matériel vers les Pyrénées. Il n'y avait rien à expédier sur le Rhin,
car depuis qu'on faisait la guerre sur cette frontière, on y avait
accumulé un matériel considérable, que la place de Magdebourg, devenue
presque française en devenant westphalienne, avait peine à contenir,
et qu'on était obligé de faire refluer vers Erfurt, vers Mayence et
vers Strasbourg. Mais à Perpignan, à Toulouse, à Bayonne, presque tout
était à créer, la guerre étant nouvelle au Midi, et prenant surtout
des proportions aussi étendues. En conséquence, Napoléon ordonna la
réunion à Bayonne d'immenses quantités de draps, toiles, cuirs,
fusils, canons, tentes, marmites, grains, fourrages, bétail. Il
voulut que chaque soldat, portant dans son sac trois paires de
souliers, pût en trouver deux autres aux Pyrénées, accordées le plus
souvent en gratification. Il commanda une fabrication extraordinaire
de souliers, capotes et biscuit, persistant dans sa maxime que le
soldat, avec de la chaussure, des habits et du biscuit, a
l'indispensable, et qu'avec cela on peut tout faire de lui. Il
prescrivit l'achat d'un grand nombre de boeufs et de mulets pour
l'alimentation et les transports. Enfin il eut soin d'affecter de
fortes subventions à l'entretien des routes, car elles succombaient
sous les énormes charrois qui les parcouraient. Ces ordres devaient
être exécutés dans la seconde moitié d'octobre, l'entrevue d'Erfurt
devant en prendre la première moitié. Napoléon comptait passer l'Èbre
à cette époque, marcher sur Madrid à la tête d'armées formidables, et
rétablir son frère sur le trône de Philippe V.
[En marge: Dépenses des armements prescrits par Napoléon.]
[En marge: L'équilibre rompu de nouveau dans le budget de l'État.]
Il fallait, pour suffire à ces vastes dépenses, des ressources tout
aussi vastes. La victoire et la bonne administration y avaient pourvu
d'avance; mais il n'en est pas moins vrai qu'une notable partie des
trésors amassés avec tant de prévoyance, pour la fécondation du sol,
pour la dotation de grandes familles, allait être détournée et
dissipée. Napoléon recueillait ainsi de ses fautes en Espagne deux
conséquences également fâcheuses, la dispersion de ses vieux soldats
du Nord au Midi, et la dissipation des richesses créées par son habile
économie. Ce budget, qu'il avait mis tant de soin à renfermer dans un
chiffre de 720 millions (sauf les frais de perception qui étaient de
120, et les dépenses départementales de 30), dépassait cette
proportion, pour s'élever à 800, même au delà, sans compter tout ce
que continuerait à fournir l'étranger, car la grande armée était
entretenue en partie sur les contributions de la Prusse. Les recettes
qui, sous ce règne si paisible au dedans, allaient sans cesse
croissant, venaient de fléchir dans un de leurs produits essentiels,
les douanes. On avait espéré 80 millions de ce dernier produit, et il
était douteux qu'on en perçût 50. C'était un premier effet des
redoutables décrets de Milan, qui avaient interdit, par des moyens
nouveaux et plus rigoureux, l'entrée des denrées coloniales de
provenance anglaise. Les recettes diminuaient donc, tandis que les
dépenses augmentaient. Il est vrai que le trésor de l'armée y devait
pourvoir.
[En marge: Complément de ressources trouvé dans le trésor de l'armée.]
