tout ce qu'il y avait de plus grand dans son armée et dans sa cour. M.
de Talleyrand était l'un des personnages qu'il avait dépêchés en
avant, pour donner au langage, à l'attitude de tout le monde, la
direction qu'il lui convenait d'imprimer. Quoique déjà mécontent de
quelques propos de M. de Talleyrand sur les affaires d'Espagne, dont
celui-ci cherchait à se séparer depuis qu'elles tournaient mal,
Napoléon avait voulu l'avoir pour se servir de lui au besoin dans
diverses communications délicates, auxquelles M. de Champagny n'était
pas propre. Une grande quantité de généraux, de diplomates étaient du
voyage. L'Allemagne s'était fait représenter par une foule de princes
couronnés. Dès le 26, le roi de Saxe s'était empressé de paraître à
Erfurt. Cette petite ville d'Erfurt, ancienne possession d'un prince
ecclésiastique, habituée, comme Weimar, et plusieurs autres capitales
studieuses de l'Allemagne, à un calme inaltérable, était devenue le
lieu le plus animé, le plus brillant, le plus peuplé de soldats,
d'officiers, d'équipages, de serviteurs à livrée. On y rencontrait
comme de simples promeneurs des rois, des princes, de très-grands
seigneurs de l'ancien et du nouveau régime. Napoléon y avait expédié
d'avance tout ce qu'il fallait pour cacher sous des plaisirs élégants
et magnifiques le sérieux des affaires. Il y arriva le 27 septembre, à
10 heures du matin. Après avoir reçu les autorités civiles et
militaires accourues de tous les environs, puis les diplomates de
l'Europe, les potentats de la Confédération du Rhin, le roi de Saxe,
il sortit d'Erfurt à cheval, vers le milieu du jour, entouré d'un
immense état-major, pour aller à la rencontre de l'empereur Alexandre,
qui venait de Weimar en voiture découverte. Weimar est à quatre ou
cinq lieues d'Erfurt. Napoléon rencontra son allié à deux lieues. En
apercevant la voiture qui le transportait, il fit prendre le galop à
son cheval comme pour mieux témoigner son empressement. Arrivés l'un
près de l'autre, les deux empereurs mirent pied à terre,
s'embrassèrent cordialement, et avec tous les signes d'un extrême
plaisir à se revoir: plaisir sincère du reste; car, outre qu'ils
avaient grand besoin de conférer de leurs affaires, ils se plaisaient
réciproquement. Des chevaux avaient été préparés pour Alexandre et sa
suite; les deux empereurs rentrèrent donc à cheval, marchant l'un à
côté de l'autre, s'entretenant avec une véritable effusion, se
demandant des nouvelles de leurs familles, comme si ces familles de
même origine s'étaient jadis connues et aimées, charmant enfin par
leur aspect les populations accourues des pays environnants, avides de
les voir, et heureuses de les trouver si bien d'accord, car c'était
pour elles un gage qu'elles ne reverraient plus ces formidables armées
qui deux ans auparavant, à la même époque et dans les mêmes lieux,
ravageaient leurs belles campagnes.
[En marge: Emploi de la première journée à Erfurt.]
Arrivé à Erfurt, Napoléon présenta à l'empereur Alexandre tous les
personnages admis à cette entrevue, en commençant par les rois et
princes, et le reconduisit ensuite au palais qu'il lui avait destiné.
C'était chez Napoléon qu'on devait dîner tous les jours, puisque
c'était lui qui offrait l'hospitalité au souverain du Nord. Le soir,
s'assirent autour d'un festin splendide Napoléon, Alexandre, le
grand-duc Constantin, le roi de Saxe, le duc de Weimar, le prince
Guillaume de Prusse, la foule enfin des princes régnants, des
personnages titrés, civils et militaires. La ville fut illuminée, et
on assista à une représentation de _Cinna_, donnée par les acteurs
tragiques les plus parfaits que la France ait jamais possédés. La
clémence habile du fondateur d'empire désarmant les partis, les
rattachant à son pouvoir, était le spectacle par lequel Napoléon
voulait que commençassent les représentations de la tragédie
française.
[En marge: Résolutions de Napoléon en venant à Erfurt sur les objets
dont il allait entretenir l'empereur Alexandre.]
[En marge: Renonciation à toute idée de partage relativement à
l'empire turc, et don immédiat à la Russie des provinces du Danube.]
