.
Ils se supposaient invincibles, et ne songeaient à rien moins qu'à
réunir une masse de cinq cent mille hommes, à porter ces cinq cent
mille hommes au delà des Pyrénées, c'est-à-dire à envahir la France.
Dans les négociations avec les Anglais, qu'ils savaient vainqueurs
aussi en Portugal, mais dont ils dédaignaient fort la convention de
Cintra, en la comparant à celle de Baylen, ils ne parlaient que
d'entreprises dirigées contre le midi de la France. Ils acceptaient et
désiraient même le secours d'une armée anglaise, mais ils le
demandaient sans y attacher le salut de l'Espagne, qu'ils se
chargeraient bien d'opérer indépendamment de toute assistance
étrangère. Qu'on se figure la jactance espagnole, si grande en tout
temps, exaltée par un triomphe inouï, et on se fera à peine une idée
juste des folles exagérations que débitaient les insurgés.
[En marge: Difficulté de constituer un gouvernement.]
[En marge: Efforts du conseil de Castille pour ressaisir le pouvoir.]
[En marge: Le conseil de Castille appelle à Madrid les généraux
victorieux.]
Ce qui pressait le plus, et ce qu'il y avait de plus difficile,
c'était de constituer un gouvernement; car depuis le départ de la
famille royale pour Compiégne et Valençay, depuis la retraite de
Joseph sur l'Èbre, il n'y avait d'autre autorité que celle des juntes
insurrectionnelles formées dans chaque province, autorité
extravagante, qui se divisait en douze ou quinze centres ennemis les
uns des autres. À Madrid, autrefois centre unique de l'administration
royale, il n'était resté que le conseil de Castille, aussi méprisé que
haï pour n'avoir opposé à l'usurpation étrangère d'autre résistance
qu'un peu de mauvaise grâce, et beaucoup de tergiversations. Ce corps
était alors en Espagne dans la situation où avaient été en France, à
l'ouverture de la révolution, les anciens parlements, dont on s'était
servi avant 1789, et dont après 1789 on ne voulait plus tenir aucun
compte, parce qu'ils étaient demeurés fort en deçà des désirs du
moment. Doué cependant, comme tous les vieux corps, d'une ambition
patiente et tenace, il ne désespérait pas de s'emparer du pouvoir, et
crut en trouver l'occasion dans le massacre d'un vieillard, don Luis
Viguri, autrefois intendant de la Havane et favori du prince de la
Paix, oublié depuis long-temps, mais rappelé malheureusement à
l'attention du peuple par une querelle avec un ancien serviteur
traître à son maître. L'infortuné don Luis ayant été égorgé et traîné
dans les rues, le besoin d'une autorité publique se fit
universellement sentir, et le conseil appela à Madrid les généraux
espagnols victorieux des Français, pour prêter main-forte à la loi. Il
proposa en même temps aux juntes insurrectionnelles de députer chacune
un représentant, afin de composer à Madrid avec le conseil lui-même un
gouvernement central.
[En marge: Entrée à Madrid de don Gonzalez de Llamas avec les
Valenciens, de Castaños avec les Andalous.]
[En marge: Les juntes insurrectionnelles refusent de répondre à
l'appel du conseil de Castille et de constituer un gouvernement
central sous ses auspices.]
[En marge: Rivalités entre les juntes.]
[En marge: Prétentions des juntes du nord de l'Espagne.]
[En marge: Les juntes d'Estrémadure, de Valence, de Grenade, de
Saragosse, veulent un gouvernement unique, placé au centre, et font
prévaloir ce voeu.]
