instructions mal comprises, nous l'avons dit, et encore plus mal
exécutées. Il avait d'abord converti en régiments définitifs les
régiments provisoires, sous les numéros 113 à 120. Il avait donné
ordre de réunir à ces régiments devenus définitifs tous les
détachements en marche, pour remettre de l'ensemble dans les corps; de
concentrer la garde impériale, dont une partie était auprès du
maréchal Bessières, l'autre auprès de Joseph, et d'en composer, avec
les vieux régiments de la brigade Godinot, une bonne réserve
nécessaire pour les cas imprévus. Quant à la distribution générale des
forces, il avait prescrit les dispositions suivantes. (Voir la carte
nº 43.) Considérant l'Aragon et la Navarre comme un théâtre
d'opération séparé, qui avait sa ligne de retraite assurée sur
Pampelune, il avait ordonné d'y former une masse distincte de 15 à 18
mille hommes, chargée de couvrir la gauche de l'armée, de garder
Tudela, qui était la tête du canal d'Aragon, et d'y rassembler un
immense matériel d'artillerie pour la reprise ultérieure du siége de
Saragosse. Plaçant ensuite en Vieille-Castille, c'est-à-dire à Burgos,
grande route de Madrid, le centre des opérations principales, il avait
ordonné de former là une autre masse de quarante à cinquante mille
hommes, prêts à se jeter sur tout corps insurgé qui voudrait se
présenter, soit à gauche, soit à droite, et à l'accabler; car il n'y
avait aucune armée espagnole quelconque qui pût tenir devant trente ou
quarante mille Français réunis. Il avait, enfin, recommandé d'attendre
dans cette attitude imposante l'arrivée des renforts, et sa présence
qu'il espérait rendre prochaine.
[En marge: Disposition, depuis le désastre de Baylen, à voir partout
des masses immenses d'insurgés.]
Tout cela, aussi profondément conçu que clairement indiqué dans les
instructions de Napoléon, n'était compris de personne à Vittoria, et
autour de Joseph on passait son temps à s'effrayer des moindres
mouvements de l'ennemi, et à voir partout des insurgés par centaines
de mille. Ainsi, depuis la retraite du maréchal Bessières, le général
Blake avait reparu avec une vingtaine de mille hommes dans la
Vieille-Castille, et on lui en donnait 40 à 50 mille. Depuis la
capitulation de Baylen, le général Castaños s'avançait lentement sur
Madrid avec environ 15 mille hommes, et on le supposait en marche sur
l'Èbre avec 50. Enfin, les Valenciens et les Aragonais pouvaient
compter sur 18 à 20 mille hommes, et on leur en prêtait 40. On se
croyait donc en présence de 130 à 140 mille ennemis assez habiles et
assez redoutables pour faire capituler des armées françaises, comme à
Baylen; et quand ces exagérations étaient réduites à leur juste valeur
par des renseignements plus précis, on s'excusait sur la difficulté
d'être exactement informé en Espagne.--La vérité à la guerre, leur
répondait Napoléon, est toujours difficile à connaître en tout temps,
en tous lieux, mais toujours possible à recueillir quand on veut s'en
donner la peine. Vous avez une nombreuse cavalerie, et le brave
Lasalle; lancez vos dragons à dix ou quinze lieues à la ronde; enlevez
les alcades, les curés, les habitants notables, les directeurs des
postes; retenez-les jusqu'à ce qu'ils parlent, sachez les interroger,
et vous apprendrez la vérité. Mais vous ne la connaîtrez jamais en
vous endormant dans vos lignes.--
[En marge: Singulière aventure du général Lefebvre-Desnoette, qui
apprend à moins craindre les insurgés espagnols.]
Ces grandes leçons étaient perdues, et les complaisants de Joseph
continuaient à peupler l'espace d'ennemis imaginaires. Dans les
derniers jours d'août notamment, les Aragonais, les Valenciens, les
Catalans, sous le comte de Montijo, s'étant présentés aux environs de
Tudela, le maréchal Moncey, qui était fort intimidé depuis sa campagne
de Valence, avait cru voir fondre sur lui tous les insurgés de
l'Espagne, et il s'était pressé de prendre une position défensive, en
demandant à grands cris des secours. Le général Lefebvre-Desnoette,
remplaçant le général Verdier, blessé à l'attaque de Saragosse,
s'était aussitôt porté en avant. Il avait traversé l'Èbre à Alfaro
avec ses lanciers polonais, et avait mis en fuite tout ce qui s'était
offert à lui, montrant ainsi ce que c'était que cette redoutable armée
d'Aragon et de Valence.
