L'irritation contre le ministère était sur ce sujet poussée jusqu'à la

démence, et on avait exigé la formation d'une haute cour pour juger

les généraux anglais victorieux. Sir Arthur Wellesley lui-même était

compromis avec sir Hew Dalrymple dans cette affaire, bien qu'on louât

ses opérations militaires. Certes, lorsque, au lieu de blâmer comme

autrefois l'acharnement contre les Français, l'opinion publique

blâmait une complaisance extrême à leur égard, le moment était mal

choisi pour une ouverture de paix. Le ministère Canning-Castlereagh,

imitateur outré de la politique de M. Pitt, eût craint d'être accusé

bien plus violemment encore s'il avait dans ces circonstances donné

suite à des propositions pacifiques. Ainsi, tantôt par une cause,

tantôt par une autre, toutes les occasions de rapprochement avec la

Grande-Bretagne étaient successivement manquées: celle de lord

Lauderdale en 1806, parce que la France voulait poursuivre et achever

la conquête du continent; celle de 1807 après Tilsit, celle de 1808

après Erfurt, parce que l'Angleterre voulait poursuivre et achever la

conquête des mers. Toutefois, bien que l'Angleterre fût actuellement

peu disposée à traiter, le cabinet britannique n'eût pas osé refuser

péremptoirement à la face de l'Europe et de sa nation d'écouter des

paroles de paix. En conséquence, quelques jours après, le 28 octobre,

il répondit à MM. de Champagny et de Romanzoff par un message que

porta à Paris un courrier anglais.

[En marge: Réponse du ministère britannique au message des deux

empereurs.]

[En marge: L'Angleterre exige comme condition essentielle que les

insurgés espagnols soient compris dans la négociation.]

Ce message disait que l'Angleterre, quoiqu'elle eût souvent reçu des

propositions pacifiques qu'elle avait de fortes raisons de ne pas

croire sérieuses, ne refuserait jamais de prêter l'oreille à des

propositions de ce genre, mais qu'il fallait qu'elles fussent

honorables pour elle. Et cette fois, renonçant à argumenter sur la

base des négociations, celle de l'_uti possidetis_, qui laissait peu

de prise à la critique, puisque c'était celle que le gouvernement

britannique avait posée à toutes les époques antérieures, le message

faisait consister l'honneur et le devoir pour l'Angleterre à exiger

que tous ses alliés fussent compris dans la négociation, les insurgés

espagnols comme les autres, bien qu'aucun acte formel ne liât

l'Angleterre à eux. Mais à défaut d'un semblable lien, un intérêt

commun, un sentiment de générosité, de nombreuses relations déjà

établies, ne permettaient pas de les abandonner. À cette condition M.

Canning se disait prêt à nommer des plénipotentiaires, et à les

envoyer où l'on voudrait.

Le cabinet britannique se doutait bien qu'en demandant l'admission des

insurgés espagnols aux conférences qui seraient ouvertes pour traiter

de la paix, toute négociation deviendrait impossible; car, entre les

rois Joseph et Ferdinand VII, il n'y avait pas de transaction

imaginable. C'était tout ou rien, Madrid ou Valençay, pour l'un comme

pour l'autre.

[En marge: Embarras de MM. de Romanzoff et de Champagny relativement à

la condition proposée.]

[En marge: Recours à Napoléon pour la réponse à faire.]

Lorsque M. de Romanzoff et M. de Champagny reçurent cette réponse,

qui était accompagnée d'excuses à M. de Romanzoff de ce qu'on ne

répondait pas directement aux souverains eux-mêmes, mais à leurs

ministres, vu que l'un des deux empereurs n'était pas reconnu par

l'Angleterre, ils furent assez embarrassés. Prendre sur eux de

s'expliquer affirmativement ou négativement sur la condition

essentielle, celle de l'admission des insurgés, leur semblait bien

hardi, même en s'autorisant du conseil de M. de Talleyrand. Il fut

décidé qu'on en référerait à Napoléon. En attendant on procéda envers

M. Canning comme il avait procédé lui-même, et on lui adressa un

simple accusé de réception, en remettant à plus tard la réponse à son

message.