Le dernier règlement avec la Prusse promettait des ressources
considérables. On avait consommé en fournitures sur les lieux environ
90 millions. On en avait dépensé 206 en argent provenant des
contributions, ce qui faisait près de 300 millions tirés de
l'Allemagne pour l'entretien des armées françaises. Il restait à la
caisse des contributions, c'est-à-dire au trésor de l'armée, environ
160 millions, en valeurs reçues ou à recevoir prochainement, plus 140
dus par la Prusse, en tout 300 millions. Mais ces 300 millions
n'étaient pas intégralement disponibles; car, indépendamment des 140
millions acquittables en lettres de change ou lettres foncières, il y
avait, dans les 160 millions tenus pour comptant, 24 millions déjà
versés au trésor pour solde arriérée, et 74 versés à la caisse de
service sur les 84 qu'on lui devait pour l'emprunt destiné à faire
cesser l'escompte des obligations des receveurs généraux. Restaient
donc 62 millions immédiatement disponibles, plus une vingtaine de
millions provenant de la contribution de l'Autriche, mais absorbés par
quelques prêts accordés, soit à des villes, soit à l'Espagne
elle-même. Ainsi les ressources présentes étaient fort limitées,
puisque les 140 millions stipulés par la Prusse en lettres de change
et titres fonciers ne devaient être versés que successivement, et dans
un espace de dix-huit mois. Il est vrai que les recettes du trésor
rentraient avec une extrême facilité, que la caisse de service
regorgeait d'argent, grâce au crédit dont elle jouissait; que, d'après
le règlement conclu avec la Prusse, la grande armée était soldée en
entier pour toute l'année 1808, et que, si le terme des ressources
pouvait se faire apercevoir, rien encore ne sentait la gêne. Napoléon
n'en avait pas moins porté, par la guerre d'Espagne, un coup aussi
sensible à ses finances qu'à ses armées, car les unes comme les autres
allaient s'affaiblir en se divisant.
[En marge: Achats de rentes ordonnés par Napoléon pour soutenir le
cours des effets publics.]
Il résultait de cette fatale guerre une charge nouvelle, que Napoléon
avait voulu assumer sur lui par des raisons politiques fort
controversables, et fort controversées avec son ministre du trésor, M.
Mollien. Bien qu'il mît un grand soin à dérober au public la
connaissance des événements d'Espagne, jusqu'à cacher même les
victoires, afin de mieux laisser ignorer les défaites, on arrivait,
toutefois, à les connaître, soit par les journaux anglais, dont il
pénétrait toujours quelques-uns malgré la police la plus vigilante,
soit par les lettres des officiers à leurs familles, écrites comme de
coutume d'après les impressions exagérées du moment. On finissait
ainsi par apprendre les faits principaux, et on savait qu'une armée
française avait été malheureuse en Andalousie, qu'une flotte avait
capitulé à Cadix, que Joseph, après être entré à Madrid, se trouvait
aujourd'hui à Vittoria. Or, ce sont les résultats généraux qui
importent bien plus que les détails, et, en définitive, il était
généralement connu que l'entreprise essayée sur la couronne d'Espagne,
au lieu d'être, comme on l'avait cru d'abord, une simple prise de
possession, devenait une lutte acharnée contre une nation entière,
secondée par toute la puissance des Anglais. La division des forces de
la France étant une conséquence inévitable de cette nouvelle guerre,
on sentait confusément que l'Empire n'était plus si fort, que ses
ennemis naguère abattus pourraient relever la tête, et que tout ce qui
semblait résolu pourrait être remis en question. Les intérêts, quoique
souvent aveugles, ont cependant une perspicacité instinctive, qui à la
longue les rend clairvoyants. Aussi, le mouvement mercantile des fonds
publics, s'il ne révèle en général que les folles terreurs ou les
folles espérances du jour, indique avec le temps l'opinion sage et
fondée que les intérêts éclairés par la réflexion se font de l'état
des choses. Or, malgré les efforts de Napoléon pour dissimuler la
véritable situation des affaires d'Espagne, la sagacité éveillée de la
finance démentait le langage officiel du gouvernement, et les fonds
publics baissaient sensiblement. On les avait vus après Tilsit
s'élever à un taux alors inconnu, celui de 94 pour la rente cinq pour
cent, et s'y maintenir avec quelques légères variations, jusqu'au
moment où, la barbare expédition de Copenhague amenant la coupable
invasion de la Péninsule, l'espérance de la paix s'était évanouie. À
cette époque les fonds étaient tombés de 94 à 80, et même à 70 après
l'insurrection espagnole. C'était le jugement que les intérêts
effrayés portaient eux-mêmes sur la politique de l'Empereur, et
c'étaient des vérités fort dures, que sa puissance, si redoutée et si
respectée, ne pouvait lui épargner. Comme il arrive toujours, au
mouvement naturel des valeurs s'était joint le mouvement factice
produit par la spéculation, et le taux des fonds publics tendait à
tomber même au-dessous de ce qu'autorisaient des prévisions
raisonnables; car, si Napoléon avait commis une grande faute, il lui
était possible de la réparer encore, et de se sauver, pourvu qu'à
celle-là il n'en ajoutât pas d'autres d'une nature plus grave.
