[En marge: Pour contenter Alexandre, Napoléon accorde à la Prusse un

nouvel allégement sur ses contributions.]

Après de fréquents pourparlers, Napoléon gagna quelque chose sur

l'impatience d'Alexandre, et s'en rapporta à M. de Champagny pour

gagner quelque chose également sur celle de M. de Romanzoff. Cependant

il voulait que son jeune allié fût content, car il comptait faire

reposer toute sa politique actuelle, non-seulement sur la réalité,

mais encore sur l'évidence de l'alliance russe, pour la paix comme

pour la guerre. Aussi, malgré le besoin qu'il avait d'argent, ne

refusa-t-il pas d'accorder une nouvelle réduction des charges imposées

à la Prusse. On avait stipulé par la convention du 8 septembre

l'évacuation définitive du territoire prussien, sauf trois places de

sûreté, Stettin, Custrin, Glogau, et moyennant 140 millions payables

en deux ans. Le roi de Prusse, en signant avec empressement cette

convention, qui lui valait la délivrance de son territoire, avait dit

qu'il ne renonçait pas néanmoins à implorer de la générosité de son

vainqueur l'allégement d'une charge que son pays était dans

l'impossibilité de supporter. Lui et la reine avaient supplié

Alexandre de profiter de son entrevue avec Napoléon, pour leur faire

obtenir encore un soulagement. Alexandre, dont le coeur était

oublieux, mais bon, avait promis ce qu'on souhaitait, et il lui en eût

coûté de ne pas réussir. Le don des bouches du Danube aurait perdu à

ses yeux quelque chose de son prix, si en retournant vers le Nord il

avait dû retrouver des reproches écrits au front de ses malheureux

alliés. Il avait demandé à Napoléon une réduction de 40 millions sur

140, et la substitution d'un délai de plusieurs années à celui de deux

ans pour l'acquittement de la somme totale. Il avait même rédigé de sa

main la lettre par laquelle Napoléon devait lui annoncer cette

concession, en l'attribuant à son intervention personnelle et

pressante. Napoléon savait que c'était l'une des manières les plus

sensibles d'obliger l'empereur Alexandre, et, après avoir opposé

autant de résistance qu'il le fallait pour faire apprécier le

sacrifice qu'il accordait, sacrifice réel dans l'état de ses

ressources financières, il consentit à une réduction de 20 millions

sur la somme, et à une prolongation d'une année pour le terme du

payement. Ainsi, au lieu de 140 millions en deux ans, la Prusse ne

dut payer que 120 millions en trois ans, moitié en argent, moitié en

lettres foncières. La lettre rédigée par Alexandre, remaniée par

Napoléon, fut écrite à peu près comme elle avait été proposée.

[En marge: Ouvertures relativement à un projet de mariage de Napoléon

avec une soeur d'Alexandre.]

[En marge: Intimité des deux empereurs qui s'arrête toujours à une

certaine limite.]

[En marge: Pourquoi Alexandre n'ose pas la franchir.]

Les deux souverains, cherchant ainsi à se plaire l'un à l'autre, et

chaque jour plus satisfaits de l'accord de leurs vues, sauf quelques

difficultés de détail, avaient cependant une dernière ouverture à se

faire, dont Napoléon ne voulait pas prendre l'initiative. Il

s'agissait d'une alliance de famille qui aurait rendu leur alliance

politique, sinon plus solide, au moins plus éclatante, d'un mariage

enfin qui aurait uni à Napoléon une soeur de l'empereur Alexandre.

Napoléon avait songé plus d'une fois à répudier Joséphine, pour

épouser une princesse qui pût lui donner un héritier, et il avait

toujours été arrêté dans ce dessein par l'affection qui l'attachait à

la compagne de sa jeunesse, et par l'embarras de se fixer sur un

choix. Toutefois il revenait sans cesse à ce projet, et c'était le cas

plus que jamais de s'en occuper, puisqu'il avait auprès de lui le

souverain sur l'alliance duquel il voulait fonder sa politique,

souverain qui était presque de son âge, et qui avait des soeurs à

marier dont on vantait les qualités. Si Napoléon en arrivait à une

pareille union, se disait-il à lui-même, on le croirait définitivement

maître de la cour de Russie, on tremblerait, et on ferait la paix.