[En marge: Sept. 1808.]
[En marge: Prétention de Joseph d'imiter les grandes manoeuvres de
Napoléon.]
Cette singulière aventure, en couvrant de confusion les gens effrayés,
avait contribué à ramener les esprits à une plus juste appréciation de
l'ennemi qu'on avait à combattre. Joseph, enhardi par ce qu'il venait
de voir, par les lettres sévères de Paris, s'était imaginé alors
d'imiter les grandes manoeuvres de son frère, et, établi à Miranda
comme dans un centre, il méditait de courir d'un corps ennemi à
l'autre, pour les battre successivement, ainsi que l'avait souvent
pratiqué Napoléon. Les Espagnols prêtaient un peu, il est vrai, à une
telle combinaison, car le général Blake, avec les insurgés de Léon,
des Asturies, de la Galice, prétendait à s'introduire en Biscaye, sur
notre droite; un détachement du général Castaños avait le dessein
d'arriver à l'Èbre sur notre front, et les Aragonais, Valenciens et
autres projetaient de pénétrer en Navarre pour tourner notre gauche.
Leur espérance était de déborder nos ailes, de nous envelopper, de
nous couper la route de France, et d'avoir ainsi une nouvelle journée
de Baylen: chimère insensée, car on n'aurait pu renouveler contre
soixante mille Français, fort résolus malgré la timidité de
quelques-uns de leurs chefs, ce qu'on avait pu faire, une fois, contre
huit mille Français démoralisés. À ce plan ridicule, imité du hasard
de Baylen, Joseph voulait opposer l'imitation, tout aussi ridicule,
des grandes manières d'opérer de son frère, en se jetant en masse, et
alternativement, sur chacun des corps insurgés, afin de les écraser
les uns après les autres. L'intention pouvait être bonne, mais la
précision, l'à-propos dans l'exécution, sont tout à la guerre, et
l'imitation n'y réussit pas plus qu'ailleurs. Aussi, tandis que les
insurgés de Blake faisaient des démonstrations sur Bilbao, et ceux de
l'Aragon sur Tudela, Joseph y envoyait ses corps en toute hâte, y
courait quelquefois lui-même à perte d'haleine, arrivait quand il
n'était plus temps, ou bien s'arrêtait sans pousser à bout ses
tentatives, ramenait ensuite à Vittoria ses soldats exténués, écrivait
alors à l'Empereur qu'il avait suivi ses conseils, et qu'il espérait
bientôt, avec un peu d'expérience, devenir digne de lui: triste
spectacle souvent donné au monde par des frères médiocres voulant
copier des frères supérieurs, et ne réussissant à les égaler que dans
leurs défauts ou leurs vices!
[En marge: Napoléon prescrit à ses lieutenants en Espagne de ne point
fatiguer les troupes en vains mouvements, et de l'attendre en
s'appliquant à réorganiser l'armée.]
Napoléon ne pouvait s'empêcher de sourire de ces misères de la vanité
fraternelle, mais bientôt l'irritation l'emportait sur la disposition
à rire, quand il réfléchissait au temps, aux forces que l'on consumait
ainsi en pure perte. Il songea donc à envoyer à ceux qui l'imitaient
si mal l'un de ses lieutenants les plus vigoureux, le maréchal Ney,
pour les remonter en énergie; puis il leur ordonna de se borner à
réorganiser l'armée, à refaire leur matériel et leur artillerie, à
bien garder l'Èbre, et à se tenir tranquilles, en attendant son
arrivée.
[En marge: Forces que Napoléon emprunte à l'Allemagne et à l'Italie
pour les envoyer en Espagne.]
Il prit ensuite son parti sur les détachements qu'il devait emprunter
tant à l'Italie qu'à l'Allemagne, pour soumettre complétement
l'Espagne. Il pensa qu'il ne fallait pas moins de 100 à 120 mille
hommes si on voulait terminer promptement l'insurrection espagnole, et
jeter les Anglais à la mer. Il avait eu connaissance de la convention
de Cintra, et la trouvant honorable pour l'armée qui avait bien
combattu, et qui était restée libre, il avait écrit à Junot: Comme
général vous auriez pu mieux faire; comme soldat vous n'avez rien fait
de contraire à l'honneur.--Il donna en même temps des ordres à
Rochefort pour recevoir et rééquiper les troupes de Portugal, qui,
acclimatées, aguerries et réarmées, pouvaient rendre encore de grands
services, et accroître d'une vingtaine de mille hommes les secours
destinés à la Péninsule.