[En marge: Lutte victorieuse de Napoléon contre les spéculateurs à la
baisse.]
Mais il n'était pas homme à reculer devant cette nouvelle espèce
d'ennemis, et il résolut de lutter contre eux.--Je veux, dit-il à M.
Mollien, faire une campagne contre les _baissiers_;--car ce triste
jargon de l'agiotage était aussi connu alors qu'aujourd'hui. Il
suffit, en effet, d'avoir traversé une révolution pour qu'il devienne
vulgaire, l'agiotage n'ayant pas de plus vaste champ que les
révolutions pour s'exercer, Napoléon voulut donc, malgré M. Mollien,
dont l'esprit habitué aux procédés réguliers répugnait aux expédients,
ordonner des achats extraordinaires de rentes, afin de relever les
fonds publics. Il eut recours pour cela au trésor de l'armée, qu'il
croyait inépuisable, comme il croyait invariable dans ses faveurs la
victoire qui avait rempli ce trésor. En conséquence, il prescrivit des
achats considérables pour le compte du trésor de l'armée,
indépendamment des achats de la caisse d'amortissement, alors rares et
peu réguliers, et pensa faire en cela une chose aussi avantageuse à
l'armée qu'aux créanciers de l'État eux-mêmes. Pour l'armée, il se
procurait des placements donnant un intérêt de 6 ou 7 pour cent, et
pour les créanciers de l'État, il maintenait la valeur de leur gage à
un taux suffisant. Il n'y avait, du reste, en se reportant aux
habitudes de l'époque, pas beaucoup à reprendre à cette manière
d'opérer, car alors on n'avait pas encore appris à penser que les
achats de l'État doivent être constants et quotidiens comme une
fonction régulière, et non accidentels comme une spéculation.
[En marge: Napoléon fait exécuter aussi des achats de rentes par la
Banque de France.]
[En marge: Résultat de la lutte financière de Napoléon contre les
spéculateurs à la baisse.]
Napoléon, n'ayant pas sous la main les fonds de l'armée, ordonna à la
caisse de service de faire les avances, et cette caisse avança jusqu'à
30 millions pour des achats de rentes. Il ne s'en tint pas là. Il y
avait à la Banque, depuis l'émission de ses nouvelles actions, des
capitaux oisifs, dont elle ne trouvait point l'emploi, l'escompte ne
se développant pas en proportion du capital que Napoléon avait voulu
lui constituer. Au taux de la rente, c'était un placement d'environ 7
pour 100, présentant par conséquent plus d'avantages que l'escompte
lui-même. Napoléon exigea que la Banque achetât des rentes pour une
forte somme; ce qu'elle fit avec docilité, et ce qui du reste était
conforme à ses intérêts bien entendus comme à ceux de l'État, aucun
placement ne pouvant être en ce moment aussi avantageux que celui
qu'on lui prescrivait. Par ces achats combinés, exécutés résolûment,
opiniâtrement, pendant un mois ou deux, les spéculateurs à la baisse
furent vaincus, plusieurs même ruinés, et les fonds publics
remontèrent à 80, taux auquel Napoléon attachait l'honneur de son
gouvernement. Au-dessus était à ses yeux la prospérité exubérante, que
ses victoires devaient bientôt rendre à l'empire; au-dessous était un
signe de déclin qu'il ne voulait pas souffrir. Il décida qu'à chaque
mouvement des fonds au-dessous de 80, le trésor recommencerait ses
achats. Aussi, malgré toutes les tentatives des joueurs à la baisse,
espèce de joueurs la pire de toutes, car elle spécule sur
l'appauvrissement de la fortune publique, les cours se maintinrent par
