l'envoyé autrichien. D'abord, pour que les secrets de l'entrevue
fussent bien gardés, ils avaient été renfermés entre quatre
personnages, les deux empereurs et leurs deux ministres, MM. de
Romanzoff et de Champagny. Alexandre et M. de Romanzoff par l'intérêt
de leur ambition, Napoléon par l'intérêt de sa politique tout entière,
M. de Champagny par une discrétion à l'épreuve, étaient incapables de
laisser échapper aucune partie du secret des négociations. On en avait
fait mystère même à M. de Talleyrand, dont Napoléon se méfiait chaque
jour davantage, surtout lorsqu'il s'agissait de relations avec
l'Autriche. On lui avait bien confié que le but de l'entrevue était de
rapprocher les deux empires de France et de Russie, de fixer même dans
une convention les principes qui les uniraient; mais l'objet positif
des résolutions lui avait été soigneusement caché. On ne disait donc
absolument rien à M. de Vincent; et quand il se plaignait de ce que
son maître avait été laissé en dehors de cette réunion impériale, on
lui répondait, sans beaucoup de ménagements, que c'était la
conséquence de ses armements inexplicables; que pour être associé à
une politique, il fallait s'y montrer favorable, et non pas avoir
l'air de préparer contre elle toutes les forces de ses États; que tout
ce que l'Autriche gagnerait à une telle conduite, ce serait d'être
chaque jour tenue plus éloignée des affaires sérieuses de l'Europe, et
qu'il ne lui resterait, si elle voulait de grandes intimités, qu'à les
aller chercher en Angleterre.
[En marge: Fausse position de M. de Vincent, rendue tous les jours
plus embarrassante par un calcul de Napoléon et d'Alexandre.]
La position de M. de Vincent devenait à chaque instant plus fausse,
et Napoléon mettait à la rendre embarrassante, souvent même
humiliante, quoique la politesse extérieure fût extrême, une malice
qu'Alexandre secondait de son mieux. M. de Vincent n'avait de
ressource qu'auprès de M. de Talleyrand, qui était toujours plus
dévoué à la politique autrichienne, et qui s'efforçait de rassurer M.
de Vincent en lui affirmant que rien ne se faisait, et qu'on affectait
l'intimité, uniquement pour maintenir la paix dont tout le monde avait
besoin. On se réunissait beaucoup chez une personne distinguée, soeur
de la reine de Prusse, la princesse de La Tour et Taxis, qui recevait
chez elle la compagnie la plus brillante, et souvent l'empereur
Alexandre lui-même. On insinuait là tout ce qu'on ne voulait pas dire
ouvertement dans les conférences diplomatiques, genre de
communications auquel M. de Talleyrand était fort employé, comme on le
verra tout à l'heure. On déployait de l'esprit, de la finesse, de la
grâce; on voyait les hommes de génie de l'Allemagne, Goethe, Wieland,
venus avec leurs augustes protecteurs, les princes de Weimar, se mêler
aux rois, ministres et généraux. C'est là qu'on allait chercher à
deviner ce qu'on ne pouvait pas savoir, à surprendre dans un mot
échappé quelque grande pensée politique ou militaire. L'infortuné M.
de Vincent s'y épuisait en recherches, en observations, en conjectures
de tout genre, et ses tortures assez visibles plaisaient fort aux deux
empereurs, qui voulaient punir l'Autriche de sa conduite aussi hostile
qu'imprudente.
[En marge: Pleinement rassuré à l'égard de la Russie, Napoléon
emprunte à la grande armée de nouveaux détachements pour l'Espagne.]
L'accord paraissant assuré avec la Russie, moyennant la cession
formelle et non différée des provinces danubiennes, et le concours de
cette puissance contre l'Autriche en étant la suite nécessaire,
Napoléon décida à Erfurt même plusieurs questions restées douteuses,
relativement à la distribution de ses forces. Il ordonna de faire
partir immédiatement de Paris et des points où elle était rassemblée,
la belle division Sébastiani, qui devait être composée de quelques-uns
des vieux régiments destinés à l'Espagne, et qui n'avait pas encore
été mise en mouvement sur Bayonne. Il donna le même ordre à l'égard de
la division Leval, entièrement formée des Allemands auxiliaires, de
manière que ces deux divisions fussent rendues à Bayonne à la fin
d'octobre. Il prit enfin son parti au sujet du 5e corps, et voulût que
sa marche, d'abord dirigée sur Bayreuth, le fût définitivement sur le
Rhin et les Pyrénées. Enfin, aux trois divisions de dragons déjà
acheminées vers l'Espagne, il en ajouta deux autres, et ne laissa en
Allemagne que les cuirassiers, avec une notable portion de la
cavalerie légère. Ces dispositions étaient le résultat naturel de la
sécurité que lui inspirait l'entente avec la Russie, et du désir
d'accabler tout de suite les Espagnols et les Anglais par une masse
irrésistible de forces.
