qu'elle a bien voulu m'écrire, et que M. le baron de Vincent m'a
remise. Je n'ai jamais douté des intentions droites de Votre Majesté;
mais je n'en ai pas moins craint un moment de voir les hostilités se
renouveler entre nous. Il est à Vienne une faction qui affecte la peur
pour précipiter votre cabinet dans des mesures violentes, qui seraient
l'origine de malheurs plus grands que ceux qui ont précédé. J'ai été
le maître de démembrer la monarchie de Votre Majesté, ou du moins de
la laisser moins puissante; je ne l'ai pas voulu. Ce qu'elle est, elle
l'est de mon aveu. C'est la plus évidente preuve que nos comptes sont
soldés, et que je ne veux rien d'elle. Je suis toujours prêt à
garantir l'intégrité de sa monarchie. Je ne ferai jamais rien contre
les principaux intérêts de ses États, mais Votre Majesté ne doit pas
remettre en discussion ce que quinze ans de guerre ont terminé. Elle
doit défendre toute proclamation ou démarche provoquant la guerre. La
dernière levée en masse aurait produit la guerre, si j'avais pu
craindre que cette levée et ces préparatifs fussent combinés avec la
Russie. Je viens de licencier les camps de la Confédération. Cent
mille hommes de mes troupes vont à Boulogne pour renouveler mes
projets contre l'Angleterre. Que Votre Majesté s'abstienne de tout
armement qui puisse me donner de l'inquiétude et faire une diversion
en faveur de l'Angleterre. J'ai dû croire, lorsque j'ai eu le bonheur
de voir Votre Majesté et que j'ai conclu le traité de Presbourg, que
nos affaires étaient terminées pour toujours, et que je pouvais me
livrer à la guerre maritime sans être inquiété ni distrait. Que Votre
Majesté se méfie de ceux qui lui parlent des dangers de sa monarchie,
troublent ainsi son bonheur, celui de sa famille et de ses peuples.
Ceux-là seuls sont dangereux; ceux-là seuls appellent les dangers
qu'ils feignent de craindre. Avec une conduite droite, franche et
simple, Votre Majesté rendra ses peuples heureux, jouira elle-même du
bonheur dont elle doit sentir le besoin après tant de troubles, et
sera sûre d'avoir en moi un homme décidé à ne jamais rien faire contre
ses principaux intérêts. Que ses démarches montrent de la confiance,
elles en inspireront. La meilleure politique aujourd'hui, c'est la
simplicité et la vérité. Qu'elle me confie ses inquiétudes lorsqu'on
parviendra à lui en donner, je les dissiperai sur-le-champ. Que Votre
Majesté me permette un dernier mot: qu'elle écoute son opinion, son
sentiment, il est bien supérieur à celui de ses conseils.
»Je prie Votre Majesté de lire ma lettre dans un bon sens, et de n'y
voir rien qui ne soit pour le bien et la tranquillité de l'Europe et
de Votre Majesté.»
À cette lettre si polie et si fière, Napoléon ajouta de nouveau la
demande formelle de la reconnaissance du roi Joseph, comme le moyen le
plus sûr de faire éclater les vraies dispositions de l'Autriche, et
de l'engager dans son système, ou de la placer dans un embarras,
duquel il l'obligerait à se tirer, soit par la paix, soit par la
guerre, quand il lui plairait de pousser les choses à bout.
[En marge: Séparation d'Alexandre et de Napoléon, le 14 octobre.]
Les souverains accourus à Erfurt, ayant pris congé des deux empereurs,
étaient successivement repartis. Le 14 au matin, Alexandre et Napoléon
montèrent à cheval, au milieu de la population affluant de toutes
parts, en présence des troupes sous les armes, et sortirent d'Erfurt à
côté l'un de l'autre, comme ils y étaient entrés. Ils parcoururent
ensemble une certaine étendue de chemin; puis ils mirent pied à terre
abandonnant leurs chevaux à des piqueurs, se promenèrent quelques
instants ensemble, se redirent de nouveau et brièvement ce qu'ils
s'étaient dit tant de fois sur l'utilité, la fécondité, la grandeur de
leur alliance, sur leur goût l'un pour l'autre, sur leur désir et leur
espérance de resserrer leurs liens, puis s'embrassèrent avec une sorte
d'émotion. Bien qu'il y eût de la politique, de l'ambition, de
l'intérêt dans leur amitié, tout n'était pas calcul dans ce sentiment.