la puissance de ce singulier spéculateur, qui avait à sa disposition
les ressources réunies du trésor et de la victoire. Il fut joyeux de
ce succès comme d'une bataille gagnée sur les Russes ou sur les
Autrichiens.--Voilà les _baissiers_ vaincus, dit-il à M. Mollien. Ils
ne s'y essayeront plus, et en attendant nous aurons conservé aux
créanciers de l'État le capital auquel ils ont le droit de prétendre,
car 80 est celui sur lequel je veux qu'ils puissent compter; et de
plus nous aurons opéré de bons placements pour la caisse de
l'armée.--Puis il fit donner quelques recettes particulières à
plusieurs des vaincus de cette guerre financière. C'était toutefois un
singulier symptôme, et digne d'observation, que cette lutte ouverte
que les spéculateurs livraient à la politique de Napoléon, quand
l'opinion inquiète se bornait encore à de sourdes rumeurs. Que
n'écoutait-il cette leçon, si peu élevée qu'en fût l'origine; car la
vérité est bonne et salutaire d'où qu'elle vienne!
[En marge: Effet des déclarations de Napoléon sur la diplomatie
européenne.]
[En marge: Réponses de l'Autriche.]
Ces soins de tout genre avaient absorbé la fin d'août et presque tout
le mois de septembre. L'entrevue d'Erfurt approchait. Dans cet
intervalle, les manifestations de la diplomatie impériale avaient
atteint leur but. L'Autriche, intimidée depuis le retour de Napoléon à
Paris, avait notablement fléchi. Les déclarations qu'il avait faites,
confirmées par l'appel des contingents allemands, la mettant en face
de la guerre, lui avaient inspiré des réflexions sérieuses. Il
convenait d'ailleurs à cette puissance d'ajourner ses résolutions, car
à se décider pour une nouvelle prise d'armes, il valait mieux qu'elle
attendît que cent mille Français eussent passé de l'Allemagne dans la
Péninsule, et qu'elle eût en outre apporté un nouveau degré de
perfection à ses préparatifs. Elle n'hésita donc pas à donner des
explications qui pussent calmer l'irritation de Napoléon, et éloigner
le moment de la rupture. Elle imputa ses armements à une prétendue
réorganisation de l'armée autrichienne, commencée, disait-elle, par
l'archiduc Charles, et continuée par lui avec persévérance depuis plus
de deux années, ce que personne n'avait le droit de trouver ni
étonnant ni mauvais. Quant à l'indulgence dont l'Angleterre avait usé
dans l'Adriatique à l'égard du pavillon autrichien, elle l'expliqua
non par une connivence secrète, mais par un reste de ménagement de
l'Angleterre envers une ancienne alliée. Enfin, relativement à la
reconnaissance du roi Joseph, elle éluda les ouvertures de la
diplomatie française, en remettant de jour en jour, sous prétexte de
n'avoir pu encore fixer l'attention de l'empereur François sur ce
grave sujet.
[En marge: Réponse de la Prusse.]
Napoléon ne se méprit point sur le sens et la sincérité des réponses
de l'Autriche. Mais il vit clairement à son langage qu'elle n'agirait
pas cette année, et qu'il aurait le temps de faire une campagne
prompte et vigoureuse au delà des Pyrénées. C'était d'ailleurs à
Erfurt qu'il allait s'en assurer définitivement. La Prusse avait
ratifié avec empressement la convention d'évacuation, même les
articles secrets qui limitaient d'une manière si étroite son état
militaire, mais elle demandait comme faveur insigne des délais plus
longs pour l'acquittement des 140 millions restant encore à solder.