[En marge: La rédaction de la nouvelle convention confiée à MM. de
Champagny et de Romanzoff.]
Il y avait déjà dix jours que les deux monarques se trouvaient réunis:
il restait à rédiger les conditions de leur accord, et ce n'était pas
chose facile avec la nouvelle passion de jouir sur-le-champ qui
s'était emparée d'Alexandre et de M. de Romanzoff. Les deux
souverains, pour ne pas troubler leur union chaque jour plus cordiale
par des discussions de détail, convinrent de laisser à leurs
ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, le soin de rédiger la
convention qui devait contenir leurs nouvelles résolutions, et ils
partirent le 6 octobre, pour passer deux jours à la cour de Weimar, où
des fêtes magnifiques leur étaient depuis long-temps préparées. MM. de
Romanzoff et de Champagny demeurèrent en tête-à-tête pour procéder à
l'oeuvre importante qui leur était confiée[15].
[Note 15: J'ai déjà dit qu'il y avait des lettres de M. de Champagny à
l'Empereur, où les détails de la négociation étaient racontés jour par
jour, même quand M. de Champagny et Napoléon se trouvaient réunis à
Erfurt. Ces lettres continuèrent naturellement pendant que Napoléon
était à Weimar. Je ne suis donc pas réduit aux conjectures, et c'est
d'après les documents les plus authentiques que je retrace les détails
de cette entrevue, où les résolutions prises n'eurent pas moins
d'intérêt que le spectacle donné à l'Europe.]
[En marge: Projet de convention combiné de manière à faire sortir la
paix et non la guerre de l'accord avec la Russie.]
Napoléon, comme nous l'avons dit, voulait qu'il résultât de l'entrevue
d'Erfurt un accord avec la Russie qui fût solide et surtout évident,
qui imposât à ses ennemis, et, en leur ôtant tout espoir de succès,
les contraignît à la paix. Il concédait à la Russie, pour prix de ce
qu'elle lui laissait faire en Espagne et en Italie, que la Finlande,
la Valachie, la Moldavie lui appartiendraient dans tous les cas, paix
ou guerre; mais il entendait que, s'il était possible de procurer ces
avantages à la Russie par la paix, on l'essayerait, avant de se jeter
dans une nouvelle guerre générale, dans laquelle le monde entier
serait compris, la Turquie et l'Autriche notamment. Napoléon était
convaincu que si l'union des deux puissances, la Russie et la France,
était bien complète, bien sincère et bien manifeste, l'Autriche
devrait se rendre en présence de cette union, car elle serait écrasée
entre les deux empires si elle essayait de remuer; que l'Autriche se
rendant, l'Angleterre devrait céder à son tour, et être obligée de
signer la paix maritime. Il se chargeait de plus d'y décider celle-ci
par divers autres moyens. Il voulait d'abord qu'on fît à l'Angleterre
des ouvertures de paix, qu'on les lui fît solennellement, au nom des
deux empereurs, de manière qu'elles fussent bien connues du public
anglais, et, pendant ces ouvertures, il se proposait, rassuré par
l'alliance russe, de ne laisser en Allemagne qu'une très-petite partie
de la grande armée, de porter le reste vers le camp de Boulogne, de
marcher lui-même à la tête d'un renfort de 150 mille hommes de
vieilles troupes vers la Péninsule, ce qui élèverait à 250 mille le
total des forces françaises employées au delà des Pyrénées, d'accabler
les insurgés, et d'infliger aux Anglais débarqués quelque grand
désastre. Avec ces moyens réunis il croyait pouvoir contraindre
l'Angleterre à traiter. Il est vrai qu'il fallait l'amener à accepter
deux faits considérables, l'établissement de la maison Bonaparte en
Espagne, et la possession des provinces du Danube par la Russie. Mais
c'étaient deux faits consommés, ou près de l'être, car l'Espagne, à
son avis, devait être soumise en deux mois, et les provinces du Danube
étaient occupées par la Russie, de manière à interdire presque tout
espoir aux Turcs et à leurs amis de les faire évacuer. D'ailleurs
l'Angleterre avait déjà témoigné à la Russie une sorte de disposition
à lui concéder la Moldavie et la Valachie. Napoléon ne voyait donc pas
dans ce qu'on voulait des obstacles invincibles à la paix, surtout
s'il réussissait dans les grands coups qu'il espérait porter aux
Espagnols et aux Anglais.