[En marge: L'impatience de M. de Romanzoff, relativement à la

possession des provinces danubiennes, calmée par le désir de réussir

dans les négociations entreprises avec l'Angleterre.]

[En marge: Son désir est de faire durer les négociations, et il

s'exprime dans ce sens en écrivant à Napoléon.]

M. de Romanzoff, d'abord si pressé de conduire à leur terme les

négociations avec Londres, afin de pouvoir s'approprier plus tôt les

provinces du Danube; M. de Romanzoff, maintenant qu'il était à Paris,

publiquement engagé dans une tentative de paix avec l'Angleterre,

mettait un véritable amour-propre à la faire réussir, la convention

d'Erfurt ayant bien stipulé d'ailleurs que, dans tous les cas, la

Finlande, la Moldavie et la Valachie seraient assurées à la Russie. Il

fut donc d'avis avec MM. de Talleyrand et de Champagny que le message

anglais, en demandant la présence de tous les alliés de l'Angleterre à

la négociation, y compris les insurgés espagnols, n'offrait cependant

dans sa forme rien de tellement absolu qu'il fût impossible de

s'entendre. Par ce motif, tous les trois écrivirent à l'Empereur, pour

le supplier de faire une réponse qui permît de continuer les

pourparlers, et d'arriver à une réunion de plénipotentiaires.

[En marge: Nov. 1808.]

[En marge: Napoléon, tout entier aux soins de la guerre, laisse à MM.

de Romanzoff, de Champagny et de Talleyrand le soin de conduire la

négociation.]

Napoléon était en ce moment sur l'Èbre, tout entier à la guerre, à

l'espérance d'accabler les Espagnols et les Anglais, et sous les

nouvelles impressions qui le dominaient, n'attachant plus aux

pourparlers avec l'Angleterre autant d'importance que d'abord. Le

message de M. Canning ne lui laissait guère d'illusion, et il ne

comptait que sur un grand désastre infligé à l'armée britannique, pour

fléchir l'obstination du cabinet de Londres. Dès lors il était plus

disposé à abandonner à d'autres la conduite de cette affaire, et il

permit aux trois diplomates qui étaient à Paris de répondre comme ils

l'entendraient, moyennant que les insurgés fussent formellement exclus

de la négociation. Il envoya un modèle de réponse que de MM. de

Champagny, de Romanzoff et de Talleyrand furent autorisés à remanier à

leur gré, et qu'ils eurent soin en effet de modérer notablement.

Ce nouveau message, porté à Londres par les mêmes courriers, relevait

quelques allusions blessantes du message anglais, puis admettait sans

difficulté tous les alliés de l'Angleterre à la négociation, sauf les

insurgés espagnols, qui n'étaient que des révoltés, ne pouvant pas

représenter Ferdinand VII, puisque celui-ci était à Valençay, d'où il

les désavouait et confirmait l'abdication de la couronne d'Espagne.

[En marge: Brusque résolution du cabinet britannique et réponse

négative qui met un terme à toute négociation.]

À la réception de cette seconde note, le cabinet britannique,

craignant de décourager ses nouveaux alliés, soit en Espagne, soit en

Autriche, par des bruits de paix, de refroidir le fanatisme des uns,

de ralentir les préparatifs militaires des autres, résolut de rompre

brusquement une négociation qui ne lui semblait ni utile ni sérieuse.