Elle espérait les obtenir de l'intervention personnelle et directe de
l'empereur Alexandre à Erfurt; car tout le monde espérait ou craignait
quelque chose de cette fameuse entrevue, annoncée dans l'Europe
entière, et devenue l'objet de tous les entretiens. Les uns la
niaient, les autres l'affirmaient, chacun suivant ses désirs. D'autres
y ajoutaient des souverains tels que le roi de Prusse, ou l'empereur
d'Autriche, qui n'y avaient pas été invités; car, en dehors des
souverains de France et de Russie, on n'avait appelé ou accueilli dans
leur désir d'y être admis, que les princes dont on attendait des
hommages et un accroissement d'éclat.
[En marge: Préparatifs de l'empereur Alexandre pour se rendre à
Erfurt.]
[En marge: Personnages que l'empereur Alexandre amène à Erfurt.]
[En marge: Alexandre veut être autorisé, en passant à Koenigsberg, à
donner quelques consolations au roi et à la reine de Prusse.]
Au milieu de ces discours contradictoires des curieux et des oisifs,
ce qu'il y avait de vrai, c'est qu'en effet l'entrevue allait avoir
lieu le 27 septembre à Erfurt, à quelques lieues de Weimar.
L'empereur Alexandre, après l'avoir tant souhaitée, ne pouvait la
refuser quand on la lui offrait. Ses affaires la lui permettaient
d'ailleurs, et la lui commandaient même, car les choses commençaient à
se passer mieux en Finlande, les Anglais avaient quitté la Baltique,
et les événements se précipitaient en Orient. Il avait donc accepté
avec joie l'occasion offerte de revoir Napoléon, et d'obtenir enfin de
lui la réalisation de tout ou partie de ses voeux les plus chers. M.
de Romanzoff, plus ardent que lui, s'il était possible, à poursuivre
l'accomplissement des mêmes désirs, avait approuvé tout autant que son
maître cette importante entrevue, et devait l'y accompagner. Outre M.
de Romanzoff, Alexandre avait résolu d'amener avec lui son frère, le
grand-duc Constantin, à titre de militaire, puis le premier officier
de son palais, M. de Tolstoy, frère de l'ambassadeur de Russie à
Paris, et avec ces deux personnages quelques aides de camp. Il avait
voulu, pour se faciliter les relations avec la cour impériale de
France, que M. de Caulaincourt, qu'il avait contracté l'habitude de
voir tous les jours et d'entretenir sans aucune gêne, vînt à Erfurt.
Il n'avait demandé avant de se mettre en route qu'une chose, c'était
qu'on lui fournît le moyen, en passant à Koenigsberg, de dire encore
quelques paroles consolantes aux souverains ruinés et profondément
malheureux de la Prusse. La convention d'évacuation, tout en les
satisfaisant fort, sous le rapport de la délivrance de leur
territoire, les désolait quant aux exigences pécuniaires. Or,
Alexandre avait cette faiblesse, tenant du reste à un bon sentiment,
de vouloir toujours dire à ceux qu'il voyait ce qui leur était
agréable à entendre. Il en éprouvait particulièrement le besoin
vis-à-vis du roi et de la reine de Prusse, dont l'infortune était pour
lui un reproche continuel. Il insista donc pour être autorisé à faire
en passant à Koenigsberg quelques nouvelles promesses d'allégement,
auxquelles M. de Caulaincourt, dépourvu d'instructions sur ce sujet,
n'accéda qu'avec beaucoup de timidité et de ménagement; et, cela
obtenu, il disposa tout pour être rendu le 27 septembre à Erfurt, en
restant un jour seulement auprès de la malheureuse cour de Prusse.
[En marge: Opposition à Saint-Pétersbourg à l'entrevue d'Erfurt.]