[En marge: Deux divisions tirées de l'Italie pour la Catalogne.]
[En marge: Le général Saint-Cyr chargé de commander en Catalogne.]
L'Italie avait recouvré depuis quelques mois les Italiens devenus de
bons soldats en servant dans le Nord. Napoléon ordonna au prince
Eugène de les acheminer au nombre de dix mille, sous le général Pino,
vers le Dauphiné et le Roussillon. Il forma avec deux beaux régiments
français, le 1er léger, le 42e de ligne, tirés du Piémont, où les
remplaçaient deux régiments de l'armée de Naples, le fond d'une
division, qui fut confiée au général Souham, et complétée par
plusieurs bataillons appartenant à des corps déjà mis à contribution
pour la Catalogne. Cette division, l'artillerie et la cavalerie
comprises, s'élevait à près de 7 mille hommes. Ce furent donc 16 ou 17
mille hommes qui se dirigèrent des Alpes vers les Pyrénées, et qui,
avec le corps du général Duhesme, la colonne Reille, et une brigade de
Napolitains déjà partie pour Perpignan sous la conduite du général
Chabot, devaient porter à 36 mille combattants environ les troupes
destinées à la Catalogne. Cette province, séparée du reste de
l'Espagne, offrant un théâtre de guerre à part, Napoléon y donna le
commandement en chef des troupes à un général incomparable pour la
guerre méthodique, et opérant toujours bien quand il était seul, le
général Saint-Cyr. On ne pouvait faire un meilleur choix.
[En marge: Le 1er et le 6e corps envoyés d'Allemagne en Espagne.]
[En marge: Le 5e corps placé dans une position intermédiaire pour en
disposer plus tard.]
[En marge: Napoléon envoie en Espagne toutes ses divisions de
dragons.]
C'étaient l'Allemagne et la Pologne qui devaient fournir les
détachements les plus considérables. Napoléon résolut d'en tirer le
1er corps déjà transporté à Berlin, sous le commandement du maréchal
Victor, et le 6e ayant appartenu au maréchal Ney, et actuellement
campé en Silésie, sous le maréchal Mortier. Il se réserva d'en tirer
plus tard le 5e qui avait successivement appartenu aux maréchaux
Lannes et Masséna, et qui était, comme le 6e, campé en Silésie, sous
le maréchal Mortier. Napoléon, pour le moment, le dirigea sur
Bayreuth, l'une des provinces franconiennes qui lui restaient, et
voulut le laisser là en disponibilité, sauf à le diriger sur
l'Autriche, si celle-ci se décidait pour la guerre immédiate, ou à
l'acheminer sur l'Espagne, si la cour de Vienne renonçait à ses
armements. Les 1er et 6e corps, renforcés par les recrues fournies par
les dépôts, ne présentaient pas moins d'une cinquantaine de mille
hommes, en y comprenant l'artillerie et la cavalerie légère attachées
à chaque division. Ils étaient tous, sauf un petit contingent de
conscrits, de vieux soldats éprouvés, renfermés dans des cadres sans
pareils. Napoléon songea à emprunter aussi à l'Allemagne une portion
de la réserve générale de cavalerie, et fit choix de l'arme des
dragons, qui lui semblait excellente à employer en Espagne, parce
qu'elle pouvait faire plus d'un service, et que assez solide pour être
opposée à l'infanterie espagnole, elle était moins lourde cependant
que la grosse cavalerie. Il résolut au contraire de laisser dans les
plaines du Nord ses nombreux et vaillants cuirassiers, inutiles contre
les troupes sans tenue du Midi, nécessaires contre les bandes
aguerries des contrées septentrionales. Il prescrivit le départ pour
l'Espagne de trois divisions de dragons, sauf à expédier encore les
deux qui restaient, quand il aurait éclairci le mystère de la
politique autrichienne.
Il voulait faire concourir les rois, ses alliés ou ses frères, à cette
guerre qui tenait à son système de royautés confédérées, et il demanda
3 mille Hollandais au roi de Hollande, 7 mille Allemands aux princes
de la Confédération du Rhin, et au roi de Saxe 7 mille Polonais qu'il
s'était engagé depuis long-temps à prendre à son service. Enfin il
achemina en troupes du génie et d'artillerie environ 3,500 hommes,
avec un immense matériel.