Il était convenu qu'au milieu de ces fêtes on prendrait le matin, le
soir, dans le cabinet ou à la promenade, le temps de s'entretenir en
liberté des graves intérêts qu'il s'agissait de régler. Le parti de
Napoléon, en venant à Erfurt, était pris sur les objets essentiels
qui allaient être traités dans l'entrevue, et il avait son plan arrêté
d'avance. Sur l'Orient d'abord, il était revenu de toute idée de
partage, ayant senti, après quelques discussions auxquelles il s'était
prêté par complaisance, qu'il lui était impossible de s'entendre avec
la Russie à ce sujet. S'il ne donnait Constantinople, il ne donnait
rien, accordât-il l'empire turc tout entier; car pour Alexandre et M.
de Romanzoff, la question consistait uniquement dans la possession des
deux détroits. Et s'il donnait Constantinople, il donnait cent fois
trop; il donnait l'avenir de l'Europe, il donnait enfin une conquête
dont l'éclat effacerait toutes les siennes. Mais il avait aperçu qu'en
payant comptant, si l'on peut s'exprimer ainsi, en sacrifiant
sur-le-champ une partie du territoire turc que la Russie ambitionnait
avec passion, il lui causerait un plaisir assez grand pour la
satisfaire et se l'attacher complétement dans l'occurrence actuelle.
Or, cela suffisait aux desseins de Napoléon.
Ainsi, à un rêve magnifique, mais dangereux pour l'Europe, substituer
une réalité restreinte, mais immédiate, était pour cette fois son plan
de séduction à l'égard de la Russie. Tout ce que l'empereur Alexandre
et M. de Romanzoff avaient dit depuis plusieurs mois prouvait que,
malgré l'exaltation de leurs espérances, ils se départiraient sans
trop de peine de la prétention de partager l'empire turc, vu la
difficulté de se mettre d'accord, moyennant qu'on leur abandonnât tout
de suite et définitivement une portion de territoire à leur
convenance, cette portion de territoire étant située sur le Danube.
C'était, sans doute, une concession grave à l'ambition russe, mais la
moins dangereuse de toutes celles qu'on pouvait faire, fâcheuse
surtout pour l'Autriche, des déplaisirs de laquelle on n'avait guère à
s'inquiéter, et devenue inévitable quand on s'était créé de si grands
embarras en Espagne. Dans la position où nous avaient mis les derniers
événements, ce sacrifice était indispensable, et, réduit à certaines
proportions, il ne dépassait pas assurément, il n'égalait même pas les
avantages que la France obtenait de son côté.
En retour, Napoléon voulait exiger de la Russie une alliance intime,
pour la paix comme pour la guerre, un concours absolu d'efforts contre
l'Autriche et l'Angleterre. Ce concours était immanquable, du reste;
car Napoléon, en concédant la Valachie et la Moldavie à la Russie, se
décidait à un don qui brouillait inévitablement Alexandre avec
l'Autriche et l'Angleterre. Dès lors, puisqu'on allait se brouiller
avec elles pour cette cause essentielle, il fallait s'entendre à
l'avance pour leur tenir tête, et l'alliance offensive et défensive
s'ensuivait immédiatement.
Napoléon avait donc, en se résignant à la cession des provinces
danubiennes, le moyen presque infaillible de faire aboutir la
conférence d'Erfurt à la fin qu'il désirait. Son plan bien arrêté, il
ne lui était pas difficile, avec son art profond d'entraîner et de
dominer les hommes quand il voulait s'y appliquer, d'amener Alexandre
à ses vues.
[En marge: Premières conversations sérieuses de Napoléon avec
Alexandre.]
[En marge: Dire d'Alexandre.]