À Saint-Pétersbourg, le parti hostile à la politique de l'alliance,
fort joyeux des difficultés que la France rencontrait en Espagne,
faisant argument de celles que la Russie rencontrait en Finlande, et
déplorant avec affectation les souffrances du commerce russe, blâmait
amèrement l'entrevue d'Erfurt. Après les indignités de Bayonne, disait
ce parti, aller si loin en visiter l'auteur, s'aboucher avec lui, sans
doute pour ratifier tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il ferait
encore, était une conduite peu honorable. Le représentant de
l'Autriche surtout s'était permis à cet égard des libertés de langage
qu'il avait fallu réprimer. La cour de l'impératrice mère ne s'était
contenue qu'à moitié, mais s'était contenue, devant l'expression
formelle de la volonté d'Alexandre. Cependant au dernier moment
l'impératrice mère, éclatant à la vue des dangers de son fils,
auxquels elle semblait croire, avait adressé des reproches violents à
M. de Romanzoff, lui disant qu'il conduisait Alexandre à sa perte, et
qu'il arriverait peut-être à Erfurt de l'empereur de Russie ce qui
était arrivé à Bayonne des malheureux souverains de l'Espagne. Enfin
elle n'avait pu s'empêcher d'exprimer ses appréhensions à l'empereur
lui-même, qui l'avait rassurée plutôt comme un fils reconnaissant que
comme un maître absolu, blessé de ce qu'on jugeât si mal ses démarches
et les conséquences qu'elles pouvaient avoir. Des suppositions aussi
étranges prouvaient deux choses: l'aveuglement des vieilles cours, et
la force que Napoléon avait rendue à leurs préjugés par sa conduite à
Bayonne.
[En marge: Départ de l'empereur Alexandre, et son rapide voyage à
travers la Pologne et l'Allemagne.]
Alexandre ne tint aucun compte de ces craintes, partit de
Saint-Pétersbourg avec son frère et quelques aides de camp (il s'était
fait précéder par MM. de Romanzoff et de Caulaincourt), et courut la
poste en voyageant avec autant de simplicité que de célérité. Il avait
été convenu que Napoléon, étant chez lui à Erfurt, se chargerait des
soins matériels de cette grande représentation, et qu'Alexandre
n'aurait à y transporter que sa personne et celle de ses officiers. Il
voyageait avec une simple calèche, plus vite que les courriers les
plus pressés. Il s'arrêta le 18 septembre à Koenigsberg, parut
s'apitoyer beaucoup sur les malheurs de ses anciens alliés, presque
réduits à vivre dans l'indigence à l'une des extrémités de leur
royaume, et repartit immédiatement pour Weimar.
Partout où il y avait des troupes françaises, un accueil des plus
brillants était préparé au jeune czar. Les corps d'armée étaient sous
les armes dans leur plus belle tenue, criant: _Vive Alexandre! Vive
Napoléon!_ Alexandre les passait en revue, les félicitait de leur
aspect militaire qui répondait à leur valeur, et les charmait par sa
grâce infinie. Napoléon lui avait envoyé le maréchal Lannes, devenu
duc de Montebello, pour le recevoir aux limites de la Confédération du
Rhin, lesquelles s'étendaient jusqu'à Bromberg. Alexandre avait comblé
de caresses et entièrement séduit ce vieux militaire, qui, quoique
fort entêté dans ses sentiments révolutionnaires, n'en était pas moins
très-sensible aux témoignages éclatants et mérités qui descendaient
sur lui du haut des trônes.
[En marge: Arrivée de l'empereur Alexandre à Weimar.]
Alexandre arriva le 25 septembre à Weimar, voulant résider dans cette
cour de famille jusqu'au 27, jour assigné pour la réunion à Erfurt.
[En marge: Personnages dont Napoléon s'entoure pour aller à Erfurt.]
[En marge: Affluence de princes à Erfurt.]
[En marge: Spectacle que présente un moment cette petite ville
ecclésiastique.]
[En marge: Arrivée de Napoléon à Erfurt le 27 septembre.]
[En marge: Première rencontre des deux empereurs sur la route de
Weimar à Erfurt.]