Il avait en conséquence imaginé une proposition à l'Angleterre, faite
au nom des deux empereurs, unis, devait dire le manifeste, _pour la
guerre et pour la paix_, et offrant de négocier un rapprochement
général basé sur l'_uti possidetis_. Cette base de négociation était
commode, puisqu'en laissant à l'Angleterre ses conquêtes maritimes,
Malte comprise, elle assurait à la France l'Espagne et Naples, à la
Russie la Finlande et les provinces danubiennes. Afin d'assurer ces
dernières à la Russie, on s'adresserait à la Porte pour lui déclarer
que la Russie entendait garder ces provinces, déclaration qu'on
appuierait de la présence des armées russes et des conseils de la
France. Si on ne parvenait pas à se faire écouter, la France livrerait
la Porte à la Russie, ce qui ne permettait aucun doute relativement au
résultat.
Sur tous ces points on était tombé d'accord, et la rédaction ne
pouvait présenter de difficulté, car il n'y a jamais de difficulté
dans l'expression quand il n'y en a pas dans la pensée. Mais il était
un point important sur lequel l'accord semblait difficile. Napoléon,
en concédant positivement et immédiatement à la Russie la Moldavie et
la Valachie, voulait que la Russie ajournât de quelques semaines ses
communications à la Porte, car si cette puissance apprenait ce qu'on
lui préparait, elle en serait exaspérée, elle avertirait
l'Angleterre, se jetterait dans ses bras[16], et l'Angleterre, voyant
surgir un nouvel allié, trouverait dans l'union de l'Espagne, de
l'Autriche, de la Turquie, des chances pour une nouvelle lutte, qui la
disposeraient à refuser la paix. Au contraire, en attendant quelques
semaines seulement, on pourrait entraîner l'Angleterre à négocier. Une
fois engagée dans la négociation, il ne lui serait plus aussi facile
d'en sortir, le public anglais devant souhaiter la fin de la guerre;
et quand enfin on lui révélerait la dernière condition, celle de
laisser à la Russie les deux provinces que cette puissance possédait
de fait, il était douteux qu'amenée aux idées de paix, elle revînt aux
idées de guerre pour une question à laquelle elle ne prenait pas
personnellement un grand intérêt. C'est dans cette clause
additionnelle que consistait la difficulté, c'est-à-dire dans ce délai
de quelques semaines auquel on voulait condamner l'impatience russe.
[Note 16: Voici ce qu'écrivait Napoléon à M. de Champagny sur ce
sujet:
«Toute la discussion ne peut donc tomber que sur la seule phrase
ajoutée à l'article VII. Elle est cependant une conséquence immédiate
de la démarche qui est faite; car, si l'Angleterre est portée à entrer
en négociation, il est évident que la nouvelle lui survenant qu'une
puissance d'une masse aussi considérable que la Turquie entre dans ses
intérêts, cela la rendra plus exigeante dans la négociation. À quoi
bon lui rouvrir sans raison les ports de la Syrie, de l'Égypte, de
l'Afrique, de la Morée? Les comptoirs français seraient pillés,
plusieurs milliers d'hommes emprisonnés et égorgés, le commerce
interrompu; et tout cela en pure perte pour la Russie. Et si la paix
était faite entre la Russie et la Porte pendant que les négociations
auront lieu avec l'Angleterre, ce serait un incident qui aurait plus
d'inconvénients que d'avantages, puisque l'Angleterre verrait plus
clair dans les affaires qui se sont traitées à Erfurt, et le traité
fait avec la Porte lui ferait comprendre que les idées de partage sont
éloignées et l'effraierait moins. Tout porte donc à exécuter
scrupuleusement l'article proposé.»]
[En marge: Difficulté de rédaction qui arrête les deux ministres.]