Les premiers moments ayant été consacrés aux protestations d'usage,
les deux souverains s'abordèrent vivement sur les grands sujets qui
les occupaient. Alexandre recommença ses discours habituels touchant
la convenance et la nécessité d'unir les deux empires. Il affirma de
nouveau que toute jalousie était éteinte dans son coeur, mais que la
France venait de recevoir d'immenses agrandissements, et que, s'il
désirait quelques compensations au profit de la Russie, c'était moins
pour lui que pour sa nation, à laquelle il fallait faire tolérer les
grands changements opérés en Occident. Des événements si étranges de
Bayonne, de l'occupation si brusque de Rome, il proféra à peine un
mot, se bornant à dire que les princes d'Espagne, que le pontife
romain n'étaient que de tristes personnages, qui méritaient leur sort
par leur incapacité, et s'étaient, par leur aveuglement, rendus
incompatibles avec l'état actuel des choses en Europe. Toutefois,
ajoutait Alexandre, il fallait avoir compris aussi bien que lui le
système de Napoléon pour admettre avec autant de facilité les
catastrophes dont on venait de rendre le monde témoin; et il fallait
qu'à l'Orient aussi de notables changements attirassent l'attention
des Russes, afin de la détourner de ceux qui s'accomplissaient en
Occident. Quant aux ennemis de la France, Alexandre déclara qu'il les
prenait tous pour siens; car, suivant le voeu de Napoléon, il s'était
mis en guerre avec l'Angleterre; et relativement à l'Autriche, il ne
lui restait presque rien à faire pour devenir son adversaire déclaré,
puisqu'il était prêt, pour la contenir, à employer les manifestations
les plus imposantes et les plus décisives, et, si ces manifestations
ne suffisaient pas, à passer des paroles aux actes, c'est-à-dire à la
guerre, sous une condition cependant, c'est qu'on laisserait à la cour
de Vienne le tort de l'agression sans le prendre pour soi.
[En marge: Dire de Napoléon.]
Napoléon répondit à ces protestations de dévouement avec toute
l'effusion possible, et par l'exposition de vues exactement pareilles.
Il exprima de son côté la résolution de se prêter à tous les
accroissements raisonnables de la Russie, mais il se retrancha sur
l'impossibilité de s'entendre à l'égard de certains projets, et sur
les embarras dans lesquels étaient actuellement engagés les deux
empires, embarras qui leur conseillaient de ne pas tenter en ce moment
de trop grands remaniements territoriaux, car il y en avait, certes,
d'assez grands d'opérés dans le monde, sans y en ajouter de
prodigieux, comme de partager l'empire turc, par exemple, et surtout
de le partager tout entier. Examinant dans leur détail les projets qui
avaient tant agité l'esprit d'Alexandre et de M. de Romanzoff,
Napoléon discuta successivement les divers plans de partage proposés,
et, pour amener plus facilement l'empereur Alexandre à ses vues, se
montra, ce qu'il avait toujours été, péremptoire sur l'article de
Constantinople, c'est-à-dire sur la possession des détroits, et ne
laissa pas la moindre espérance d'une concession à ce sujet. Ensuite,
il exposa la difficulté pour la Russie elle-même de se livrer
sur-le-champ à l'exécution d'une telle entreprise. L'Autriche n'y
accéderait certainement pas, quelques offres qu'on lui fît, et elle
aimerait mieux une lutte désespérée qu'un partage de l'empire turc.
L'Angleterre, l'Autriche, la Turquie soulevée jusque dans ses
fondements, l'Espagne, une partie de l'Allemagne, s'uniraient pour
combattre une dernière fois contre ce remaniement du monde entier.
Était-ce bien l'heure que devaient choisir les deux empires pour une
oeuvre aussi gigantesque? La Russie rencontrait des obstacles dans la
Finlande, qui, comme l'Espagne, avait paru au premier abord si facile
à soumettre. Elle avait une armée sur le Danube, suffisante sans doute
pour tenir tête aux Turcs, mais non dans le cas d'un soulèvement
national de leur part; il lui restait enfin très-peu de forces
vis-à-vis de l'Autriche. Il faudrait donc que Napoléon à lui seul fît
face à l'Autriche, à l'Angleterre, à l'Espagne, aux portions de
l'Allemagne qui essayeraient de s'agiter. Il le pouvait sans nul
doute, car il se trouvait en mesure d'accabler tous ses ennemis; mais
était-il sage d'entreprendre autant à la fois, et pourquoi d'ailleurs?