Les hommes, même les plus obligés à la dissimulation, ne sont jamais
aussi faux, aussi dépourvus de sensibilité que l'imagine la finesse du
vulgaire, qui croit être profonde en ne supposant partout que du mal.
Alexandre et Napoléon se quittèrent émus, et se serrèrent de bonne foi
la main, l'un du haut de sa voiture, l'autre du haut de son cheval.
Alexandre partit pour Weimar et Saint-Pétersbourg, Napoléon pour
Erfurt et Paris. Ils ne devaient plus se revoir, et aucun de leurs
projets du moment, aucun ne devait se réaliser!
Napoléon, rentré à Erfurt, donna congé aux personnages, princes et
autres, qui restaient encore, puis monta lui-même en voiture quelques
heures après, laissant dans le silence et la solitude cette petite
ville, qu'il en avait tirée un instant, pour la remplir de tumulte,
d'éclat, de mouvement, et la replonger ensuite dans sa paisible
obscurité. Elle restera célèbre cependant, comme ayant été le théâtre
où fut donnée cette prodigieuse représentation des grandeurs humaines.
[En marge: Retour de Napoléon à Paris, le 18 octobre.]
Parti d'Erfurt le 14 octobre, Napoléon fut rendu le 18 au matin à
Saint-Cloud. Par l'entrevue qu'il venait d'avoir avec l'empereur
Alexandre il avait atteint son but, car l'Autriche était contenue,
pour le moment du moins; il avait le temps de faire dans la Péninsule
une campagne courte et décisive; aux impressions produites par les
affaires d'Espagne étaient substituées d'autres impressions moins
pénibles; l'événement de Baylen, très-connu de l'Europe, très-peu de
la France, se trouvait effacé par l'événement d'Erfurt connu de tous;
et enfin, devant les forces unies de la France et de la Russie, il
était possible que l'Angleterre intimidée consentît à écouter des
paroles de paix.
[En marge: Départ des courriers russes et français pour Londres.]
À peine arrivé à Saint-Cloud, Napoléon fit donner suite au projet de
négociation avec la Grande-Bretagne. Il prescrivit au chef des forces
navales à Boulogne d'embarquer de la manière la plus ostensible les
deux messagers envoyés d'Erfurt, et désignés comme courriers, l'un de
l'empereur de Russie, l'autre de l'empereur des Français. Le message
dont ils étaient chargés pour M. Canning, et qui contenait une lettre
des deux empereurs au roi d'Angleterre, pour lui offrir la paix, en
termes dignes mais formels, portait sur son enveloppe extérieure qu'il
était adressé par Leurs Majestés l'empereur des Français et l'empereur
de Russie à Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne. Ces courriers
avaient ordre de dire partout, principalement en Angleterre, qu'ils
venaient d'Erfurt, où ils avaient laissé les deux empereurs ensemble,
et qu'ils avaient rencontré sur leur route des troupes nombreuses se
dirigeant vers le camp de Boulogne. Napoléon voulait ainsi faire peser
sur le cabinet de Londres la responsabilité du refus de la paix, et
frapper aussi l'imagination des Anglais par la possibilité d'une
nouvelle expédition de Boulogne.
Il se proposait de rester à Paris le nombre de jours nécessaire à
l'exécution de ses derniers ordres, et de partir ensuite pour
l'Espagne, afin de diriger lui-même les opérations militaires avec
l'activité et la vigueur qu'il savait y mettre, et qu'il lui importait
plus que jamais d'y apporter, pour enlever à l'Angleterre la ressource
de l'insurrection espagnole, et rendre plus tôt disponibles ses armées
dans le cas d'une reprise d'hostilités avec l'Autriche, ce qu'il
regardait toujours comme possible au printemps suivant. Éloigner
néanmoins cette nouvelle crise était tout son désir. Alarmer
l'Angleterre, rassurer l'Autriche, pour inspirer à l'une la pensée de
la paix, pour ôter à l'autre la pensée de la guerre, fut le double
motif qui dicta ses dernières dispositions.