Cependant, quoiqu'il vécût soir et matin à côté d'Alexandre, et qu'ils

en fussent venus aux confidences les plus intimes, jamais Alexandre

n'avait abordé un sujet qui l'intéressait si vivement. Napoléon, dans

sa grandeur, croyant honorer tous ceux auxquels il s'allierait, était

trop fier pour faire la première ouverture sans être assuré de

réussir. Chaque jour lui et Alexandre s'entretenaient de leur union,

que rien, disaient-ils, ne saurait troubler, car leurs intérêts

étaient les mêmes, car leur puissance ne devait donner d'ombrage qu'à

l'Angleterre qu'ils pressaient l'un et l'autre sur mer, ou à

l'Autriche qu'ils pressaient, l'un sur l'Isonzo, l'autre sur le

Danube, et ils ne pouvaient trouver d'ennemi que dans l'une des deux,

ou toutes deux. Ils avaient donc toutes les raisons politiques d'être

intimement unis. Ils avaient des raisons personnelles aussi,

puisqu'ils s'étaient vus, appréciés, qu'ils étaient devenus chers l'un

à l'autre, qu'ils se convenaient de tous points, par les vues et par

les goûts, qu'ils étaient jeunes, qu'ils avaient encore un immense

avenir devant eux, et que les projets même qu'ils ajournaient sur

l'Orient, ils auraient le temps d'y mettre la main un jour!--Romanzoff

est vieux, disait Napoléon à Alexandre, il est impatient de jouir.

Mais vous êtes jeune, vous pouvez attendre!--Romanzoff est un Russe du

temps passé, répondait Alexandre; il a des passions que je n'ai point.

Je veux civiliser mon empire bien plus que l'agrandir. Je désire les

provinces du Danube pour ma nation beaucoup plus que pour moi. Je

saurai attendre les autres arrangements territoriaux nécessaires à mon

empire. Mais vous, ajoutait-il à Napoléon, il faut aussi que vous

jouissiez des grandes choses que vous avez accomplies; que vous

cessiez enfin d'exposer votre tête précieuse aux boulets. N'avez-vous

pas assez de gloire, assez de puissance? Alexandre, César en

eurent-ils davantage? Jouissez, soyez heureux, et remettons à l'avenir

le reste de nos projets.--À ces professions de désintéressement,

Napoléon répondait par des protestations d'amour pour la paix et le

repos. Alexandre semblait ne plus aimer Constantinople, et Napoléon

semblait avoir pris en dégoût la guerre, les batailles, les conquêtes.

Les deux princes, se promenant seuls autour d'Erfurt, à quelque

distance de leurs officiers, se livraient ainsi à d'intimes

confidences, dans lesquelles Alexandre allait jusqu'à parler de ses

affections les plus secrètes. Plus d'une fois on s'était dit qu'il

était bien fâcheux que Napoléon n'eût pas de fils, et, en approchant

si près du but où Napoléon aurait voulu conduire Alexandre, on n'y

avait cependant point touché. Le jeune czar s'était arrêté, bien qu'il

ne pût ignorer les propos tenus après Tilsit, tant à Paris qu'à

Saint-Pétersbourg, sur un projet de mariage entre Napoléon et la

grande-duchesse Catherine, soeur aînée d'Alexandre. Si Alexandre avait

observé cette réserve, ce n'était pas que, dans son engouement actuel

pour l'alliance de la France, il n'eût consenti à donner sa soeur à

Napoléon, et qu'unie au vainqueur de l'Europe il la crût mésalliée.

Mais il entrevoyait et redoutait une lutte avec sa mère, et il n'osait

offrir ce qu'il craignait de ne pouvoir donner.

[En marge: Choix de M. de Talleyrand pour faire indirectement les

ouvertures que Napoléon ne veut pas faire directement.]