L'empereur Alexandre s'en était reposé à cet égard sur son vieux
ministre, dont l'ardeur égalait au moins la sienne. M. de Champagny
s'étant abouché avec M. de Romanzoff, le trouva disposé à consentir à
tout sans aucune hésitation; mais quand on en fut à la précaution
demandée, celle de différer les communications à la Porte, il devint
intraitable. Un nouveau délai, après quinze mois d'attente depuis
Tilsit, ne se pouvait supporter, suivant M. de Romanzoff. Il y avait
quinze mois que la France faisait des promesses à la Russie sans lui
rien accorder, et l'obligeait ainsi à rester envers les Turcs à l'état
d'armistice. Sans les instances de la France, disait M. de Romanzoff,
on aurait déjà marché sur les Balkans, et réduit la Turquie à céder
les provinces qu'elle n'était plus capable ni de retenir, ni de
gouverner. Tout ce qu'on avait retiré de l'union de Tilsit, c'était
cette gêne imposée à l'action russe, et on en avait trop souffert pour
vouloir s'y soumettre encore. On n'était même venu de si loin, de
Saint-Pétersbourg à Erfurt, malgré beaucoup d'oppositions, de
sinistres pronostics et de grands sacrifices de dignité, que pour
faire cesser un _statu quo_ désolant.
M. de Champagny avait beau répondre qu'il s'agissait d'un délai de
quelques semaines seulement, qu'on allait envoyer des courriers à
Londres, que la réponse ne saurait se faire attendre, que dans le cas
où l'Angleterre accéderait à l'ouverture d'une négociation, on verrait
bientôt si la base de l'_uti possidetis_ était acceptée ou ne l'était
pas; que si elle l'était, il vaudrait la peine de patienter un peu
pour obtenir de la sorte sans recourir à la guerre les belles
acquisitions projetées; que si, au contraire, elle n'était pas
acceptée, on pourrait sur-le-champ commencer à Constantinople les
pourparlers qui devaient être suivis, pacifiquement ou militairement,
de l'acquisition des bords si désirés du Danube. De toutes ces
raisons, le ministre russe n'en voulait admettre aucune.--Toujours des
délais! répétait-il avec une sorte d'accent douloureux. On n'aura donc
que des délais à nous imposer, quand on ne s'en impose aucun ni à
Madrid, ni à Rome! Encore si c'était un délai fixe, déterminé, à la
suite duquel toute incertitude dût cesser, soit. Mais on nous force de
patienter jusqu'au moment où la négociation ne présentera plus
d'espérance fondée de s'entendre. Or, il y a des négociations qui ont
duré des années. Il nous faudra continuer pendant des années à rester
dans l'état d'armistice avec les Turcs!--
[En marge: Les deux ministres ne pouvant s'entendre sur la rédaction
de la convention proposée, attendent le retour des deux monarques.]
M. de Champagny fut frappé de l'ardeur, de l'impatience de ce vieux
ministre, dominé par une de ces passions violentes qui s'emparent
quelquefois des vieillards, et leur ôtent toute la gravité de leur
âge, sans leur donner l'attrayante vivacité de la jeunesse[17]. Il
était évident aussi qu'une certaine défiance se joignait à l'ardeur du
désir, et que M. de Romanzoff craignait qu'on ne voulût leurrer lui et
son maître par une nouvelle remise. M. de Champagny, voyant qu'il
attachait à cette acquisition la gloire de ses derniers jours, qu'il
serait plus exigeant qu'Alexandre lui-même, crut devoir attendre le
retour des deux monarques, et laisser l'empereur des Français exercer
son ascendant personnel sur l'empereur de Russie, pour obtenir de lui
l'admission dans le traité d'une précaution qui était jugée
indispensable.
[Note 17: Voici comment M. de Champagny s'en explique avec l'Empereur:
«Erfurt, le 6 octobre 1808.
»Sire,
»Traitant cette question avec toute la bonne foi possible, bien
persuadé que le délai demandé, celui qui subordonne toute démarche
pour l'obtention des deux provinces à l'issue de la négociation avec
l'Angleterre, est autant dans les intérêts de la Russie que dans ceux
de la France, j'espérais éteindre le sentiment de défiance
qu'annonçait la réponse de M. de Romanzoff; mais je n'ai pu
l'ébranler. Celui qui est prêt à saisir une proie qu'il a long-temps
convoitée, est sourd à toutes les raisons qui peuvent retarder sa
jouissance. Il y a trente ans que M. de Romanzoff a rêvé cette
acquisition; c'est le triomphe de son système; là est sa réputation et
son honneur. Tout autre intérêt lui paraîtra faible auprès de
celui-là. L'empereur Alexandre, qu'aucun motif personnel ne pousse, et
à qui tous les intérêts de son empire sont également chers, doit être
beaucoup plus accessible à la force des raisons qui, pour son intérêt,
lui prescrivent de retarder, non pas une jouissance, mais une simple
prise de possession d'une province qui ne peut lui échapper. Je ne
suis donc convenu de rien avec M. de Romanzoff; quand même j'y aurais
été autorisé, je n'étais pas plus disposé que lui à céder, et je
regarde comme inutile de lui en parler encore avant l'arrivée de Votre
Majesté. Sur le reste nous sommes à peu près d'accord.