[En marge: Conversion de la grande armée en armée du Rhin.]
En conséquence, il distribua d'une manière toute nouvelle les forces
qu'il avait laissées en Allemagne. Il leur retira d'abord le titre de
_Grande Armée_, pour les qualifier du titre plus modeste d'_Armée du
Rhin_, et il en destina le commandement au maréchal Davout, le plus
capable de ses maréchaux pour tenir et discipliner une armée. Le corps
du maréchal Soult fut dissous, et ce maréchal lui-même eut ordre de se
rendre en Espagne. Des trois divisions qui composaient son corps,
l'une, la division Saint-Hilaire, fut ajoutée au corps du maréchal
Davout, qui devenait armée du Rhin; les deux autres, qui étaient les
divisions Carra Saint-Cyr et Legrand, furent acheminées sur la France,
avec apparence de se diriger vers le camp de Boulogne, mais
très-lentement, de manière à pouvoir toujours au besoin se reporter
sur le haut Danube. Les divisions Boudet et Molitor eurent ordre de
marcher vers Strasbourg et Lyon, comme si elles avaient dû se rendre
en Italie, mais sans perdre la possibilité de revenir en Souabe et en
Bavière. Le maréchal Davout, avec ses trois anciennes divisions,
Morand, Friant, Gudin, avec la nouvelle division Saint-Hilaire
détachée du maréchal Soult, avec la belle division d'élite Oudinot,
avec tous les cuirassiers, avec une forte portion de cavalerie légère,
et une magnifique artillerie, dut occuper la gauche de l'Elbe, sa
cavalerie cantonnée en Hanovre et en Westphalie, son infanterie dans
les anciennes provinces franconiennes et saxonnes de la Prusse. Il
allait avoir environ 60 mille hommes d'infanterie, 12 mille
cuirassiers, 8 mille hussards et chasseurs, 10 mille soldats
d'artillerie et du génie, c'est-à-dire 90 mille combattants, les
meilleurs de toutes les armées françaises. Il restait sur les bords de
la mer du Nord 6 mille Français, 6 mille Hollandais, commandés par le
prince de Ponte-Corvo. Les quatre divisions rentrant en France
pouvaient par un mouvement à gauche venir renforcer de 40 mille hommes
environ les troupes consacrées à l'Allemagne. Moyennant l'organisation
qui ajoutait un cinquième bataillon à tous les régiments, et portait
le quatrième au corps, en employant la nouvelle conscription, ces
forces devaient s'élever encore à près de 180 mille hommes.
Grâce à cette même organisation, tous les régiments d'Italie, ayant
quatre bataillons au corps, devaient former un total de 100 mille
hommes, dont 80 mille d'infanterie, 12 mille de cavalerie, le reste
d'artillerie et du génie. Napoléon ordonna de profiter de la fin
d'octobre pour faire partir les conscrits avant l'hiver. Il voulait
qu'en Italie tout fût prêt au mois de mars. L'armée de Dalmatie,
qualifiée toujours du titre de deuxième corps de la Grande Armée,
depuis qu'après Austerlitz elle s'était détachée sous le général
Marmont pour occuper cette province, s'appela premier corps de l'armée
d'Italie, portée de cette manière à 120 mille hommes.
Ainsi, tout en rassurant l'Autriche par la distribution et la
direction de ses forces, Napoléon se tint en mesure à son égard.
D'autre part, et pour alarmer l'Angleterre, il fit grand étalage du
mouvement des deux divisions Carra Saint-Cyr et Legrand vers le camp
de Boulogne.
[En marge: Distribution de l'armée d'Espagne en huit corps.]