Ayant dans les mains des documents qui prouvaient que la France ne

voulait point faire de concessions aux insurgés espagnols, lesquels

jouissaient en Angleterre d'une immense popularité, il ne redoutait

rien du parlement, la question étant ainsi posée. En conséquence, il

fit une déclaration péremptoire, offensante pour la Russie et la

France, consistant à dire qu'aucune paix n'était possible avec deux

cours, dont l'une détrônait et tenait prisonniers les rois les plus

légitimes, dont l'autre les laissait traiter indignement pour des

motifs intéressés; que, du reste, les propositions pacifiques

adressées à l'Angleterre étaient illusoires, imaginées pour décourager

les peuples généreux qui avaient déjà secoué le joug oppresseur de la

France, et ceux qui se préparaient à le secouer encore; que les

communications devaient donc être considérées comme définitivement

rompues, et la guerre continuée avec toute l'énergie commandée par les

circonstances.

Évidemment, l'Angleterre, comptant cette fois sur un prochain

renouvellement de la lutte, avait craint, en poursuivant cette

négociation, de refroidir les Espagnols et les Autrichiens. M. de

Talleyrand éprouva les regrets ordinaires et honorables qu'il

ressentait toutes les fois qu'une tentative de paix venait à échouer.

M. de Romanzoff fut piqué des allusions blessantes pour sa cour, fâché

d'avoir manqué un succès, mais consolé par la liberté désormais

acquise d'agir immédiatement en Orient. M. de Champagny, dévoué à

l'Empereur, à ses idées, à sa fortune, ne vit dans ce refus que

l'occasion de nouvelles guerres triomphales pour un maître qu'il

croyait invincible. Le public, à peine averti, n'y prit presque pas

garde; il n'attendait de résultat décisif que de la présence de

Napoléon en Espagne.

[En marge: Réponse amère de l'Autriche, et raisons de croire que

Napoléon n'aura que le temps de faire une courte campagne en Espagne.]

[En marge: Espoir que cette campagne sera décisive.]

Tandis que l'Angleterre répondait de la sorte, l'Autriche ne répondait

guère mieux aux déclarations de la Russie et de la France. Elle

protestait de son intention de conserver la paix, et, en effet, elle

donnait moins d'éclat à ses préparatifs, sans toutefois les

interrompre; mais elle accueillait avec amertume la proposition

commune de reconnaître le roi Joseph, et elle déclarait que lorsqu'on

lui aurait fait savoir ce qui s'était passé à Erfurt, elle

s'expliquerait à l'égard de la nouvelle royauté constituée en Espagne,

ajoutant que la connaissance de ce qui avait été arrêté entre les deux

empereurs lui était indispensable pour éclairer et fixer ses

résolutions. La forme autant que le fond même de cette déclaration

décelait l'irritation profonde dont l'Autriche était remplie. Il était

évident que Napoléon aurait le temps de faire une campagne dans la

Péninsule, mais de n'en faire qu'une. On attendait de son génie et de

ses troupes qu'elle serait décisive. Le public, habitué à la guerre,

habitué surtout sous ce maître tout-puissant à dormir au bruit du

canon, dont les échos lointains ne faisaient présager que des

victoires, demeurait tranquille et confiant, malgré tout ce qu'avait

de triste, de sinistre même, cette guerre entreprise au delà des

Pyrénées contre le fanatisme d'une nation entière. L'éclatant

spectacle donné à Erfurt éblouissait encore tous les yeux, et leur

dérobait les périls trop réels de la situation.

FIN DU LIVRE TRENTE-DEUXIÈME.

LIVRE TRENTE-TROISIÈME.

SOMO-SIERRA.

Arrivée de Napoléon à Bayonne. -- Inexécution d'une partie de ses

ordres. -- Comment il y supplée. -- Son départ pour Vittoria. --

Ardeur des Espagnols à soutenir une guerre qui a commencé par des

succès. -- Projet d'armer cinq cent mille hommes. -- Rivalité des

juntes provinciales, et création d'une junte centrale à Aranjuez.