Napoléon, ne connaissant pas le secret de cette discrétion obstinée,

était près de concevoir du dépit, et même de le manifester, malgré

l'intérêt immense qu'il avait à paraître tout à fait d'accord avec

l'empereur Alexandre. C'était pour une telle occurrence, et pour

celle-là seulement, que M. de Talleyrand devenait utile à Erfurt; car,

s'il était capable de livrer à M. de Vincent les secrets du cabinet,

et si par ce motif Napoléon ne lui en laissait savoir qu'une

partie[18], il était le seul capable aussi d'insinuer avec art ce

qu'on ne voulait pas dire; et pour parler mariage avec la dignité

convenable entre les deux plus grands potentats de l'univers, on ne

pouvait assurément trouver un entremetteur plus habile.

[Note 18: M. de Talleyrand, en effet, comme nous l'avons dit, savait

d'une manière générale qu'il s'agissait d'une convention qui fixerait

les principes sur lesquels reposerait l'alliance; mais il ignorait que

le point principal, c'était le don de la Moldavie et de la Valachie,

et surtout que le point contesté était le délai de quelques semaines

qu'on voulait imposer à la Russie avant de faire des démarches

ouvertes relativement aux provinces cédées.]

[En marge: M. de Talleyrand adresse à l'empereur Alexandre quelques

insinuations relativement à une alliance de famille entre les deux

empires.]

[En marge: Réponse d'Alexandre aux insinuations de M. de Talleyrand.]