[En marge: Formation de la division Sébastiani avec plusieurs
régiments tirés des bords de l'Elbe.]
[En marge: Nouveaux détachements de la garde impériale envoyés en
Espagne.]
Ce n'était pas là tout ce qui marchait vers les Pyrénées. Déjà, comme
nous l'avons dit, Napoléon avait dirigé sur l'Espagne huit vieux
régiments compris dans les cent mille hommes agissant actuellement sur
l'Èbre. Quatre autres tirés des bords de l'Elbe et de Paris, les 28e,
32e, 58e, 75e de ligne, étaient sur les routes de France, et devaient,
avec le 5e de dragons, composer une belle division de sept ou huit
mille hommes, que Napoléon donna au général Sébastiani, revenu de
Constantinople. À ces douze vieux régiments tirés successivement de
l'Allemagne et de la France, il en avait ajouté deux autres à la
nouvelle des désastres de ses armées en Espagne: c'étaient les 36e et
55e de ligne, approchant en ce moment de Bayonne, et destinés à
renforcer la réserve de Joseph. La garde enfin devait fournir encore
quatre mille hommes, outre trois mille qui étaient au quartier général
de Joseph. Ces troupes réunies, sans le 5e corps dont la disposition
demeurait incertaine, sans les troupes de Junot arrivant à peine et
qu'il fallait réorganiser, formaient un total de 110 à 115 mille
hommes, dignes de la grande armée dont ils sortaient. Napoléon allait
prendre des moyens pour les accroître encore à l'aide d'un habile
recrutement tiré des dépôts, et remplacé aux dépôts par la
conscription.
[En marge: Moyens employés par Napoléon pour remplacer aux armées
d'Italie et d'Allemagne les troupes qu'il en a retirées.]
Il s'agissait de savoir comment on remplacerait à l'armée d'Italie, et
surtout à la grande armée, les troupes qu'on leur empruntait, sans
trop affaiblir ni l'une ni l'autre. Après les régiments successivement
appelés de Pologne et d'Allemagne, après le départ des 1er et 6e corps
et des divisions de dragons, après le licenciement des auxiliaires, la
grande armée se trouvait singulièrement réduite. Il restait dans la
Poméranie suédoise et la Prusse le 4e corps du maréchal Soult,
présentant 34 mille hommes d'infanterie, 3 mille de cavalerie légère,
8 à 9 mille de grosse cavalerie, 4 mille de troupes d'artillerie et du
génie, total 50 mille environ. Le maréchal Bernadotte, prince de
Ponte-Corvo, tenait garnison dans les villes anséatiques et le
littoral de la mer du Nord, avec deux divisions françaises de 12 mille
hommes (les divisions Boudet et Gency, la division Molitor ayant passé
au corps du maréchal Soult), 14 mille Espagnols et 7 mille Hollandais,
total 33 mille hommes. Le maréchal Davout, avec le 3e corps, le plus
beau, le plus fortement organisé de toute l'armée française, occupait
le duché de Posen, de la Vistule à l'Oder. Il comptait 38 mille hommes
d'infanterie, 9 mille de cavalerie, chasseurs, dragons et cuirassiers.
Il occupait en outre Dantzig avec la division Oudinot, forte de 10
mille grenadiers et chasseurs d'élite. Il avait 3 mille hommes
d'artillerie et du génie, ce qui faisait un total de 60 mille
Français. Il comptait 30 mille Saxons et Polonais. Le parc général
pour toute la grande armée, réuni à Magdebourg et dans les principales
places de la Prusse, comptait 7 à 8 mille serviteurs de toute espèce.
C'était un total de 180 mille hommes, dont 130 mille Français, 50
mille Polonais, Saxons, Espagnols, Hollandais. Si on ajoutait à cette
masse le 3e corps, établi en Silésie, et qui s'élevait à 24 mille
hommes environ, la grande armée pouvait être évaluée à 200 mille
soldats de première qualité, bien suffisants avec l'armée d'Italie
pour accabler l'Autriche, l'empereur Alexandre ne nous apportât-il
qu'un concours nul ou insuffisant. Toutefois, ce n'était plus assez
pour contenir le mauvais vouloir universel du continent, car si
l'Autriche seule manifestait sa haine et son désir de secouer le joug
de notre domination, l'Allemagne entière commençait à éprouver contre
nous une aversion profonde, et mal dissimulée, aussi bien dans les
pays soumis à la Confédération du Rhin que dans tous les autres.