-- Direction des opérations militaires. -- Plan de campagne. --

Distribution des forces de l'insurrection en armées de gauche, du

centre et de droite. -- Rencontre prématurée du corps du maréchal

Lefebvre avec l'armée du général Blake en avant de Durango. --

Combat de Zornoza. -- Les Espagnols culbutés. -- Napoléon, arrivé

à Vittoria, rectifie la position de ses corps d'armée, forme le

projet de se laisser déborder sur ses deux ailes, de déboucher

ensuite vivement sur Burgos, pour se rabattre sur Blake et

Castaños, et les prendre à revers. -- Exécution de ce projet. --

Marche du 2e corps, commandé par le maréchal Soult, sur Burgos.

-- Combat de Burgos et prise de cette ville -- Les maréchaux

Victor et Lefebvre, opposés au général Blake, le poursuivent à

outrance. -- Victor le rencontre à Espinosa et disperse son

armée. -- Mouvement du 3e corps, commandé par le maréchal Lannes,

sur l'armée de Castaños. -- Manoeuvre sur les derrières de ce

corps par l'envoi du maréchal Ney à travers les montagnes de

Soria. -- Bataille de Tudela, et déroute des armées du centre et

de droite. -- Napoléon, débarrassé des masses de l'insurrection

espagnole, s'avance sur Madrid, sans s'occuper des Anglais, qu'il

désire attirer dans l'intérieur de la Péninsule. -- Marche vers

le Guadarrama. -- Brillant combat de Somo-Sierra. -- Apparition

de l'armée française sous les murs de Madrid. -- Efforts pour

épargner à la capitale de l'Espagne les horreurs d'une prise

d'assaut. -- Attaque et reddition de Madrid. -- Napoléon n'y veut

pas laisser rentrer son frère, et n'y entre pas lui-même. -- Ses

mesures politiques et militaires. -- Abolition de l'inquisition,

des droits féodaux et d'une partie des couvents. -- Les maréchaux

Lefebvre et Ney amenés sur Madrid, le maréchal Soult dirigé sur

la Vieille-Castille, pour agir ultérieurement contre les Anglais.

-- Opérations en Aragon et en Catalogne. -- Lenteur forcée du

siége de Saragosse. -- Campagne du général Saint-Cyr en

Catalogne. -- Passage de la frontière. -- Siége de Roses. --

Marche habile pour éviter les places de Girone et d'Hostalrich.

-- Rencontre avec l'armée espagnole et bataille de Cardedeu. --

Entrée triomphante à Barcelone. -- Sortie immédiate pour enlever

le camp du Llobregat, et victoire de Molins del Rey. -- Suite des

événements au centre de l'Espagne. -- Arrivée du maréchal

Lefebvre à Tolède, du maréchal Ney à Madrid. -- Nouvelles de

l'armée anglaise apportées par des déserteurs. -- Le général

Moore, réuni, près de Benavente, à la division de Samuel Baird,

se porte à la rencontre du maréchal Soult. -- Manoeuvre de

Napoléon pour se jeter dans le flanc des Anglais, et les

envelopper. -- Départ du maréchal Ney avec les divisions Marchand

et Maurice-Mathieu, de Napoléon avec les divisions Lapisse et

Dessoles, et avec la garde impériale. -- Passage du Guadarrama.