Napoléon donna en même temps les derniers ordres pour la composition
de l'armée d'Espagne. Il la forma en huit corps, dont il se proposait
de prendre le commandement en chef, le prince Berthier étant comme
d'habitude son major général. Le 1er corps de la Grande Armée, porté
de Berlin à Bayonne vers la fin d'octobre, conserva sous le maréchal
Victor le titre de 1er corps de l'armée d'Espagne. Le corps de
Bessières devint le 2e et fut destiné au maréchal Soult. Le corps du
maréchal Moncey fut qualifié de 3e de l'armée d'Espagne. La division
Sébastiani, réunie avec les Polonais et les Allemands sous le maréchal
Lefebvre, prit le titre de 4e corps. Le 5e corps de la Grande Armée,
sous le maréchal Mortier, acheminé, par un ordre parti d'Erfurt, du
Rhin sur les Pyrénées, dut garder son rang, en s'appelant 5e corps de
l'armée d'Espagne. L'ancien 6e corps de la Grande Armée, récemment
arrivé d'Allemagne, toujours composé des divisions Marchand et Bisson,
et commandé par le maréchal Ney, dut s'appeler 6e corps de l'armée
d'Espagne. On lui créa, sous le général Dessoles, avec quelques-uns
des vieux régiments transportés dans la Péninsule, une troisième et
belle division, qui devait rendre ce corps plus nombreux qu'il n'avait
jamais été. Le général Gouvion Saint-Cyr, avec les troupes du général
Duhesme enfermées dans Barcelone, la colonne Reille restée devant
Figuières, les divisions Pino et Souham venues de Piémont en
Roussillon, dut former le 7e corps de l'armée d'Espagne. Junot, avec
les troupes revenues par mer du Portugal, réarmées, recrutées,
pourvues de chevaux d'artillerie et de cavalerie, forma le 8e. Le
maréchal Bessières fut mis à la tête de la réserve de cavalerie,
composée de 14 mille dragons et 2 mille chasseurs. Le général Walther
prit le commandement de la garde impériale forte de 10 mille hommes.
C'était une masse de 150 mille hommes de vieilles troupes, qui, jointe
aux 100 mille qui se trouvaient déjà au delà des Pyrénées, présentait
le total énorme de 250 mille combattants. Voilà à quels efforts était
obligé Napoléon, pour avoir au début entrepris d'envahir l'Espagne
avec une armée trop peu nombreuse et trop peu aguerrie.
De ce renfort de 150 mille hommes, 100 mille au moins, partis
d'Allemagne ou d'Italie à la fin d'août, étaient rendus sur les
Pyrénées à la fin d'octobre: c'étaient les 1er, 4e, 6e et 7e corps, la
garde et les dragons. Le 5e, sous le maréchal Mortier, parti plus tard
que les autres, le 8e, sous le général Junot, récemment débarqué par
les Anglais à La Rochelle, étaient encore en marche.
[En marge: Départ de Napoléon pour l'Espagne, le 29 octobre.]
Joseph, comme on l'a vu, n'avait cessé d'imaginer et d'exécuter de
faux mouvements, tantôt sur sa droite, tantôt sur sa gauche,
n'obtenant d'autre résultat de cette imitation des manoeuvres de
l'Empereur, que de fatiguer inutilement ses troupes, et de leur ôter
toute confiance dans l'autorité qui les commandait. Pour couronner
cette triste campagne d'automne sur l'Èbre, il avait projeté, ou l'on
avait projeté pour lui, un mouvement offensif sur Madrid, en
abandonnant au hasard les communications de l'armée avec la France, et
en laissant à Napoléon le soin de les rétablir à l'aide des 150 mille
hommes qu'il amenait d'Allemagne et d'Italie. Napoléon prit pitié
d'une si folle conception, lui écrivit à ce sujet, sur l'art dont il
était le grand maître, les lettres les plus belles, les plus
instructives, et lui enjoignit de se tenir tranquille à Vittoria, de
ne tenter aucune opération, de laisser les insurgés de droite sous le
général Blake s'avancer jusqu'à Bilbao, les insurgés de gauche sous
les généraux Palafox et Castaños s'avancer jusqu'à Sanguesa, plus loin
même, s'ils le voulaient, parce qu'arrivé bientôt au centre, vers
Vittoria, avec une masse écrasante de forces, il pourrait se rabattre
sur eux, les prendre à revers, les accabler, et finir, comme il
disait, la guerre d'un seul coup. Le major général Berthier partit le
premier pour Bayonne, afin d'aller y organiser l'état-major, y mettre
chaque corps en place, et pour que Napoléon en arrivant n'eût plus
qu'à donner les ordres du mouvement. Napoléon, après avoir ouvert le
corps législatif avec peu d'appareil, confié à M. de Talleyrand la
mission de recevoir les membres des deux assemblées, de les voir, de
les fréquenter sans cesse, et de les diriger dans la voie tranquille
et laborieuse qu'ils suivaient alors, après avoir remis à MM. de
Romanzoff et de Champagny le soin de conduire la grande négociation
entamée avec l'Angleterre, quitta Paris le 29 octobre pour se rendre à
Bayonne. Ses proches, et tous ceux qui tenaient à sa précieuse
existence, le virent avec une sorte d'appréhension s'exposer au milieu
de ce pays de fanatiques, où le général Gobert était mort d'une balle
tirée d'un buisson. Quant à lui, calme et serein, ne songeant pas plus
à la balle tirée d'un buisson qu'aux centaines de boulets qui
traversaient le champ de bataille d'Eylau, il partit plein de
confiance, et caressant l'espoir d'infliger aux Anglais quelque
désastre humiliant.