Pour un but chimérique à force d'être vaste, et sur lequel les deux
empires ne pouvaient pas parvenir à s'entendre eux-mêmes. N'y avait-il
pas quelque chose de plus simple, de plus pratique, de plus
certainement satisfaisant? Ne pouvait-on, par exemple, convenir de
quelques acquisitions, très-indiquées d'avance, qu'il ne serait pas
difficile de faire admettre par la diplomatie européenne, même sans
sortir des moyens pacifiques, et qui constitueraient déjà le plus
brillant, le plus inespéré des résultats pour la Russie? Si elle
obtenait, par exemple, à la suite des événements du temps, la
Finlande, la Moldavie, la Valachie, n'aurait-elle pas égalé sous le
règne d'Alexandre les plus beaux règnes, les plus féconds en
agrandissements territoriaux? Quant à la France, elle ne voulait plus
rien désormais. L'Espagne à Joseph, le pouvoir temporel aux Français
dans Rome, comblaient tous ses désirs. Elle ne voulait pas un seul
changement territorial de plus. Pour le prouver elle allait distribuer
aux princes de la Confédération du Rhin les territoires allemands qui
lui restaient du démembrement de la Prusse. Ses frontières naturelles
lui suffisaient, et l'Espagne même, dont elle venait de s'emparer,
n'était pas une acquisition territoriale, mais un complément de son
système fédératif, puisque, après tout, l'Espagne demeurait
indépendante et séparée sous un prince de la maison Bonaparte, au lieu
de l'être sous un prince de la maison de Bourbon. Or, tous ces
avantages, pour la Russie comme pour la France, il n'était pas
impossible de les obtenir par la diplomatie, et, par un dernier effort
militaire, des Russes en Finlande, des Français en Espagne. N'était-il
pas probable, en effet, que l'Europe, fatiguée de tant d'agitations,
aimerait mieux, en présence des deux empires fortement unis, finir par
la paix que par la guerre? Et la paix, après avoir assuré à la Russie
la Finlande, la Valachie, la Moldavie, après avoir assuré à la France
le complément de son système fédératif par la soumission de l'Espagne
au roi Joseph, la paix était certainement un dénoûment bien beau et
bien acceptable, et qui remplirait de joie l'univers épuisé. Mais si
la paix, à ces conditions, était impossible, les deux empires
pourraient, après en avoir fini, l'un avec la Finlande, l'autre avec
l'Espagne, s'engager dans l'avenir inconnu, immense, qui s'ouvrait
pour eux en Orient, et ils s'y engageraient plus libres de leurs
mouvements, plus maîtres de leurs moyens. D'ailleurs, Alexandre,
Napoléon étaient jeunes, ils avaient le temps d'attendre, et de
remettre à plus tard leurs vastes projets sur l'Orient!
La situation étrange, qui plaçait ainsi en présence les deux
souverains d'Orient et d'Occident pour y traiter de tels sujets, une
fois admise, rien n'était plus sage qu'un pareil système. Achever ce
qu'on avait commencé avant de se livrer à de nouvelles entreprises,
était une prudence qu'un premier revers inspirait à Napoléon, et qu'un
peu de fatigue de la guerre contribuait aussi à lui rendre agréable.
Plût au ciel qu'il eût été plus sensible à ces premières leçons de la
fortune!
[En marge: Les réalités substituées aux chimères pour gagner
l'empereur Alexandre.]
Ce n'est pas en un seul entretien, mais dans plusieurs, que Napoléon
et Alexandre purent se dire toutes ces choses. Quant à Alexandre, dès
qu'on lui refusait Constantinople, il n'y avait plus rien qui fût de
nature à lui plaire dans le partage de l'empire turc. Ajourner cette
immense question, qui contenait le sort du vieil univers, l'ajourner à
des temps où la Russie aurait moins à compter avec l'Occident, était
tout ce qui restait à faire. Mais à la place de ces projets
gigantesques, et beaucoup trop chimériques, substituer une réalité,
telle que le don des provinces du Danube, pourvu que ce ne fût plus
une vaine promesse, mais un don certain, immédiat, avait aussi de quoi
satisfaire le czar; et à tout prendre, dans ses moments de bon sens,
il sentait lui-même que c'était ce qui lui convenait le mieux, car,
dans ce cas, il n'y avait rien à donner à la France sur les rivages
d'Orient, ni l'Albanie, ni la Morée, ni la Thessalie, ni la
Macédoine, ni la Syrie, ni l'Égypte. Le vieux et débile empire des
sultans demeurait comme une proie toujours préparée pour le moment où
l'on pourrait la dévorer, et quant à présent on recevait un don réel,
qu'en tout autre temps qu'un temps de prodiges on aurait jugé
magnifique, qui ne devait entraîner aucun regret, qui n'était payé
d'aucune compensation fâcheuse, puisque, après tout, que l'Espagne
appartînt à la maison de Bourbon ou à la maison Bonaparte, cela
importait sans doute à l'Angleterre, mais nullement à la Russie.