-- Tempête, boues profondes, retards inévitables. -- Le général

Moore, averti du mouvement des Français, bat en retraite. --

Napoléon s'avance jusqu'à Astorga. -- Des courriers de Paris le

décident à s'établir à Valladolid. -- Il confie au maréchal Soult

le soin de poursuivre l'armée anglaise. -- Retraite du général

Moore, poursuivi par le maréchal Soult. -- Désordres et

dévastations de cette retraite. -- Rencontre à Lugo. --

Hésitation du maréchal Soult. -- Arrivée des Anglais à la

Corogne. -- Bataille de la Corogne. -- Mort du général Moore et

embarquement des Anglais. -- Leurs pertes dans cette campagne. --

Dernières instructions de Napoléon avant de quitter l'Espagne, et

son départ pour Paris. -- Plan pour conquérir le midi de

l'Espagne, après un mois de repos accordé à l'armée. -- Mouvement

du maréchal Victor sur Cuenca, afin de délivrer définitivement le

centre de l'Espagne de la présence des insurgés. -- Bataille

d'Uclès, et prise de la plus grande partie de l'armée du duc de

l'Infantado, autrefois armée de Castaños. -- Sous l'influence de

ces événements heureux, Joseph entre enfin à Madrid, avec le

consentement de Napoléon, et y est bien reçu. -- L'Espagne semble

disposée à se soumettre. -- Saragosse présente seule un point de

résistance dans le nord et le centre de l'Espagne. -- Nature des

difficultés qu'on rencontre devant cette ville importante. -- Le

maréchal Lannes envoyé pour accélérer les opérations du siége. --

Vicissitudes et horreurs de ce siége mémorable. -- Héroïsme des

Espagnols et des Français. -- Reddition de Saragosse. --

Caractère et fin de cette seconde campagne des Français en

Espagne. -- Chances d'établissement pour la nouvelle royauté.

[En marge: Arrivée de Napoléon à Bayonne.]

[En marge: État dans lequel il trouve toutes choses.]

Napoléon, parti en toute hâte pour Bayonne, trouva les routes

entièrement dégradées par la saison et la grande quantité des charrois

militaires, les chevaux de poste épuisés par les nombreux passages,

s'irrita fort contre les administrations chargées de ces différents

services, et, parvenu à Mont-de-Marsan, monta à cheval pour traverser

les Landes à franc étrier. Il arriva le 3 novembre à Bayonne à deux

heures du matin. Il manda sur-le-champ le prince Berthier pour savoir

où en étaient toutes choses, et se faire rendre compte de l'exécution

de ses ordres. Rien ne s'était exécuté comme il l'avait voulu, ni

surtout aussi vite, quoiqu'il fût le plus prévoyant, le plus absolu,

le plus obéi des administrateurs.

[En marge: Inexécution d'une partie des ordres de Napoléon, et cause

de cette inexécution.]

Il avait demandé que vingt mille conscrits des classes arriérées,

choisis dans le Midi, et destinés à former le fond des quatrièmes

bataillons dans les régiments servant en Espagne[20], fussent réunis à

Bayonne. Il y en avait cinq mille au plus d'arrivés. Il comptait sur

50 milles capotes, sur 129 mille paires de souliers, sur une masse

proportionnée de vêtements, le reste devant venir au fur et à mesure

des besoins. Il trouva 7 mille capotes, et 15 mille paires de

souliers. Or, ce qu'il appréciait le plus, comme nous l'avons dit

ailleurs, surtout dans les campagnes d'hiver, c'était la chaussure et

la capote: il fut donc singulièrement mécontent. Tandis que

l'approvisionnement en vêtements était aussi peu avancé,

l'approvisionnement en vivres était considérable, ce qui était un vrai

contre-sens, car les Castilles regorgent de vivres; les céréales et le

bétail y abondent. Il est inutile de parler du vin, qui forme le plus

riche produit des coteaux de la Péninsule. Les mulets, dont Napoléon

avait ordonné de nombreux achats, choisis, faute d'autres, à quatre

ans et demi, étaient trop jeunes pour fournir un bon service; ce qui

n'était pas moins regrettable que tout le reste, car les charrois

étaient justement ce dont on manquait le plus en Espagne, à cause de

l'état des routes et du mode des transports, qui se font presque tous

à dos de mulet. En outre Napoléon avait prescrit que les troupes

venant d'Allemagne fussent concentrées entre Bayonne et Vittoria,

qu'aucune opération ne fût commencée, qu'on permît même aux insurgés

de nous déborder à droite et à gauche, car il entrait dans son plan de

laisser les généraux espagnols, dans leur ridicule prétention de

l'envelopper, s'engager fort avant sur ses ailes. Or les belles

troupes tirées de la Grande Armée avaient été dispersées

précipitamment sur tous les points où la timidité de l'état-major de

Joseph avait cru apercevoir un péril. Enfin le maréchal Lefebvre,

commandant le 4e corps, séduit par l'occasion de combattre les

Espagnols à Durango, les avait défaits; avantage de nulle valeur pour

Napoléon, qui avait le goût, et, dans sa position actuelle, le besoin

de résultats extraordinaires.