Les généraux espagnols s'empressèrent en effet de venir triompher à
Madrid, et on vit successivement arriver don Gonzalez de Llamas avec
les Valenciens et les Murciens, prétendus vainqueurs du maréchal
Moncey, et Castaños avec les Andalous, vainqueurs trop réels du
général Dupont. L'enthousiasme pour ces derniers fut extrême, et il
était mérité, si le bonheur peut être estimé à l'égal du génie. Mais
les juntes n'étaient pas d'humeur à subir la prépondérance du conseil
de Castille, et à se contenter d'une simple participation au pouvoir,
sous la direction suprême de ce corps. Pour unique réponse, toutes
(une seule exceptée, celle de Valence) lui adressèrent les plus
violents reproches, et elles déclarèrent ne pas vouloir reconnaître
une autorité qui n'avait été jadis qu'une autorité purement
administrative et judiciaire, et qui récemment ne s'était pas conduite
de manière à obtenir de la confiance de la nation un pouvoir qu'elle
ne tenait pas des institutions espagnoles. Elles discutèrent entre
elles par des envoyés la forme du gouvernement central qu'elles
constitueraient. Elles étaient, quant à cet objet, aussi divisées de
vues que de prétentions. D'abord toutes jalousaient leurs voisines.
Celle de Séville était en brouille avec celle de Grenade, chacune
s'attribuant l'honneur du triomphe de Baylen, et poussant la violence
jusqu'à vouloir se faire la guerre, qu'elles auraient commencée sans
le sage Castaños. De plus, cette même junte de Séville entendait
devenir le centre du gouvernement, tant à cause de ses services que de
sa situation géographique, qui la plaçait loin des Français, et elle
voulait par voie d'adhésions successives attirer toutes les autres à
elle. Les juntes du nord, formant deux groupes peu amis, d'une part
celui de Galice, de Léon, de Castille, de l'autre celui des Asturies,
tendaient cependant à se rapprocher, et, une fois unies, à fixer au
nord le gouvernement de l'Espagne. Moins ambitieuses, plus sages, et
non moins méritantes, les juntes d'Estrémadure, de Valence, de
Grenade, de Saragosse, n'avaient aucune de ces ambitions exclusives,
et se prononçaient pour la formation d un gouvernement unique, placé
au centre de l'Espagne, mais non à Madrid, afin d'éviter la domination
du conseil de Castille.
[En marge: Établissement de la junte centrale à Aranjuez.]
Toutes ces juntes finirent par s'entendre au moyen d'envoyés, et elles
convinrent de députer à un lieu indiqué, Ciudad-Real, Aranjuez ou
Madrid, deux représentants par junte, afin de composer une junte
centrale de gouvernement. Cet accord fut accepté, et les deux
représentants nommés, après beaucoup d'agitations, se rendirent, les
uns à Madrid, les autres à Aranjuez. Ceux de Séville, toujours plus
jaloux, parce qu'ils étaient les plus ambitieux, ne voulurent pas
dépasser Aranjuez, et finirent par attirer tous les autres à eux. Il
plaisait d'ailleurs à l'orgueil de ces suppléants de la royauté
absente de s'établir dans son ancienne résidence, et d'en usurper
jusqu'aux dehors.
[En marge: Le conseil de Castille élève quelques objections mal
accueillies contre la formation d'une junte centrale.]
[En marge: La junte centrale acceptée par les généraux et la nation.]
Constituée à Aranjuez sous la présidence de M. de Florida-Blanca,
l'ancien ministre de Charles III, homme illustre, éclairé, habile,
mais malheureusement vieux et étranger au temps présent, la junte
centrale se déclara investie de toute l'autorité royale, s'attribua le
titre de majesté, décerna celui d'altesse à son président,
d'excellence à ses membres, avec 120 mille réaux de traitement pour
chacun d'eux. S'élevant dans le commencement à vingt-quatre membres,
elle fut portée bientôt à trente-cinq, et pour premier acte elle
enjoignit au conseil de Castille ainsi qu'à toutes les autorités
espagnoles de reconnaître son pouvoir suprême. Le conseil de Castille,
qui ne trouvait pas de son goût la création d'une pareille autorité,
songea d'abord à résister. Il objecta par une déclaration formelle
que, d'après les lois du royaume, la junte, à titre de conseil de
régence, était trop nombreuse, et à titre d'assemblée nationale ne
pouvait en rien remplacer les cortès. En conséquence, il demanda la
convocation des cortès elles-mêmes. Nous avons déjà eu l'occasion de
faire remarquer que dans ce soulèvement de l'Espagne pour la royauté,
il y avait explosion de tous les sentiments démocratiques, et qu'au
nom de Ferdinand VII on ne faisait en réalité que se livrer aux
passions de 1793. Aussi rien ne sonnait-il mieux aux oreilles
espagnoles que le mot de cortès. Mais du conseil de Castille tout
était mal pris. On vit uniquement dans ce qu'il proposait un piége
pour annuler la junte et se substituer à elle, et, sans renoncer aux