Alexandre pouvait donc accéder aux nouvelles vues de Napoléon, et y
trouver encore d'amples satisfactions. Le merveilleux n'y était plus,
il est vrai, et, avec une imagination comme celle de ce jeune
souverain, le merveilleux était fort à regretter. Le résultat le plus
positif, sans un peu de merveilleux, allait manquer de charme pour
lui, et l'alliance française courait risque de devenir l'une de ces
vives amitiés sur lesquelles il était si prompt à se refroidir.
Toutefois il y avait quelque chose qui auprès du jeune empereur était
capable de suppléer au prestige de tous les plans de partage: c'était
la réalisation instantanée de ses désirs. Ces désirs avaient la
vivacité des appétits de la jeunesse, qui veulent être satisfaits
sur-le-champ. Son vieux ministre, M. de Romanzoff, arrivé à l'autre
extrémité de la vie, avait toute l'ardeur juvénile des désirs de son
maître. Il désirait aussi, il désirait tout de suite, sans un jour de
délai dans l'accomplissement de ses voeux, comme s'il avait craint à
son âge de ne pas avoir le temps de jouir de sa gloire, gloire en
effet bien belle pour un ancien disciple de Catherine, que de procurer
à l'empire russe les bouches du Danube. Le charme donc que Napoléon
devait substituer à celui du merveilleux, c'était le charme de la
promptitude. Il fallait donner, donner sur-le-champ, pour que le don
eût son véritable prix.
[En marge: À la passion chimérique de partager l'empire turc, se
trouve substituée chez Alexandre et M. de Romanzoff la passion de
posséder sur-le-champ la Moldavie et la Valachie.]
Ce nouveau système d'arrangement admis, Alexandre et M. de Romanzoff
se jetèrent avec une passion inouïe sur l'idée d'acquérir la Moldavie
et la Valachie, et voulurent emporter d'Erfurt, non pas une promesse
vaine, mais une réalité, qu'on pût annoncer publiquement en rentrant à
Saint-Pétersbourg[14].
[Note 14: Il existe aux archives de la secrétairerie d'État des
lettres de M. de Champagny fort curieuses, lesquelles, racontant à
Napoléon les entretiens de M. de Champagny lui-même avec M. de
Romanzoff, donnent la plus singulière idée de l'impatience du ministre
russe. On en lira plus bas divers passages qui peignent cette
impatience dans toute sa vérité.]
[En marge: Octob. 1808.]
Jusqu'ici Napoléon avait toléré l'occupation momentanée des provinces
de Moldavie et de Valachie par les Russes, mais non sans quelques
plaintes à ce sujet, non sans faire entendre que l'occupation
prolongée de la Silésie par les Français en serait la conséquence
forcée. Il ne devait plus être question aujourd'hui de rien de pareil.
Il fallait que la France consentît par un traité formel à ce que la
Russie prît définitivement les provinces du Danube, et s'engageât
non-seulement à ratifier cette acquisition, mais à la faire ratifier
par la Turquie, par l'Autriche, et par l'Angleterre elle-même, quand
on traiterait avec celle-ci. En conséquence, la Russie allait rompre
l'armistice avec les Turcs, pousser ses armées jusqu'au pied des
Balkans, au delà même, jusqu'à Andrinople et Constantinople s'il était
nécessaire, pour arracher à la Porte ce sacrifice. Au cas où
l'Autriche voudrait intervenir, on l'accablerait en commun. Quant à
l'Angleterre, on était en guerre avec elle, on n'avait vis-à-vis de
cette puissance aucun parti nouveau à prendre. C'était à Napoléon, en
lui infligeant quelque sanglant échec sur le sol de la Péninsule, à
lui faire trouver bon tout ce qu'on entreprendrait sur le reste du
continent.
Napoléon n'avait à ces idées aucune objection. Donner tout de suite
était sa pensée, car il avait compris la nécessité d'exciter une
nouvelle passion dans le coeur d'Alexandre. Il désirait seulement
observer quelque prudence dans l'énoncé des résolutions qu'on
arrêterait à Erfurt, pour ne pas nuire à la tentative de paix générale
qu'il voulait faire sortir de cette entrevue. Il accepta donc le
principe que la Russie entrerait immédiatement en possession de la
Moldavie et de la Valachie. La manière de publier la chose ne pouvait
plus être qu'une affaire de rédaction, dont le soin était laissé aux
ministres des deux souverains.
[En marge: Satisfaction qui se manifeste dans les relations des deux
souverains, après leur accord sur le fond des choses.]