«_Signé_ CHAMPAGNY.»
«Erfurt, le 8 octobre 1808.
»SIRE,
»Deux heures de conférence avec M. le comte de Romanzoff n'ont amené
aucun résultat. Son système paraît irrévocablement arrêté; il veut les
provinces turques; il les veut à tout prix; il les veut aujourd'hui
plutôt que demain. Ses objections sont moins contre l'article VI, dont
Votre Majesté veut maintenir la rédaction, que contre l'addition
qu'elle propose à l'article VII du contre-projet, et qui consiste en
ces mots:
«Il ne sera donné aucun éveil à la Porte sur les intentions de la
Russie qu'on n'ait connu l'effet des propositions faites par les deux
puissances à l'Angleterre.»
»Ces mots effarouchent beaucoup M. de Romanzoff. Aucun délai ne lui
paraît admissible, et surtout un délai indéterminé.--Quand, comment
connaîtra-t-on, dit-il, l'effet de ces propositions? Un premier
résultat ne mettra-t-il pas dans le cas d'en attendre un second,
celui-ci un troisième, et notre arrangement avec la Turquie ne
sera-t-il pas continuellement ajourné? Il appliquait ce raisonnement à
tout. Si je lui parlais des ménagements dus aux Français établis dans
le Levant, il me demandait: Mais voulez-vous attendre qu'ils soient
revenus en France? Quand pourront-ils y revenir? La paix avec
l'Angleterre lui paraît difficile, et c'est pour cela qu'il ne veut
pas y subordonner la paix avec la Turquie. Il m'a parlé aussi de la
nécessité de frapper l'opinion des Russes par la certitude de cette
importante acquisition, et m'a paru avoir quelques craintes si tel
n'était pas le résultat du voyage de l'empereur Alexandre. On m'a
plutôt laissé deviner ces craintes qu'on ne me les a montrées; mais le
sentiment qui perçait à chaque mot était celui de la défiance,
défiance des événements, défiance aussi de nos intentions. C'est
d'après cela qu'il mettait moins d'importance à l'article VI. Peu lui
importe, en effet, de quelle manière cet article prononce le
consentement de la France aux acquisitions de la Russie, si l'article
suivant permet à celle-ci d'agir et de marcher à son but. C'est encore
pour cela qu'un délai indéterminé l'effraie davantage: il craint
d'exposer à des chances un avantage qui lui paraît presque acquis dans
ce moment. Il consentirait plutôt à un délai dont le terme serait
fixé. Il veut que tout soit précis. «Le vague des articles de Tilsit,
dit-il, nous a fait trop de mal; une année a été perdue, et tel est
encore l'unique résultat de notre alliance avec vous.»
»Cette obstination de M. de Romanzoff n'est pas le produit du moment.
Elle tient à de longues réflexions qui n'ont eu qu'un but, à une
attente impatiemment supportée, enfin à l'opinion que dans le moment
actuel rien ne peut s'opposer à l'exécution des vues de la Russie. Je
désespère de la vaincre.
»Je suis avec respect, etc.
»_Signé_ CHAMPAGNY.»]
[En marge: Voyage de Napoléon et d'Alexandre à Weimar.]
[En marge: Fête qu'on leur donne.]
Les deux empereurs, avec toute leur suite de rois et de princes,
s'étaient rendus à Weimar pour y rester pendant les journées du 6 et
du 7 octobre, et revenir le 8 à leurs importantes affaires. Entre
Erfurt et Weimar se trouve la forêt d'Ettersburg. Le grand-duc de
Weimar y avait fait préparer une ligne de pavillons élégants pour tous
ses visiteurs couronnés. Celui des empereurs et des rois, placé au
centre, était magnifique. Devant ces pavillons devait passer une masse
immense de gibier, cerfs, daims, lièvres, retenus dans des filets, et
obligés pour s'enfuir d'essuyer le feu des hôtes conviés à cette fête.