[Note 20: On a vu dans le livre précédent que Napoléon avait porté

tous les régiments à cinq bataillons; que, pour ceux qui étaient en

Allemagne, il en voulait quatre à l'armée, le cinquième au dépôt sur

le Rhin; que, pour ceux qui servaient en Espagne, il en voulait trois

au delà des Pyrénées, le quatrième à Bayonne comme premier dépôt, et

le cinquième dans l'intérieur de la France comme second dépôt.]

Quelque grandes que fussent les contrariétés qu'il éprouvait, Napoléon

ne pouvait s'en prendre ni à son imprévoyance, ni à l'indocilité de

ses agents, mais à la nature des choses, qui commençait à être

violentée dans ce qu'il entreprenait depuis quelque temps. Il avait,

en effet, donné deux mois tout au plus pour faire sur les Pyrénées les

préparatifs d'une immense guerre. Or, si deux mois eussent suffi

peut-être sur le Rhin et sur les Alpes, où n'avaient cessé d'affluer

pendant plusieurs années toutes les ressources de l'Empire, ces deux

mois étaient loin de suffire sur les Pyrénées, où depuis 1795,

c'est-à-dire depuis treize années, aucune partie de nos ressources

militaires n'avait été dirigée, la France à dater de cette époque

ayant toujours été en paix avec l'Espagne. Les agents de

l'administration d'ailleurs, ne connaissant pas encore la nature et

les besoins de ce nouveau théâtre de guerre, envoyaient des vivres,

par exemple, où il aurait fallu des vêtements. De plus, les quantités

de toutes choses venaient de changer si subitement, depuis que de 60

ou 80 mille conscrits on s'était élevé à 250 mille hommes, que toutes

les prévisions étaient dépassées. D'autre part, si les troupes, au

lieu d'être concentrées à Vittoria, étaient dispersées dans diverses

directions, c'est qu'un état-major, où ne figuraient pas encore les

lieutenants vigoureux que Napoléon avait formés à son école, se

troublait à la première apparence de danger, et envoyait les corps au

moment même de leur arrivée, partout où l'ennemi se montrait. Enfin le

maréchal Lefebvre lui-même n'avait cédé au désir intempestif de

combattre, que parce que là où Napoléon n'était pas, le commandement

se relâchait, et devenait faible et incertain[21].

[Note 21: Je cite à cet égard une lettre curieuse du maréchal Jourdan,

chef d'état-major de Joseph, et chargé de commander quand Berthier et

Napoléon n'y étaient pas.

«_Le maréchal Jourdan au général Belliard._

»Vittoria, le 30 octobre 1808.

»Mon cher général, malgré le peu de bonne volonté d'un chacun, le

général Morlot est à Lodosa, le maréchal Ney à Logroño. L'ennemi nous

a laissé le temps de faire nos allées et nos venues, et nous a laissés

prendre nos positions.

»Le général Sébastiani avait reçu ordre de laisser à Murguia le 5e

régiment de dragons; mais, comme chacun fait ce qui lui convient, il a

mené avec lui, à ce qu'on m'a dit, le moitié du régiment avec le

colonel: de manière qu'il va fourrer la moitié d'un régiment de

dragons dans un pays où il est presque impossible d'aller à cheval.

Ah! mon cher général, si vous pouviez coopérer à me sortir de la

maudite galère où je suis, vous me rendriez un grand service! Combien

je me trouverais heureux d'aller planter mes choux, si toutefois les

choses doivent rester dans l'état où elles sont!