Leurs désirs étant ainsi satisfaits, Alexandre et M. de Romanzoff
éprouvèrent une joie qui égalait presque le plaisir qu'ils avaient à
rêver trois mois auparavant la conquête de Constantinople. Napoléon
avait donc atteint son but de contenter Alexandre par un don restreint
mais immédiat, presque autant que par des perspectives magnifiques
mais douteuses. C'est à convenir de ces points qu'avaient été employés
les huit ou dix premiers jours de l'entrevue. Aussi, quoiqu'une
extrême courtoisie eût sans cesse régné dans leurs rapports, les deux
souverains cependant se manifestèrent à partir de ce moment une
satisfaction toute nouvelle. Alexandre surtout semblait mettre de
l'affection dans la politique; il se montrait à la promenade, à table,
au spectacle, familier, amical, déférent, enthousiaste pour son
illustre allié. Quand il parlait de lui, c'était avec un sentiment
d'admiration dont tout le monde était frappé.
[En marge: Nouvelle affluence de princes et de grands personnages à
Erfurt.]
Erfurt était devenu le rendez-vous de souverains le plus
extraordinaire dont l'histoire fasse mention. Aux empereurs de France
et de Russie, au grand-duc Constantin, au prince Guillaume de Prusse,
au roi de Saxe, s'étaient joints les rois de Bavière et de Wurtemberg,
le roi et la reine de Westphalie, le prince Primat, chancelier de la
Confédération, le grand-duc et la grande-duchesse de Bade, les ducs de
Hesse-Darmstadt, de Weimar, de Saxe-Gotha, d'Oldembourg, de
Mecklembourg-Strélitz et Mecklembourg-Schwerin, et une foule d'autres
qu'il serait trop long d'énumérer, avec leurs chambellans et leurs
ministres. Ils dînaient chaque jour chez l'Empereur, assis chacun à
son rang. Le soir on allait au spectacle, dans une salle de théâtre
que Napoléon avait fait réparer et décorer pour cette solennité. La
soirée s'achevait chez l'empereur de Russie. Napoléon s'étant aperçu
qu'Alexandre éprouvait quelque difficulté à entendre, à cause de la
faiblesse de son ouïe, avait fait disposer une estrade à la place que
l'orchestre occupe dans les théâtres modernes, et là les deux
empereurs étaient assis sur deux fauteuils qui les mettaient fort en
évidence. À droite, à gauche, étaient rangés des siéges pour les
rois. Derrière, c'est-à-dire au parterre, se trouvaient les princes,
les ministres, les généraux, ce qui a donné lieu de dire si souvent
qu'à Erfurt il y avait un parterre de rois. On avait représenté
_Cinna_, on représenta _Andromaque_, _Britannicus_, _Mithridate_,
_Oedipe_. À cette dernière représentation, un fait singulier frappa
l'auditoire d'étonnement et de satisfaction. Alexandre, tout plein du
nouveau contentement que Napoléon avait eu l'art de lui inspirer,
donna à celui-ci une marque de la plus douce, de la plus aimable
flatterie. À ce vers d'Oedipe: _L'amitié d'un grand homme est un
bienfait des dieux_, Alexandre, de manière à être aperçu de tous les
spectateurs, saisit la main de Napoléon, et la serra fortement. Cet
à-propos causa dans l'assistance un mouvement de surprise et
d'adhésion unanime.
[En marge: Arrivée de M. de Vincent, ministre d'Autriche, et son
attitude à Erfurt.]
Il était arrivé à Erfurt un personnage que tous ces témoignages, que
tout cet éclat agitaient, tourmentaient, remplissaient d'une anxiété
profonde: c'était M. de Vincent, représentant de la cour d'Autriche.
Son maître l'avait envoyé, en apparence pour complimenter les deux
grands souverains venus si près de son empire, en réalité pour
observer ce qui se passait, pénétrer s'il était possible le secret de
l'entrevue, et se plaindre, avec convenance du reste, de ce que
l'Autriche eût été négligée, donnant assez clairement à entendre que
si on eût invité l'empereur François, il se serait empressé de venir,
que sa présence n'aurait pas diminué l'éclat de l'entrevue, et que son
adhésion n'aurait pas nui à l'accomplissement des résolutions qui
pouvaient y être prises.
[Illustration: Conférences d'Erfurt.--Napoléon recevant Mr de Vincent,
Ministre d'Autriche.]
[En marge: Profond secret gardé à l'égard M. de Vincent.]