Alexandre n'avait jamais tiré un coup de fusil, tant était douce la
nature de ses goûts. Il abattit cependant un cerf, et il en tomba une
multitude d'autres sous les coups de cette illustre compagnie de
chasseurs. Une réception somptueuse attendait à Weimar les deux
empereurs. Après un repas splendide, un bal réunit la plus brillante
société allemande. Goethe et Wieland s'y trouvaient. Napoléon laissa
cette société pour aller dans le coin d'un salon converser longuement
avec les deux célèbres écrivains de l'Allemagne. Il leur parla du
christianisme, de Tacite, de cet historien, l'effroi des tyrans, dont
il prononçait le nom sans peur, disait-il en souriant; soutint que
Tacite avait chargé un peu le sombre tableau de son temps, et qu'il
n'était pas un peintre assez simple pour être tout à fait vrai. Puis
il passa à la littérature moderne, la compara à l'ancienne, se montra
toujours le même, en fait d'art comme en fait de politique, partisan
de la règle, de la beauté ordonnée, et, à propos du drame imité de
Shakespeare, qui mêle la tragédie à la comédie, le terrible au
burlesque, il dit à Goethe: Je suis étonné qu'un grand esprit comme
vous _n'aime pas les genres tranchés_!--Mot profond, que bien peu de
critiques de nos jours sont capables de comprendre.
Après ce long entretien, où il déploya une grâce infinie, et où il
laissa voir à ces deux hommes de lettres éminents qu'il leur avait
sacrifié la plus noble compagnie, Napoléon les quitta flattés comme
ils devaient l'être d'une si haute marque d'attention. C'est à
l'entrevue d'Erfurt qu'ils durent d'être décorés de l'ordre de la
Légion d'honneur, distinction qu'ils méritaient à tous les titres, et
qui, accordée à de tels personnages, ne perdait rien de son éclat.
[En marge: Fête sur le champ de bataille d'Iéna.]
Le lendemain, une nouvelle fête lui fut offerte même de la bataille
d'Iéna, entre Erfurt et Iéna. Il y avait un tel désir de plaire à
Napoléon, que peut-être oubliait-on sa propre dignité en s'appliquant
à rappeler soi-même une des plus terribles batailles gagnées par la
France sur l'Allemagne. Un pavillon était dressé sur ce mont du
Landgrafenberg, où Napoléon avait bivouaqué dans la nuit du 13 au 14
octobre, deux ans auparavant, car on touchait presque à l'anniversaire
de la mémorable bataille d'Iéna. Un plan de cette bataille était placé
dans le pavillon qui devait recevoir Napoléon. Un repas du matin y
était servi, et, après mille souvenirs consacrés à cette journée par
la foule des assistants qui y avaient pris part, et des propos pleins
de convenance de Napoléon envers ses hôtes allemands, on se rendit à
droite, dans cette plaine d'Apoldau, située entre le champ de bataille
d'Iéna et celui d'Awerstaedt, plaine fameuse par l'inaction du
maréchal Bernadotte. Une seconde chasse y était préparée, et occupa
quelques heures de la matinée. On repartit ensuite pour Erfurt. Avant
de quitter ces hauteurs d'où l'on domine la ville d'Iéna, Napoléon
voulut laisser un souvenir de bienfaisance, qui pût venir s'inscrire à
côté des souvenirs terribles qu'il avait déjà laissés en ces lieux. Le
feu avait été mis à cette malheureuse cité par les obus. Napoléon
donna une somme de trois cent mille francs pour indemniser ceux qui à
cette époque avaient souffert de sa présence.
[En marge: Efforts de Napoléon pour obtenir une rédaction qui ne rende
pas toute paix impossible à Londres.]
Revenu à Erfurt, il fallait le lendemain qu'il s'occupât de nouveau
des graves affaires qui l'avaient amené en Allemagne, et qui avaient
attiré si loin le souverain de la Russie. Il en parla à l'empereur
Alexandre, mais il confia surtout à M. de Champagny le soin d'insister
opiniâtrement pour qu'il fût apporté quelque prudence dans les
communications à faire à Constantinople, et que dès le début des
négociations on ne fournît pas à l'Angleterre des alliances qui la
disposassent à persévérer dans la guerre. En ce qui concernait
l'acquisition des provinces danubiennes, il autorisa M. de Champagny à
chercher la rédaction la plus positive, la plus rassurante, quant à la
certitude même de cette acquisition, moyennant toutefois un délai dans
son accomplissement, qui rendît possible le commencement des
négociations à Londres.