cortès, on ne répondit à sa déclaration que par une rumeur universelle
de haine et de mépris. L'appui des généraux était alors la seule force
efficace. Or, tous appartenaient à cette junte centrale, composée des
juntes provinciales, auprès desquelles ils s'étaient élevés, avec
lesquelles ils s'étaient entendus, et ils adhérèrent à la junte, sauf
un seul, le vieux Gregorio de la Cuesta, toujours chagrin, toujours
insociable, détestant les autorités insurrectionnelles et tumultueuses
qui venaient de se former, et préférant de beaucoup le conseil de
Castille, qu'il avait jadis présidé. Il songea même un moment à
s'entendre avec Castaños, et à s'attribuer à eux deux le gouvernement
militaire, en abandonnant le gouvernement civil au conseil de
Castille. Les événements prouvèrent bientôt qu'une pareille
combinaison aurait mieux valu; mais Castaños n'était pas assez
entreprenant pour accepter les offres de son collègue, et d'ailleurs,
élevé par la junte de Séville, il était du parti des juntes. Don
Gregorio de la Cuesta fut donc obligé de se soumettre, et le conseil
de Castille, dénué de tout appui, se trouva réduit à suivre cet
exemple.
La junte centrale d'Aranjuez, en plein exercice du pouvoir dès les
premiers jours de septembre, se mit à gouverner, à sa manière, la
malheureuse Espagne.
[En marge: Composition des armées de l'insurrection.]
[En marge: Quels furent ceux qui s'enrôlèrent sous l'influence de
l'enthousiasme du moment.]
[En marge: Armées de l'Andalousie, de Grenade et de Valence.]
[En marge: Division de l'Estrémadure.]
[En marge: Armées de la Galice, des Asturies, de Léon, de la
Vieille-Castille.]
Son premier, son unique soin aurait dû être de s'occuper de la levée
des troupes, de leur organisation, de leur direction. Mais, dans un
pays où il n'y avait jamais eu que fort peu d'administration, où une
révolution subite venait de détruire le peu qu'il y en avait, le
gouvernement central ne pouvait rien ou presque rien sur la partie
essentielle, c'est-à-dire sur l'organisation des forces, et pouvait
tout au plus quelque chose sur leur direction générale. L'enthousiasme
était assurément très-bruyant en Espagne, aussi bruyant qu'on le
puisse imaginer, et on va voir combien l'enthousiasme est une faible
ressource effective, combien il est inférieur en résultats à une loi
régulière, qui prend tous les citoyens, et les appelle bon gré mal gré
à servir le pays. L'Espagne, qui aurait pu et dû donner en de telles
circonstances quatre ou cinq cent mille hommes, très-courageux par
nature, en donna à peine cent mille, mal équipés, encore plus mal
disciplinés, incapables de tenir tête, même dans la proportion de
quatre contre un, à nos troupes les plus médiocres. Après beaucoup de
bruit, d'agitation, tout ce qui s'enrôla fut la jeunesse des
universités, quelques paysans poussés par les moines, et un très-petit
nombre seulement des exaltés des villes. Dans certaines provinces, ces
enrôlés allèrent grossir les rangs de la troupe de ligne; dans
d'autres, ils formèrent sous le nom de _Tercios_, vieux nom emprunté
aux anciennes armées espagnoles, des bataillons spéciaux servant à
côté de la troupe de ligne. L'Andalousie, si fière de ses succès, eut
son armée forte de quatre divisions, sous les ordres des généraux
Castaños, la Peña, Coupigny, etc. Grenade eut la sienne sous le major
de Reding. Valence et Murcie expédièrent sous Llamas une partie des
volontaires qui avaient résisté au maréchal Moncey. L'Estrémadure, qui
n'avait pas encore figuré dans les rangs de l'insurrection armée,
forma sous le général Galuzzo et le jeune marquis de Belveder une
division dans laquelle entrèrent, avec des volontaires, beaucoup de
déserteurs des troupes espagnoles de Portugal. À cette division se
joignirent les enrôlés de la Manche et de la Nouvelle-Castille. La
Catalogne continua à lever des bandes de miquelets qui serraient de
près le général Duhesme dans Barcelone. L'Aragon, répondant à la voix
de Palafox, et encouragé par la résistance de Saragosse, organisa une
armée assez régulière, composée de troupes de ligne et de paysans
aragonais, les plus beaux hommes, les plus hardis de l'Espagne. Les
provinces du nord, la Galice, Léon, la Vieille-Castille, les Asturies,
profitant d'un noyau considérable de troupes de ligne, les unes
revenues du Portugal, les autres de garnison au Ferrol, se rallièrent
sous les généraux Blake et Gregorio de la Cuesta, dédommagées de leur
défaite de Rio-Seco par les succès de l'insurrection dans le reste de
la Péninsule. Elles reçurent aussi un renfort inattendu, c'était celui
des troupes du marquis de La Romana, échappé avec son corps des rives
de la Baltique, par une sorte de miracle qui mérite d'être rapporté.