[En marge: Napoléon, par un envoi de conscrits, remonte la grande
armée sous le rapport du nombre.]
Napoléon voulut sur-le-champ reporter les armées d'Allemagne et
d'Italie à un effectif presque égal à celui qu'elles avaient, avant
les détachements qu'il venait d'en tirer. Malheureusement il pouvait
les rendre égales en quantité à ce qu'elles avaient été, mais non pas
en qualité, car il ne leur envoyait que des recrues en place de
vieilles troupes. Cependant le fond de ces corps était si excellent,
et le nombre d'hommes aguerris tel encore, qu'une addition de
conscrits ne pouvait pas les affaiblir sensiblement. Il commença, en
exécution de la convention passée avec la Prusse, par rapprocher du
Rhin les troupes qu'il avait en Allemagne. Le 1er et le 6e corps,
destinés à l'Espagne, étaient par ses ordres en marche sur Mayence, à
six étapes l'un de l'autre, de manière à ne pas se faire obstacle sur
la route qu'ils avaient à parcourir. Le corps du maréchal Soult fut
amené sur Berlin, pour prendre la place du 1er corps, qui venait de
quitter cette capitale. Le corps du maréchal Davout dut venir prendre
sur l'Oder et dans la Silésie la place laissée vacante par les 6e et
5e corps, l'un dirigé, comme on l'a vu, sur Mayence, l'autre sur
Bayreuth. Le général Oudinot dut avec ses bataillons d'élite quitter
Dantzig, et s'acheminer vers l'Allemagne centrale. Les Polonais et les
Saxons furent chargés de le remplacer à Dantzig. Ce mouvement, qui
était un commencement d'exécution de la convention avec la Prusse,
rendait le recrutement plus facile en abrégeant de moitié la distance.
[En marge: Mise à exécution définitive du décret qui fixe tous les
régiments à cinq bataillons.]
Napoléon songea d'abord à mettre définitivement en vigueur le décret
rendu l'année précédente, lequel portait chaque régiment d'infanterie
à cinq bataillons. En conséquence, il résolut d'avoir quatre
bataillons complets à tous les régiments de la grande armée, en
laissant le cinquième, celui du dépôt, sur le Rhin. Quant à l'Espagne,
il voulut que chaque régiment eût trois bataillons de guerre au corps,
un quatrième à Bayonne, comme premier dépôt, un cinquième dans
l'intérieur de la France, comme second dépôt. Les armées d'Italie et
de Naples devaient avoir de même cinq bataillons par régiment, quatre
en Italie, le cinquième en Piémont ou dans les départements du midi de
la France.
[En marge: Nouveau recours à la conscription.]
Pour cela il fallut de nouveau recourir à la conscription. Il restait
à prendre sur les conscriptions antérieures de 1807, 1808 et 1809,
cette dernière déjà décrétée en janvier de l'année courante, environ
60 mille nommes. Napoléon voulut demander en outre celle de 1810,
commençant ainsi à anticiper de plus d'une année sur les conscriptions
dont il faisait l'appel. Toutefois il eut la précaution de ne disposer
immédiatement que d'une partie de cette population. Ces deux levées,
de 60 mille hommes pour les années 1807 à 1809, et de 80 mille pour
1810, devaient former un total de 140 mille hommes, dont 40 mille
affectés à l'infanterie de la grande armée, 30 mille à celle de
l'armée d'Espagne, 26 à celle d'Italie, 10 aux cinq légions de
réserve, 10 enfin à celle de la garde impériale, ce qui faisait 116
mille hommes pour l'infanterie. Il en restait 14 mille pour la
cavalerie, 10 mille pour l'artillerie, le génie et les équipages.
On remarquera sans doute que Napoléon levait 10 mille hommes pour la
garde impériale. Cette troupe d'élite, rentrée en France, se reposait
à Paris, et était généralement moins employée que les autres. Napoléon
résolut d'en faire une école de guerre, en lui envoyant des jeunes
gens choisis, pour qu'elle les dressât en bataillons de fusiliers.
Après avoir passé un an ou deux soit à Paris, soit à Versailles dans
la garde impériale, ces conscrits devaient avoir pris son esprit, sa
discipline, sa belle tenue. Il n'en ordonna pas moins le recrutement
ordinaire de cette garde, à vingt hommes par régiment, pris au choix
sur toute l'armée, afin de maintenir son excellente composition, et
de laisser ouverte cette carrière d'avancement pour les vieux soldats
qui n'avaient pas une autre manière de s'élever.