[En marge: Ordres à la marine pour l'expédition de plusieurs
croisières.]
Avant son départ, il avait donné des ordres à la marine. Obligé de
renoncer à ses vastes projets maritimes, conçus lorsqu'il croyait
pouvoir dominer l'Espagne sans difficulté et la faire concourir à ses
gigantesques expéditions, il s'était de nouveau réduit à de simples
croisières. Il avait expédié beaucoup de frégates, chargées de déposer
des soldats et des vivres dans les colonies, d'en rapporter du sucre
et du café pour le compte du commerce, et de pratiquer la course
chemin faisant. Il avait en outre ordonné deux fortes croisières,
l'une sous le contre-amiral Lhermite, partant avec trois vaisseaux et
plusieurs frégates de Rochefort, l'autre sous le capitaine Troude,
partant aussi avec trois vaisseaux et plusieurs frégates de Lorient,
toutes deux devant toucher à la Guadeloupe et à la Martinique, y
débarquer des troupes, des vivres, rapporter des denrées coloniales,
et opérer leur retour vers Toulon. Enfin, il prescrivit à sa flotte de
Flessingue de sortir à la première occasion favorable, et de se
diriger ou par la Manche, ou par un mouvement autour des îles
Britanniques vers la Méditerranée. Il avait toujours l'intention de
tenter avant la conclusion de la paix une grande entreprise sur la
Sicile, afin de la réunir au royaume de Naples. Murat venait de
s'emparer de l'île de Caprée, et Napoléon ne désespérait pas de voir,
sous ce prince belliqueux aidé de la marine française, le royaume des
Deux-Siciles entièrement reconstitué.
[En marge: Négociation entamée avec l'Angleterre.]
[En marge: Manière de recevoir les deux courriers impériaux à
Londres.]
Tandis qu'il était en route vers l'Espagne, les négociations, comme
nous l'avons dit, devaient continuer en son absence, conduites par MM.
de Champagny et de Romanzoff, d'après les conseils de M. de
Talleyrand. Les courriers partis de Boulogne eurent quelque peine à
pénétrer en Angleterre, car l'ordre le plus précis était donné à tous
les croiseurs de la marine britannique de ne laisser passer aucun
bâtiment parlementaire. Cependant un officier de marine fort adroit,
qui commandait le brick sur lequel ils étaient embarqués, traversa,
sans être joint, la ligne des croiseurs anglais, et vint débarquer aux
Dunes. On fit d'abord difficulté d'admettre ces deux courriers; puis
on expédia le russe à Londres, en retenant le français aux Dunes. Un
ordre de M. Canning permit bientôt à celui-ci de se rendre à Londres.
On eut beaucoup d'égards pour les deux courriers, en les plaçant
néanmoins sous la garde d'un courrier anglais, qui ne les quitta pas
un instant, et on les réexpédia après quarante-huit heures avec un
simple accusé de réception pour MM. de Champagny et de Romanzoff,
annonçant qu'on enverrait plus tard la réponse au message des deux
empereurs.
[En marge: La nation anglaise, contre son usage, peu disposée à la
paix.]
[En marge: Grand déchaînement en Angleterre contre la convention de
Cintra, et peu de disposition à ménager la France.]