»Le roi a reçu la nuit dernière une lettre du maréchal Victor, datée

de Mondragon. Monsieur le maréchal se plaint d'une manière un peu vive

de ce qu'on a retenu une de ses divisions à Durango. Il aurait

peut-être préféré trouver l'ennemi à Mondragon et à Salinas. Chacun a

son goût et sa manière de voir.

»Le roi aurait grande envie de faire attaquer l'ennemi à Durango, mais

je crois qu'il craint que cette attaque ne soit désapprouvée par

l'Empereur. J'ignore encore à quoi Sa Majesté se décidera, mais

très-certainement le succès est assuré. Il est vrai que si on attend

encore quelques jours, et que monsieur Blake ait la bonté de rester où

il est, il aura de la peine à en sortir. L'obstination de ce général

me paraît une chose fort extraordinaire. Attendrait-il des renforts

par mer? Si cela était, on ferait bien de le culbuter tout de suite.

Mais comment prendre un parti lorsqu'on n'est pas le maître?

»Je vous écris, mon cher général, tout ce que je pense, tout ce que je

sais et tout ce qui se passe. Je n'ai d'autre désir ni d'autre intérêt

que de voir triompher les armes de l'Empereur, et de voir le roi assis

sur le trône d'Espagne. Si ce que je vous écris peut être de quelque

utilité, faites-en usage comme vous l'entendrez.»]

[En marge: Napoléon, après avoir employé une journée à remédier à

l'inexécution de ses ordres, repart pour Vittoria.]

[En marge: Motifs de Napoléon pour se montrer le moins possible auprès

de Joseph.]

Napoléon employa la journée du 3 à témoigner de vive voix, ou par

écrit, son extrême mécontentement aux agents qui avaient mal compris

et mal exécuté ses ordres, et, ce qui valait mieux, à réparer les

inexactitudes ou les lenteurs, plus ou moins inévitables, dont il

avait à se plaindre[22]. Il ordonna l'abandon de tous les marchés que

les entrepreneurs n'avaient pas exécutés, la création immédiate à

Bordeaux d'ateliers de confectionnement, dans lesquels on emploierait

les draps du Midi à faire des habits; contremanda tous les envois de

grains et de bétail pour ne porter ses ressources que sur

l'habillement, fit construire à Bayonne des baraques pour y loger les

quatrièmes bataillons, accéléra la marche des conscrits pour en

remplir les cadres, passa en revue les troupes qui arrivaient, envoya

aux administrations des postes et des ponts et chaussées une foule

d'avis lumineux et impératifs, puis, le 4 au soir, franchit la

frontière, alla coucher à Tolosa, et le lendemain 5 se rendit à

Vittoria, où se trouvait le quartier général de son frère Joseph. Il

voyagea à cheval, escorté par la cavalerie de la garde impériale, et

entra de nuit à Vittoria, désirant ne recevoir aucun hommage, et se

loger hors de la ville, afin de satisfaire son goût, qui était de

vivre en plein air, et d'être le moins possible auprès de son frère.

Ce n'était ni froideur ni éloignement à l'égard de ce dernier, mais

calcul. Il sentait qu'à ses côtés la position de Joseph serait

secondaire, comme il l'avait déjà remarqué pendant leur commun séjour

à Bayonne, et il désirait au contraire lui laisser aux yeux des

Espagnols la première place. Il voulait aussi n'être en Espagne que

général d'armée, revêtu de tous les droits de la guerre, et les

exerçant impitoyablement, jusqu'à ce que l'Espagne se soumît. Il

consentait ainsi à se réserver le rôle de la sévérité, même de la

cruauté, pour ménager à Joseph celui de la majesté et de la douceur.

Dans ce but, ne pas se loger avec Joseph était le parti le plus sage.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 26 / 43 段