Pour le moment, Napoléon n'appela que 80 mille hommes, dont 60 mille
sur les conscriptions déjà décrétées, et 20 mille seulement sur celle
de 1810. Il voulut même que l'on commençât par les conscrits des
classes arriérées, et qu'on en acheminât sur Bayonne 20 mille, levés
la plupart dans les départements du midi. Il ordonna l'envoi dans
cette ville des cadres des quatrièmes bataillons, pour y entreprendre
sur-le-champ l'instruction de ces conscrits, déjà robustes à cause de
leur âge plus avancé, et pour y préparer ainsi le recrutement futur
des corps entrant en Espagne. Grâce à cette prévoyance, la grande
armée devait bientôt contenir près de 200 mille Français, sans y
comprendre le cinquième corps, l'armée d'Italie 100 mille, l'armée
d'Espagne 250 mille, dont 100 mille déjà établis sur l'Èbre, 110 mille
en marche, et 40 mille faisant leur apprentissage militaire dans les
quatrièmes bataillons.
En attendant l'exécution de ces mesures, Napoléon fit partir
sur-le-champ des dépôts tout ce qui était disponible, afin de ménager
de la place dans les cadres, et d'envoyer un premier contingent de
recrues à tous les corps. Trois régiments de marche, un dirigé sur
Berlin pour le maréchal Soult (4e corps), un sur Magdebourg pour le
maréchal Davout (3e corps), un sur Dresde pour le maréchal Mortier (5e
corps), furent formés et expédiés. Deux autres, l'un acheminé sur
Mayence, l'autre sur Orléans, furent destinés à recruter le 1er et le
6e corps. C'était un renfort immédiat d'une douzaine de mille hommes,
parfaitement instruits, pour les divers corps qui devaient ou rester
en Allemagne, ou se rendre en Espagne.
Napoléon prescrivit en même temps, pour faciliter la formation à
quatre bataillons de guerre des régiments restés en Allemagne, que
ceux qui avaient des compagnies de grenadiers et de chasseurs à la
division Oudinot, les rappelassent sur-le-champ; et pour dédommager
cette division de ce qu'elle perdait, il lui fit donner les compagnies
de grenadiers et de chasseurs des régiments qui étaient stationnés en
France, et qui ne lui avaient encore fourni aucune de ces compagnies.
C'était un mouvement extraordinaire de troupes allant et venant dans
tous les sens, de jeunes et vieux soldats, les uns se dirigeant vers
le Nord, les autres vers le Midi, depuis la Vistule jusqu'à l'Èbre,
tous se succédant avec aussi peu de confusion que le comportaient
d'aussi vastes distances et des masses d'hommes aussi considérables.
[En marge: Fêtes ordonnées pour l'armée.]
S'occupant toujours des plaisirs du soldat, et sachant que s'il ne
tient pas à sa vie quand on a eu l'art de l'aguerrir, tient à en jouir
pendant qu'on la lui laisse, Napoléon ordonna des fêtes brillantes
pour les troupes qui traversaient la France du Rhin aux Pyrénées. Il
voulut qu'à Mayence, Metz, Nancy, Reims, Orléans, Bordeaux, Périgueux,
les municipalités offrissent des réjouissances toutes militaires, dont
il promit secrètement de faire les frais. Il consacra à cet objet plus
d'un million, pris sur le trésor de l'armée, en ayant soin de laisser
aux municipalités tout le mérite de cette généreuse hospitalité. Des
chansons guerrières composées par son ordre étaient chantées dans des
banquets, où il n'était question que des exploits héroïques de nos
armées et de la grandeur de la France, seule part qu'on laissât à la
politique dans ces solennités. Là de vieux soldats partis du Niémen
pour se rendre sur le Tage se rencontraient avec des enfants de
dix-huit ou dix-neuf ans, quittant les bords de la Seine ou de la
Loire pour ceux de l'Elbe ou de l'Oder, ayant oublié déjà le chagrin
d'abandonner leur chaumière, et, au milieu de leurs adieux, se
souhaitant bonne fortune dans cette aventureuse carrière de combats et
de gloire. En général, ceux qui allaient au Midi étaient les plus
joyeux, par la seule raison qu'ils devaient y trouver de bons vins,
tant était grand l'oubli de soi-même chez ces hommes voués à une
destruction presque certaine, et pour eux fort prévue.
[En marge: Grands envois de matériel de guerre vers l'Espagne.]