L'Empereur eut donc recours à lui pour décider Alexandre à une

ouverture qu'il ne voulait pas faire lui-même. M. de Talleyrand, qui

appréhendait de jouer un rôle dans les démêlés de la famille

impériale, par crainte d'être brouillé avec les uns ou avec les

autres, n'avait aucun goût à se mêler d'un divorce plus ou moins prévu

par tout le monde, et devenu un texte fréquent de conversation chez

les discoureurs politiques. Napoléon, pour l'amener malgré lui à ce

sujet, s'y prit d'une manière singulière.--Vous savez, lui dit-il, que

Joséphine vous accuse de vous occuper de divorce, et vous a pour cette

raison voué une haine implacable?--M. de Talleyrand se récria fort

contre une pareille calomnie. Napoléon lui répliqua qu'il n'y avait

pas à s'en défendre, qu'il faudrait bien y penser un jour; que, malgré

son affection pour l'impératrice, il serait cependant obligé de faire

un nouveau mariage qui pût lui donner un héritier, et le lier à l'une

des grandes familles régnantes de l'Europe; que rien ne serait stable

en France tant qu'on ne verrait pas l'avenir assuré; qu'il ne l'était

pas en ce moment, car tout reposait sur sa tête, et que le temps était

venu, avant qu'il vieillît, de prendre une épouse et d'en avoir un

fils. Une telle conversation ne pouvait manquer d'aboutir

immédiatement à la famille régnante de Russie, et à une alliance

conjugale avec elle. M. de Talleyrand complimenta beaucoup Napoléon de

son succès personnel auprès d'Alexandre, succès qui égalait au moins

celui qu'il avait obtenu à Tilsit. Le jeune empereur en effet ne se

lassait pas, chez la princesse de La Tour et Taxis, dont il

fréquentait beaucoup la maison, d'exprimer son admiration pour

Napoléon, et non-seulement pour son génie, mais pour sa grâce, son

esprit et sa bonté.--Ce n'est pas seulement le plus grand homme,

disait-il sans cesse, c'est aussi le meilleur et le plus aimable. On

le croit ambitieux, aimant la guerre. Il n'en est rien. Il ne fait la

guerre que par une nécessité politique, que par un entraînement de

situation.--Tels sont les discours qu'il tenait et que M. de

Talleyrand eut soin de rapporter à Napoléon.--S'il m'aime, répliqua

celui-ci après avoir écouté M. de Talleyrand, qu'il m'en fournisse la

preuve en s'unissant plus étroitement à moi, et en me donnant une de

ses soeurs. Pourquoi, au milieu de nos épanchements intimes de tous

les jours, ne m'en a-t-il jamais dit un mot? Pourquoi affecte-t-il

ainsi d'éviter ce sujet?--Il était facile de voir que Napoléon voulait

que M. de Talleyrand se chargeât de la commission, et y déployât

l'art dont la nature l'avait doué pour dire les choses, ou les faire

dire aux autres. M. de Talleyrand s'en chargea en effet, et ne perdit

pas de temps pour amener l'empereur Alexandre sur ce sujet, dans les

fréquentes occasions qu'il avait de le rencontrer. Ce prince, qui

avait la coquetterie de vouloir plaire à tout le monde, surtout aux

gens d'esprit, et à M. de Talleyrand plus qu'à tout autre,

s'entretenait souvent et volontiers avec lui. M. de Talleyrand

n'attendit pas l'à-propos, mais le fit naître; car les jours étaient

comptés, et il eut avec Alexandre la conversation désirée. Après

s'être fort étendu sur l'alliance, qui formait à Erfurt le fond de

tous les entretiens, M. de Talleyrand en vint à parler des moyens de

la rendre plus solide et plus évidente, car il fallait qu'elle fût

l'un et l'autre pour devenir véritablement efficace. Le moyen semblait

tout indiqué: c'était d'ajouter aux liens politiques les liens de

famille; chose facile, puisque Napoléon était obligé, pour l'intérêt

de son empire, de contracter un nouveau mariage, afin d'avoir un

héritier direct. Or, pour contracter un nouveau mariage, à quelle

grande famille pouvait-il plus convenablement s'unir qu'à celle qui

régnait sur la Russie, et dont le chef était devenu son intime

allié?--Alexandre accueillit cette ouverture avec toutes les marques

les plus flatteuses de bonne volonté pour Napoléon. Il protesta du

désir personnel qu'il aurait de s'allier plus étroitement encore à

lui; car, lorsqu'il en faisait son ami personnel, il ne pouvait pas

lui en coûter d'en faire un beau-frère. Mais il touchait aux limites

de sa puissance. Quoi qu'on racontât à Saint-Pétersbourg de

l'influence de sa mère, il était, dit-il à M. de Talleyrand, maître et

seul maître, mais il l'était des affaires de l'empire, et non de

celles de sa famille. L'impératrice mère, qui était une princesse

sévère et digne de respect, exerçait sur ses filles une domination

absolue, et n'en cédait rien à personne. Or, si elle se taisait par

déférence pour son fils sur la politique actuelle, elle n'allait pas

jusqu'à l'approbation. Donner à cette politique un gage tel qu'une de

ses filles, envoyer cette fille sur le trône qu'avait occupé

Marie-Antoinette, sur ce trône relevé, il est vrai, jusqu'à surpasser

la hauteur de celui de Louis XIV, supposait de la part de sa mère une

condescendance qu'il n'osait pas espérer. Alexandre ajouta que sans

doute il parviendrait à bien disposer sa soeur, la grande-duchesse

Catherine, mais qu'il ne saurait se flatter d'entraîner sa mère, et

que la violenter par le déploiement de son autorité impériale serait

toujours au-dessus de ses forces; que tel était l'unique motif pour

lequel il avait gardé autant de réserve sur ce sujet; que si, du

reste, il pouvait entrer dans les intentions de Napoléon qu'il fît une

pareille tentative, il la ferait, mais sans répondre du succès.--M. de

Talleyrand, fort satisfait d'avoir amené les choses à ce point, pensa

que c'était aux deux souverains à finir l'oeuvre commencée, et insinua

à l'empereur Alexandre qu'en matière pareille il convenait qu'il

parlât le premier. Alexandre, ayant fait connaître la véritable

difficulté, ne pouvait plus avoir de répugnance à parler, puisqu'il

n'était plus exposé à prendre un engagement qu'il serait dans

l'impossibilité de tenir. En conséquence, il promit de s'en ouvrir

avec Napoléon au premier entretien.

[En marge: Explication entre les deux souverains sur le sujet que M.

de Talleyrand avait abordé par ordre de Napoléon.]

À Erfurt on se voyait tous les jours, plusieurs fois par jour, et on

était pressé de tout dire, car la fin de l'entrevue approchait.