Cet accueil si défiant, accompagné de tant de précautions à l'égard
des deux courriers, n'indiquait guère le désir d'établir des
communications avec le continent. Les esprits, en effet, n'étaient
point à la paix de l'autre côté du détroit. Bien que la nation
anglaise, en général, se montrât toujours portée à accepter les
propositions de paix dès qu'on en faisait quelqu'une à son
gouvernement, et qu'elle blâmât volontiers l'obstination du cabinet à
continuer la guerre, cette fois elle manifestait un tout autre
penchant. Cette différence dans ses dispositions tenait à diverses
causes. D'abord, si après Tilsit la guerre avec tout le continent,
avec la Russie notamment, l'avait effrayée comme en 1801, elle s'était
bientôt rassurée, en voyant que les conséquences de cette guerre
générale n'étaient pas en réalité fort graves. Elle n'en avait pas un
ennemi effectif de plus sur les bras, et, dominant toujours l'Océan,
elle pouvait se rire des efforts de tous ses adversaires. Elle était
fière de leur impuissance, tout à fait libre de ses mouvements, car
elle n'avait personne à ménager, et elle se croyait en mesure de
tenter plus d'entreprises, en les dirigeant uniquement à son profit.
Si le continent à la vérité semblait lui être fermé depuis une
extrémité jusqu'à l'autre, il ne l'était pas tellement qu'elle
n'introduisît encore, tant par le Nord que par le Midi, et surtout par
Trieste, beaucoup de marchandises. Puis les derniers événements de
l'Espagne lui promettaient d'immenses avantages commerciaux, en lui
ouvrant les ports de la Péninsule, et en lui assurant l'exploitation
exclusive des colonies espagnoles, qui toutes s'étaient mises en
insurrection contre la royauté de Joseph. L'Angleterre trouvait là
subitement un vaste débouché, et l'occasion ou de prendre, ou de
pousser à l'indépendance les magnifiques colonies espagnoles,
brillante revanche de l'insurrection des États-Unis; de manière qu'en
résultat Napoléon, depuis la guerre d'Espagne, en forçant la Russie à
se déclarer contre l'Angleterre, n'avait pas créé un nouvel ennemi à
celle-ci, et, en lui fermant mal les ports du Nord, lui avait ouvert
ceux du Midi, ainsi que tous ceux de l'Amérique du sud. De plus,
l'insurrection espagnole venait de faire surgir sur le continent un
allié pour l'Angleterre, le seul depuis 1802 qui eût remporté des
avantages sur les troupes françaises. Il n'y a pas de peuple qui
s'engoue plus facilement que le grave peuple de la Grande-Bretagne, et
il était alors épris des insurgés espagnols, comme nous l'avons vu de
nos jours s'éprendre des insurgés de tous les pays. Il admirait leur
généreux dévouement, leur incomparable courage, et, ne considérant
dans la victoire de Baylen que le résultat matériel sans en rechercher
la cause, il était tout près de les déclarer les égaux des Français au
moins. L'Autriche, bien qu'ayant rompu en apparence ses relations avec
le gouvernement britannique, lui donnait sourdement des signes
d'intelligence, armait sans relâche, et probablement allait
recommencer la guerre contre la France. Les espérances d'une nouvelle
lutte, peut-être heureuse, renaissaient donc de toutes parts, au
jugement des Anglais, et ce n'était pas le moment de songer à une
paix, dont la première condition eût été pour eux de laisser
définitivement soumise à Napoléon la seconde des puissances maritimes
du continent, c'est-à-dire l'Espagne. Enfin un accident, un pur
accident, échauffait toutes les têtes à cette époque. La convention de
Cintra avait semblé de la part des généraux britanniques une indigne
faiblesse. Comparant cette convention à celle de Baylen, jaloux de
n'avoir pas obtenu sur les Français un avantage aussi complet que
celui qu'avaient obtenu les Espagnols, soutenant que le général Junot,
après la journée de Vimeiro, était aussi mal placé que le général
Dupont après celle de Baylen, ce qui était faux, les Anglais étaient
indignés de ce qu'on eût accordé à l'armée du général Junot des
conditions cent fois plus avantageuses qu'à celle du général Dupont,
et ils regrettaient vivement le plaisir dont on les avait privés,
plaisir pour eux sans égal, celui de voir défiler sur les bords de la
Tamise une armée française prisonnière.