[En marge: Évasion miraculeuse des troupes de La Romana revenues du
Danemark dans les Asturies.]
On se souvient que les troupes espagnoles envoyées à Napoléon pour
concourir à la garde des rivages de la Baltique, avaient été répandues
dans les provinces danoises, où elles devaient tenir tête aux Anglais
et aux Suédois. Ces troupes, sommées de prêter serment à Joseph,
commencèrent à murmurer. Celles qui étaient dans l'île de Seeland,
autour de Copenhague, s'insurgèrent, cherchèrent à tuer le général
Fririon qui les commandait, ne purent atteindre que son aide de camp
qu'elles égorgèrent, et déclarèrent ne point vouloir d'une royauté
usurpatrice. Le roi de Danemark les fit désarmer. Mais la plus grande
partie du corps espagnol était dans l'île de Fionie et dans le
Jutland. Les troupes qui se trouvaient dans ces deux localités,
travaillées depuis long-temps par des agents espagnols venus sur des
bâtiments anglais, avaient résolu d'échapper au dominateur du
continent, et pour cela de se porter à l'improviste sur un point du
rivage, où les flottes anglaises s'empresseraient de les recueillir.
Le marquis de La Romana, esprit ardent et singulier, tout plein de la
lecture des auteurs anciens, instruit mais peu sensé, plus bouillant
qu'énergique, était à la tête de ce noble complot. À un signal donné,
tous les détachements espagnols coururent au port de Nyborg, où l'on
s'embarque pour passer le grand Belt, y trouvèrent une centaine de
petits bâtiments dont ils s'emparèrent, et se rendirent dans l'île de
Langeland. Là, sous la protection des flottes anglaises, ils n'avaient
rien à craindre. Les autres détachements épars dans le Jutland
coururent, de leur côté, à Frédéricia, passèrent le petit Belt dans
des barques enlevées par eux, traversèrent l'île de Fionie pour se
rendre à Nyborg, et de Nyborg gagnèrent l'île de Langeland,
rendez-vous commun de ces fugitifs. La cavalerie, abandonnant ses
chevaux dans les campagnes, suivit l'infanterie à pied, et arriva avec
elle au rendez-vous général. Les Anglais avertis, ayant rassemblé le
nombre de bâtiments nécessaires pour une courte traversée, eurent
bientôt transporté les fugitifs sur la côte de Suède pour les mettre
hors d'atteinte, et, tous les moyens ayant enfin été réunis, les
ramenèrent de Suède en Espagne dans les premiers jours d'octobre,
après trois mois d'aventures merveilleuses. Sur les 14 mille Espagnols
placés au bord de la Baltique, 9 à 10 mille étaient revenus en
Espagne, 4 à 5 mille étaient restés en Danemark, désarmés et
prisonniers.
[En marge: Conseil de généraux placé auprès de la junte centrale
d'Aranjuez.]
[En marge: Plan de campagne adopté par ce conseil.]