Alexandre, dans l'un de ses épanchements, s'expliqua avec Napoléon sur

le sujet délicat dont M. de Talleyrand l'avait entretenu, lui exprima

combien il désirerait ajouter un nouveau lien à ceux qui unissaient

déjà les deux empires, combien il serait heureux d'avoir à Paris une

personne de sa famille, et d'y venir embrasser une soeur, en venant y

traiter les affaires des deux États. Mais il répéta à Napoléon ce

qu'il avait dit à M. de Talleyrand sur la nature des obstacles qu'il

aurait à vaincre, sur son respect, sur ses ménagements pour sa mère,

qu'il n'irait jamais jusqu'à contraindre. Il promit néanmoins de

s'appliquer à surmonter les répugnances maternelles, et fit entendre

qu'il pourrait tout obtenir de la cour de Russie satisfaite, et

qu'elle serait satisfaite si la nation l'était. Ces paroles furent

écoutées avec joie, et Napoléon y répondit par les témoignages les

plus affectueux. Les deux empereurs se promirent d'être un jour plus

que des amis, mais des frères. Une expression toute nouvelle de

contentement éclata sur leur visage, et plus que jamais ils parurent

enchantés l'un de l'autre[19].

[Note 19: J'ai bien des fois, dans ma jeunesse, recueilli ce récit de

la bouche même de M. de Talleyrand, et, en le confrontant avec les

pièces officielles, j'ai pu constater à quel point il était vrai.]

[En marge: Convention secrète d'Erfurt signée le 12 octobre.]

On était au 12 octobre; il fallait résoudre enfin les dernières

difficultés de rédaction. Les deux empereurs avaient donné à leurs

ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, l'autorisation de

conclure, et le 12 ils se mirent d'accord sur la convention suivante,

qui dut rester profondément secrète.

Les empereurs de France et de Russie renouvelaient leur alliance d'une

manière solennelle, et s'engageaient à faire en commun, soit la paix,

soit la guerre.

Toute ouverture parvenue à l'un des deux devait être communiquée

sur-le-champ à l'autre, et ne recevoir qu'une réponse commune et

concertée.

Les deux empereurs convenaient d'adresser à l'Angleterre une

proposition solennelle de paix, proposition immédiate, publique, et

aussi éclatante que possible, afin de rendre le refus plus difficile

au cabinet britannique;

La base des négociations devait être l'_uti possidetis_;

La France ne devait consentir qu'à une paix qui assurerait à la Russie

la Finlande, la Valachie et la Moldavie;

La Russie ne devait consentir qu'à une paix qui assurerait à la

France, indépendamment de tout ce qu'elle possédait, la couronne

d'Espagne sur la tête du roi Joseph;

Immédiatement après la signature de la convention, la Russie pourrait

commencer auprès de la Porte les démarches nécessaires pour obtenir,

par la paix ou par la guerre, les deux provinces du Danube; _mais les

plénipotentiaires_ (et c'était la transaction convenue sur le point

principal), _les plénipotentiaires et agents des deux puissances

s'entendraient sur le langage à tenir, afin de ne pas compromettre

l'amitié existant entre la France et la Porte_;

De plus, si, pour l'acquisition des provinces du Danube, la Russie

rencontrait l'Autriche comme ennemie armée, ou bien si, pour ce

qu'elle faisait de son côté en Italie ou en Espagne, la France était

exposée à une rupture avec l'Autriche, la France et la Russie

fourniraient leurs contingents de forces contre cette puissance, et

feraient une guerre commune;

Enfin si la guerre et non la paix venait à sortir de la conférence

d'Erfurt, les deux empereurs promettaient de se revoir dans l'espace

d'une année.

Telle fut la rédaction à laquelle s'arrêtèrent MM. de Champagny et de

Romanzoff, le 12 octobre au matin. La phrase ambiguë sur les

précautions à observer pour ne pas troubler l'union existant entre la

France et la Porte, était une manière d'affranchir la Russie de tout

délai, et de faire pourtant qu'on n'agît pas trop brusquement à

Constantinople, au point de rendre impossibles dès leur début les

négociations qu'on allait entreprendre à Londres.

[En marge: Empressement de M. de Romanzoff à faire apposer les

signatures sur la convention d'Erfurt.]

À peine M. de Romanzoff avait-il arraché des mains du ministre

français cette proie si désirée, qu'il voulut s'en assurer la

possession définitive en obtenant les signatures à l'instant même.

Cependant il fallait transcrire deux copies de ce nouveau traité

secret: il n'eut pas la patience d'attendre qu'on les eût transcrites

à la chancellerie de M. de Champagny, et, pour plus de célérité, on en

exécuta une chez lui. Aussitôt ces copies achevées, il vint en toute

hâte dans l'après-midi les faire signer à M. de Champagny, et courut

ivre de joie les porter à son maître.

[En marge: Fin de l'entrevue et témoignages qui la terminent.]

[En marge: M. de Romanzoff destiné à se rendre à Paris pour y suivre

avec moins de perte de temps les négociations avec l'Angleterre.]

L'entrevue d'Erfurt avait atteint son but; les deux empereurs étaient

d'accord, et surtout paraissaient l'être. Alexandre croyait tenir

enfin la Valachie et la Moldavie; Napoléon croyait tenir le jeune

empereur, assez du moins pour qu'aucune coalition ne fût possible,

assez pour n'avoir rien à craindre de l'Autriche jusqu'au printemps

prochain. Il espérait même que la paix pourrait naître de cette

étroite alliance publiquement proclamée entre les deux plus grandes

puissances de l'univers. Aux fâcheux récits de Baylen, il avait

substitué, dans les entretiens de l'Europe, le récit merveilleux de

l'assemblée de rois tenue à Erfurt. Les deux monarques étaient

parfaitement contents l'un de l'autre; une plus douce union semblait

devoir s'ajouter un jour à l'union toute politique qui les liait

désormais. Il fut décidé qu'on donnerait encore le 13 à l'intimité, le

14 à la séparation, et qu'on emploierait ces dernières journées à

multiplier les témoignages, et à combler de présents les serviteurs de

l'une et l'autre cour. Voyant bien que M. de Tolstoy avait trop à

Paris l'attitude d'un soldat, Alexandre était convenu de le remplacer

par le vieux prince Kourakin, courtisan obséquieux, incapable de

brouiller son maître avec Napoléon, et actuellement ambassadeur à

Vienne. Mais il fut convenu aussi que, pour suivre de plus près les

négociations avec l'Angleterre, et ne retarder que le moins possible

les démarches auprès de la Porte, M. de Romanzoff se rendrait lui-même

à Paris afin de recevoir les réponses, faire les répliques, sans autre

délai que le temps nécessaire pour aller de Londres à Paris. Napoléon

rédigea même à Erfurt, de sa propre main, la lettre commune au roi

d'Angleterre qui devait être signée des deux empereurs, et les notes à

l'appui, de façon à prévenir toute longueur.

M. de Tolstoy était à Erfurt. Napoléon voulut y recevoir ses lettres

de recréance, et lui donner des marques de faveur qui ôtassent à sa

révocation toute apparence de disgrâce. Il lui fit cadeau des

porcelaines de Sèvres et des tapisseries des Gobelins qui avaient orné

son habitation à Erfurt. Il combla de présents et de décorations tout

l'entourage d'Alexandre. Alexandre ne se montra pas moins magnifique,

conféra le cordon de Saint-André aux principaux personnages de la cour

de Napoléon, et prodigua les portraits, les tabatières et les

diamants.

[En marge: Audience de congé de M. de Vincent et lettre de Napoléon à

l'empereur d'Autriche.]

Le seul personnage étranger à toutes ces distinctions était le

représentant de l'Autriche, M. de Vincent. Malgré des efforts inouïs

pour découvrir le secret de ce qu'on avait fait à Erfurt, il n'avait

pu le pénétrer. Il savait qu'on avait échangé des témoignages de tout

genre, qu'on avait posé dans une convention formelle les principes de

l'alliance; mais le secret véritable des acquisitions qu'on s'était

concédées les uns aux autres, des négociations qu'on allait

entreprendre, il l'ignorait, et il supposait même beaucoup plus qu'il

n'y avait. Napoléon lui accorda son audience de congé, en lui

renouvelant ses remontrances, et lui répéta que l'Autriche serait pour

toujours laissée en dehors des affaires européennes, tant qu'elle

paraîtrait vouloir recourir aux armes. Il le chargea pour l'empereur

de la lettre suivante, qui contenait toute sa pensée:

«Erfurt, le 14 octobre 1808.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 24 / 43 段